III

La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trône, simple et

bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le

gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et

tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il

s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministère, reprendrait-il

sa place de combat à la tête des groupes de gauche? Plusieurs de ses

amis l'y poussaient, entre autres M. de Rémusat et M. Duvergier de

Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute, à qui voulait

l'entendre, il déclarait «qu'il était toujours, plus que jamais même,

de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote»; mais il ne

promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait résolu à

demeurer à l'écart, immobile et silencieux, retiré en quelque sorte

sous sa tente. Avec la mobilité habituelle de sa nature, il se disait

las et dégoûté de ces manoeuvres de parti qui, à d'autres époques,

l'avaient tant passionné[132]. Pour le moment, l'intérêt de sa vie

était ailleurs: il se donnait entièrement à cette histoire du Consulat

et de l'Empire, dont nous l'avons déjà vu commencer les travaux

préparatoires au milieu même de ses luttes parlementaires[133]. Vivant

ainsi dans la compagnie de Napoléon, il se prenait pour sa personne,

pour son oeuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas à

l'indulgence envers les idées et les hommes de la gauche.

[Note 132: Ce sentiment se manifestait déjà en juillet 1841. M. Thiers

écrivait alors à M. Buloz: «Je vous dirai qu'avec un goût tous les

jours plus vif pour la grande politique, j'en ai toujours un moindre

pour la petite, et j'appelle petite politique celle qu'on fait chaque

jour pour la circonstance. Ce pain quotidien dont on vit à Paris

m'inspire un dégoût presque insurmontable. Je suis fort partisan de

nos institutions, car je n'en sais pas d'autres possibles, mais elles

organisent le gouvernement en un vrai bavardage. L'opposition ne parle

que pour embarrasser le gouvernement cette semaine, et le gouvernement

n'agit que pour parer à ce que l'on dira la semaine prochaine... C'est

pour moi un vrai sacrifice que de rentrer dans ce présent si étroit et

si agité... Je suis heureux où je suis, en faisant ce que je fais.» M.

Thiers venait de Hollande et allait en Allemagne pour étudier les

champs de bataille de Napoléon. (Notice sur M. Buloz, par M. DE

MAZADE, _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1877.)]

[Note 133: M. Léon Faucher écrivait à un de ses amis, le 15 novembre

1842: «Notre politique est toujours à l'état de langueur; Thiers se

préoccupe de son Histoire de l'Empire...» Il ajoutait, dans une autre

lettre du 22 mars 1843: «Thiers reste à Paris tout l'été, dans

l'espoir d'achever son histoire cette année: il est à peu près perdu

pour la politique jusque-là...» (Léon FAUCHER, _Biographie et

Correspondance_, t. I, p. 135 et 140.) Les trois premiers volumes de

l'ouvrage de M. Thiers devaient être publiés au commencement de 1845.]

Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires

du cabinet. Un homme se présenta aussitôt pour remplir, à la tête de

l'opposition, le rôle oratoire laissé vacant par l'ancien ministre du

1er mars: c'était M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois

ans et faisait partie depuis dix années de la Chambre des députés.

Déjà plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention

dans les débats parlementaires, mais à des intervalles plus ou moins

éloignés, sans qu'il y eût de lien visible entre ces manifestations

diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherché à

suivre sa marche, à découvrir quelle impulsion le mettait en

mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment paraît venu de

tenter cette étude, fallût-il pour cela suspendre quelques instants le

récit des événements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec

éclat à la gauche, doit, dans ce rôle nouveau, exercer une action trop

considérable et trop néfaste, pour que ce problème de psychologie

individuelle n'intéresse pas l'histoire générale.

En traitant des effets de la révolution de Juillet sur la

littérature[134], nous avons dit ce que cette révolution a été pour le

poète royaliste et chrétien des _Méditations_ et des _Harmonies_;

comment elle l'a en quelque sorte déraciné du sol religieux et social où

il avait jusque-là si heureusement fleuri, pour le livrer sans défense

aux vents de tempête qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il

a été alors tenté par la politique et lui a sacrifié la poésie,

désormais dédaignée comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet,

dès 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rêveur du lac du Bourget

ou du golfe de Baïa, brigue les suffrages prosaïques des électeurs de

Dunkerque. Il ne réussit pas du premier coup et n'est élu qu'en 1833,

pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour «mettre une

page blanche entre son passé et son avenir». Où va-t-il s'asseoir dans

la Chambre? «Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans

aucun groupe.» Il a des raisons de s'éloigner ou au moins de se

distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est

pour lui un point d'honneur de garder, à l'égard de la monarchie

nouvelle, «les rancunes décentes d'un royaliste tombé». Il ne veut pas

se confondre avec les légitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il

appelle la «boue républicaine» lui inspire effroi et dégoût. À la

différence des autres poètes, il a résisté à la fascination

napoléonienne et sent vivement le péril du pseudo-libéralisme belliqueux

et révolutionnaire. Pour être d'un parti, il en imagine un, le «parti

social», dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhérents

connus et un programme défini. En réalité, c'est un isolé, agissant au

gré des inspirations du moment, inspirations changeantes et

capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre;

un autre jour, il défend contre cette même gauche une loi plus

impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions

conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions

«avancées»; à la fois aristocrate d'éducation, de tempérament, de

relations sociales, et révolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus

tout, demeuré poète alors même qu'il se défend de l'être, obéissant à

des impressions plus qu'à des convictions, improvisateur en politique

comme il l'a été et le sera toujours en littérature. Rien chez lui de ce

qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hésitant, car il ne

réfléchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincère,

d'une sincérité d'artiste qui chante tout ce qui résonne, peint tout ce

qui brille, vibre à tout ce qui l'émeut, mais oubliant, le lendemain,

avec une sérénité parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De

nature généreuse, il se sent attiré vers les sujets qui ont un côté

sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de

l'esclavage, l'assistance des enfants trouvés, ou certaines questions de

politique étrangère. Mais, en même temps, il affecte de se poser en

homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la législation

des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la

facilité avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances

spéciales[137]. Et puis, c'est sa façon de se dégager de «cette

malheureuse prévention de poésie qu'il traîne après lui, comme un

lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne, en descendant de la

scène, dans la foule ébahie d'une place publique[138]». Ainsi

traite-t-il les sujets les plus variés, y apportant beaucoup d'aperçus

superficiels ou de chimères nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues

supérieures ou même quelqu'une de ces intuitions singulièrement

prévoyantes, quelqu'un de ces «coups d'aile vers l'avenir[139]», qui

semblent, à certaines heures, rapprocher le poète du prophète et

expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du même nom:

_vates_.

[Note 134: Cf. liv. II, ch. X, § II.]

[Note 135: Lamartine écrivait à un ami, le 1er octobre 1835: «Il se

fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand

travail de renouvellement en moi... Je deviens de jour en jour plus

intimement et plus consciencieusement révolutionnaire.»]

[Note 136: «Il est mobile et sincère, disait madame de Girardin. La

seconde page de ses lettres dément la première et n'en est pas moins

pour cela l'expression d'un sentiment vrai, je veux dire qu'il

l'éprouve véritablement au moment où il l'exprime. Seulement on peut

dire de lui (M. de Humboldt faisait le même reproche à l'abbé de

Lamennais) qu'il change trop souvent d'idée fixe.»--M. Sainte-Beuve a

écrit dans ses _Notes et pensées:_ «Lamartine est, sur tous les

points, convaincu chaque jour de contradiction et d'incohérence. Il

parle à Marseille pour le libre-échange, et on lui rappelle qu'il a

précédemment prêché la doctrine contraire. Un jour, causant chez

madame Récamier de l'impôt sur le sel, il dit toutes sortes de raisons

en faveur de cet impôt: «Je suis charmé, dit M. de Chateaubriand, de

vous entendre soutenir ces choses, car on m'avait dit que vous

parleriez contre.--Ah! c'est vrai, répliqua Lamartine, ils sont venus

me trouver, et j'ai promis d'appuyer l'abolition de l'impôt; mais je

suis convaincu qu'au fond il est moins onéreux qu'utile.»--Ainsi de

tout.»]

[Note 137: M. de Lamartine disait à M. Sainte-Beuve: «Avez-vous jamais

lu de l'économie politique?» et sans attendre sa réponse: «Avez-vous

jamais mis le nez dans ce grimoire? Rien n'est plus facile, rien n'est

plus amusant.» (_Portraits contemporains_, nouvelle édition, t. I, p.

381.)]

[Note 138: C'est M. de Lamartine lui-même qui s'exprime en ces termes,

dans sa critique de l'_Histoire des Girondins_. Il disait, un jour, à

M. Duvergier de Hauranne: «Et vous aussi, vous croyez que la poésie

est ma vocation. Sachez que, pour moi, la poésie est une simple

distraction à laquelle je n'attache aucune importance. Le matin, avant

déjeuner, je fais des vers que j'écris au crayon sur quelques morceaux

de papier. Puis, sans y songer davantage, je jette tous ces morceaux

de papier dans un sac où madame de Lamartine va les chercher pour les

classer à son gré. Ma véritable vocation, c'est la politique, ce sont

les affaires, ce sont les chiffres.» M. de Lamartine, à qui les années

ne coûtaient rien, ajoutait qu'il avait pâli dix ans sur la question

du libre-échange, dix ans sur la question des prisons, dix ans sur la

question du budget, etc., etc. (_Notes inédites de M. Duvergier de

Hauranne._)]

[Note 139: Expression de M. Émile Ollivier, dans l'éloquent discours

qu'il avait préparé pour sa réception à l'Académie française.

(_Lamartine, précédé d'une préface sur les incidents qui ont empêché

son éloge en séance publique de l'Académie française_, par Émile

OLLIVIER.)]

Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il

les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans

trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et

grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les

plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare

encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans

doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque

jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général

est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de

plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle

abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance

souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce

n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie:

on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce

majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à

l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son

profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste,

son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter

son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de

Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est

fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on

accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient

les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient

cependant,--en 1839, dans les débats de la coalition,--où il acquiert

subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée.

C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et

prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il

donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais

pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale,

en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de

régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne

voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le

caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour

chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme

électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire?

On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur

soit définitivement consommée[141].

[Note 140: M. de Lamartine écrivait à un ami, le 14 janvier 1836:

«Avant-hier, j'ai improvisé une demi-heure admirablement, éloquemment

et politiquement selon moi. Il n'y a que moi qui m'en sois aperçu.» Et

le 13 janvier 1838: «J'ai beau travailler, comprendre, me former à une

parole qui intérieurement me semble au niveau et fort au-dessus même

de beaucoup d'autres, je ne suis pas encore entendu ni compris par la

masse et je n'exerce pas l'ascendant naturel et proportionné à mon

effort.»--Madame de Girardin écrivait peu après: «N'a-t-on pas abreuvé

de ridicule et d'ironie l'orateur, sublime amant d'Elvire? Ne lui

a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poète, chaque fois

qu'il montait à la tribune? N'a-t-on pas traité ses plus nobles

sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des

betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas

sa conversion de Jocelyn, et mille autres niaiseries semblables...»

(_Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, t. II, p. 160.).]

[Note 141: Cf. plus haut, ch. I, § IX, et ch. II, § IV.]

Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de

1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un

grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne

plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore

monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible:

il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne»

telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende

honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce

nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il,

était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette

opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera

pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le

développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe

légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le

pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix

ans et de cinquante ans. (_Murmures au centre._) Non! ce n'est pas

pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social,

religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait

croulé ou tremblé (_Bravo!_), pas une fibre humaine dans tout

l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie,

par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (_Applaudissements

aux extrémités._) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui

a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le

sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du

temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop

étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une

monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de

l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France

qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble

se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer

en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre

France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées

qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent,

qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas

avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout

entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour

davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des

oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!»

(_Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très

bien!_)

La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221

rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de

cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une

ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté

envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait,

ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées

que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être

comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne

visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est

indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins

l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle

extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème

ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout

jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le

programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un

livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre

d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse,

j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma

maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à

jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus

sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre

me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de

l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement,

d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans

Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature

et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux

immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été

tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si

disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition

politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à

l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant

autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les

barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves.

En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le

Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient,

rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les

attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme

«l'instrument des oeuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir

parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément

encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il

n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que

bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel

drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce

qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et

admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle

il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée,

qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment

l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il

commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action,

écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en

sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de

jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance,

écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les

partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et,

dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.»

Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la

constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en

péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est

venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la

coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte

envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le

refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur

ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui

confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une

ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment

d'avoir été victime d'une grande ingratitude.

[Note 142: M. Royer-Collard disait un jour, en décembre 1841: «On

n'est jamais sûr que, lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un

magnifique discours à la tribune, si on le rencontre dans les couloirs

de la Chambre et qu'on le félicite, il ne vous réponde à l'oreille:

«Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Père

éternel!» (_Cahiers de M. Sainte-Beuve_, p. 15.)]

[Note 143: M. de Lamartine a écrit, dans un de ses _Entretiens de

littérature:_ «Les révolutions de 1814 et de 1815 auxquelles

j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique auxquelles je me

consacrai, m'apparurent, comme les passions de l'adolescence m'étaient

apparues, par leur côté littéraire... Tout devint littéraire à mes

yeux, même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi.»]

[Note 144: Cité par M. DE MAZADE, dans son intéressante étude sur M.

de Lamartine. (_Revue des Deux Mondes_, 1er août et 15 octobre 1870.)]

[Note 145: Dans ce discours, M. de Lamartine opposait, avec

complaisance, aux temps calmes où chacun est classé, suit sa voie, les

temps d'orage, «ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à

la chute ou à la régénération des empires, dans ces sublimes et

affreux interrègnes de la raison et du droit». Alors «le même homme,

soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les

situations les plus diverses, les emplois les plus opposés... Il faut

des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des

hymnes pour le triomphe... On cherche un homme; son mérite le

désigne... On lui impose au hasard les fardeaux les plus

disproportionnés à ses forces... L'esprit de cet homme s'élargit, ses

talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui

crée une force, chaque emploi, un mérite.»]

[Note 146: M. de Lamartine a rapporté plus tard cette conversation,

dans ses _Entretiens de littérature_. Le langage prêté à Talleyrand

est peu conforme à ses habitudes d'esprit, mais il montre au moins ce

que M. de Lamartine désirait entendre.]

[Note 147: Lettre du 10 décembre 1834.]

[Note 148: Lettre du 12 avril 1838.]

[Note 149: La correspondance de M. de Lamartine est remplie des

épanchements de l'admiration qu'il ressent pour sa propre éloquence.

Il l'exprime avec une sorte de candeur et aussi peu de gêne que s'il

s'agissait d'un autre: «J'ai eu un grandissime succès (juin 1836).--Tu

n'as pas l'idée de l'effet de ma dernière séance à la tribune (mars

1837).--Depuis les beaux discours de la Restauration, il n'y a pas eu

d'effet de tribune si merveilleux (25 avril 1838).--Je viens d'avoir

un tel succès que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830

(1839).»]

[Note 150: Lettres du 27 décembre 1834 et du 25 avril 1838.]

Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir

pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans

leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de

Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment

personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on

faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses

préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans

sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de

Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me

fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre

ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son

changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui

lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps

satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne

pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il

fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un

moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est

qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une

catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de

la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par

un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs:

«Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne

lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte.

«Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui

faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de

tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le

parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un

horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir

un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est

aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un

parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans

dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il

peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de

repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à

chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante,

résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot

d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai

l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des

choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion

conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se

demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans

celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout

autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une

région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore

M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir

couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est

du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer».

[Note 151: Lettre du 10 octobre 1841.]

[Note 152: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15

septembre 1842.]

[Note 153: Lettres du 5 novembre 1841 et du 23 novembre 1842.]

[Note 154: «Guizot, Molé, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de

dire le même mot. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le

diable les conjugue comme il voudra!» (Lettre du 5 octobre 1842.)]

Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses

prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au

début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre.

N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette

satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se

comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la

présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui

serait un président plus commode, et il combattit vivement la

candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue

conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce

dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté

pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé

au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer

à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il

s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il

venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service

rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La

semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande

opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à

la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain

de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de

sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre...

Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le

6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de

régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le

terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique

de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y

voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais

faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.»

Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore;

il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne

tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je

crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation

léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette

«opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du

27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et

d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique,

sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public?

Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette

évolution?

On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où

s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien

qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait

été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne

croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit

sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne

poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre

l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion

conservatrice, disait le lendemain le _Journal des Débats_, ne perd

qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en

quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il

pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance

politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez

froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure

si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient

dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son

bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en

être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le

parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit

ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays?

M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle

tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un

incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne

croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup

de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec

fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il

entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle

notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas

imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M.

Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du

nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait

au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine

répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion

avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun

gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte,

et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la

bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu

auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce

qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»?

Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou

effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et

les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa

nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et

une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une

distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en

1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le

passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident

aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans

doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il

allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète

dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au

sortir de la séance du 27 janvier 1843.

[Note 155: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er

avril 1843.]

[Note 156: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 17.]

[Note 157: Lettre du 6 février 1841.]

[Note 158: _Notes et pensées_ de M. SAINTE-BEUVE, t. XI des

_Causeries du lundi_, p. 462.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 29 / 93 题