En travaillant ainsi à écarter les difficultés, M. Guizot ne pouvait
obtenir qu'un résultat négatif. Pour l'honneur et l'affermissement du
cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une
initiative éclatante qui en imposât au public. Plus l'opinion se
sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la
distraction de quelque nouvelle entreprise. Le _Journal des Débats_
constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et
résumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: «Le pays
est calme, nous l'avouons, très calme, assurément; il a conquis le
repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de
bien-être qu'il avait perdu depuis un demi-siècle... Eh bien,
ingéniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous
l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se
fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.» À ceux qui parlaient
ainsi, la feuille ministérielle répondait que le ministère était déjà
bien assez occupé avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras:
«Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays
est tranquille, respectons sa tranquillité[118].» Cette réponse
n'était pas décisive. M. Guizot lui-même ne s'en contentait pas, et il
écrivait alors à l'un de ses collaborateurs diplomatiques: «Je n'ai
guère réussi jusqu'à présent qu'à empêcher le mal: succès obscur et
ingrat. Le moment viendra, je l'espère, où nous pourrons ensemble
faire du bien[119].» Mais quel bien? Toujours cette même question qui
se représentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans
l'espoir d'y trouver enfin réponse, qu'à cette époque, durant les
derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante
négociation commerciale. Il s'agissait d'établir entre la France et la
Belgique une union douanière, imitation et revanche du _Zollverein_
prusso-allemand. Les conséquences économiques d'une telle mesure
pouvaient être diversement appréciées; mais l'effet politique en
aurait certainement été considérable. L'amour-propre national eût
trouvé, dans cette sorte d'annexion morale, une éclatante compensation
de ses récentes déconvenues, et du coup M. Guizot eût fermé la bouche
à ceux qui déclamaient contre les abaissements et la stérilité de sa
politique extérieure.
[Note 118: 29 septembre et 6 octobre 1842.]
[Note 119: Lettre du 16 août 1842, adressée au comte de Jarnac et
citée par ce dernier dans sa Notice sur lord Aberdeen.]
La question n'était pas neuve. Posée par la Belgique qui, à raison de
sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait
l'impérieux besoin de s'assurer un marché plus étendu que le sien
propre, elle avait été souvent discutée dans la presse des deux pays
et avait même été, à diverses époques, en 1837, en 1840, en 1841,
l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficultés
avaient empêché jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en
attendant et à défaut d'un accord plus général, il avait été conclu,
le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos
droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la
Belgique adoptait, sur ses frontières autres que celles de la France,
notre tarif sur les fils et tissus étrangers. Les choses en étaient
là, quand, à l'issue de la session d'août, le ministère renoua les
négociations relatives à une union douanière. Le problème fut serré de
plus près qu'il ne l'avait encore été. De part et d'autre, on semblait
désireux et pressé de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient
pris l'affaire à coeur. Léopold était venu à Paris, pour la traiter
directement avec son beau-père. Un projet de traité fut proposé par la
France et discuté sous trois formes de rédaction successives, sans
cependant qu'on arrivât à un accord. De ces délibérations, de ces
démarches, il transpira nécessairement quelque chose dans le public;
les journaux s'emparèrent de la question, et ce fut bientôt le sujet
principal de leurs polémiques.
L'union douanière, qui flattait en France le sentiment national, y
menaçait des intérêts matériels, politiquement fort influents, surtout
sous le régime du suffrage restreint: c'étaient ceux de nombreux
industriels, notamment des maîtres de forges et des extracteurs de
houille, qui se déclaraient hors d'état de soutenir la concurrence des
produits belges. Déjà, en janvier 1842, sur le seul soupçon que le
gouvernement songeait à cette union, une phrase avait été insérée dans
l'adresse sur «la protection due à la production nationale». À la fin
de l'année, quand les négociations furent reprises et qu'on put les
croire sur le point d'aboutir, ces intérêts s'alarmèrent davantage
encore. Le 26 octobre, dans une réunion de députés, généralement
conservateurs, convoquée chez M. Fulchiron, il fut décidé que «chacun
des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses
doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations
que causerait la réalisation des projets ministériels»; en outre,
chaque député «devait se mettre en rapport avec les délégués de
l'industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à
Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations
qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement». Beaucoup de
chambres de commerce répondirent à cet appel, rédigèrent des
protestations et des adresses. Bien plus, leurs délégués se
rassemblèrent à Paris en une sorte de congrès et, après délibération,
se prononcèrent hautement contre toute union douanière. Sans doute,
dans certaines villes où les idées protectionnistes n'avaient pas le
dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais
elles n'avaient pas autant d'éclat. Cette agitation eut son
contre-coup dans le sein du ministère; deux de ses membres, M.
Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des
fabricants français. Il devenait évident qu'en poursuivant cette
mesure, M. Guizot serait abandonné dans le cabinet par plusieurs de
ses collègues, et dans le parlement par une bonne part des
conservateurs. Pour ne pas être en minorité, il lui faudrait chercher
à gauche, où l'on paraissait favorable à l'union, les voix qui lui
échappaient au centre. C'était à peu près ce qu'à ce moment même sir
Robert Peel faisait en Angleterre pour la réforme de la législation
sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le même tempérament que le
ministre anglais? Nous avons déjà eu occasion de le montrer plus
disposé à céder à ses amis qu'à les violenter. Robert Peel lui-même
n'eût peut-être pas été aussi hardi de ce côté-ci de la Manche. Une
opération de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui
l'entreprend, l'eût été tout particulièrement dans l'état de nos
partis. La gauche, qui détestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne
désirait l'union douanière, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de
mettre le ministère en minorité? Et puis, était-ce bien au
gouvernement de provoquer lui-même une scission dans cette majorité
déjà trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le
cabinet serait seul mis en péril par cette dislocation du parti
conservateur, et si la monarchie, qui n'était pas hors de cause comme
en Angleterre, n'y courrait pas elle-même de grands risques?
Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait
une autre différence plus décisive encore. Le premier n'avait pas
seulement affaire, comme le second, à l'opposition du dedans: il en
rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En
Angleterre, le projet d'union douanière, aussitôt connu, avait
réveillé les mêmes méfiances qui, au lendemain de 1830, s'étaient
produites toutes les fois qu'on nous avait soupçonnés de la moindre
velléité d'annexer tout ou partie de la Belgique. Dès le 21 octobre
1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adressée à Léopold, le
détournait d'une mesure qu'il déclarait être «pleine de dangers pour
les intérêts du roi des Belges et pour la tranquillité de l'Europe».
Le 28, il adressait à Berlin, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, une
dépêche où il soutenait que l'union douanière serait contraire à la
neutralité de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier
1831, qui avait constitué cette neutralité, les autres cabinets
auraient le droit de s'opposer à une combinaison périlleuse pour
l'équilibre européen. En même temps, tout en évitant des démarches
directes qui eussent irrité les Français et leur eussent rendu plus
difficile de s'arrêter, il veillait à les bien instruire de ses
dispositions. «Vous concevez, disait-il le 19 novembre à M. de
Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les
douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de
l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour
le droit de visite.» Le 6 décembre, il revenait sur le même sujet et
déclarait hautement à notre ambassadeur que l'union douanière lui
paraissait «une atteinte à l'indépendance belge et conséquemment aux
traités qui l'avaient fondée». «Je me suis abstenu jusqu'à présent de
vous parler avec détail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je
m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux plaintes
du commerce français, sans que sa résolution paraisse influencée par
des considérations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai dû vous
parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence[120].»
[Note 120: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 281 à 284.]
Le cabinet anglais avait trouvé, à Berlin, les esprits très disposés
à soutenir et même à provoquer la résistance au projet d'union
douanière. La Prusse, depuis 1830, s'était montrée fort ombrageuse
pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'était plus encore
depuis qu'elle avait à sa tête un roi personnellement ennemi de la
France. Frédéric-Guillaume IV, qui, lors de son récent voyage à
Londres, en janvier 1842, avait fait à M. de Stockmar des ouvertures
pour l'entrée de la Belgique dans la Confédération germanique, était
moins que personne disposé à prendre son parti de la constitution d'un
_Zollverein_ franco-belge. Son gouvernement témoigna donc, à ce sujet,
une alarme et un mécontentement qui trouvèrent écho dans les petits
États d'outre-Rhin. Notre ministre à Berlin, le comte Bresson,
écrivait à M. Guizot: «Les esprits commencent à s'animer en Allemagne.
Notre presse n'a que trop contribué à exagérer la portée politique de
la négociation; elle a éveillé la jalousie, la susceptibilité et
l'inquiétude des États limitrophes, et elle a fourni elle-même les
arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouvé le
terrain admirablement préparé pour l'embarras qu'elle veut nous
susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table était chargée de lettres
qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler à ses devoirs et
lui reprocher d'avoir négligé de nous avertir que la neutralité de la
Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intérêts matériels, son
commerce, son industrie, ses finances à la France... J'ai même entendu
prononcer, par un envoyé de cour secondaire d'Allemagne, le mot de
_cas de guerre_[121].»
[Note 121: Lettre confidentielle du 4 décembre 1842. (_Documents
inédits._)]
Même hostilité dans le cabinet de Saint-Pétersbourg. L'éloignement eût
dû le rendre moins sensible à ce qui se passait en Belgique; mais on
n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion
d'être désagréable à la France de Juillet, et surtout de refaire
contre elle une coalition européenne.
En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en
veine de politesse avec le cabinet français, s'employa même à
prévenir les démarches collectives et comminatoires désirées à Berlin
et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il
n'était pas moins opposé à l'union douanière, et, le moment venu, il
nous signifia très nettement son sentiment[123]. Dans une lettre
adressée, le 8 décembre 1842, au comte Apponyi et destinée à être
communiquée à M. Guizot, il s'exprimait ainsi: «L'union douanière
entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni
l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou
par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en
Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanière... Quant aux
trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont
consacré la séparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne
pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette
séparation; cette attitude les réunirait à l'Angleterre sur le terrain
de la résistance que cette puissance opposerait à l'union
douanière...» Puis, après avoir développé ces idées, le chancelier
terminait ainsi: «Veuillez donner connaissance de la présente lettre à
M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce
qu'elle est, c'est-à-dire pour la franche expression de notre
conviction quant à ce qui ne se peut pas.» Le même jour, dans une
autre lettre confidentielle à son ambassadeur, M. de Metternich
expliquait sa démarche par la conviction où il était «de l'existence
d'un danger sérieux[124]».
[Note 122: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 19 décembre 1842.
(_Documents inédits._)]
[Note 123: D'après M. Guizot (_Mémoires_, t. VI, p. 293 et 294), M. de
Metternich aurait témoigné ne pas attacher d'importance à cette
affaire. Telle avait pu être son attitude au début, parce qu'alors il
croyait à l'insuccès de la négociation. Mais aussitôt que celle-ci lui
parut avoir chance d'aboutir, il prit position très nettement, ainsi
qu'il résulte des documents publiés dans les _Mémoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.]
[Note 124: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.--M. de
Metternich, avec le sentiment souvent un peu exagéré qu'il avait de
son importance, se flatta même plus tard d'avoir, par cette
intervention, empêché l'union douanière. Il écrivit, le 2 janvier
1843, au comte Voyna, à Saint-Pétersbourg: «Je me reconnais quelque
mérite relativement au genre d'action que j'ai regardé comme le seul
qu'avec une chance d'utilité, il me serait possible d'exercer sur cet
intermède. Il y a des questions qui de leur nature sont tellement
malignes, qu'il n'y faut point toucher, ou les empoigner pour les
étrangler de prime abord. La question en instance a dû passer par le
second de ces remèdes, et je me suis décidé à l'employer
immédiatement. L'événement ayant justifié l'entreprise, il ne me reste
plus qu'à m'en féliciter.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p.
627.)]
Notre gouvernement était donc prévenu: au cas où il conclurait l'union
douanière, les quatre puissances seraient d'accord pour protester
contre ce qu'elles prétendaient être une atteinte à la neutralité et à
l'indépendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles
cette protestation par des démarches plus effectives? Il était
difficile de le prévoir. Mais tout au moins la France serait ainsi
replacée, en face de l'Europe unie, mécontente et menaçante, dans
l'isolement périlleux où elle s'était trouvée en 1840, et dont elle
venait à peine de sortir.
Aux difficultés provenant des intérêts français ou des défiances
étrangères, il faut ajouter celles que faisaient naître les
prétentions du gouvernement belge. C'était lui sans doute qui, sous la
pression de son industrie en souffrance, avait proposé, sollicité
l'union douanière; mais, quand on en venait à discuter avec lui les
moyens d'exécution, on se heurtait aux mille exigences d'une
nationalité et d'une indépendance d'autant plus susceptibles qu'elles
étaient d'origine plus récente. Ainsi, dès le début, en même temps que
la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays
et d'établir un tarif unique sur les autres frontières, elle se
refusait à admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement
français, de son côté, déclarait ne pouvoir confier à des Belges la
garde de ses intérêts industriels et financiers. À chaque pas, se
produisaient des objections du même genre. M. de Metternich était même
disposé à en conclure qu'au fond Léopold ne désirait pas l'union
autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, après coup, M. Guizot a
reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: «Je
suis fort tenté de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a
jamais sérieusement poursuivi le projet d'union douanière ni compté
sur son succès[126].»
[Note 125: Je me demande, disait un jour M. de Metternich à notre
ambassadeur, si le roi Léopold a jamais eu bien sérieusement
l'intention de conclure un pareil traité, et s'il n'est pas plus
probable qu'il a mis en avant ce projet, qu'il doit savoir
inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout en paraissant disposé à
tout faire pour plaire au roi son beau-père, à la nation française, au
parti français en Belgique et au sentiment national qui cherche un
débouché pour l'excédent des produits belges.» (_Mémoires de M.
Guizot_, t. VI, p. 294.)]
[Note 126: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 294.]
Était-il prudent au gouvernement français de braver tant
d'oppositions? Lui était-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il
ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret, à une mesure où
il avait espéré d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir
son pays. À défaut de l'union douanière, il dut se contenter de
négocier des traités plus modestes, plus restreints, facilitant les
relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'était
la voie où il avait déjà fait un premier pas par la convention du 16
juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain même,
les difficultés ne devaient pas faire défaut, et ce ne sera que le 13
décembre 1845 que l'on parviendra à conclure un traité de commerce
plus général.
Tout en prenant à part soi la résolution d'abandonner le projet
d'union douanière, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent
de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. À
la fin de novembre et au commencement de décembre 1842, M. Guizot
adressa à ses représentants près les cours de Berlin, de Londres, de
Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dépêches à
peu près identiques où apparaît bien la façon dont il entendait
masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la
France et contestait absolument le bien fondé des objections faites
par les autres puissances. Selon lui, l'union douanière ne portait
aucune atteinte à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique, du
moment où celle-ci conservait sa souveraineté politique et où elle
avait la faculté de rompre l'union dans un délai déterminé. Mais cette
dissertation théorique une fois faite, il laissait voir peu de
dispositions à user en fait du droit si hautement revendiqué. «Nous ne
sommes point allés, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union
douanière. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle
nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intérêts, des
difficultés énormes... L'état actuel des choses convient et suffit à
la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement,
rien pour le changer.» M. Guizot rappelait comment la Belgique était
venue nous demander l'union, pour échapper à des dangers menaçant sa
sécurité intérieure et même son existence nationale, puis il ajoutait:
«Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas
sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point
nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de
cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours.
Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi
bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité...
Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas,
c'est que la stabilité du royaume fondé à nos portes soit altérée à
nos dépens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du
progrès de notre influence.» En somme, M. Guizot résumait ainsi sa
politique: «Garder toute notre indépendance; ne reconnaître à personne
le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de
droit public»; mais aussi «bien donner la persuasion que nous ne
recherchons pas l'union douanière[127]». En même temps qu'il prenait
cette attitude en face des puissances, le cabinet français, sans
rompre ouvertement les négociations avec la Belgique, les laissait peu
à peu tomber.
[Note 127: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 285 à 293.]
Des diverses difficultés que notre gouvernement avait rencontrées dans
cette affaire, quelle fut celle qui le détermina à abandonner son
projet? Par crainte de fournir des armes à ceux qui l'accusaient de
faiblesse envers l'étranger, il s'est défendu vivement d'avoir cédé
aux représentations des puissances[128], préférant de beaucoup
laisser croire qu'il avait reculé devant l'espèce d'insurrection de
l'industrie française. Et même, comme ce dernier motif fournissait
prétexte à l'opposition pour déclamer contre la prédominance des
intérêts matériels, contre la féodalité financière, et lui servait
d'argument en faveur de la réforme électorale, M. Guizot a fini par
soutenir que la difficulté principale était venue des Belges
eux-mêmes[129]. L'histoire n'est pas obligée de prendre à la lettre
ces explications données en vue de l'opinion du moment. Sans prétendre
que les difficultés extérieures aient été le motif unique de la
détermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence
que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en
ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, était la
conséquence de la situation faite à la France en Europe par la
révolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'était
pas de s'abandonner à des bravades irréfléchies qui n'eussent fait,
comme en 1840, que la confirmer et même l'aggraver à notre détriment:
c'était de dissiper, par une sagesse prolongée, les méfiances des
autres États et aussi de dissoudre peu à peu cette coalition latente
qui réapparaissait chaque fois que la France laissait voir le désir
d'étendre ses frontières ou seulement son influence.
[Note 128: _Journal des Débats_ du 3 décembre 1842.]
[Note 129: Discours du 11 mai 1846, à la Chambre des pairs.]
[Note 130: M. de Metternich, comme on l'a vu plus haut, s'imaginait
volontiers que son intervention avait été la raison décisive de
l'abandon du projet d'union douanière, et affectait de croire que le
motif tiré du mécontentement des industriels français n'était qu'une
feinte de M. Guizot. (_Mémoires_, t. VI, p. 628.) Le chancelier
d'Autriche exagérait son rôle. La dépêche dans laquelle il avait
notifié son sentiment au gouvernement français était du 8 décembre
1842. Le 11 novembre, M. Désages écrivait à M. de Jarnac: «Les
journaux ont déjà parlé d'une circulaire de lord Aberdeen relative au
projet d'union franco-belge... _Comme ici, il y a ajournement obligé à
raison de l'état d'esprit de nos industriels_, je ne pense pas que
cette bombe, chargée par lord Aberdeen, éclate pour le moment.»
(_Documents inédits._)]
Si désireux qu'eût été le gouvernement de laisser tomber sans bruit
les négociations douanières, le public n'avait pas tardé à
s'apercevoir de l'évolution qui s'opérait, et, dès la fin de novembre
1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet
d'union. La presse opposante ne négligeait pas une si belle occasion
d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait à mettre en relief
l'impuissance où il était de mener à fin ce que lui-même avait jugé
utile à la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer
devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait
d'avoir suscité ces clameurs pour se créer le prétexte d'une retraite
motivée en réalité par la peur de l'étranger, et l'on sait que, sur ce
dernier thème, les polémistes de gauche n'étaient jamais à court. Les
journaux ministériels répondaient de leur mieux, mais ils n'avaient
pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, où M. Guizot avait
un moment espéré trouver une force pour les luttes de la session qui
allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la
faiblesse qui résultent toujours d'une entreprise tentée et
abandonnée. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquiétude
le retour des Chambres. M. de Barante écrivait mélancoliquement, le 3
décembre 1842, à un de ses parents: «L'état des esprits est encore
fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministère seront vifs,
ses amis très tièdes, et l'atmosphère composée d'éléments
d'indifférence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au
pouvoir, il en sera absolument de même. La conviction à une opinion,
la confiance à tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].»
[Note 131: _Documents inédits._]