(Septembre 1842-septembre 1843.)
I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il obtient à
Londres la clôture du protocole relatif à la ratification de la
convention du 20 décembre 1841.--II. Négociations pour l'union
douanière avec la Belgique. Résistances des industriels français.
Opposition des puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces
difficultés, le gouvernement renonce à ce projet.--III. Ouverture
de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine
passe à l'opposition. Son rôle politique depuis 1830, et comment
il a été amené à se déclarer l'adversaire du gouvernement.--IV.
Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur les
affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des pairs. À
la Chambre des députés, le projet d'adresse demande la revision
des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre,
mais se réserve de choisir le moment d'ouvrir les négociations.
Vote dont chaque parti prétend s'attribuer l'avantage.--V. La loi
des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succès du
ministère.--VI. La difficulté diplomatique de la question du
droit de visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M.
de Metternich.--VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent.
L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de
M. de Salvandy.--VIII. La question du mariage de la reine
Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute
candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La
candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait
connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est
fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du
gouvernement anglais.--IX. La reine Victoria se décide à venir à
Eu. Le débarquement et le séjour. Conversations politiques sur le
droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la
reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à
l'étranger. Bonne situation du ministère du 29 octobre.
I
Le calme, l'espèce d'immobilité politique qui, dans les derniers mois
de 1842, avaient succédé aux grandes émotions de la session d'août, ne
pouvaient faire oublier à M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9
janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la
question de confiance, jusqu'alors ajournée, serait nettement posée.
Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'écrivait M. de
Barante, «chaque journée passée tranquillement lui donnait des chances
meilleures»; sans doute aussi, l'opposition était moins menaçante
depuis qu'elle était divisée: c'étaient les bonnes chances. Les
mauvaises venaient de la majorité elle-même. Celle-ci ne paraissait
guère solide; on devait craindre qu'elle ne fût pas en état de
résister aux surprises, aux entraînements, aux intrigues. Une
défection d'ailleurs s'était déjà produite dans ses rangs: dès le
lendemain des élections et après une délibération aussitôt rendue
publique, M. Dufaure et ses amis avaient décidé de ne plus accorder
leur appui au ministère; sans eux, aurait-on encore une majorité? Il y
avait là des périls, tout au moins des difficultés, dont M. Guizot
avait sujet de se préoccuper et contre lesquelles il devait travailler
à se prémunir.
Son premier soin fut de chercher à combler le vide fait par la
défection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait «les
conquêtes individuelles». Ce n'était certes pas le plus beau côté du
régime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres,
au besoin des places, des faveurs administratives ou même des
avantages plus matériels encore, telles étaient les séductions
employées. Par nature, M. Guizot avait peu de goût et peu d'aptitude
pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses
prédécesseurs, il la jugeait un mal nécessaire, et il la laissait
faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Génie, et à côté
de lui par son collègue, M. Duchâtel. On racontait un peu plus tard,
dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du
ministère de l'intérieur, parlant du travail fait entre la session
d'août 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: «Nous avions besoin
de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnées; mais elles
nous ont coûté cher[114].»
[Note 114: Quelquefois le ministère n'avait qu'à panser des
amours-propres blessés par ses adversaires. Parmi les députés sur
lesquels comptait l'opposition et qui passèrent alors au gouvernement,
il en était un, beau parleur de province, qui, à son premier discours,
eut si peu de succès qu'on n'entendit bientôt plus que le
bourdonnement des conversations. Étonné, point déconcerté, notre
député rencontre M. Thiers en descendant de la tribune et lui demande:
«Eh bien, que dites-vous de mon début?»--À cette question, M. Thiers
se gratte la tête, essuie ses lunettes, et, après quelques moments
d'hésitation: «Vous auriez tort de vous décourager, lui dit-il, votre
voix est excellente.»--«J'en dis autant à mes chiens de chasse»,
riposte brusquement le député. De ce jour, le ministère n'eut pas
d'ami plus fidèle.]
En même temps qu'il s'efforçait de compléter sa majorité, le ministère
veillait à écarter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session,
devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19
février 1842, devant la déclaration faite par le gouvernement français
qu'il n'était pas en mesure de ratifier la convention du 20 décembre
précédent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en
échangeant leurs ratifications, avaient laissé le protocole ouvert
pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne désespéraient pas
de notre ratification ultérieure. Ainsi l'avaient compris non
seulement les cabinets étrangers, mais aussi le nôtre qui se flattait
alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion, à la convention plus
ou moins modifiée. Les élections de juillet 1842, en révélant à quel
point le pays était prévenu contre le droit de visite, avaient fait
évanouir cet espoir. Dès lors, plus de motif pour laisser le protocole
ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne fût-ce que pour
ôter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que
le gouvernement songeait toujours à donner sa ratification, et qu'il
fallait prendre des mesures pour l'en empêcher. M. Guizot décida donc
de requérir la clôture du protocole.
Cette clôture, fort raisonnable au point de vue français, ne pouvait
être agréable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient
renoncer définitivement à notre adhésion. Lord Aberdeen n'entra dans
cette idée que fort à contre-coeur et après avoir vainement essayé de
nous faire accepter quelque autre expédient. Les pourparlers portèrent
ensuite sur les formes de la clôture. Plusieurs des ministres
britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus
de ratifier, on nous répliquât et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen
leur résista. «Au fait, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et
non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas
pousser[115].» Il fit donc prévaloir «la clôture sans phrases» que M.
de Metternich avait proposée pour nous rendre service[116]; mais ce ne
fut pas sans difficulté. «M. Guizot ni vous, disait-il à notre
ambassadeur, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette
malheureuse affaire m'a données.» De son côté, le ministre français
procéda avec autant de tact que de fermeté; s'il était résolu à
déclarer «sans compliments» son refus de ratifier, il tenait à éviter
tout ce qui eût pu éveiller inutilement les susceptibilités anglaises;
il se borna à motiver vaguement ce refus sur «les faits graves et
notoires survenus à ce sujet, en France, depuis la signature de la
convention». Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842,
les plénipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de
Russie déclarèrent que «le protocole, jusqu'alors resté ouvert pour la
France, était clos»; et, le 15, le _Moniteur_ annonça officiellement
cette clôture au public français. «Voilà un gros embarras derrière
nous, écrivait M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas
que de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le
moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,
une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,
conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une
loyauté irréprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre
résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien admis
qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement: c'était
mon devoir. Mais, en même temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru
accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord Aberdeen, de son
côté, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de
modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, dans une
situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique.
Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.»
[Note 115: Cette citation et celles qui suivront sans indication
spéciale d'origine sont empruntées aux _Mémoires de M. Guizot_.]
[Note 116: M. Guizot avait tout de suite réclamé les bons offices de
M. de Metternich. Celui-ci était alors en disposition favorable au
ministère français. «De tous les ministres depuis 1830, écrivait-il au
comte Apponyi, et je n'ai aucune difficulté à étendre mon jugement
également à ceux de la Restauration, aucun n'a possédé les qualités de
M. Guizot.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621.)]
M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du
droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commencée
lors de l'adresse de 1842 et continuée dans la session qui avait
suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on
encore se plaindre, du moment où il ne restait absolument plus rien de
la convention du 20 décembre 1841, origine malencontreuse de tout ce
tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'était
attaquée aussi aux traités qui, en 1831 et 1833, avaient organisé pour
la première fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se
montrait résolu à résister. C'était même afin d'être plus fort dans
cette résistance qu'il demandait aux autres puissances de le
débarrasser complètement de la convention de 1841. «Pour que nous
puissions nous retrancher fermement dans les anciens traités, écrivait
M. Guizot à ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays
n'aient plus à s'inquiéter du nouveau.» M. de Sainte-Aulaire avait
prévenu notre gouvernement qu'à Londres «le parti était pris de ne
rien céder sur les traités de 1831 et de 1833». «Toute tentative de
les modifier, ajoutait-il, aurait pour conséquence nécessaire et
immédiate une rupture diplomatique. Ma conviction à cet égard ne
s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je
porte de l'ensemble de la situation.» M. Guizot répondit en affirmant
de nouveau sa résolution de maintenir ces traités. «C'est la volonté
bien arrêtée du cabinet, écrivait son principal confident, M. Désages,
et nous en faisons une question d'honneur national[117].» Le ministre
sans doute s'attendait à une lutte sur ce sujet, dans la session
prochaine, mais il se flattait de l'emporter. «Plus ou moins
ouvertement, écrivait-il à notre ambassadeur à Londres, on me
demandera deux choses: l'une d'éluder, par des moyens indirects,
l'exécution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une négociation pour
en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au nom de la
loyauté, la seconde au nom de la politique... J'exécuterai honnêtement
ce qui a été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour
l'abolition des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus
entraînerait de mauvaises relations, peut-être la rupture des
relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se
commettra pas par mes mains... Voilà mon plan de conduite. J'y
rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je
persévérerai, et je crois au succès.» M. Guizot se faisait illusion.
Quelques semaines ne s'écouleront pas avant qu'il abandonne ces
conventions que, très sincèrement, il promettait aux autres et se
promettait à lui-même de défendre.
[Note 117: Lettre à M. de Jarnac du 8 novembre 1842. (_Documents
inédits._)]