Impuissant à remédier complètement au mal d'une telle perte, le
législateur sentit cependant qu'il avait quelque chose à faire pour le
limiter et l'atténuer. On s'était aperçu, en effet, que rien n'avait
été prévu et réglé pour cette éventualité de la régence, devenue tout
à coup si probable et peut-être si prochaine. La Charte n'en disait
mot. Impossible de laisser subsister une incertitude absolument
contraire à l'esprit même du gouvernement monarchique. En effet,
suivant la parole du feu duc de Broglie, «c'est l'excellence de ce
gouvernement que l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption,
que le rang suprême n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y
puisse surprendre, entre deux règnes, le moindre intervalle d'attente
ou d'hésitation; c'est par là surtout qu'il domine les esprits et
contient les ambitions[86]». Il fallait donc faire une loi déterminant
à qui appartiendrait et comment serait exercée la régence, et la
faire tout de suite. Tel était le voeu du public impatient d'être
rassuré. Le gouvernement n'était pas moins pressé: il comprenait
l'avantage de profiter de l'émotion générale, de cette nécessité de
bonne conduite qui s'imposait à tous[87], pour enlever rapidement la
solution d'un de ces problèmes constitutionnels qu'il est toujours
délicat de livrer aux discussions des peuples. Il résolut même de ne
pas attendre jusqu'au 3 août, jour indiqué pour l'ouverture de la
nouvelle législature, et convoqua le parlement pour le 26 juillet.
[Note 86: Rapport sur la loi de régence, présenté à la Chambre des
pairs, le 17 août 1842.]
[Note 87: M. Guizot écrivait, le 14 juillet 1842: «La bonne conduite
est indispensable, et tout le monde le sent.»]
Qu'allaient faire les partis? Rien à espérer des radicaux et des
légitimistes: ennemis jurés de la monarchie de Juillet, ils ne se
prêtaient pas à réparer le mal qu'un accident venait de lui faire; les
légitimistes surtout étaient impitoyables; ils n'avaient même pas
désarmé un instant devant ce grand deuil, et, à lire leurs journaux,
il n'y avait rien chez eux du sentiment sous l'empire duquel le duc de
Bordeaux, plus noblement inspiré que ses partisans, faisait célébrer à
Toeplitz une messe pour l'âme de son infortuné cousin[88]. Mais
quelles étaient les dispositions de ces opposants dynastiques qui,
tout échauffés du résultat des élections, s'apprêtaient naguère à
pousser plus vivement que jamais l'attaque contre le cabinet? Sous le
coup de l'émotion inquiète qui les saisit à la nouvelle de la
catastrophe et sous la pression de l'opinion générale, leur premier
mouvement parut être de ne voir que la monarchie en deuil et en
péril, et de reléguer au second plan la question ministérielle. M.
Thiers et même M. Odilon Barrot s'empressèrent autour du Roi,
protestant de leurs respectueuses et douloureuses sympathies, offrant
leur concours pour les discussions qui allaient s'ouvrir, et exprimant
le désir de voir tous les amis de la royauté de 1830 unanimes sur la
constitution de la régence. Les journaux du centre gauche et de la
gauche tinrent le même langage. «Il s'agit pour le moment, y
lisait-on, non plus de discuter la politique du ministère, mais de
donner à la monarchie de Juillet et à nos institutions les garanties
d'existence et le complément constitutionnel qu'un affreux événement a
rendus nécessaires.» Ces journaux demandaient seulement que «le
cabinet n'essayât pas de se prévaloir d'une manifestation toute
dynastique[89]». Le _Journal des Débats_ se félicitait de cette
attitude. «Les passions, disait-il, ont fait silence. Depuis douze
ans, on n'avait pas vu peut-être un pareil accord dans la presse
constitutionnelle, et l'opposition,--c'est une justice qu'il faut lui
rendre,--s'est montrée vraiment dynastique[90].»
[Note 88: On lit, à ce propos, dans une lettre de M. de Metternich au
comte Apponyi, en date du 12 août 1842: «M. de Flahault m'a lu une
lettre particulière de M. Guizot en réponse à ce que j'avais appris au
premier sur la manière dont l'affreux événement du 13 juillet a été
accueilli à Kirchberg. (C'était l'endroit où résidait alors la famille
de Charles X.) Veuillez dire à M. Guizot et, si vous en trouvez
l'occasion, également au Roi, que je ferai connaître là-bas
l'impression que Sa Majesté a reçue de la communication. M. de
Flahault mandera probablement, par le courrier de ce jour, que M. le
duc de Bordeaux, qui a appris la nouvelle peu après son arrivée à
Toeplitz, a fait dire le lendemain une messe à la paroisse de cette
ville, à laquelle il a assisté avec tout ce qui compose sa suite. Il
n'y a rien mis qui ressemblât à de l'ostentation, et toute la ville
lui en a su gré.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 619.)]
[Note 89: _Constitutionnel_ du 19 juillet 1842.]
[Note 90: 16 juillet 1842.]
Ce désintéressement de l'opposition était trop beau pour durer.
Quelques jours à peine s'étaient écoulés, que les mêmes journaux, sans
rien rabattre, il est vrai, de leur zèle pour la monarchie, de leurs
protestations d'union, et au contraire sous prétexte de diminuer les
dangers de cette monarchie et de faciliter cette union, réclamaient
ardemment la retraite de M. Guizot et prétendaient lui faire honte de
«s'abriter derrière le cercueil du duc d'Orléans». Ils ne demandaient
que ce seul holocauste, sachant bien que le ministère ainsi mutilé ne
serait plus en état de se défendre. À ce prix, ils promettaient au Roi
leur concours pour la loi de régence. M. Molé appuyait cette
manoeuvre, insistant sur ce que l'impopularité de M. Guizot rendait
impossible l'accord prêt à se faire. Mais on ne parvint ni à ébranler
le Roi, ni à diviser le cabinet. «Les intrigues font feu croisé,
écrivait M. Guizot à un de ses amis; intrigues du 15 avril, du 12
mai, du 1er mars, chacune pour son compte et toutes ensemble contre
moi. On a offert au Roi la loi de régence et la dotation qu'il
voudrait, s'il consentait à me sacrifier. Il a répondu royalement et,
je crois, très sensément. Il n'a jamais été mieux pour moi. Le cabinet
tiendra bien ensemble[91].» Dès le 22 juillet, en effet, un article du
_Moniteur_, faisant allusion aux attaques dirigées particulièrement
contre un des ministres, les dénonçait comme une manoeuvre et
affirmait la solidarité étroite de tous les membres du cabinet. Le
même jour, le _Journal des Débats_ déclarait très haut que le
ministère ne se retirerait pas et qu'il ne sacrifierait pas M. Guizot.
«Nous regrettons seulement, ajoutait-il, qu'après avoir pris une si
noble part à la douleur publique, l'opposition, au bout de huit jours
à peine, se soit lassée de sa modération.»
[Note 91: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
Tout en résistant à cette poussée, le gouvernement n'avait pas perdu
un instant pour préparer la loi de régence. Il était dirigé dans cette
oeuvre par Louis-Philippe, qui dominait sa douleur de père pour
remplir son devoir de roi. Les précédents n'étaient pas de grand
secours. Sous l'ancienne monarchie, le roi, en raison de son pouvoir
absolu, disposait de la régence comme de tout le reste; il fixait par
son testament les conditions dans lesquelles elle s'exercerait; avec
quelle efficacité, l'histoire troublée et souvent sanglante des
minorités est là pour le dire. Dans ce passé donc, rien à imiter ni à
regretter. À défaut de traditions, il fallait consulter les principes.
Une première question se posa: convenait-il de faire une loi générale
établissant d'avance un système de régence pour toutes les minorités,
ou d'organiser la régence seulement pour le cas actuel, étant entendu
qu'une loi spéciale serait faite pour chaque minorité nouvelle? En un
mot, il y avait à choisir entre la régence de droit et la régence
élective. Le gouvernement, partant de cette idée que la régence était
une royauté temporaire et devait être constituée à l'image de la
royauté véritable, se prononça pour la régence de droit. Il se dit
qu'avec la régence élective on verrait, aux approches des minorités,
les partis se former pour pousser tel ou tel candidat, les prétendants
descendre dans la lice, les membres de la famille royale peut-être se
diviser ou, en tout cas, être mis sur la sellette et violemment
discutés. Quoi de plus contraire au principe monarchique, qui est
précisément de ne pas livrer périodiquement l'autorité suprême aux
luttes des partis et aux brigues des ambitieux! Mieux valait donc
établir d'avance une règle permanente qui ne laissait plus place à
aucune compétition. Sans doute on se privait ainsi de choisir le
régent d'après son mérite personnel; mais, comme le disait le feu duc
de Broglie, «hasard pour hasard, c'est la nature du gouvernement
monarchique de préférer les chances paisibles de la naissance aux
chances turbulentes de l'élection[92]».
[Note 92: Rapport fait à la Chambre des pairs.]
Du principe que la royauté temporaire devait être assimilée à la
royauté définitive, le gouvernement tira cette autre conséquence que
la régence serait déférée au prince le plus proche du trône dans
l'ordre de succession établi par la Charte. C'était étendre la loi
salique à la régence, en exclure les femmes et particulièrement la
mère du roi mineur. Il y avait sans doute dans notre histoire de
nombreux précédents en sens contraire. Mais on estima que, de notre
temps, dans une société démocratique où la royauté est tant discutée,
souvent même tant outragée, il ne convenait pas de mettre le pouvoir
aux mains d'une femme, qu'elle y trouverait trop de souffrances et n'y
apporterait pas assez d'autorité. Du reste, le projet attribuait à la
mère une autre tâche que l'on jugeait utile de séparer du gouvernement
de l'État, afin de la soustraire aux vicissitudes de la politique et
aux exigences des partis: c'était la garde, la tutelle et par suite
l'éducation du jeune roi. Si graves que fussent ces considérations
théoriques, elles ne pesèrent pas seules dans la décision. Derrière la
question de principe, chacun avait vu tout de suite la question de
personne: la régence masculine, c'était le duc de Nemours; la régence
féminine, la duchesse d'Orléans. Tous deux sans doute étaient, à des
titres divers, très dignes de cette haute mission. Nul ne pouvait
contester la rare probité du duc de Nemours, l'élévation de ses
sentiments, son désintéressement absolu: «Nemours est le devoir
personnifié, disait souvent son frère aîné; je ne prends jamais une
décision importante sans le consulter.» Quant à la duchesse d'Orléans,
c'était une âme généreuse et une intelligence supérieure. Toutefois,
entre les deux, le Roi avait une préférence très décidée. De la part
de la duchesse, il croyait avoir à craindre une certaine recherche de
popularité libérale; à la suite de son mari, le devançant même au
besoin, elle avait été vue souvent en coquetterie avec les hommes de
gauche. Aucune inquiétude de ce genre au sujet du duc de Nemours, qui
avait toujours été fort docile aux inspirations de son père et qui,
par ses tendances personnelles, passait pour être plutôt en sympathie
avec les hommes de la résistance; avec lui, Louis-Philippe était mieux
assuré de voir continuer, après sa mort, au dedans et au dehors, ce
qu'il appelait «son système». Du reste, le candidat ainsi préféré par
le Roi était celui qu'avait désigné le duc d'Orléans lui-même; dans
son testament, après avoir rendu hommage «au noble caractère, à
l'esprit élevé et aux facultés de dévouement» de sa femme, après avoir
exprimé le désir «qu'elle demeurât, sans contestation, exclusivement
chargée de l'éducation de ses enfants», le prince royal ajoutait: «Si
par malheur l'autorité du Roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné
jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé
pour la régence et désavouer hautement toute tentative qui se
couvrirait de ce dangereux prétexte pour enlever la régence à mon
frère Nemours, ou, à son défaut, à l'aîné de mes frères.» Fidèle à son
mari jusqu'après la mort, la duchesse d'Orléans fut la première à
faire connaître la volonté qu'il avait exprimée, et elle ne permettait
pas qu'on parut douter de la résolution où elle était de s'y
conformer[93].
[Note 93: Ainsi fit-elle avec M. Dupin, la première fois qu'elle le
vit après la catastrophe. (_Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 178.)
Quelques jours plus tard, lorsque M. de Lamartine soutint, à la
Chambre, la thèse de la régence féminine, elle en fut fort mécontente.
«Il n'a pas parlé pour moi, dit-elle, il a parlé contre le
gouvernement du Roi.» (_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 135.)]
Les autres points présentèrent moins de difficultés. Toujours par
application du même principe, le ministère décida de proposer que le
régent serait inviolable comme le Roi et aurait le plein et entier
exercice de l'autorité royale. Si nous ajoutons que l'âge de la
majorité était fixé à dix-huit ans, nous aurons fait connaître toutes
les dispositions du projet qu'on avait fait à dessein court et simple,
pour en rendre l'adoption plus facile et plus prompte. «Ce projet,
écrivait alors M. Guizot, n'a point la prétention de prévoir et de
régler toutes les hypothèses imaginables, toutes les chances
possibles; il résout les questions et pourvoit aux nécessités que les
circonstances nous imposent.»
Les motifs qui avaient déterminé le Roi et son conseil à écarter la
régence élective et maternelle étaient précisément ceux qui la
faisaient préférer par les opposants. Ceux-ci, très prononcés pour la
duchesse d'Orléans qu'ils imaginaient être en sympathie avec eux,
prenaient prétexte de ce que le duc de Nemours se tenait, avec une
dignité un peu froide, plus à l'écart de la foule que les autres
membres de sa famille, pour soutenir qu'il était impopulaire[94].
Toutefois, dans le sein même de cette opposition, le projet
ministériel rencontra un avocat inattendu et puissant: ce fut M.
Thiers. Il ne voulait pas sans doute plus de bien que par le passé à
M. Guizot et à ses collègues, mais une préoccupation supérieure
dominait alors chez lui toutes les autres: effrayé de la brèche faite
à la monarchie de 1830 par la catastrophe du 13 juillet, il estimait
nécessaire de faire du vote unanime de la loi de régence une grande
manifestation dynastique. Il jouait ce rôle nouveau, avec sa vivacité
accoutumée: «On ne peut se faire une idée, a raconté l'un de ceux
qu'il s'appliquait alors à convertir, de tout ce que M. Thiers dépensa
d'esprit, d'habileté, d'activité, pour ramener à son opinion le centre
gauche et la gauche dynastique. Pendant quinze jours, son salon, son
cabinet furent des clubs où il pérorait du matin au soir, sans jamais
se lasser, sans jamais se décourager[95].» Le centre gauche dut se
ranger à l'avis de son chef. Mais la gauche se croyait tenue à moins
de soumission: si, de guerre lasse, au bout de quelque temps, elle
parut se résigner à ne pas faire campagne en faveur de la régence
féminine, elle n'abandonna pas la régence élective.
[Note 94: «Au début, écrit M. Duvergier de Hauranne, nous étions tous,
presque tous du moins, pour la régence de madame la duchesse
d'Orléans.» (_Notes inédites._)]
[Note 95: Henri Heine écrivait, dès le 19 juillet 1842: «Le duc de
Nemours jouit-il en effet de la très haute disgrâce du peuple
souverain, comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n'en veux
pas juger. Encore moins suis-je tenté d'approfondir les raisons de sa
disgrâce. L'air distingué, élégant, réservé et patricien du prince est
peut-être le principal grief contre lui.» (_Lutèce_, p. 266.)]
Cette question de la régence n'était pas la seule à propos de laquelle
M. Thiers prêchait alors la modération à l'opposition. Les meneurs de
la gauche et les plus ardents du centre gauche, notamment M. Duvergier
de Hauranne et M. de Rémusat, eussent voulu que, soit avant, soit
après la loi de régence, on livrât bataille au cabinet. Il fallait,
selon eux, profiter sans retard de l'avantage obtenu dans les
élections et ne pas laisser aux esprits le temps de se refroidir. On
faisait d'ailleurs remarquer à M. Thiers que le zèle dynastique dont
il aurait fait preuve dans l'affaire de la régence, lui donnerait plus
d'autorité pour exposer les griefs de l'opinion contre la politique de
M. Guizot. M. Thiers ne se laissa pas convaincre; il soutint très
vivement que le danger de la monarchie, l'état de l'opinion et aussi
l'habileté commandaient de ne se préoccuper pour le moment que de la
question dynastique et d'ajourner la question ministérielle à la
session de janvier. «Nous n'y perdrons rien, disait-il; le ministère
est comme ces animaux qui ont reçu une charge de plomb dans le corps
et qui courent encore, mais que tout à coup on voit s'affaisser et
tomber. Il est blessé à mort, et il est fort douteux qu'il aille
jusqu'à l'ouverture des Chambres. Dans tous les cas, il suffira de
deux ou trois coups pour l'achever.» Puis le chef du centre gauche
énumérait les députés qui ne croyaient pas devoir, en août, voter
contre le cabinet, mais dont il avait la parole pour le mois de
janvier prochain[96].
[Note 96: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Le gouvernement, au courant de ces efforts de M. Thiers, en désirait
le succès, sans beaucoup y compter. M. Guizot écrivait, la veille de
l'ouverture de la session, à ses agents diplomatiques: «Les chefs de
l'opposition souhaiteraient, je crois, qu'il n'y eût en ce moment
qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais
les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque
débat que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons
point. Non pas, certes, pour l'intérêt du cabinet, mais pour la
dignité du pays, du gouvernement, de tout le monde, toute lutte
devrait être ajournée à l'hiver prochain. J'en doute fort[97].»
[Note 97: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 14.]