Le coup n'avait pas seulement frappé la famille royale, il était senti
par la nation elle-même. La douleur fut universelle et profonde.
«Jamais, écrivait alors Henri Heine, la mort d'un homme n'a causé un
deuil aussi général. C'est une chose remarquable qu'en France, où la
révolution n'a pas encore discontinué de fermenter, l'amour d'un
prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d'une
façon aussi touchante. Non seulement la bourgeoisie, qui plaçait
toutes ses espérances dans le jeune prince, mais aussi les classes
inférieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu'on ajourna les fêtes
de Juillet et qu'on démonta, sur la place de la Concorde, les grands
échafaudages qui devaient servir à l'illumination, ce fut un spectacle
déchirant que de voir assis, sur les poutres et les planches
renversées, le peuple qui déplorait la mort du jeune prince. Une morne
tristesse était empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux
qui ne prononçaient aucune parole était la plus éloquente. Là
coulaient les larmes les plus sincères, et, parmi les braves gens qui
pleuraient, il y avait sans doute plus d'une tête chaude qui, à
l'estaminet, se vante de son républicanisme.» Ce que l'on voyait et ce
que l'on savait de la douleur du vieux roi éveillait une pitié
sympathique. «Ses ennemis les plus acharnés dans le peuple, écrivait
encore le même observateur, prouvent, d'une manière touchante, combien
ils prennent part à son malheur domestique. J'oserais soutenir que le
Roi est présentement redevenu populaire. Lorsque je regardais hier, à
Notre-Dame, les préparatifs des funérailles et que j'écoutais les
conversations des bourgerons qui y étaient rassemblés, j'entendis
entre autres cette expression naïve: Le Roi peut maintenant se
promener dans Paris sans crainte; personne ne tirera sur lui.» Il est
vrai que Henri Heine ajoutait aussitôt, avec un scepticisme
mélancolique: «Combien durera cette noire lune de miel[69]?» En tout
cas, il y avait pour le moment comme un retour de la vieille
sensibilité royaliste que l'on ne connaissait plus depuis 1830. M. de
Barante le constatait avec surprise. «C'est, écrivait-il au comte
Bresson, tout à fait au delà de ce que nous pouvions soupçonner. Outre
les regrets donnés au prince, la justice rendue à son mérite, outre
cette popularité d'estime qui s'est trouvée être universelle, outre le
caractère grave et presque religieux de la douleur publique, il s'est
manifesté une opinion monarchique et un attachement à la dynastie
vraiment très remarquables[70].» L'émotion ne se renfermait pas dans
Paris; à mesure que la nouvelle gagnait la province, les mêmes
impressions s'y produisaient. L'armée surtout comprit quelle perte
elle faisait. «Ce malheur est irréparable, écrivait le général de
Castellane au général Changarnier, de la nature de ceux dont on sent
chaque jour davantage l'étendue. L'armée est consternée. Mgr le duc
d'Orléans était un intermédiaire entre elle et la couronne, chose
précieuse sous notre forme de gouvernement où les ministres de la
guerre changent souvent... Il avait sur l'armée une influence immense.
Les regrets ont été unanimes[71].» À Alger, le général Bugeaud disait
du prince: «Il aimait notre métier et s'était donné la peine de
l'apprendre à fond[72].» De la petite ville de Miliana où il
commandait, le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 22
juillet: «En faisant paraître l'ordre du jour qui annonce à la
garnison la perte irréparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des
larmes dans tous les yeux[73].»
[Note 69: Lettres des 15, 19 et 29 juillet 1842. (_Lutèce_, p. 262 à
275.)]
[Note 70: Lettre du 28 août 1842. (_Documents inédits._)]
[Note 71: _Les dernières campagnes du général Changarnier en Afrique_,
par le comte D'ANTIOCHE. (_Correspondant_ du 25 janvier 1888.)]
[Note 72: _Ibid._]
[Note 73: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]
C'est qu'en effet le duc d'Orléans était généralement aimé, «adoré
même», suivant le mot dont se servait alors Henri Heine. Deux ans
auparavant, celui-ci avait écrit: «Le prince royal a gagné tous les
coeurs, et sa perte serait plus que pernicieuse pour la dynastie
actuelle. La popularité du prince est peut-être la seule garantie de
cette dernière. Mais le prince, héritier de la couronne, est aussi une
des plus nobles et des plus magnifiques fleurs humaines qui se soient
épanouies sur le sol de ce beau jardin qu'on nomme la France[74].»
J'ai déjà eu l'occasion, en racontant le voyage fait par le duc
d'Orléans, en 1836, à Berlin et à Vienne, d'esquisser les qualités
toutes françaises, à la fois charmantes et brillantes, qui lui
valaient cette popularité[75]. Depuis lors, il avait gagné en
maturité, sans perdre rien de sa grâce et de son éclat. Le dandysme un
peu maniéré de l'adolescent avait fait place à une élégance plus
virile, plus imposante, plus royale. Le cavalier à bonnes fortunes
était devenu le plus tendre et le plus attentif des époux. Sans doute,
dans l'ordre politique, il n'avait pas encore tout à fait répudié les
velléités belliqueuses qui étaient chez lui l'entraînement d'un
patriotisme passionné et comme la chaleur d'un sang jeune et
généreux[76]; il n'avait pas non plus entièrement renoncé à des
affectations libérales, même parfois un peu révolutionnaires, qui
venaient de 1830[77]; et ces tendances, si elles contribuaient à sa
faveur auprès de la foule, ne laissaient pas que d'inquiéter certains
esprits prudents. Mais, même sur ces points, il s'était assagi, et
l'on sentait qu'il deviendrait plus sage encore avec les années, avec
l'expérience plus complète des hommes ou des choses, et surtout avec
le sentiment de la responsabilité. La transformation ainsi en voie de
s'accomplir n'échappait pas au Roi et à M. Guizot qui s'en
félicitaient[78]. Ajoutons que, si l'origine de la monarchie nouvelle
avait faussé quelques-unes des idées du duc d'Orléans, elle lui avait
donné, d'autre part, un sentiment singulièrement élevé et fécond de
son métier de prince: il se croyait tenu de mériter par lui-même, par
ses efforts, par ses services, par ses sacrifices, le rang que lui
apportait sa naissance, estimant ne pouvoir rester le premier que s'il
justifiait être le plus digne. Dès 1837, dans une lettre intime[79],
il se déclarait «obligé, dans un temps où le travail est la loi
commune, de faire sa carrière à la sueur de son front». «Il n'y a
aujourd'hui, ajoutait-il, qu'une manière de se faire pardonner d'être
prince, c'est de faire en tout plus que les autres... Pour fonder une
dynastie, il faut que chacun y contribue, depuis mon frère d'Aumale,
qui apporte pour son écot un prix d'écolier[80], jusqu'à l'héritier du
trône qui doit, dans les rangs de l'armée, se faire lui-même la
première position après celle du Roi.» Cette tâche si virilement et si
noblement tracée, il était résolu à s'y donner, sans épargner sa peine
et, au besoin, son sang. À en juger d'ailleurs par certains
pressentiments qu'il laissait quelquefois percer, par le fond de
mélancolie qui se trahissait sous la grâce de son sourire, il n'avait
pas dans l'avenir, et notamment dans la durée de sa propre vie, la
confiance où se complaît d'ordinaire la jeunesse heureuse. Il parlait
souvent de sa mort; non qu'il ait jamais prévu l'accident vulgaire qui
devait l'emporter; mais il se voyait tombant sur un champ de bataille
ou devant une émeute[81]. Et alors il se demandait, dans une
incertitude anxieuse, ce que deviendrait son jeune fils: serait-il «un
de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi», ou bien «l'un des
ouvriers de cette régénération sociale qu'on n'entrevoit qu'à travers
de grands obstacles et peut-être des flots de sang»? Il n'osait se
répondre à lui-même, tant l'horizon lui paraissait obscur[82].
[Note 74: _Lutèce_, p. 22.]
[Note 75: Cf. plus haut, t. III, chap. II, § V.]
[Note 76: Quelques mois avant la mort du prince, M. Quinet avait été
invité à une soirée de musique chez la duchesse d'Orléans. Poète et
érudit, peu connu de la foule, il n'était jusqu'alors descendu sur la
place publique que pour pousser le cri de la guerre, pour demander, en
1840, comme en 1830, la revanche de Waterloo et la conquête des
frontières du Rhin. Par sympathie et par calcul, le duc d'Orléans
voulut se montrer fort aimable pour l'auteur de la brochure intitulée:
_1815 et 1840_. Voici comment M. Quinet a rapporté sur le moment, dans
une lettre à sa mère, les paroles que lui adressa le prince: «Vous
avez foi en la France. J'ai été frappé du profond sentiment national
qui vit dans tout ce que vous avez écrit. Mais les cosmopolites nous
perdent. Ils émoussent, ils énervent tout. Malheureusement le pays
leur prête souvent la main... Vous avez bien raison, la grande
question pour nous, c'est celle des frontières, c'est le besoin de se
relever. Au lieu de tant parler des victoires de l'Empire, je voudrais
que l'on instituât des fêtes funèbres, commémoratives de Waterloo,
pour obliger le pays à s'en souvenir et à tout réparer. Au lieu de
cela, on parle, on perd le sentiment de l'action... Tout le monde veut
jouir. Personne ne veut faire crédit à la patrie. Si je me suis occupé
de l'armée, ce n'est pas que je veuille jouer au soldat; je crois être
au-dessus de cela. Mais c'est que je pense que là encore se trouve la
tradition de l'honneur du pays. Il ne faut pas tomber; il ne faut pas
ruiner, comme Samson, nos ennemis, en périssant nous-mêmes. Il faut
les détruire et vivre. Quand nous serions acculés à Bayonne, il faut
être décidé à reprendre tout le reste. Pendant que les autres
amollissent tout, vous êtes le clairon. Ne désespérons pas.»
(_Correspondance d'Edgar Quinet_, t. II, p. 371.)]
[Note 77: Voir, par exemple, dans le fragment du testament que nous
reproduisons plus bas, la recommandation faite par le duc d'Orléans à
son fils, de rester fidèle à la «révolution».]
[Note 78: Causant, au lendemain de la catastrophe, avec M. de
Flahault, ambassadeur de France à Vienne, M. de Metternich lui disait:
«C'était une grande tâche pour votre roi que de former son successeur.
Il y avait mis tous ses soins, et je sais que, depuis un an surtout,
il était parfaitement content du résultat qu'il avait obtenu; il
éprouvait une grande tranquillité et une extrême satisfaction, en
voyant que son fils était entré dans ses idées et qu'il pourrait
s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de paix
qu'il a établi ne serait point abandonné après lui.» M. Guizot, de son
côté, a constaté que le prince se montrait «capable de s'arrêter sur
sa pente, d'apprécier la juste mesure des choses, la vraie valeur des
hommes, et d'apporter dans le gouvernement plus de sagacité froide et
de prudence que son attitude et son langage ne l'auraient fait
conjecturer». Le ministre a même ajouté ce témoignage plus précis:
«Depuis 1840, le prince avait fait dans ce sens de notables progrès,
et, quoiqu'il ménageât avec soin l'opposition, son appui sérieux en
même temps que réservé ne manqua point au cabinet.»]
[Note 79: Il s'agit d'une lettre par laquelle le duc d'Orléans raconte
au général Damrémont comment il a obtenu du Roi et ensuite
généreusement sacrifié à son frère l'honneur de prendre part à la
seconde expédition de Constantine. J'ai cité, dans la seconde édition
du tome III, ch. X, § XIII, d'autres fragments de cette admirable
lettre. On en peut trouver le texte complet dans _L'Algérie de 1830 à
1840_, par M. Camille ROUSSET, t. II, p. 230 et suiv.]
[Note 80: En 1837, époque où le duc d'Orléans écrivait ces lignes, le
jeune duc d'Aumale, âgé de quinze ans, venait d'obtenir un prix au
concours général.]
[Note 81: Sur ces pressentiments, voir ce qu'en écrivait Henri Heine
en 1840 et en 1842. (_Lutèce_, p. 21 et 269.) Voir aussi un petit
incident du voyage que le duc d'Orléans avait fait, quelques jours
avant sa mort, pour conduire la duchesse à Plombières. (_Madame la
duchesse d'Orléans_, p. 83.)]
[Note 82: Je fais ici allusion à ce passage, souvent cité, du
testament du duc d'Orléans, testament écrit en 1839, au moment de
partir pour l'expédition des Portes de Fer, en Algérie: «C'est une
grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la
destinée qui l'attend; car personne ne peut savoir dès à présent ce
que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de
nouvelles bases une société qui ne repose que sur les débris mutilés
et mal assortis de ses organisations précédentes. Mais, que le comte
de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi,
ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette régénération sociale
qu'on n'entrevoit qu'à travers de grands obstacles et peut-être des
flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et
obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il
soit avant tout un homme de son temps et de sa nation, qu'il soit
catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la
révolution.»]
Sans doute la foule n'avait pas pénétré dans l'âme du prince aussi
avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire
aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle
était persuadée qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si
l'habileté prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique,
l'expérience consommée du vieux roi avaient pu seules constituer un
gouvernement pacifique et régulier au lendemain d'une révolution, si
seules elles avaient pu, après 1830, rassurer l'Europe et déjouer
l'anarchie, les qualités plus brillantes et plus généreuses du duc
d'Orléans, sa confiante hardiesse, sa communion étroite avec toutes
les vibrations du sentiment national, la séduction et l'élan de sa
jeunesse paraissaient nécessaires pour assurer l'avenir de la royauté
bourgeoise, en y intéressant les coeurs et les imaginations. La
catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces
prévisions, et, à la place de la grande espérance qui s'évanouissait,
se dressa une perspective singulièrement inquiétante, celle d'une
régence, devenue à peu près inévitable du moment où il n'y avait plus
aucun intermédiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de
quatre ans. Cette épreuve de la régence, toujours dangereuse, ne
serait-elle pas mortelle pour une dynastie récente, contestée, et dans
un pays infesté de révolution? On eût dit qu'un voile se déchirait,
laissant voir la fragilité, jusqu'ici inaperçue, du régime sorti des
journées de Juillet. «Cet accident funeste remet en question tout
l'ordre des choses existantes», écrivait, dès le premier jour, Henri
Heine; et un autre contemporain, précisant davantage, proclamait que
«Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la
monarchie et la république». Ainsi, à la compassion éveillée par une
grande douleur se joignait aussitôt un sentiment peut-être plus vif
encore, parce qu'il était intéressé, celui du danger auquel la chose
publique et, par suite, chaque situation particulière se trouvaient
désormais exposées. «Tout le monde est inquiet pour son propre
compte», disait M. Guizot, et telle était la violence subite de cette
inquiétude qu'un spectateur la qualifiait «d'effroi et de
consternation impossibles à dépeindre». Cette impression s'étendait
au delà de nos frontières. Un homme politique espagnol, M. Donozo
Cortès, écrivait: «Cette mort a été un événement de la plus haute
importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que
la nation française porte le deuil, de l'autre côté de la Manche et du
Rhin on découvre des symptômes de douleur et d'effroi[83].» Lord
Palmerston déclarait voir là «une calamité pour la France et pour
l'Europe[84]». M. de Metternich disait de son côté: «L'événement est
l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui
reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].»
[Note 83: Lettre au journal _El Heraldo_ du 24 juillet 1842. (_Oeuvres
de Donozo Cortès_, t. I.)]
[Note 84: Lettre à son frère, en date du 18 juillet 1842. (BULWER,
_Life of Palmerston_, t. III, p. 96.)]
[Note 85: Lettre au comte Apponyi, en date du 18 juillet 1842.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 616.)]