Le 26 juillet 1842, les deux Chambres étaient réunies pour entendre le
discours royal: tous les assistants en deuil; sur les visages, une
émotion vraie et profonde. Des acclamations très vives et plusieurs
fois répétées éclatèrent à l'entrée du Roi. Celui-ci, troublé, la voix
pleine de larmes, eut peine d'abord à parler. Il se remit cependant à
la troisième phrase. Son discours, grave, simple et bref, ne traitait
que du malheur qui venait de le frapper et des mesures à prendre pour
qu'en cas de minorité la France ne fût pas exposée à «l'immense
danger» d'une «interruption dans l'exercice de l'autorité royale».
Toutes les autres questions étaient renvoyées à la session suivante.
«Assurons aujourd'hui le repos et la sécurité de la patrie, disait le
Roi en finissant; plus tard, je vous appellerai à reprendre, sur les
affaires de l'État, le cours de vos travaux.»
La Chambre, nouvellement élue, dut d'abord vérifier les pouvoirs de
ses membres; l'opération fut menée lestement. La gauche tenta bien
quelques escarmouches, mais l'opinion, préoccupée d'autres questions,
ne lui permettait pas de s'arrêter longtemps à ces chicanes. Pendant
ce temps, le corps du duc d'Orléans était transporté à Notre-Dame, où
les obsèques furent célébrées en grande pompe. Le concours fut
immense; ce n'était pas seulement curiosité banale du spectacle: un
sentiment de regret sympathique, de tristesse inquiète, planait sur
cette foule. Cinq jours après, en présence de la famille royale, la
dépouille du prince fut inhumée dans la chapelle que la duchesse
d'Orléans, mère du Roi, avait fait élever à Dreux sur les ruines du
château. Louis-Philippe, chez lequel l'horrible souvenir des
profanations de 1793 était demeuré très vif, avait préféré pour les
siens une sépulture moins en vue et moins accessible que la basilique
de Saint-Denis. Assez sceptique sur l'avenir, l'un de ses constants
soucis était de prendre des précautions contre les révolutions
futures. Faut-il ajouter qu'il ne lui déplaisait pas de se séparer de
la branche aînée jusque dans la mort? Revenu à Paris, après ce dernier
adieu au corps de son fils, il reçut, le 11 août, l'adresse de la
Chambre des députés en réponse au discours du trône. Cette adresse,
sur laquelle l'opposition avait eu le bon goût de n'élever aucune
contestation et qui avait été adoptée sans débat par 347 voix sur 361
votants, ne parlait, comme le discours, que de la douleur commune et
des «mesures nécessaires à la continuité et à l'exercice régulier de
l'autorité royale pendant la minorité de l'héritier du trône».
Restait à prendre ces mesures, c'est-à-dire à voter la loi sur la
régence, où chacun s'accordait, en effet, à voir l'affaire principale,
unique de la session. Le gouvernement avait déposé son projet le 9
août. Le 16, la commission, par l'organe de M. Dupin, présenta son
rapport, qui concluait à l'adoption. Quel accueil la Chambre
allait-elle y faire? Retrouverait-on l'unanimité patriotique qui
s'était manifestée lors de l'adresse? M. Thiers y travaillait de son
mieux. Le jour où la loi devait être examinée dans les bureaux, il
réunit chez lui quinze ou seize des meneurs de l'opposition:
c'étaient, entre autres, pour la gauche, MM. Barrot, Abattucci, Havin,
Chambolle, de Tocqueville et de Beaumont; pour le centre gauche, MM.
de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Ducos, Léon de Malleville, etc. Il
leur exposa longuement et vivement les raisons d'adopter la loi.
Personne ne combattit de front son avis. M. Barrot fit seulement
observer que M. de Sade devait présenter un amendement en faveur de la
régence élective. «Je ne puis, ajouta le chef de la gauche, me
dispenser de me lever pour cet amendement; mais je ne parlerai point,
ou, si je parle, j'aurai soin de déclarer que, l'amendement fût-il
rejeté, je n'en voterais pas moins pour la loi.» M. Thiers répondit
qu'il vaudrait mieux rejeter tout de suite l'amendement, mais que le
point important était de voter la loi elle-même à une grande majorité;
du moment qu'il avait sur ce point la promesse de M. Barrot, il se
tenait pour satisfait. MM. de Beaumont et de Tocqueville parlèrent
dans le même sens que le chef de la gauche[98].
[Note 98: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
La discussion publique s'ouvrit le 18 août. Il apparut tout de suite
qu'elle serait vive et ample. L'événement de la première journée fut
le discours de M. de Lamartine. Le poète était-il encore du centre où
déjà de la gauche? On eût été embarrassé de répondre. À vrai dire,
c'était un isolé et un fantaisiste. Il se prononça hautement contre le
projet, y opposant la régence élective et féminine. À l'appui de sa
thèse, il ne se contenta pas d'arranger l'histoire ou d'imaginer
l'avenir: excité par les applaudissements de la gauche, irrité par les
murmures du centre, il ne craignit pas d'employer des arguments faits
pour étonner dans la bouche de l'orateur qui, lors de la coalition,
avait défendu si éloquemment la prérogative royale contre la
prépotence parlementaire. «Quand par un événement fatal, dit-il, le
pouvoir parlementaire est appelé à l'héritage, à l'exercice, à la
possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre à
personne sans se déposséder, je dis qu'il y a honte et faiblesse à
abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis
que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul
pouvoir dynastique, c'est déclarer, à la face de la France et du
monde, qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner
soi-même.» (_Bravos à gauche._) Non content d'avoir laissé ainsi voir
que, dans sa pensée, les Chambres devaient, en cas de régence,
s'emparer du pouvoir exécutif et constituer une république temporaire,
M. de Lamartine répondait en ces termes à ceux qui arguaient de la
nécessité de fortifier la dynastie: «Nous ne voulons pas glisser du
gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement
dynastique. La dynastie doit être nationale et non la nation
dynastique... Et que faites-vous, en exagérant les concessions à ce
principe dynastique? Vous faites dire aux ennemis du pouvoir que le
gouvernement, que les amis de la dynastie lui sacrifient tout, qu'ils
profitent de l'émotion, des crises, de la douleur même de ce généreux
pays pour enlever, pour surprendre un peuple. (_Vives réclamations au
centre.--À gauche: Oui, c'est vrai! c'est vrai!_)... Oui, je le dis
avec douleur, il y a une fatale, une aveugle tendance à empiéter, à
prendre toujours plus de force, jusqu'à ce que la nation se demande:
Mais y a-t-il eu des révolutions? (_Violents murmures au centre.--À
gauche: Très bien!_)... Donnons à la dynastie notre respectueuse
sympathie, donnons-lui notre douleur, nos larmes, celles de ce peuple
entier;... mais nous ne lui donnerons pas, ou plutôt nous ne donnerons
pas à ses conseillers les garanties, les droits, les libertés de notre
temps et de nos enfants. (_Très bien! à gauche._) Et surtout,
messieurs, ne faisons pas dire à la France, à l'Europe, à l'histoire,
qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie
nouvelle,... que pour l'affermir, pour la perpétuer, il a fallu
chasser la mère et toutes les mères, sinon du berceau, au moins des
marches du trône de leur fils, et chasser les derniers vestiges du
droit électif de nos institutions.» (_Nouvelle et vive approbation à
gauche._)
Le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'éclat et produit assez
d'effet pour que M. Guizot jugeât nécessaire d'y répondre. Tout d'abord,
il écarta ce qu'il appelait «ces perspectives de parti, ces
pressentiments sinistres qui s'étaient élevés dans beaucoup d'esprits
au moment où le malheur nous avait frappés». «À Dieu ne plaise, dit-il,
que je prononce un mot, un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du
vide immense que laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons
perdu! (_Très bien! très bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront
pas. (_Marques prolongées et très vives d'assentiment._) Mais, en
gardant toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
assistons depuis un mois... La dynastie de Juillet a essuyé un affreux
malheur; mais de son malheur même est sorti à l'instant la plus évidente
démonstration de sa force (_mouvement_), la plus évidente consécration
de son avenir... (_Très bien!_) Elle a reçu partout, chez nous, hors de
chez nous, le baptême des larmes royales et populaires. (_Nouvelles
marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été ravi a appris
au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds et assurés les
fondements de ce trône qu'il semblait destiné à affermir. (_Mouvement._)
Il y a là une joie digne encore de sa grande âme et de l'amour qu'il
portait à sa patrie.» (_Sensation._) Paroles habiles, bien éloquentes
surtout, dont le Roi remerciait son ministre le lendemain[99], mais qui
renfermaient, hélas! plus d'une illusion. Le ministre ajoutait, en
réponse aux dernières paroles de M. de Lamartine: «Nous nous sentons
parfaitement libres de faire une loi dégagée de toute préoccupation
extraordinaire... Que la Chambre soit libre comme nous. Nous ne
demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons la
Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que toute
autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances, aux
exigences du moment; nous n'en avons pas besoin.» (_Très bien!_)
Avons-nous le droit de faire cette loi? telle était la première question
que se posait ensuite M. Guizot. Réfutant la théorie radicale du
pouvoir constituant que M. Ledru-Rollin avait exposée au début de la
discussion, il concluait en ces termes: «Tout ce dont vous avez parlé,
ces votes, ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts,
tout cela, c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
très vives d'approbation au centre._--_Murmures aux extrémités._) Soyez
tranquilles, messieurs, nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous
sommes les seuls organes légitimes et réguliers de la souveraineté
nationale.» Le terrain ainsi déblayé de cette objection préjudicielle,
le ministre aborda les deux points traités par M. de Lamartine, la
régence élective et la régence féminine. Pour montrer la portée et, par
suite, le danger de la régence élective, il s'empara habilement des
paroles,--il eût dit volontiers des aveux,--de l'orateur auquel il
répondait. «Trouve-t-on, demanda-t-il, que nos institutions aient fait
la royauté si forte, qu'il soit à propos de l'affaiblir encore et de
fortifier le principe mobile aux dépens du principe stable? Ce qu'on
vous demande de faire, au milieu de la plus grande société démocratique
moderne, c'est d'introduire dans l'élément monarchique, dans sa
représentation temporaire, le principe électif, c'est-à-dire de donner
aux défauts de la démocratie une grande facilité pour pénétrer jusque
dans cette partie du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer
et à les combattre.» Quant à la régence féminine, le ministre montra que
le pouvoir politique n'était pas, surtout de notre temps, dans la
destinée et dans les aptitudes de la femme. «Il y a, dit-il, des
exemples de ce pouvoir entre les mains des femmes, dans les monarchies
absolues, dans les sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les
sociétés démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie
sont trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.» D'un bout à
l'autre de son discours, M. Guizot s'attacha à ne discuter que la loi en
elle-même et ne fit aucune allusion à la situation du cabinet ou des
partis. Il dit même expressément, en terminant: «On a parlé, à cette
occasion, de l'union de toutes les opinions dynastiques, de l'oubli
momentané de toutes les luttes ministérielles. On a eu raison.
Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune pensée d'intérêt
ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La loi n'est pas plus
favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été faite pour elle-même,
dans la seule vue du bien de l'État, abstraction faite de tout parti, de
tout ministère, de toute lutte, de toute prévention, de toute rivalité;
nous ne demandons rien de plus.» (_Vives et nombreuses marques
d'approbation._)
[Note 99: Louis-Philippe écrivit à M. Guizot: «Nous avons lu ce matin,
en famille, votre admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à
l'exorde, et tous m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions
touchés.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 36.)]
En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait évidemment voulu permettre à la
gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître
ministérielle. C'était sa façon de seconder le travail qu'il savait
être fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque
unanime du projet. Cependant, aussitôt après le ministre, l'un des
députés qui avaient pris part à la conférence chez M. Thiers, M. de
Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe
héréditaire à la régence. À son avis, le système monarchique,
excellent en général, était faible en un point: c'est que la royauté
pouvait tomber aux mains d'un enfant; à côté de ce hasard qui donnait
un roi incapable de régner, l'orateur se refusait à placer un autre
hasard qui pouvait donner un régent incapable de le suppléer. Ce
discours était-il le signe que la gauche renonçait à tenir
l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pensée que
M. de Tocqueville était un indépendant, se décidant par soi-même,
entraînant peu de voix avec lui et systématiquement rebelle à
l'influence, selon lui néfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un
seul homme avait vraiment qualité pour parler au nom de la gauche,
c'était M. Odilon Barrot; or il se taisait.
Le 19 août, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord
entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui
ajoutèrent à l'éclat du débat, sans y apporter rien de bien nouveau.
Cette seconde journée touchait à son terme, quand M. Odilon Barrot
parut à la tribune. M. Thiers en ressentit quelque déplaisir; il eût
préféré que l'orateur de la gauche persistât dans son silence;
toutefois, il ne s'inquiéta pas autrement, comptant, suivant la
promesse faite, que, si le discours commençait par appuyer la régence
élective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi,
à M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour
de parole pour y répondre: «Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en
charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].»
Ce dernier, après quelques protestations de fidélité à la «dynastie
nationale», prit vivement à partie le principe même du projet, cette
régence de droit «fondée sur le hasard aveugle de la naissance», cette
«nouvelle légitimité» qu'on prétendait «ajouter à la Charte». «Vous
voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire
en 1830, alors que vous étiez investi d'un pouvoir constituant que
vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites
de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit
d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de
dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités
du temps.» M. Thiers, attentif sur son banc, s'étonnait de voir
l'orateur s'engager ainsi à fond; il s'en étonnait sans douter de
l'exécution de l'engagement pris: «Barrot, disait-il à M. Duvergier de
Hauranne, qui était venu s'asseoir à côté de lui, Barrot s'avance
beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, après tout cela, il va
revenir à voter pour la loi[101].» Cependant l'orateur, soutenu,
poussé par les applaudissements de la gauche, poursuivait son
discours, développant, avec une énergie croissante et non sans talent,
les arguments déjà présentés en faveur de la régence élective par M.
de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin, à la stupéfaction de M.
Thiers, il termina par cette déclaration: «Certes, notre opinion
personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer la régence à la
mère du roi mineur est bien arrêtée... Il serait plus facile de
traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et
d'une femme aurait pour appui la générosité de la nation, qu'avec ce
que l'un de vous appelait une régence à cheval. Cette conviction est
profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais
voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle
que du moins nous avions pu préalablement juger et apprécier. Mais
vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente... Vous
voulez créer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a
jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles comme le hasard!
Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un
danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous
accorder.» (_Vive approbation à gauche._)
[Note 100: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 101: _Ibid._]
Que s'était-il donc passé, pour que M. Odilon Barrot fît ainsi le
contraire de ce qu'il avait promis à M. Thiers? La veille, la gauche
avait été vivement agitée par le discours de M. de Lamartine, d'autant
que celui-ci avait habilement flatté ses préventions, éveillé ses
jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un côté, les
intrigants et les ambitieux, c'est-à-dire M. Thiers; de l'autre, les
honnêtes gens et les hommes de principes, c'est-à-dire M. Odilon
Barrot. Dans la nuit, quelques députés de ce parti, M. de Tocqueville
en tête, étaient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il eût
à changer d'allure et à se séparer de M. Thiers en défendant
l'amendement à outrance. Après une courte résistance, M. Barrot avait
fini par céder. Seulement, embarrassé de sa situation, il n'avait pas
osé prévenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la séance d'autant plus
irrité qu'il était plus surpris. «Ce que vient de faire Barrot est
indigne, disait-il à M. Duvergier de Hauranne et à M. de Rémusat. Je
sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux à
ceux qui l'ont poussé et qui l'ont ainsi conduit à rompre, même sans
m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis,
nous nous sommes trompés; il n'y a rien à faire avec ces gens-là.»
Vainement M. Duvergier de Hauranne, effrayé de la portée de cette
dernière phrase, faisait-il observer «qu'un mauvais procédé ne devait
pas faire légèrement abandonner un plan de conduite adopté depuis
deux ans»; son chef, tout entier à son ressentiment, ne l'écoutait
pas[102].
[Note 102: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Sans connaître ces détails, les divers partis attendaient avec
curiosité la troisième journée du débat, se demandant ce qu'allait
faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis sérieusement
en péril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui
pouvait dépendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'était le
chiffre plus ou moins élevé de la majorité. Et puis, chacun sentait
que les conséquences de cet incident pouvaient dépasser la loi en
discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soirée,
tandis qu'à gauche on envoyait une ambassade à M. Thiers pour
connaître ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement
toutes les phases du débat, écrivait à M. Guizot: «Dieu veuille que
Thiers parle demain et parle bien!» Louis-Philippe insistait
d'ailleurs sur la nécessité d'en finir. «Ce qui me paraît essentiel,
disait-il, c'est que vous tâchiez de tout enlever rapidement... La
séance commençant à midi, si vous êtes en nombre dès le début, vous
devez pouvoir prendre le pas accéléré. La Chambre est pressée; elle
est française et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes
sont molles, quand les généraux sont timides. Grâces à Dieu, vous ne
l'êtes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].»
[Note 103: _Ibid._]
[Note 104: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 35.]
Le lendemain, 20 août, au début de la séance, M. Thiers paraît à la
tribune. Il est pâle, nerveux, agité des suites d'une nuit d'insomnie.
La Chambre entière est muette d'attention. Les premiers mots de
l'orateur sont pour déclarer «qu'il ne s'est jamais senti dans une
situation plus pénible, plus délicate». «La Chambre, dit-il, sait que,
depuis deux années, je siège sur les bancs de l'opposition. Je suis
l'adversaire du cabinet; des souvenirs pénibles m'en séparent, et je
crois qu'il y a même mieux que des souvenirs pour m'en séparer; il y a
des intérêts du pays, peut-être mal compris par moi, mais des
intérêts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet...
Malgré cela, malgré cet intérêt très grave de ma position, je viens
appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre
l'opposition... Je suis profondément monarchique. Rappelez-vous ce que
certains hommes m'ont reproché, ce que je ne me reprocherai jamais,
d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie... Cela doit vous dire à
quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet
intérêt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi
qu'il arrive; fussé-je seul, entendez-vous?» Il rappelle ensuite
qu'avec ses amis il avait décidé, dès le premier jour, de «voter la
loi sans modification», considérant que «le principal devoir était non
de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie». «Quoi!
s'écrie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai
appelé, que j'appelle encore mon ami, parole éloquente, sincère,
certaines convictions ont flotté hier, certaines conduites ont changé,
j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique,
honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition... Non,
fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi telle qu'elle est,
sans modification, sans amendement.»
Après ce préliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet,
déclarant «qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte». Tout
d'abord, il rencontre sur son chemin la thèse du pouvoir constituant,
développée par M. Ledru-Rollin et à laquelle M. Odilon Barrot avait à
demi sacrifié: il ne la ménage pas. «J'en ai parlé dans mon bureau,
dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous
pourquoi j'ai montré pour le pouvoir constituant si peu de respect?
C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir
constituant a existé, je le sais; il a existé à plusieurs époques de
notre histoire; il a joué un triste rôle. Il a été, dans les
assemblées primaires, à la suite des factions. Sous le Consulat et
sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme. Sous la
Restauration, il s'est caché sous l'article 14 de la Charte. Ne dites
pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de
Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
pouvoir constituant.» L'orateur combat ensuite la thèse de la régence
élective et de la régence féminine, avec sa verve abondante et rapide,
ingénieuse et lucide. Et surtout, s'élevant au-dessus de la loi, non
sans laisser voir son impatience et son dédain, il adresse de haut à
l'opposition une leçon de conduite monarchique et gouvernementale. «Je
ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai été de l'opposition; j'ai été
calomnié, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir établi,
et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais
il faut s'expliquer. Il y a deux manières d'adhérer à la Charte: les
gens soumis aux lois y adhèrent parce qu'elle est écrite; il y a une
seconde manière d'y adhérer, c'est d'y adhérer de conviction, parce
qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhèrent ainsi. Pour
moi, quand la Charte a institué la royauté comme nous l'avons, en lui
donnant une masse de pouvoirs énorme, l'unité du pouvoir exécutif, le
droit de paix et de guerre, le commandement des armées, le droit
d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs
enfin; quand elle lui a donné l'inviolabilité, quand elle lui a donné
l'hérédité, l'hérédité du prince capable au prince incapable, ce n'est
pas un présent qu'elle a fait à la royauté... Ce n'est pas pour elle
que ces pouvoirs lui ont été donnés, c'est pour vous, pour la grandeur
du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royauté,
rien que la majesté, que l'amour du pays et ses hommages quand elle
les a mérités.» (_Marques d'approbation au centre._) M. Thiers n'est
pas dès lors effrayé de donner à un régent, nécessairement plus
faible, les pouvoirs qu'il a donnés à un roi. Il s'indigne d'ailleurs,
comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour
faire prévaloir ce gouvernement, veulent faire le régent faible.
«Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement
représentatif a tant de réalité? C'est parce que la royauté est forte
et respectée... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on résiste au
gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royauté est
faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement
parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous où? à la défense
de la royauté.» (_Très bien! très bien!_)
Le centre, surpris et charmé, applaudit pour remercier M. Thiers et
aussi pour le compromettre. La gauche frémit; heurtée dans ses
préjugés, blessée dans son amour-propre, sentant derrière ces paroles
l'amertume du blâme ou la pointe de l'épigramme, elle éclate parfois
en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lancé; loin de se
laisser intimider, il riposte durement: «Messieurs, permettez-moi
d'exprimer ma conviction. Je n'ai donné mes convictions à qui que ce
soit, entendez-le bien! Je n'ai humilié ma pensée devant personne,
entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette
prétention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne
refuse pas quelques lumières, de vouloir la soumettre à tout ce qu'on
pense, à tout ce qu'on préfère?» Reprenant ensuite ses leçons:
«L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire?
Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis
cinquante ans, au lieu de se détacher vite et vite des gouvernements
qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à de nouveaux
gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que
doit faire une opposition sage? Au lieu de se décourager, de se
retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement
existant... On améliore, on redresse, on ne déserte pas un
gouvernement, et le seul moyen de l'améliorer, c'est de lui prouver
que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis
douteux, mais d'amis certains.» M. Thiers se pique d'être de ces «amis
certains» du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne:
«C'est que, malgré quelques divergences d'opinions, quelques
mécontentements personnels, je n'ai pas cessé, entendez-vous? de
repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place;
c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la
contre-révolution, et que, devant, il y a l'anarchie.» Puis, après
avoir parlé de la contre-révolution: «Voilà pour ce qui est derrière.
Quant à ce qui est en avant, c'est-à-dire la prétendue république, je
croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en
avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays.
(_Murmures à gauche._) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y
avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes
incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir
l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait
il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins. (_Sensation._)
Voilà ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui
s'est passé depuis n'a pas contribué à me faire changer d'opinion.»
Enfin, l'orateur, se résumant, termine ainsi: «Je ne vois que la
contre-révolution derrière notre gouvernement; en avant, je vois un
abîme; je reste sur le terrain où la Charte nous a placés. Je conjure
mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent
édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. Les
paroles que je viens de dire m'ont coûté; elles m'ont coûté beaucoup;
elles me coûteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me
suis promis, à toutes les époques de ma vie, et j'espère que je
tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir,
quel qu'il fût, quelle que fût son origine, et de marcher toujours, le
front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au
bout de dire à tout le monde sa pensée, quelque désagréable qu'elle
pût être.»
Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort ému lui-même et
laissant l'assemblée dans une extrême agitation. Rarement discours a
produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont
plus qu'à hâter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le
rapporteur, M. Dupin, résumer la discussion et faire, avec une
précision vigoureuse, une dernière réponse aux objections. Enfin,
voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements établissant la
régence élective et la régence féminine. À ce moment, M. Dufaure se
précipite à la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la
gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre à la majorité,
une fois les amendements repoussés, et de voter avec elle la loi. M.
Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procède au vote: les
deux amendements sont rejetés par assis et levé, et l'ensemble de la
loi est adopté par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimité qu'on
avait un moment rêvée, mais le succès en est presque plus complet. La
minorité est trop faible pour avoir en rien diminué l'autorité de la
loi, et la gauche n'a fait de tort qu'à elle-même.
[Note 105: M. de Viel-Castel, en sortant de la Chambre, écrivait sur
son journal intime: «La séance d'aujourd'hui est certainement la plus
dramatique qu'il y ait eu depuis longtemps.» (_Documents inédits._)]
Le surlendemain, le projet était porté à la Chambre des pairs. Le
rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'oeuvre du genre,
substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus élevé
et la justification la plus décisive. La discussion, qui s'engagea et
se termina le 29 août, n'eut ni l'éclat ni l'ampleur de celle du
Palais-Bourbon. On se hâta de passer au vote, et la loi fut adoptée
par 163 voix contre 14. Les Chambres se séparèrent aussitôt, et la
session fut prorogée au 9 janvier 1843.
V
Le gouvernement pouvait se féliciter de la session d'août 1842. Sans
doute, pour qui réfléchissait, la blessure profonde faite le 13
juillet à la monarchie n'était pas guérie; le grand vide laissé par la
mort du duc d'Orléans était de ceux que l'on ne comble point par des
mesures législatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait être fait
l'avait été. La loi de régence venait d'être votée, telle que le Roi
la désirait, à une immense majorité et après une belle discussion.
Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'était
manifesté avec une vivacité et une étendue qui avaient surpris les
amis du régime eux-mêmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux
prises avec une crise redoutable, la royauté de Juillet était apparue
plus forte et la France plus sage qu'on n'eût pu s'y attendre. Les
gouvernements étrangers, qui avaient douté de cette force et de cette
sagesse, étaient amenés à les reconnaître[106].
[Note 106: Cf. les lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, en
date des 18 juillet, 13 et 26 août 1842. (_Mémoires_, t. VI, p. 617 à
621.)]
Bien que la question ministérielle eût été, d'un commun accord,
systématiquement écartée des débats et renvoyée à plus tard, le succès
de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crédit
que le résultat équivoque des élections avait ébranlé. On en était
frappé même au loin: M. de Metternich trouvait que «la situation
générale se prononçait d'une manière favorable à M. Guizot», et que
celui-ci avait «de bien grandes chances de fonder ce ministère de
durée» dont la France avait un «véritable besoin[107]». D'ailleurs, on
ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si
arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne fût singulièrement affaiblie
par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scène de
tribune où cette scission s'était produite avec tant d'éclat, la
presse s'en était emparée et l'avait rendue plus profonde encore, en
en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes.
Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'étaient
que récriminations amères. Vainement l'un d'eux, le _Courrier
français_, éclairé par la satisfaction ironique avec laquelle le
_Journal des Débats_ faisait écho à ces polémiques et signalait le
désarroi dont elles étaient la preuve, rappelait-il à l'opposition que
«les partis doivent laver leur linge sale en famille», les
ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce même _Courrier
français_ était réduit à s'écrier tristement: «Hier encore,
l'opposition touchait au but,... le programme était arrêté, les hommes
étaient d'accord, les postes assignés, et il ne restait plus qu'à
laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creusé.
Faut-il renoncer à ces plans de campagne? Le vote qui a constitué la
régence a-t-il détruit et dispersé en même temps l'armée parlementaire
qui devait faire la puissance du nouveau règne?»
[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621, 622.]
C'est que derrière l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il
y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulière. On avait pu
s'en rendre compte à la vivacité et surtout à la généralité des
remontrances adressées en cette occasion par M. Thiers à la gauche.
Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dépassé le point
spécial en discussion, pour porter sur la conduite entière du parti,
sur sa façon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond,
M. Thiers et la gauche avaient des idées et des habitudes absolument
différentes. La gauche, doctrinaire à sa façon, faisait grand étalage
de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de
toutes les théories de l'école libérale, dût-elle pour cela
désorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de
principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingénieux à imaginer les
expédients et habile à s'en servir, se moquait des théories et des
théoriciens; imbu de la tradition napoléonienne, ses préférences
naturelles étaient pour un gouvernement fort, avec une armée très
nombreuse et une administration très centralisée; il disait de
lui-même, en un jour de franchise, qu'il «n'était pas libéral»; homme
de pouvoir sinon d'autorité, il ne s'intéressait guère, en fait de
libertés, qu'à ces libertés de la tribune ou de la presse qui
pouvaient lui servir à s'emparer du ministère ou à se venger de ceux
qui l'y avaient remplacé. Les députés de la gauche ne se maintenaient
dans la faveur de leurs partisans et n'empêchaient les plus avancés de
les supplanter qu'en professant des opinions violentes et
déraisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un
ministre possible. À gauche, si l'on sentait de quel avantage était le
concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa
prépotence, et les «purs» le soupçonnaient d'intrigue; M. Thiers, de
son côté, tout en usant de la gauche, s'inquiétait souvent de ses
doctrines et surtout était agacé de ce qu'il appelait sa sottise. Ce
sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps
contenues et dominées par une passion plus forte, venaient enfin de
faire explosion. Et quand, dans la soirée du 19 août, s'épanchant avec
M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, M. Thiers laissait échapper
cette parole significative que nous avons déjà citée: «Croyez-moi, mes
amis, nous nous sommes trompés, il n'y a rien à faire avec ces
gens-là», il faisait allusion, non pas seulement à l'incident de la
loi de régence, mais à des griefs qui, pendant deux ans, s'étaient
accumulés et aigris dans son esprit.
Cette division semblait délivrer le ministère du risque d'être mis en
minorité par la coalition de la gauche et du centre gauche. Était-ce
pour l'exposer à un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au
premier moment, le sentiment général fut même que cette évolution de
l'ancien ministre du 1er mars cachait une manoeuvre pour se rapprocher
personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne
courait pas plus de risque d'être supplanté par M. Thiers, rentré dans
les bonnes grâces du Roi, que d'être renversé par M. Thiers, chef de
l'opposition. «M. Thiers, écrivait M. Rossi dans la chronique
politique de la _Revue des Deux Mondes_, n'est plus le candidat de la
coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en
disponibilité; le ministère peut en redouter le secours plus qu'il
n'en redoutait les attaques.» À gauche, le _Siècle_ disait avec une
méfiance non déguisée: «M. Thiers ne souffrira pas qu'on le soupçonne
un seul jour de s'être baissé pour recevoir l'héritage souillé du
ministre des défections.» Du bord opposé, le _Journal des Débats_,
tout en rendant hommage au discours du 20 août, déclarait, d'un ton
gêné, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque
manoeuvre[108]. M. Thiers se défendait, il est vrai, de toute
arrière-pensée de ce genre, et, dès le 22 août, il faisait dire par
le _Constitutionnel_: «On prétend que M. Thiers a agi en vue du
pouvoir... Nous répondrons qu'il ne songe pas à prendre le pouvoir...
Il s'est déterminé par des raisons plus hautes et plus profondes; il a
vu l'intérêt de la dynastie, l'intérêt du pays; il s'est souvenu de
1830.» D'ailleurs, pour que la manoeuvre pût réussir, il eût fallu la
complicité du Roi: or rien ne permettait à l'ancien ministre du 1er
mars de compter sur cette complicité. On racontait alors, chez le duc
de Broglie, que M. Thiers, après son discours, s'était rendu aux
Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le
Roi les fit très chauds, très abondants; seulement il ajouta:
«Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109].» Ce n'était
probablement pas ce qu'attendait son visiteur.
[Note 108: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, le soir
même du discours de M. Thiers: «Ce discours, l'attitude nouvelle que
M. Thiers vient de prendre, l'accueil que lui a fait la majorité, les
chances qui en résultent pour lui et dont beaucoup de personnes
s'exagèrent l'imminence, tel est, ce soir, l'objet de toutes les
conversations. Les ministres font d'ailleurs bonne contenance et se
donnent pour fort satisfaits. Leurs amis les plus intimes disent avec
affectation que M. Thiers n'a pas au fond rompu avec la gauche; que ce
n'est qu'une querelle d'amants, qu'il faudrait être bien sot pour s'y
laisser prendre.» (_Documents inédits._)]
[Note 109: _Documents inédits._]
Si le ministère avait lieu d'être satisfait de la session d'août, le
public, de son côté, en était sorti plus rassuré. Trop peu réfléchi
pour se demander si le péril, apparu comme à la lueur d'un coup de
foudre dans la journée du 13 juillet, était écarté définitivement ou
s'il n'était que provisoirement masqué, il constatait que les
difficultés immédiates avaient été surmontées sans crise et sans
désordre. La rue notamment avait été d'une tranquillité remarquable.
Sans doute, en pénétrant alors dans les dessous du parti républicain,
on eût découvert qu'aussitôt après la mort du duc d'Orléans, quelques
meneurs révolutionnaires, M. Flocon en tête, s'étaient réunis; prenant
en considération que «la transmission du trône, jusqu'alors rendue
facile par certaines qualités du prince héritier, était désormais
soumise aux difficultés d'une régence», ils avaient décidé de prendre
les armes à la mort du Roi; ils avaient même tenté de s'organiser dans
cette vue; mais cette organisation n'était pas bien sérieuse, et, en
tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilité
suffisait pour que le public, sans s'inquiéter autrement des
éventualités lointaines, ne pensât plus qu'à ses affaires. Celles-ci
étaient alors très prospères. Commerce, industrie, chemins de fer,
spéculations de tout genre, partout une activité qui souvent même
dégénérait en fièvre. Les tableaux des revenus indirects, les états
des douanes et de la navigation, toutes les statistiques témoignaient
de ce grand développement économique. Le pays en jouissait et
paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se
montrait assez las. M. Rossi écrivait à ce propos: «Toujours dominé
par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu'à ses spéculations,
à ses affaires, le public n'a pas de goût en ce moment pour la
politique; il n'a pas de temps à lui donner; disons mieux, il ne
l'aime guère, il s'en défie[111].» «L'époque est au calme, disait le
_Journal des Débats_ le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une
tranquillité parfaite. On souffre de la peine que se donnent les
journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et
épuisée.» Le même jour, M. de Barante écrivait au comte Bresson: «Les
factions sont étonnées de la manière dont cette crise s'est passée. À
aucun moment je ne les ai vues en si petite espérance. Il y a une
volonté de repos et de durée si universelle et si ardente que chacun
paraît craindre de se compromettre et de se nuire en témoignant
quelque vivacité d'opinion... Le parti conservateur est en situation
bonne et croissante[112].» À la date du 9 octobre, nous trouvons
encore dans une lettre adressée par le même M. de Barante à M. Guizot:
«Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère
naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens guère d'avoir vu un
moment où il y eût tant de repos dans les esprits, je dirais presque
de sécurité pour le lendemain[113].»
[Note 110: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
républicain, de 1830 à 1848_, p. 313 à 319.]
[Note 111: Chronique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
1843.]
[Note 112: _Documents inédits._]
[Note 113: Cité par M. Guizot dans sa _Notice sur M. de Barante_.]