(Juillet-septembre 1842)
I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du prince
royal. La duchesse d'Orléans.--II. Douleur générale. Le duc
d'Orléans était très aimé et méritait de l'être. Inquiétude en
France et au dehors.--III. Nécessité d'une loi de régence.
Attitude de l'opposition. Projet préparé par le gouvernement. M.
Thiers presse l'opposition de l'accepter.--IV. Ouverture de la
session. Discussion de la loi de régence. M. de Lamartine et M.
Guizot. M. Odilon Barrot attaque la loi. M. Thiers lui répond et
se sépare de lui avec éclat. Vote de la loi.--V. Scission du
centre gauche et de la gauche. Le pays est calme et rassuré.
I
Les élections du 9 juillet 1842 étaient à peine connues dans leur
ensemble, et l'on commençait à discuter leurs résultats, à supputer
leurs conséquences, quand un coup de foudre, éclatant soudainement sur
les marches du trône, vint faire aux espérances des opposants et à la
déception des ministériels une lugubre et tragique diversion. Le 13
juillet, à onze heures du matin, le duc d'Orléans montait en voiture
dans la cour des Tuileries, afin de se rendre à Neuilly: il allait
faire ses adieux au Roi, avant de partir pour Saint-Omer, où il devait
inspecter plusieurs régiments. Il était seul dans un cabriolet à
quatre roues, attelé à la Daumont. Près de la porte Maillot, dans
l'avenue appelée chemin de la Révolte, les deux chevaux, qui depuis
quelques instants donnaient des signes d'agitation, s'emportèrent. «Tu
n'es plus maître de tes chevaux?» cria le duc d'Orléans au postillon.
«Non, monseigneur, répondit celui-ci, mais je les dirige encore.» Et
en effet, dressé sur ses étriers, il tenait vigoureusement les rênes.
«Mais tu ne peux donc pas les retenir?» cria de nouveau le duc, debout
dans la voiture. «Non, monseigneur.» Alors le prince royal, se plaçant
sur le marchepied qui était très bas, sauta à pieds joints sur la
route. Ses deux talons portèrent avec violence; il retomba lourdement
sur le pavé et resta étendu sans mouvement en travers du chemin. On
accourut du voisinage. Le blessé, qui ne donnait aucun signe de
connaissance, fut relevé et transporté, à quelques pas de là, dans la
maison d'un épicier; on l'étendit tout habillé sur un lit. Pendant ce
temps, le postillon, qui s'était rendu maître des chevaux, ramenait la
voiture.
Aussitôt informés, le Roi, la Reine, Madame Adélaïde accoururent de
Neuilly, peu après suivis du duc d'Aumale, du duc de Montpensier, de
la duchesse de Nemours, des ministres, du chancelier, du maréchal
Gérard, des officiers de la maison royale. La pauvre chambre ne
pouvait les contenir tous. La plupart se tenaient dehors, devant la
boutique, dans un espace maintenu libre par un cordon de
factionnaires. Au delà, la foule se pressait, silencieuse, émue d'une
respectueuse compassion, étonnée et saisie d'être proche témoin d'un
drame qui, dans un cadre vulgaire, mettait en scène de si grands
personnages et pouvait avoir de si graves conséquences, plus étonnée
et plus saisie encore de rencontrer de telles douleurs chez ceux
qu'elle s'imagine d'ordinaire être les heureux de la vie. Chacun
sentait d'ailleurs la mystérieuse présence de quelqu'un de plus
puissant, de plus imposant, de plus redoutable que les ministres, que
les princes, que le Roi: c'était la mort, la mort implacable et
niveleuse, que l'on devinait là, dans ce galetas d'épicier de
banlieue, face à face avec ce que le monde pouvait offrir de plus
brillant par l'éclat du rang, de la fortune et de la jeunesse. Les
médecins, appelés dès le premier moment, essayaient de lutter contre
le mal que leur science discernait, mais qu'elle était impuissante
même à retarder. Penchés sur le mourant, ils évitaient de lever les
yeux, de peur de rencontrer les interrogations muettes des augustes
affligés. Le prince était toujours sans mouvement; il ne donna aucun
signe de connaissance, quand le curé de Neuilly lui administra
l'extrême-onction. Chacun faisait silence pour entendre la respiration
qui révélait seule un reste de vie. Un moment pourtant, on perçut
confusément quelques mots en allemand; une dernière pensée, peut-être,
qu'il adressait à la duchesse d'Orléans. Le Roi, debout, suivait avec
angoisse le progrès de l'agonie sur le visage de son fils; si déchiré,
si accablé qu'il fût, il donnait tous les ordres. Les jeunes princes
et les princesses pleuraient. Quant à la Reine, elle restait à genoux
au pied du lit et priait, souvent à haute voix: pieusement héroïque
dans sa maternelle sollicitude, ce qu'elle demandait à Dieu, ce
n'était pas de lui rendre son fils, c'était d'accorder au mourant un
instant de connaissance qui lui permît de penser au salut de son âme,
et, en échange de cette grâce suprême, elle offrait sa propre vie.
Pendant plusieurs heures, cette scène se prolongea, sans qu'aucun
indice vînt ramener un peu d'espoir. Enfin, à quatre heures et demie,
un dernier mouvement convulsif secoua le prince, puis l'immobilité: la
mort avait eu raison des dernières résistances de la jeunesse. Les
sanglots éclatèrent dans l'assistance. Le Roi et la Reine se
penchèrent pour embrasser leur premier-né. «Encore, si c'était moi!»
dit le souverain qui pensait à la France et à la monarchie. Quant à la
mère, toujours occupée de l'âme de son fils, sa première réponse aux
paroles de condoléance fut ce cri: «Ah! dites-moi du moins qu'il est
au ciel[63].» Le clergé, de nouveau introduit, dit les prières
accoutumées; puis le funèbre cortège se forma pour retourner au
château de Neuilly. Quatre sous-officiers portaient le corps, placé
sur un brancard. Derrière, suivaient à pied le Roi et la Reine qui
n'avaient pas voulu monter en voiture, les princes et princesses, les
ministres, les officiers. Une compagnie d'élite, mandée à la hâte,
faisait la haie. Au moment où l'on se mit en marche, un long cri de:
Vive le Roi! partit de la foule, expression spontanée de la compassion
et de l'émotion générale: beaucoup, du reste, croyaient que le prince
n'était pas encore mort et qu'on l'emportait à Neuilly pour le mieux
soigner. La marche dura plus d'une demi-heure. On arriva ainsi jusqu'à
la chapelle du château. Après s'être agenouillés une dernière fois, le
Roi et la Reine, le premier toujours maître de soi, la seconde
toujours pieusement soumise, mais l'un et l'autre brisés de fatigue et
de douleur, se retirèrent dans leurs appartements.
[Note 63: Cette pieuse préoccupation devait persister. L'année
suivante, la Reine eut à ce sujet des relations avec le Père de
Ravignan, lui demanda et reçut de lui de hautes consolations. (Cf. la
_Vie du Père de Ravignan_, par le Père DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 243 à
248.)]
Dans cette scène douloureuse, on n'a vu paraître ni la duchesse
d'Orléans ni ses enfants. La duchesse suivait un traitement à
Plombières, où son mari l'avait conduite et installée lui-même
quelques jours auparavant. Les jeunes princes étaient à Eu. La
nouvelle n'arriva à Plombières que le 14 juillet au soir[64]. Afin de
ménager la princesse, on ne lui parla d'abord que d'une maladie grave.
Elle voulut partir immédiatement pour Paris. Dans sa voiture, elle
priait et pleurait en silence, sans que personne osât lui adresser la
parole. Peu après avoir dépassé Épinal,--il était une heure du
matin,--le courrier annonça une voiture venant de Paris. «Ouvrez,
ouvrez!» s'écria la duchesse d'Orléans. On la retint. Mais, à ce
moment, deux hommes s'avancèrent vers elle; l'un des deux était M.
Chomel, le médecin de la famille royale. À sa vue, elle poussa un cri
perçant. «M. Chomel! Ah! mon Dieu! le prince?...--Madame, le prince
n'existe plus.--Que dites-vous?» M. Chomel donna quelques détails
interrompus par les exclamations et les sanglots de la princesse. Puis
celle-ci, se retournant vers une dame de sa suite: «Mais cette maladie
dont vous m'aviez parlé?--C'était pour préparer Madame.--Comment,
vous saviez la mort!... Ah! quel courage vous avez eu!» Elle demeura
ainsi près d'une heure sur la grande route, dans l'obscurité de la
nuit, sanglotant au fond de sa voiture, tandis que les autres
personnes, assises sur les marchepieds, les portières ouvertes, ne
pouvaient elles-mêmes contenir leur douleur. «Oh! j'ai tout perdu!
s'écriait par moments la veuve désolée; et la France aussi, elle a
perdu celui qui l'idolâtrait, celui qui la comprenait si bien. Mais
vous ne saviez pas comme moi combien il était bon; quelle patience,
quelle douceur, que de bons conseils il me donnait! Non, non, je ne
puis vivre sans lui!» On voulut lui parler de ses enfants! «Mes
pauvres enfants! reprit-elle. Dans le premier moment de ma douleur, je
ne sens rien que pour lui; c'est lui qui avait tout mon coeur.» Vers
deux heures du matin, on se remit en route. La princesse n'avait plus
qu'une pensée, brûler les étapes pour pouvoir contempler une dernière
fois les traits de son époux bien-aimé. Après deux cruelles nuits,
elle arriva à Neuilly, le 16 juillet au matin. Le Roi l'attendait,
entouré de la famille royale et des deux jeunes orphelins qu'on avait
ramenés d'Eu. «Oh! ma chère Hélène, s'écria Louis-Philippe, le plus
grand des malheurs accable ma vieillesse.»--«Ma fille chérie, vivez
pour nous, pour vos enfants», reprit la Reine avec sa douce autorité.
Au bout de peu d'instants, soutenue par le Roi et par le duc de
Nemours, suivie de ses parents en pleurs, la duchesse alla
s'agenouiller dans la chapelle, devant le cercueil, hélas! déjà
refermé. Pâle, immobile, sous le coup d'une sorte de stupeur, il
semblait que d'elle aussi la vie allait se retirer; mais la foi
religieuse la soutenait[65]. Après une courte prière, elle se releva
et se rendit dans son appartement, pour revêtir les habits de veuve
que, depuis lors, elle n'a plus quittés.
[Note 64: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi du charmant et
touchant volume publié, peu après la mort de la princesse, sous ce
titre: _Madame la duchesse d'Orléans_.]
[Note 65: «Oui, écrivait la duchesse d'Orléans cinq mois plus tard, le
Seigneur qui nous frappe est un père miséricordieux: j'en ai la
conviction inébranlable, lors même que je n'éprouve pas ses douceurs
et ses consolations. Je suis au milieu de l'épreuve qui exige une foi
aveugle; par instants, je la sens bien forte, et alors l'amour et
l'espérance me sont accordés comme un rayon d'en haut; mais, parfois
aussi, je sens toute la misère de la nature, et il m'est impossible de
m'élever vers Dieu. Que de patience Dieu doit avoir avec nous! comment
n'en aurions-nous pas pour supporter le fardeau qu'il nous impose!»
(_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 99.)]
Le corps devait rester plus de deux semaines dans la chapelle du
château, en attendant le service solennel que l'on préparait à
Notre-Dame: présence à la fois douloureuse et consolante pour les
affligés qui ne pouvaient s'empêcher de retourner vingt fois par jour
auprès du cercueil. Le deuil planait sur cette royale demeure, où tout
le monde parlait bas, où aucune voiture ne pénétrait plus, et où l'on
n'entendait que le bruit des chants religieux qui se continuaient
presque sans interruption dans la chapelle. Successivement tous les
princes ou princesses, absents au moment de la catastrophe, étaient
revenus. Pour les membres d'une famille si unie, c'était du moins un
soulagement de pouvoir pleurer ensemble. M. Guizot, témoin respectueux
et ému, dépeignait ainsi cet intérieur désolé, dans une lettre
adressée à une de ses amies: «Le Roi, à travers des alternatives de
larmes et d'abattement, est admirable de force d'esprit et de corps.
La Reine est soumise à Dieu. Madame est dévouée à son frère. Madame la
duchesse d'Orléans est haute, simple et pénétrée. Les quatre princes
sont charmants d'affection réciproque, de bonté et de droiture[66].»
De son côté, la reine des Belges, accourue dès le premier jour auprès
de ses parents, écrivait qu'elle avait trouvé son père et sa mère
«tous deux vieillis et les cheveux entièrement blanchis»; elle
ajoutait, en parlant d'elle-même et de ses frères et soeurs:
«Chartres[67] était plus qu'un frère pour nous tous; c'était la tête,
le coeur et l'âme de toute la famille. Nous le respections tous. Je ne
m'attendais pas à lui survivre, ainsi qu'à ma bien-aimée Marie. Mais,
encore une fois, que la volonté de Dieu soit faite[68]!»
[Note 66: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.]
[Note 67: La reine des Belges appelait ainsi son frère du nom qu'elle
était habituée à lui donner avant 1830, quand Louis-Philippe était duc
d'Orléans et que son fils aîné portait le titre de duc de Chartres.]
[Note 68: Cette lettre, adressée à la reine Victoria, est citée par
sir Théodore MARTIN, dans sa _Vie du prince consort_.]