IX

En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les

affaires étrangères, elle ne négligeait pas cependant les questions de

politique intérieure. Sa tactique était de tout agiter en vue des

élections. Ainsi avait-elle provoqué, lors de l'adresse, de violents

débats sur l'affaire du recensement et sur les prétendues atteintes

portées à la juridiction du jury: mais ce n'étaient que des

escarmouches préliminaires. Le grand effort était réservé pour deux

propositions dont le dépôt avait été décidé, dès le début de la

session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre

gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la réforme parlementaire,

l'autre, de M. Ducos, sur la réforme électorale; la première

interdisait à un grand nombre de fonctionnaires publics l'entrée de la

Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun député

ne pourrait recevoir une fonction salariée pendant la durée de son

mandat et une année après; la seconde étendait l'électorat à tous les

citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent déjà, depuis

1830, des tentatives de ce genre avaient été faites; seulement,

jusqu'alors, elles avaient été l'oeuvre de la gauche; le centre gauche

y avait été hostile ou tout au moins étranger. M. Thiers entre autres

s'y était toujours montré peu favorable; on n'a pas oublié comment, en

1840, pendant son ministère, il avait repoussé ouvertement la réforme

électorale et manoeuvré sous main pour faire «enterrer» la réforme

parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend à son

compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute

plus de goût au fond pour ces mesures; mais, engagé dans une

opposition à outrance, il ne lui déplaît plus de les voir proposer, du

moment où c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet. À ce

point de vue, la question de la réforme entrait dans une phase toute

nouvelle; on sait quel en devait être le dénouement.

Approuvé, poussé même par le Roi, M. Guizot résolut, dès le premier

jour et sans un instant d'hésitation, d'opposer à ces propositions la

résistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu'à la

dernière heure de la monarchie. Il ne voulut même pas les laisser

prendre en considération. À son avis, le gouvernement se trouvait en

face d'une manoeuvre d'opposition qu'il devait déjouer par son

attitude décidée, non d'un mouvement sérieux d'opinion dont il fût

obligé de tenir compte. En effet, dans le pays même, aucun symptôme ne

révélait une volonté réelle de réforme; naguère, en 1840, quand on

avait essayé des banquets réformistes, l'agitation était demeurée

étroitement concentrée dans le parti radical. «Je n'avais, à ces deux

propositions, a écrit plus tard M. Guizot, aucune objection de

principe ni de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités

parlementaires étaient déjà légalement établies, et, en vertu de la

loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de

l'intérieur, tout député promu à des fonctions publiques, était soumis

à l'épreuve de la réélection. Je ne pensais pas non plus que

l'introduction de toute la liste départementale du jury dans le corps

électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le droit électoral ne

dût pas s'étendre progressivement à un plus grand nombre d'électeurs.

Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux

propositions comme tout à fait inopportunes, nullement provoquées par

des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles à

la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt

national[44].»

[Note 44: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 369, 370.]

Le ministère était-il donc assuré, pour une résistance aussi nette, du

concours de toute sa majorité? Celle-ci, on le sait, était loin d'être

une et compacte. Elle comprenait, entre autres éléments, les

vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM.

Dufaure et Passy. Nous avons déjà eu occasion de parler du caractère

de M. Dufaure, de son indépendance un peu hérissée et maussade, de ses

évolutions toutes personnelles, de sa répugnance pour les attaches et

la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu

auparavant, à la tribune: «Je n'appartiens, quant à moi, à aucune des

politiques qui croient se distinguer dans ce débat; je ne connais

aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion.» Sans

doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se

laisser absorber par le parti ministériel, il ne l'avait abandonné

dans aucun des votes où l'existence du cabinet avait été mise en jeu.

L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le

ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier à raison de

certains incidents des anciennes crises ministérielles, l'avaient

jusqu'à présent emporté, dans son esprit, sur son peu de goût pour M.

Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le système de la

résistance. Toutefois, plus d'un symptôme faisait douter de la

persistance de son concours. Il rêvait visiblement un rôle

intermédiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les

ministériels et les opposants, ne se compromettant définitivement ni

avec les uns ni avec les autres, volontiers désagréable à tous les

deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de

son appui. La gauche n'avait pas été la dernière à deviner ces

dispositions; tantôt menaçants, tantôt caressants, ses journaux

s'étaient beaucoup occupés d'intimider ou de séduire ce qu'ils

appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas

réussi; mais il leur semblait que la question des deux réformes était

une de celles où il y avait le plus de chance de séparer le nouveau

tiers parti de la majorité conservatrice.

[Note 45: Cf. plus haut, t. IV, ch. I, § III.]

La réforme parlementaire vint la première en discussion, le 10 février

1842. Des deux, c'était celle qui effarouchait le moins. Certains

conservateurs avaient contribué à y habituer les esprits, en lançant

étourdiment, sous le ministère du 1er mars, cette proposition Remilly

qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de

l'opposition, entre autres M. de Rémusat, qui remporta en cette

circonstance un brillant succès de tribune, eurent soin de donner au

nouveau projet de réforme parlementaire la figure la plus modeste et

la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement

d'une prise en considération, c'est-à-dire de décider si la question

méritait d'être examinée. M. Guizot ne crut pas nécessaire

d'intervenir. Deux de ses collègues, M. Villemain et M. Duchâtel,

soutenus avec éclat par M. de Lamartine, firent valoir la place

occupée par les fonctionnaires dans la société française et le besoin

que la Chambre avait de leur expérience. M. Duchâtel, en particulier,

ne se borna pas à ces considérations théoriques; il avertit les

conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de

changer la direction de la politique générale en mutilant la majorité.

Malgré ces efforts, la prise en considération ne fut rejetée que par

198 voix contre 190. Évidemment, la plus grande partie du groupe

Dufaure avait voté avec la gauche. Si le ministère était vainqueur, il

l'était bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les

198 voix de la majorité, il y avait plus de cent trente

fonctionnaires. Un tel résultat, succédant de près au vote sur le

droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et ébranlé.

[Note 46: Cf. plus haut, t. IV, ch. II, § VI.--J'ai exposé en cet

endroit les arguments invoqués pour et contre cette réforme.]

C'était un préliminaire inquiétant pour la discussion de la réforme

électorale. Cette discussion s'engagea le 14 février. L'opposition,

encouragée par le demi-succès de sa première campagne, paraissait

pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie

dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorité comme

faite, quand elle vit sa proposition soutenue à la tribune par le chef

du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des

221, celui-là même qui venait de combattre la réforme parlementaire,

M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractère très

modeste, presque insignifiant, de l'innovation proposée, y montra

l'application d'un système d'améliorations successives qui lui

paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en

rappelant cette parole écrite par M. Guizot, en 1820: «Sachez

satisfaire ce qui est légitime, et vous aurez le plus fort point

d'appui pour réprimer ce qui est déréglé.» M. de Lamartine fut plus

véhément: «Mon Dieu, s'écria-t-il, il y a eu de tout temps et partout

des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles,

dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se

refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et

préparées. (_Murmures au centre._) C'est en vain que les pouvoirs

s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, que les forces morales

mêmes du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs

yeux; ils ne veulent pourvoir à rien; ils se cramponnent, immobiles et

toujours tremblants, à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer

chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils

ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger

pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi

ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes; on a beau

s'associer à eux dans tous les jours de combats;... du jour où vous

leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce

jour-là, vous êtes leur ennemi. (_Longs applaudissements à gauche._)

Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes à toutes les époques: en 89,

en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce

n'est pas de la personnalité que je fais. (_Bravos aux extrémités._)

S'il y avait de pareils hommes ici,--et plût à Dieu qu'il ne s'en

retrouvât jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque

chiffre sinistre à cause de leurs fautes! (_À gauche: très bien, très

bien!_)--s'il y avait de ces hommes, c'est à eux que je dirais:

Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux années de périls et

de combats passées ensemble pour les mêmes causes; ne vous refusez pas

aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou

plutôt offrez-la vous-mêmes! On dirait, à les entendre, que le génie

des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là

sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite et à y

rester immobiles, inertes, implacables.... (_Vive approbation à

gauche._) Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en

effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un

gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne

y suffirait. (_Mouvement général et prolongé._)» Quand un orateur,

venu de la majorité, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire;

elle n'eût pu dire plus; elle n'avait qu'à applaudir. Les journaux

firent écho à ses bravos; ce mot de «borne» devait longtemps servir à

leurs polémiques.

Les ministres se défendirent avec éclat. M. Guizot, qui attribuait

peut-être à son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la

réforme parlementaire, s'engagea à fond. «J'ai beau regarder, dit-il,

j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans

l'état de la société, à la réforme électorale qu'on vous propose,

aucun motif réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et

sensé... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous

occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité

par les journaux et les comités! (_Interruptions aux extrémités._)» À

l'origine de ce mouvement, le ministre dénonçait les factions hostiles

à la monarchie de Juillet; à son terme, il montrait le suffrage

universel. «Je suis pour mon compte, déclara-t-il, ennemi décidé du

suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la démocratie et

de la liberté!» S'élevant ensuite, suivant son habitude, pour

considérer de haut la situation: «Nous avons, messieurs, une tâche

plus rude qu'il n'en a été imposé à aucune époque; nous avons trois

grandes choses à fonder: une société nouvelle, la grande démocratie

moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions

nouvelles, le gouvernement représentatif jusqu'ici étranger à notre

pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour réussir dans ce qui

est la véritable tâche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux

choses: de stabilité d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires

journalières et naturelles du gouvernement... Vous faites précisément

le contraire... Vous altérez la stabilité des lois et des pouvoirs.

Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en présence d'un

grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire à un besoin faux, factice

ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous

chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de

mettre sur vos épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement

est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées et repoussez

celles qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans

nécessité! (_Vive adhésion au centre._)» On ne pouvait exposer plus

éloquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner à

l'immobilité une plus fière tournure. Le ministre ne se contenta pas

de ces hautes considérations. En présence de ce qui s'était passé pour

la réforme parlementaire et des manoeuvres dissolvantes que faisaient

supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea à

propos de rappeler la majorité au sentiment de sa propre

responsabilité: «Vous nous avez engagés et soutenus dans une tâche

pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous êtes

décidés à nous y soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la

cause qui est la vôtre comme la nôtre. (_Oui! oui!_) Mais prenez

garde; prenez garde de ne pas affaiblir légèrement, par des motifs

insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne

pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau.

(_Profonde sensation._) Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir;

vous êtes partie du gouvernement; vous avez votre part de

responsabilité dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez

jamais. Ne vous déchargez pas facilement de ce qui vous revient dans

le fardeau et dans la responsabilité.... Si jamais la force nous

manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop

faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité,

soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez

aperçus.»

L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dépit de M.

Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussèrent la

prise en considération. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse.

Le vote précédent avait été plus mauvais qu'on ne s'y attendait;

celui-ci était meilleur; en tout cas il effaçait l'autre. M. de

Barante écrivait au comte Bresson, le 18 février 1842, au sortir de ce

débat: «La majorité qui a repoussé la proposition de réforme

électorale est un fait de haute importance: il était peu prévu. À

peine espérait-on le petit succès déjà obtenu contre la première

proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que

ministériels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche

des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M.

Thiers. J'ai assisté aux séances où M. Dufaure et M. de Lamartine ont

été si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger

de la vivacité de ces excellents conservateurs. Maintenant la session

est jugée. Le ministère la traversera et en sortira avec un peu plus

d'autorité.» Cette victoire était bien la victoire personnelle de M.

Guizot dont l'éloquente intervention avait décidé les suffrages; et

cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait déjà

faite avant la session, ajoutait: «Confiance et affection pour les

personnes ne sont pas choses à espérer en ce temps-ci. Les succès de

M. Guizot à la tribune sont très grands et presque incontestés, sans

que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le

fortifier[47].» Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en

inquiéter. Optimiste de sa nature, il était entièrement à la joie et à

la confiance. «M. Guizot, écrivait M. Doudan le 24 février, très en

train d'esprit, ayant toutes les vertus des coeurs heureux, est tout

semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles

dans une rapide campagne[48].» L'opposition était la première à se

rendre compte que, sur la politique intérieure, elle était

définitivement battue: on le vit bien à son attitude lors de la loi

des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester sérieusement. Quant à M.

Thiers, dégoûté de tenter une autre campagne parlementaire, il se

donnait à ses travaux historiques et tâchait d'oublier ses propres

défaites en reprenant le récit des victoires du premier Consul.

[Note 47: _Documents inédits._]

[Note 48: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 94.]

Si favorables que fussent ces symptômes, M. Guizot ne se rendait pas

moins compte que les dispositions incertaines du «groupe

Passy-Dufaure» demeuraient un danger et que, pour avoir pleine

sécurité, il fallait trouver un moyen de rattacher plus étroitement ce

groupe au ministère. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M.

Humann, fut trouvé sans vie, la tête appuyée sur son bureau, la main

encore posée sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait à un de

ses employés: «Je sens que je m'en vais, la vie que je mène m'épuise,

je n'en ai pas pour longtemps.» Cette mort faisait un vide sensible

dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais

laborieux, d'une grande autorité financière dans la Chambre et dans le

monde des affaires, M. Humann était un ministre à la fois incommode et

considérable. Tout en sentant l'affaiblissement causé par cette perte,

M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance à la fraction

incertaine du centre gauche. Dès le lendemain de la mort de M. Humann,

il proposa le portefeuille des finances à M. Passy. Celui-ci refusa

poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son

indépendance. Ainsi rebuté, M. Guizot se tourna d'un tout autre côté

et donna un gage aux anciens 221; là aussi, il y avait des préventions

à dissiper, des défections à prévenir, des intrigues à déjouer: la

succession de M. Humann fut donc offerte à l'un des anciens collègues

de M. Molé, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement.

X

À l'intérieur, opposer un _veto_ immobile aux innovations politiques;

à l'extérieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un

gros embarras diplomatique, c'était peut-être, de la part du cabinet,

une conduite sage, bienfaisante, nécessaire; ce n'était pas une

politique éclatante qui pût suffire à occuper et à dominer l'esprit

public. De là le désir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien

à tenter dans une direction différente, dans celle du progrès

matériel? On se trouvait précisément à l'époque d'une grande

transformation économique. Le fait le plus considérable de cette

transformation était, sans contredit, l'invention des chemins de fer.

À entendre même les saint-simoniens qui, pour ne plus exister à l'état

de petite église, n'en inoculaient pas moins leur esprit à une partie

de la bourgeoisie régnante, ce nouveau système de communications

constituait à peu près toute la civilisation moderne; et les disciples

d'Enfantin y montraient, avec un mélange bizarre de spéculation

financière et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel

évangile destiné à remplacer l'ancien. Il y avait là une tendance

dangereuse et malsaine. Sans y céder, en maintenant au côté moral de

la civilisation la primauté qui lui appartient, on devait cependant

reconnaître que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement

dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans

la vie sociale tout entière, une révolution aussi considérable que

celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie

avait donné le signal. Établir et organiser les chemins de fer en

France, résoudre les problèmes nouveaux et difficiles qui s'y

rattachaient, décider par exemple les conditions législatives et

économiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les

moyens financiers de mener rapidement à fin un tel travail, n'était-ce

pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29

octobre, l'occasion cherchée par lui de servir avec éclat les vrais

intérêts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier

son malaise politique? Dès le 16 octobre 1841, le _Journal des Débats_

avait mis en avant, non sans quelque solennité, l'idée de cette

diversion. «Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans

l'état présent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pensée,

de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le génie de la

guerre, le génie de la paix a besoin de faire quelque chose

d'éclatant. À l'oeuvre donc, et que la question soit promptement

résolue! Du moment où, grâce à Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui

veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activité on peut donner

au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaillée est

inquiète, facile à égarer. Il est nécessaire de frapper un grand coup,

de ces coups que peut porter un gouvernement sincèrement dévoué à la

cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prêt?»

La question n'était pas neuve, mais elle était à peu près entière: on

l'avait déjà beaucoup discutée, sans être parvenu à la résoudre. Ces

tâtonnements sont utiles à connaître pour apprécier l'oeuvre du

ministère du 29 octobre. Les premiers chemins de fer établis à la fin

de la Restauration, notamment celui de Saint-Étienne à la Loire,

n'étaient que des chemins de faible parcours, créés par des

industriels pour relier des centres de production houillers ou

métallurgiques avec des rivières et des canaux. Ce fut seulement en

1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'établissement possible

d'un réseau de voies ferrées pour le transport des voyageurs et des

marchandises, ouvrirent un crédit de 500,000 francs destiné à faire

face aux premières études. Avec ces faibles ressources, le corps des

ponts et chaussées trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le

projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur

Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une

longueur de 3,600 kilomètres, et la dépense était évaluée à un

milliard. L'énormité de ces chiffres n'était pas faite pour hâter la

solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait à

regarder une telle entreprise comme une chimère saint-simonienne.

Tandis que l'administration, avec sa méthode accoutumée, préparait des

plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander

l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M.

Émile Pereire, passant hardiment à l'exécution, se faisait accorder,

en 1835, la concession de la ligne de Paris à Saint-Germain et la

menait à fin en deux ans. Son exemple était suivi, et des lois

diverses concédaient, en 1836, les deux lignes de Paris à Versailles

et celle de Montpellier à Cette. Ces chemins de fer locaux, sans

influence possible sur le mouvement général du commerce, n'étaient en

quelque sorte que des spécimens. À ce point de vue, ils ne furent pas

sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugurée

en août 1837, au milieu d'une très vive curiosité, contribua à faire

mûrir l'idée des chemins de fer dans l'esprit du public parisien.

Cependant, on était loin d'avoir un parti arrêté sur les conditions

dans lesquelles serait créé le grand réseau. Une question s'était

posée d'abord qui dominait toutes les autres: la construction

serait-elle faite par l'État ou par des compagnies? L'étranger

fournissait des exemples opposés: l'Angleterre et les États-Unis

avaient hardiment tout abandonné à l'initiative privée; en Belgique,

au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout était fait

par l'État. Chez nous, les deux systèmes eurent aussitôt leurs

partisans. En faveur de l'État, on faisait valoir que les chemins de

fer devaient être dans la main de l'administration comme toutes les

autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner à

des compagnies la fixation de tarifs intéressant si gravement la

fortune publique, qu'avec nos moeurs économiques les associations

n'étaient pas préparées à entreprendre cette oeuvre colossale, que nos

capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des

entreprises aussi nouvelles et aussi aléatoires, que dès lors la

spéculation serait seule à s'y jeter avec les abus et les désordres

dont, à ce moment même, elle donnait trop souvent le répugnant

spectacle. En faveur des compagnies, on répondait qu'il convenait

d'encourager l'initiative privée et l'esprit d'association, que la

puissance publique ne devait se substituer à eux qu'après

démonstration préalable de leur impuissance, que l'État construisait

très chèrement, que le charger de cette entreprise ce serait écraser

absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas

intérêt à augmenter encore sa responsabilité et à s'aliéner les

nombreux intérêts nécessairement froissés par une telle

transformation. L'administration des ponts et chaussées, naturellement

portée à regarder avec dédain ou défiance l'initiative privée, était

fort ardente pour l'exécution par l'État; les économistes, les gens

d'affaires, ceux qui se piquaient d'idées libérales et, à leur suite,

la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies.

Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la première fois

aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferrées:

il les saisit, le même jour, de plusieurs projets de loi fixant les

conditions d'établissement des lignes de Paris à la Manche, de Paris à

Bordeaux et Bayonne, de Paris à la frontière de Belgique, et de Lyon à

Marseille. Les deux dernières devaient seules être construites tout de

suite en entier; les deux premières ne seraient poussées pour le

moment que jusqu'à Rouen et jusqu'à Orléans. Quant au mode

d'exécution, le ministère,--c'était alors celui de M. Molé,--avait été

fort embarrassé de trancher le débat existant entre les partisans de

l'État et ceux des compagnies. Au fond, il eût préféré l'État, mais sa

tactique étant de beaucoup ménager l'opinion, il se décida en faveur

des compagnies et proposa de leur concéder les lignes en question,

soit par adjudication, soit par traités directs, à charge pour l'État

de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en

faisant ces propositions, le ministère laissa voir que seule, la

crainte de ne pas obtenir les crédits nécessaires l'avait fait

renoncer à la construction par l'État. Une telle attitude n'était pas

le moyen d'en imposer à des esprits que la nouveauté et la gravité du

problème rendaient déjà fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui

venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands

chefs parlementaires, rencontrait une opposition très vive et n'avait

guère d'autorité sur ceux-là mêmes qui paraissaient constituer sa

majorité. Après une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu

décisive, l'impression dominante fut que la question n'était pas

suffisamment étudiée et que la Chambre ne pouvait se faire un avis.

Tous les projets furent ajournés.

Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration

des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers

projets, avait marqué son éloignement pour le système des compagnies.

Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand,

l'habile directeur des ponts et chaussées, fut l'âme. Un vaste projet

d'ensemble en sortit, très étudié, très complet, très fortement conçu,

mais très systématique: neuf lignes principales y étaient prévues,

dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la frontière belge, au

Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à Marseille, à Strasbourg;

deux autres allaient de Bordeaux à Marseille et de Marseille à Bâle;

soit 4,400 kilomètres de voies ferrées et une dépense d'un milliard;

pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomètres. Ces grandes

lignes devaient être établies par l'État; on ne réservait à

l'industrie privée, officiellement proclamée incapable de toute

entreprise considérable, que les embranchements et les chemins

secondaires. Apporté à la Chambre des députés, le 15 février 1838, le

projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le

combattaient par conviction économique; beaucoup d'autres saisissaient

l'occasion de faire échec au ministère. Nommée sous cette double

impression, la commission fut nettement hostile. Symptôme

significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de

l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rémusat, Duvergier de

Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'était

montré, dès l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait

dédaigneusement les épaules quand on parlait de leur immense avenir:

obstination routinière qui surprend dans cet esprit, par d'autres

côtés, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage à

Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligèrent à

reconnaître, de plus ou moins bonne grâce, que «les chemins de fer

présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs», mais

il se hâta d'ajouter que «l'usage en était limité au service de

quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme

Paris.» L'année suivante, alors qu'il était ministre, voulant établir

dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais

besoin de grandes quantités de rails, il avait dit à la tribune: «Si

l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de

fer par année, je me tiendrais pour fort heureux.» On comprend dès

lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'eût pas scrupule de

faire échouer le projet du ministère. Le rapport fut confié à M. Arago

chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altéra

singulièrement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en

effet, de marquer pour l'industrie privée une préférence qui pouvait

se défendre et de contester les moyens financiers indiqués dans le

projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mêmes de

l'intérêt que leur portait le gouvernement. À l'entendre, le moment

n'était pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et

d'engager simultanément plusieurs grandes lignes; mieux valait

attendre, pour profiter des découvertes que feraient les nations plus

pressées. Il contestait l'importance que l'exposé des motifs

attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait

aussi des doutes sur leur valeur stratégique, et annonçait que le

transport en wagons efféminerait les soldats, en leur faisant perdre

l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport

concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion

publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il

fallait réserver l'exécution à l'État ou la confier aux compagnies.

Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup à

éclairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il

fut tout de suite visible que les adversaires économiques de l'État

joints aux adversaires politiques de M. Molé, auraient la majorité.

Vainement le ministère, corrigeant après coup ce que l'influence de

l'administration des ponts et chaussées avait donné de trop absolu à

son projet, offrit de transiger, en le réduisant à quatre lignes et en

se déclarant prêt à accepter l'intervention de l'industrie privée pour

deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule

ligne, celle de la frontière de Belgique; vainement insista-t-il sur

la nécessité de commencer, ne fût-ce que par un bout, ces chemins de

fer tant demandés, et chercha-t-il à effrayer les adversaires de la

loi, en leur montrant quelle responsabilité ils assumeraient par un

refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition.

Le projet fut rejeté à l'énorme majorité de 196 voix contre 69.

[Note 49: Déjà, en 1836, à propos du chemin de fer de Versailles, M.

Arago avait combattu l'idée de creuser un tunnel à Saint-Cloud; il

déclarait qu'il faudrait au moins cinq ou six ans pour le mener à

terme, et que les voyageurs qui se risqueraient dans ce dangereux

passage en sortiraient avec des fluxions de poitrine.]

[Note 50: M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, s'exprima

ainsi: «Ce serait par un refus pur et simple que vous répondriez à nos

propositions, à nos efforts?... Prenez-y garde! Songez à votre

responsabilité, après ce qui s'est passé dans la dernière session.

Tout le monde dit: il faut des chemins de fer...»]

Le ministère, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une

invitation à reprendre le système des compagnies que lui-même avait

proposé sans succès, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Dès les 6

et 7 juillet 1838, deux lois concédèrent à des sociétés particulières

les chemins de Paris à Rouen et de Paris à Orléans: si ce n'était plus

un vaste plan d'ensemble, c'était du moins le commencement des grandes

lignes. On recourut au même système pour la concession de quelques

chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg à Bâle et de Lille à

Dunkerque. Mais bientôt les compagnies concessionnaires, trop

faiblement constituées, se trouvèrent aux prises avec des embarras

qu'aggravèrent encore d'une part les excès d'une spéculation affolée,

d'autre part, les crises intérieures et extérieures des années 1839 et

1840. Elles se déclarèrent incapables de remplir leurs obligations;

les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncèrent à

poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orléans,

essayèrent de tenir bon, en implorant les secours de l'État. Plusieurs

lois furent votées, en 1840, pour venir en aide, sous des formes

variées, aux sociétés en détresse. Cette expérience semblait donner

raison à ceux qui, dès le début, avaient mis en doute la puissance de

l'initiative privée. En tous cas, elle n'était pas faite pour donner

plus de hardiesse aux capitaux français.

Telle était la situation, à l'avènement du ministère du 29 octobre.

Par l'effet de tous ces avortements législatifs et pratiques, il n'y

avait, au 31 décembre 1840, que 433 kilomètres de chemins de fer en

exploitation[51]. Rien n'était même commencé ou seulement décidé pour

la plupart des lignes principales, celles de Paris à la Belgique, de

Paris à Lyon et à Marseille, de Paris à Strasbourg, d'Orléans à Nantes

et à Bordeaux. La France s'était laissé devancer de beaucoup par les

nations étrangères, non seulement par les États-Unis, l'Angleterre et

la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. «En fait

de chemins de fer, nous sommes maintenant à la queue de l'Europe»,

disait le _Journal des Débats_, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille

ministérielle déclarait-elle le moment venu d'en finir avec «ces

indécisions, ces pompeux manifestes aboutissant à des actes mesquins

ou à des négations pures». «Il le faut, ajoutait-elle, pour que

l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il

le faut pour le renom et la durée de nos institutions; il le faut pour

l'ordre des rues et pour celui des intelligences.»

[Note 51: Voici la progression des longueurs exploitées: au 31

décembre 1830, 37 kilomètres; 1836, 147 kilomètres; 1837, 166

kilomètres; 1838, 181 kilomètres; 1839, 246 kilomètres; 1840, 433

kilomètres; 1841, 571 kilomètres. Quarante ans plus tard, il y avait

plus de 24,000 kilomètres en exploitation.]

[Note 52: En effet, à cette date,--fin de 1841,--la France n'avait que

877 kilomètres décidés, dont 541 exploités. Les États-Unis avaient

15,000 kilomètres décidés, dont 5,800 exploités; l'Angleterre, 3,617

kilomètres décidés, dont 2,521 exploités; la Belgique, 621 kilomètres

décidés, dont 378 exploités; la Prusse et l'Allemagne, 2,811

kilomètres décidés, dont 627 exploités; l'Autriche, 877 kilomètres

décidés, dont 747 exploités.]

En abordant cette tâche où venaient d'échouer tous ses prédécesseurs,

le ministère du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant

de discussions avaient fini par élucider les problèmes, et surtout que

tant de retards avaient fait sentir à tous la nécessité d'en finir.

Néanmoins, à un autre point de vue, la situation était plus difficile

qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles étaient, pour nos

finances naguère si prospères, les conséquences de la crise de 1840:

les armements avaient produit, dans les budgets de 1840 à 1843, des

déficits constatés ou prévus de près de 500 millions; de plus, les

travaux extraordinaires, civils ou militaires, définitivement votés

par la loi du 25 juin 1841, s'élevaient à une somme égale: c'est ce

que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er

mars[53]. Trouver dans un budget à ce point engagé les ressources

nécessaires à la construction des chemins de fer, était une tâche

malaisée. Toutefois, le ministère ne se laissa pas arrêter par des

considérations de prudence financière qui lui eussent paru décisives

en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que

l'entreprise ne pouvait être plus longtemps retardée, et que,

d'ailleurs, elle constituait au plus haut degré un de ces travaux

productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir.

[Note 53: Voy. plus haut, t. IV, ch. V, § XII.]

Un projet de loi fut donc présenté, le 7 février 1842, comprenant la

construction des six grandes lignes de Paris à la frontière de

Belgique, au littoral de la Manche, à Strasbourg, à Marseille et à

Cette, à Nantes, à Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait

encore étendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux à Marseille, de

la Méditerranée au Rhin, d'Orléans sur le centre de la France par

Bourges, et de Bordeaux à Bayonne. Quant au mode d'exécution, il ne

pouvait être question de tout remettre aux compagnies qui venaient de

se montrer impuissantes, ni de tout réserver à l'État contre le

monopole duquel la Chambre s'était prononcée en 1838. Estimant que de

semblables conflits doivent presque toujours finir par une

transaction, le ministère imagina un système mixte où il était fait

appel aux deux forces. L'État prenait à sa charge les acquisitions de

terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; à

ces conditions, il était propriétaire de la ligne. Quant aux

compagnies, elles étaient admises à prendre à bail l'exploitation,

sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le

matériel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis à

l'approbation du législateur, détermineraient la durée et les

conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. À

l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matériel,

établie à dire d'experts, serait remboursée à la compagnie fermière

par la compagnie qui lui succéderait ou par l'État. La part de l'État

dans la construction des lignes était, on le voit, plus considérable

que celle des compagnies: c'était la conséquence naturelle du

discrédit alors jeté sur ces dernières par la récente crise. La

dépense totale à la charge de l'État était évaluée approximativement à

475 millions, chiffre--soit dit en passant--très au-dessous de la

réalité. Il n'était question d'ouvrir immédiatement que 126 millions

de crédits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29

millions sur l'exercice 1843. Pour faire face à cette dépense, il ne

fallait pas compter sur les emprunts autorisés, l'année précédente,

jusqu'à concurrence de 450 millions, car ils étaient destinés à payer

les travaux militaires et civils prévus par la loi du 25 juin 1841; ni

sur les disponibilités de la caisse d'amortissement, car elles

allaient être, pendant plusieurs années, absorbées par les découverts

des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dépense des

chemins de fer provisoirement à la charge de la dette flottante,

jusqu'à ce que l'extinction des découverts des budgets permît de

consolider cette dette avec les réserves de l'amortissement, ou, si

cette ressource manquait, jusqu'à ce qu'il fût fait un autre emprunt.

À ce moment, la réserve de l'amortissement, composée des sommes votées

au budget pour le rachat des rentes et demeurées sans emploi parce que

ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, était évaluée à environ 75

millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public

n'était pas moindre de 19 à 20 millions, et la construction même des

chemins de fer devait accroître cette progression. Si lourde donc que

fût l'opération, elle ne paraissait pas au-dessus des forces

financières de la France: à une condition toutefois, c'était que la

paix ne serait pas troublée d'ici à plusieurs années; il eût été en

effet très grave d'être surpris par la guerre, avec toutes les

ressources ainsi engagées.

[Note 54: Il était stipulé que l'État devait se faire rembourser les

deux tiers de cette dépense d'acquisition par les départements et par

les communes intéressés. Mais cette disposition souleva dans la

pratique tant de réclamations, qu'on dut l'abroger en 1845.]

Le projet fut assez bien accueilli. La solution proposée semblait

indiquée par les circonstances, et surtout on sentait qu'il fallait à

tout prix éviter un nouvel avortement. Ces sentiments prévalurent

aussitôt dans la commission nommée par la Chambre des députés. «Votre

commission, disait le rapport, pense que ce projet est, en ce moment,

le plus raisonnable qu'on puisse adopter.» Puis, après avoir indiqué

quelques modifications secondaires, il se terminait ainsi: «La

commission a été fermement et constamment unanime pour désirer que le

projet de loi ait un utile résultat, que toutes les opinions de

détail, après avoir cherché à obtenir par la discussion un légitime

triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre, et que la

création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous

comme une grande oeuvre nationale.» Ce langage avait d'autant plus

d'action que le rapporteur, loin d'être un ministériel docile, se

piquait d'indépendance: c'était M. Dufaure. Sa puissance de travail,

la netteté vigoureuse de son esprit, son entente des questions

d'affaires, aidèrent beaucoup au succès du projet. Il paraissait mieux

à sa place que le président de la commission, M. de Lamartine: c'était

le temps, il est vrai, où le chantre d'Elvire se défendait presque

d'être un poète et mettait une étrange coquetterie à faire croire

qu'il était un homme de chiffres[55].

[Note 55: M. Duvergier de Hauranne, qui faisait partie de la

commission des chemins de fer, disait plaisamment, à propos des

travaux de cette commission: «Pendant les cinquante ou soixante

séances que M. de Lamartine présida, il ne lui arriva pas une seule

fois de comprendre que deux et deux font quatre.» (_Notes inédites de

M. Duvergier de Hauranne._)]

La discussion commença, le 26 avril 1842, à la Chambre des députés, et

se prolongea pendant quinze jours. On ne contesta pas sérieusement le

principe même de la loi, le concours des deux forces de l'État et de

l'industrie privée. Les partisans de cette dernière estimaient sans

doute qu'on avait fait la part bien large à l'État; mais après l'échec

récent des compagnies, ils se sentaient empêchés de demander davantage

pour elles. Ils se préoccupèrent seulement de réserver l'avenir, et

l'un d'eux, M. Duvergier de Hauranne, proposa un amendement en vertu

duquel les lignes comprises dans le projet, mais non immédiatement

exécutées, «pourraient être concédées à l'industrie privée en vertu de

lois spéciales et aux conditions qui seraient alors déterminées».

«Comme je ne veux pas l'ajournement du projet, dit M. Duvergier de

Hauranne en développant sa proposition, je suis disposé à accepter le

système du gouvernement quant aux fragments de ligne que nous allons

entreprendre... L'État veut essayer: qu'il essaye, j'y consens

volontiers; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on décrète comme

système général et absolu un système si peu éprouvé.» Tout en ne

contestant pas au fond la réserve faite pour les lois futures, en

affirmant même qu'elle allait de soi, les ministres eussent préféré ne

pas la voir formulée si expressément; ils craignaient que le système

de leur projet n'en fût affaibli. Mais M. Duvergier de Hauranne

insista avec sa ténacité, avec son énergie habituelle, et la majorité

lui donna raison. C'était une porte ouverte aux compagnies; celles-ci

ne devaient pas tarder à en profiter pour prendre, dans la

construction des grandes lignes, une part beaucoup plus considérable

qu'on ne songeait à la leur accorder en 1842.

À défaut des objections de principe qu'elle ne croyait pas pouvoir

faire contre le projet, l'opposition, conduite par M. Thiers, porta

l'attaque sur un autre point. Elle demanda qu'au lieu de partager, dès

le commencement des travaux, les efforts entre les diverses lignes, on

les concentrât sur une ligne unique, celle de la frontière de Belgique

à Paris et de Paris à Marseille. C'était rétrécir, mutiler le projet,

retomber dans les mesures incomplètes et isolées des années

précédentes. M. Thiers argua de l'état budgétaire qu'il peignit fort

en noir, bien qu'il en fût le premier responsable. «Vous bravez

financièrement, s'écria-t-il, une situation beaucoup plus inquiétante

qu'aucune des situations politiques que vous avez traversées.» Chez

lui, ce n'était pas seulement désir de faire échec au cabinet; en

dépit des démentis que les événements lui avaient déjà donnés, il

avait gardé quelque chose de son scepticisme originaire à l'égard des

voies ferrées. Protestant contre «l'engouement» dont elles étaient

l'objet, il se risqua encore à faire d'étranges prédictions; il

affirmait, par exemple, que si les ouvriers venaient jamais, ce dont

il doutait, à se servir des chemins de fer, les paysans n'en feraient,

en tout cas, aucun usage. M. Duchâtel, bien que fort occupé, en sa

qualité de ministre de l'intérieur, de l'administration politique,

n'oubliait pas qu'il avait été un économiste et un homme d'affaires

fort distingué; ainsi fut-il amené à prendre l'un des premiers rôles

dans cette discussion. Ayant discerné nettement, dès le premier jour,

cet avenir des chemins de fer que M. Thiers ne savait pas voir, il se

fit le champion décidé du réseau complet et simultané, et combattit

vivement ceux qui prétendaient se borner à un essai timide et partiel.

Sa parole, comme toujours, précise et claire, fit une grande

impression sur la Chambre. M. Thiers, d'ailleurs, ne fut pas suivi en

cette circonstance par tous ses amis politiques: M. Billault, entre

autres, parla en faveur du projet ministériel. Le scrutin donna raison

à ceux qui voulaient que la France, confiante en sa force, entrât

résolument dans la nouvelle carrière: l'amendement en faveur de la

ligne unique fut repoussé par 222 voix contre 152.

Le ministère n'eut pas seulement à déjouer la manoeuvre de

l'opposition, il lui fallut aussi, d'un bout à l'autre du débat,

résister à ce qu'on put appeler alors «le débordement de l'esprit de

localité». Pas un député qui ne prétendît faire passer le chemin de

fer par son arrondissement: témoin ce M. Durand de Romorantin, ainsi

désigné du nom de la ville qu'il représentait, qui, lors du vote de la

ligne de Bourges, proposait gravement et naïvement d'ajouter ces mots:

«par Romorantin». L'approche des élections rendait les exigences plus

âpres. Ce fut à croire, par moments, qu'on ne s'en tirerait pas. On y

parvint cependant, grâce aux efforts unis du gouvernement et de la

commission, grâce aussi à l'espèce d'association mutuelle contractée

entre les députés des régions qui profitaient des tracés proposés; ces

députés s'étaient concertés pour repousser toute modification.

Ces divers incidents ne furent pas les seules difficultés que le

projet de loi dut surmonter. Par une coïncidence fatale, au cours même

de la discussion, le 8 mai 1842, survint l'effroyable accident du

chemin de fer de Versailles. C'était un dimanche: les grandes eaux

avaient attiré les promeneurs en foule. Au retour, un train direct

composé de quinze wagons et de deux locomotives avait à peine dépassé

la station de Bellevue, que la locomotive de tête s'arrêta, par suite

d'une rupture d'essieu. L'autre machine et le train se précipitèrent

alors sur cet obstacle. Ce ne fut plus bientôt qu'un monceau informe

où l'incendie éclata. Les portières, fermées à clef suivant l'usage du

temps, empêchaient les voyageurs de s'échapper. Plus de cinquante

personnes, dont l'amiral Dumont d'Urville, périrent en quelques

minutes sur cet épouvantable bûcher. La consternation et la colère

furent immenses dans Paris. On s'en prenait à la compagnie

concessionnaire et même aux chemins de fer en général. Peu s'en fallut

que le populaire ne mît le feu à la gare Montparnasse. Ce n'était pas

fait pour faciliter la tâche de ceux qui demandaient alors au pays et

aux pouvoirs publics un effort puissant et hardi en vue de multiplier

les voies ferrées. On put craindre un moment que tout ne se trouvât

arrêté ou au moins retardé. «Quelle effroyable calamité au point de

vue de l'intérêt public! écrivait alors M. Léon Faucher à un de ses

correspondants d'Angleterre. Dans un pays comme le nôtre, où

l'industrie des chemins de fer est récente et ne faisait que des

progrès très lents, cette catastrophe devait porter l'épouvante dans

les esprits. L'accident, survenant au milieu de la discussion du

projet de loi sur les grandes lignes de chemin de fer, a reculé notre

avenir d'un ou deux ans sous ce rapport. Le public, se livrant à

l'emportement des premières impressions, s'est mis à hurler contre les

compagnies... Les capitalistes, qui semblaient le plus disposés à se

jeter dans ces entreprises, reculent devant la responsabilité qui peut

en résulter pour eux. C'est ainsi que MM. de Rotchschild renoncent à

exécuter le chemin de Paris à la frontière belge... etc., etc. J'ai

tenté de me mettre en travers de ce torrent... Mais vous savez qu'on

n'arrête pas une déroute. J'attendrai désormais que le calme renaisse

dans les esprits[56].»

[Note 56: Lettre du 15 mai 1842. (Léon FAUCHER, _Biographie et

Correspondance_, t. I, p. 119.)]

En fin de compte et malgré toutes ces difficultés, le projet de loi

fut adopté, sans avoir été altéré dans aucune de ses dispositions

principales. Au vote sur l'ensemble, il réunit 255 voix contre 83. À

la Chambre des pairs, le succès fut plus complet encore: la minorité

ne compta que 6 voix. Le vote de cette loi marquait une époque dans

l'histoire des chemins de fer en France. Il mettait fin à une trop

longue période d'inertie, de tâtonnements, et donnait l'impulsion

décisive au grand oeuvre. Notre réseau ferré date de là. La

construction devait dès lors en être continuée sans interruption,

quoique avec des vicissitudes et des crises dont nous aurons à

reparler. Quant aux principes adoptés en 1842, ils pourront, dans

l'avenir, recevoir quelques tempéraments: lorsque les capitaux seront

devenus, avec l'expérience, plus puissants, plus confiants, mieux

accoutumés à s'associer, on sera amené à augmenter la part des

compagnies; mais, alors même, on demeurera fidèle ou du moins on

reviendra toujours à ce régime mixte, à ce concours des deux forces de

l'État et de l'initiative privée que le ministère du 29 octobre avait

pour la première fois organisé et qui devait être, en matière de

chemins de fer le vrai système français.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 19 / 93 题