En ajournant la ratification à une date indéterminée, M. Guizot
s'était flatté que l'opinion, bientôt apaisée ou distraite, se
montrerait moins rebelle à accepter la convention tant soit peu
mitigée. Mais les semaines s'écoulaient, et rien ne venait réaliser
cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de
sang-froid écrivait, en avril 1842: «Les esprits se montent de plus en
plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un
entraînement aussi unanime et qui, dans son exagération, ait autant
l'apparence d'un mouvement national[30].» Dans tous les journaux de la
gauche et de la droite légitimiste, ce n'était qu'un cri contre
l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait à cette dernière les
intérêts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices,
comme la _Presse_, ne se montraient pas moins véhémentes contre la
convention. Le _Journal des Débats_, à peu près seul, se mettait en
travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas défendre trop
ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec
indignation, les prétendus outrages commis par les croiseurs
britanniques contre nos bâtiments de commerce. Le plus souvent, les
faits étaient faux ou ridiculement exagérés; mais l'état de l'opinion
ne permettait guère de faire accueillir une rectification. Dans les
deux Chambres, l'opposition, secondée quelquefois par M. Molé et par
ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le débat et
de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tête,
avec un talent admiré de ceux mêmes qu'il ne parvenait pas à
convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond même de la
question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui
paraissaient devoir satisfaire la Chambre: «Quand le moment de la
ratification est arrivé, disait-il le 28 février, la couronne, d'après
les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires étrangères en
particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne
croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus
qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait
pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des réserves et proposé des
modifications au traité.» Si nettes que fussent ces paroles,
l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y soupçonner une
équivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle
harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le
contraignait à renouveler ses déclarations, à les préciser, à
s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, à
atténuer la réserve qu'à l'origine il avait faite du droit de la
couronne[32].
[Note 30: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
[Note 31: Discussion du 28 février, des 12 et 20 mai 1842, à la
Chambre des députés; du 11 avril et du 18 mai, à la Chambre des
pairs.]
[Note 32: Le 11 avril 1842, à la Chambre des pairs, M. Guizot
insistait sur ce qu'il avait déclaré à l'Angleterre «ne prendre aucun
engagement, ni direct ni indirect, de ratifier purement et simplement
le traité à aucune époque quelconque». Le 17 mai, dans la même
assemblée, après avoir rappelé que «la ratification actuelle avait été
positivement refusée», il ajoutait: «Maintenant on a dit, non pas dans
cette enceinte, mais ailleurs: C'est la présence des Chambres qui a
empêché; qui empêche encore la ratification du traité; quand les
Chambres seront éloignées, le traité sera ratifié. Messieurs, je
serais tenté de prendre ces paroles pour une injure à mon bon sens...
Ce n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est
votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.» Le
20 mai, à la Chambre des députés, le ministre reconnaissait qu'il
s'agissait non seulement de modifier la convention de 1841, mais de
revenir sur le principe du droit de visite: «Ne croyez pas, disait-il,
quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi l'opinion des
Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai bien vu qu'il
y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que les
conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en question.»
Toutefois, il veillait à ne pas se laisser entraîner trop loin; il
disait dans le même discours: «On m'a demandé: Avez-vous l'intention
de ratifier le traité tel qu'il est? J'ai répondu catégoriquement:
Non, et je renouvelle ma réponse. Maintenant on me dit:
Ratifierez-vous jamais un traité quelconque, quelle que soit la
situation, quelles que soient les modifications qu'on pourrait y
apporter? Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument
impossible... Il y a là une multitude d'éléments que le temps peut
féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose de
raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et en
même temps quelque chose de favorable à l'abolition, à la répression
de la traite. Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons
attendre, ce qu'il est de notre devoir d'attendre.»]
Telle était la singulière difficulté de la tâche du ministre qu'en
s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les
puissances avec lesquelles il négociait. Il lui fallait toutes les
qualités de souplesse, de sûreté et de mesure, qu'avait acquises sa
parole, pour se mouvoir en équilibre entre ces exigences
contradictoires. Son langage n'était pas moins surveillé à Londres
qu'à Paris: seulement, c'était à un point de vue absolument opposé. On
venait d'en avoir la preuve dans un incident étranger au droit de
visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M.
Guizot, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir «abaissé» la
politique française, avait rappelé l'énergie victorieuse avec
laquelle, à ce moment même, était conduite la guerre d'Afrique; il
ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pensée de contester
notre établissement algérien, et il citait à l'appui une dépêche de M.
de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'après cette dépêche,
notre ambassadeur à Londres ayant eu occasion de déclarer à lord
Aberdeen que «la sûreté de nos possessions d'Afrique était pour nous
un intérêt de premier ordre», le secrétaire d'État lui avait dit: «Je
suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet;
j'étais ministre en 1830, et, si je me reportais à cette époque, je
trouverais beaucoup de choses à dire; mais je prends les affaires en
1841 et telles que me les a laissées le précédent ministère: je
regarde donc votre position à Alger comme un fait accompli contre
lequel je n'ai plus à élever aucune objection.» Un tel langage était
d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans
l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque année, une
motion pour protester contre notre conquête africaine. Aussi, après
avoir lu à la Chambre la dépêche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot
s'écriait-il fièrement: «Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre
abaissement?» L'opposition n'avait rien à répondre. Mais à peine le
discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempête. Les
journaux de lord Palmerston provoquèrent l'indignation nationale
contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation
française en Afrique. Interpellé à ce sujet, le 4 mars 1842, sir
Robert Peel contesta, non la loyauté, mais l'exactitude du rapport
fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-même fit, le 7
mars, à la Chambre des lords, la déclaration suivante: «Je n'ai jamais
dit que je n'avais pas d'_objection_ à faire contre l'établissement
des Français à Alger, mais que je n'avais pas d'_observation_ à
présenter à ce propos, et que mon intention était de garder le
silence. J'ai compris qu'après dix années toute objection serait
aujourd'hui déplacée. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne
s'ensuit pas que je n'aie l'idée d'aucune.» La distinction était un
peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les
journaux d'opposition y virent surtout la gêne qui pouvait en résulter
pour le gouvernement français; ils firent grand bruit de ce qu'ils
appelaient un démenti outrageant, et proclamèrent que nos ministres
étaient trop humbles pour oser le relever. Si délicat que fût le
sujet, M. Guizot jugea nécessaire de s'en expliquer sans retard à la
tribune, et il saisit l'occasion du débat sur les fonds secrets, le 10
mars 1842. Avec un heureux mélange de fermeté et d'adresse, il sut à
la fois donner satisfaction au sentiment français et cependant ne pas
prolonger de tribune à tribune une controverse internationale qui se
fût vite envenimée. «Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait
déclaré qu'il n'avait pas d'_objections_ ou d'_observations_ à faire,
j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.» Puis il
ajouta: «Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai
dit à cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa
conquête. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète
aujourd'hui; tout le monde les répète ou est bien près de les répéter.
Mais vous ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en
venir là; vous ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de
temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du Roi
n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction
progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie;
paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne
intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre, au bout
de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en
1830, avaient été si vives. Ce sont ces explications spontanément
données qui m'ont été loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi à
Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu
importe. Entre hommes sérieux et sensés, c'est du fond des choses
qu'il s'agit. Je ne viens pas élever ici une discussion de mots; je
constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que
déjà douze ans de possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé
contre cette occupation les objections les plus graves, les
réclamations les plus vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une
attitude toute différente et à garder sur cette question le même
silence qu'avait aussi gardé son prédécesseur. Quand un temps encore
plus long se sera écoulé,... vous verrez le cabinet anglais, comme les
autres cabinets, comme la Porte elle-même, faire des pas nouveaux, et
la sanction la plus complète, l'aveu de tout le monde viendra
consommer notre établissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes
les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre
irrévocablement.» En France, les opposants durent confesser qu'on ne
pouvait cette fois reprocher à M. Guizot d'avoir été timide; ils se
consolèrent par la pensée qu'une nouvelle contradiction viendrait
d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut déçu: le langage de
notre ministre avait été assez habilement mesuré pour que lord
Aberdeen n'y trouvât rien à relever.
D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas échéant, dire ce
qu'exigeait la dignité nationale, il ne perdait pas de vue l'autre
partie de son rôle et ne manquait pas une occasion de prononcer des
paroles propres à calmer les susceptibilités britanniques. Chez lui,
l'orateur veillait toujours à ne pas desservir le négociateur, au
contraire. Ainsi, dans les nombreux débats auxquels donnait lieu
l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se séparer avec éclat
de ceux qui «fomentaient des sentiments d'animosité» entre les deux
nations occidentales, et, rappelant la façon dont, lors de l'adresse,
il avait caractérisé leurs relations, il ajoutait: «Nous prenons au
sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons
entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres
puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci les
sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère estime
à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec elle dans
une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et nous ne
souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces rapports, que
cette bonne intelligence soient troublés par la contagion de
l'animosité et de la crédulité populaire[33].»
[Note 33: Discours du 11 avril 1842, à la Chambre des pairs.]
Sans nul doute, M. Guizot se fût fait plus facilement applaudir en
évoquant les ressentiments, vieux ou récents, contre l'Angleterre.
Mais c'eût été mal servir l'intérêt de son pays. Il suffisait de
regarder au delà de nos frontières pour comprendre qu'une rupture
avec nos voisins d'outre-Manche eût rejeté la France dans le dangereux
isolement de 1840. Avec la Russie, nous étions en moins bons termes
que jamais. Au mois de novembre 1841, le représentant de cette
puissance à Paris était subitement parti en congé: le motif non avoué,
mais notoire, de ce départ était que le comte Pahlen, se trouvant
cette année le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualité,
présenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps
diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rôle.
Depuis 1830, le gouvernement français avait souvent laissé passer,
sans paraître s'en apercevoir, les mauvais procédés, les offensantes
boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps était enfin
venu de se montrer moins débonnaire et d'exiger plus de politesse[34].
Aussi ordonna-t-il tout de suite à M. Casimir Périer qui, en l'absence
de M. de Barante, faisait fonction de chargé d'affaires à
Saint-Pétersbourg, de se tenir renfermé dans son hôtel le jour de la
Saint-Nicolas, en alléguant simplement une indisposition. La leçon fut
sentie et parut fort déplaisante au Czar, qui, par voie de
représailles, prescrivit à la société de Saint-Pétersbourg de
suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade
française. On ne poussa pas les choses jusqu'à une rupture ouverte,
mais les ambassadeurs des deux cours ne retournèrent pas à leur poste,
et il n'y eut plus désormais, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, qu'un
simple chargé d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas à ces
manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en
une quadruple alliance permanente, naturellement dirigée contre la
France, le lien temporaire noué entre les signataires du traité du 15
juillet 1840; sa thèse était que ce traité avait implicitement fait
revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de
Metternich se refusa à des démonstrations aussi provocantes; mais le
chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se
trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de
l'Angleterre à une telle oeuvre lui paraissait certain depuis
l'avènement du ministère tory. Quant à ce qu'il appelait la «prétendue
alliance entre les cours maritimes», il se félicitait de n'avoir plus
à compter avec elle et notait avec plaisir comment la première
difficulté sérieuse «avait mis un terme à une fantasmagorie qui, pour
n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pesé d'un grand
poids sur l'Europe[37]». À Berlin, dispositions plus malveillantes
encore. Déjà nous avons eu occasion de signaler l'animosité de
Frédéric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce
prince éprouvait, au contraire, pour son beau-frère, l'empereur
Nicolas, une tendresse dévouée et presque mystique. Il aimait aussi
l'Angleterre, oubliait qu'elle était libérale, pour voir en elle «la
grande puissance évangélique». Il souffrait quand il la trouvait
engagée avec la France dans une alliance qui lui paraissait un
scandale et que, plus tard, il n'hésitera pas à qualifier
d'_incestueuse_[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de
Saint-Pétersbourg pour les unir dans une campagne contre la France
révolutionnaire, tel était son rêve le plus cher. Ce fut certainement
avec le dessein caché de travailler à le réaliser qu'il débarqua en
Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est-à-dire au moment même où
éclatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prétexte
de son voyage était le baptême du jeune prince de Galles dont la reine
Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait
demandé d'être le parrain. Sollicité par notre ministre à Berlin de
passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route,
une entrevue avec Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume s'y était refusé,
par le motif que son déplacement n'avait aucun caractère politique.
Cette dernière considération ne l'empêcha pas, à Londres, dans ses
conversations avec les personnages influents, entre autres avec le
baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de
prêcher la haine et le mépris de la France, «nation pourrie où il n'y
avait plus ni religion ni morale». Il entreprit notamment de démontrer
à M. de Stockmar, qui était en même temps le correspondant du roi
Léopold, l'avantage qu'aurait la Belgique à rompre avec la France pour
entrer dans la Confédération germanique; cette ouverture n'eut aucun
succès; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une
préoccupation de nous faire partout échec[40]. Telles étaient les
dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce
que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer à ces
puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre.
[Note 34: Peu après, dans une lettre à M. de Flahault, alors notre
ambassadeur à Vienne, M. Guizot expliquait ainsi sa conduite: «Nous
nous sommes montrés, pendant dix ans, bien patients et faciles; mais,
en 1840, la passion de l'Empereur a évidemment pénétré dans sa
politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la
France avec l'Angleterre nous a fait voir ses sentiments et ses
procédés personnels sous un jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors
en tenir grand compte. À ne pas ressentir ce qui pouvait avoir de tels
résultats, il y eût eu peu de dignité et quelque duperie. Une occasion
s'est présentée: je l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni
pour commencer un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons
voulu prendre une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle
et que les événements récents rendaient parfaitement convenable.»]
[Note 35: M. Guizot a raconté cet incident diplomatique en détail dans
la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1861.]
[Note 36: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 558, 577 et 578,
582 à 586.]
[Note 37: _Ibid._]
[Note 38: Voy. ce que j'ai dit plus haut, t. IV, ch. IV, § X.--Ces
sentiments devaient persister, et, en 1853, M. de Moustier, ministre
de France à Berlin, écrivait: «Je ne puis m'ôter de l'esprit que le
roi Frédéric-Guillaume ne soit un des souverains de l'Europe qui
aiment le moins la France.» (Cité dans les _Souvenirs diplomatiques_
de M. Rothan.)]
[Note 39: Lettre adressée à M. de Bunsen, au début de la guerre de
Crimée.]
[Note 40: Cf. les études de M. Saint-René Taillandier sur le baron de
Stockmar et sur M. de Bunsen.]
Toutefois, notre ministre réussirait-il toujours à écarter cette
rupture? Les membres du cabinet britannique étaient surpris et blessés
de voir que l'opinion française, loin de s'apaiser avec le temps,
s'échauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait
pas se fâcher tout haut, pour ne pas s'aliéner le public anglais. M.
Désages écrivait à un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842:
«L... me dit qu'on est très mécontent de nous à Londres; les Anglais
qui sont à Paris parlent de guerre et l'appellent à grands cris[41].»
Lord Aberdeen lui-même, malgré sa courtoisie et son esprit de
conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de
Jarnac qui remplaçait alors notre ambassadeur en congé, des
dispositions inquiétantes. Sir Robert Peel laissait voir plus
d'irritation encore. «La politique récente de la France, disait-il à
notre chargé d'affaires, vous a entièrement aliéné le parti qui me
soutient. Personne n'a plus souvent que moi témoigné son respect et sa
confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je
n'avais pu prévoir que nos relations dussent en venir à la situation
que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un état de
choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.»
M. de Jarnac signalait à M. Guizot la gravité de ces symptômes. «Il me
paraît bon, lui écrivait-il en lui rendant compte de ces
conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion à quel point
la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.»
Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres
puissances cherchaient à tirer de ce refroidissement; il montrait
leurs représentants «exploitant avec une grande persévérance» le
mécontentement du cabinet anglais et «se félicitant sans cesse de
l'entente parfaite établie entre leurs cours et le nouveau
cabinet[42]».
[Note 41: Notice sur lord Aberdeen, par le comte de Jarnac.]
[Note 42: Correspondance de M. de Jarnac avec M. Guizot pendant le
mois de juillet et le commencement d'août 1842. (_Ibid._)]
Toutefois, si blessés qu'ils fussent de ce qui se passait en France,
lord Aberdeen et même sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et
trop équitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en était pour
partie responsable et qu'elle récoltait en cette circonstance ce
qu'avait semé lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant, à la fin de la
session[43], soulevé un débat général sur la situation extérieure, le
premier ministre répondit par une très éloquente récrimination contre
la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que
lord Palmerston, en arrivant au _Foreign office_, avait trouvé «les
relations établies sur un pied amical avec le gouvernement français».
«Eh bien, je vous le demande, s'écria-t-il en se tournant vers
l'auteur du traité du 15 juillet 1840, dans quel état avez-vous laissé
nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un
traité. Les difficultés sont toutes venues des sentiments qui avaient
été produits par vous ou qui peut-être s'étaient fait jour malgré vos
efforts dans les esprits des Français. Est-ce vrai, oui ou non?»
Ensuite, le ministre, loin d'élever des plaintes contre la France,
déclara avec insistance que l'Angleterre n'éprouvait à son égard aucun
sentiment d'hostilité ni de rivalité, et il exprima l'espoir «qu'on
pourrait, par les voies de conciliation, arriver à l'établissement de
relations amicales entre les deux pays». Ce langage était remarquable:
en dépit de toutes les poussées du dehors et même de ses tentations
propres, le cabinet anglais persistait sincèrement dans les voies de
la conciliation.
[Note 43: Séance du 10 août 1842 à la Chambre des communes.]
Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements
résistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient,
risquant leur popularité pour sauvegarder l'intérêt vrai de leur pays
et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre
laisser-aller de leur part, eût été bien vite compromise. Jusqu'à ce
jour, tout éclat a été évité: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire
davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est
soulevée, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutôt
éloigné, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se
faire une transaction.