Le parlement avait fini ses travaux. Dans la session de 1842 comme
dans celle de 1841, la majorité n'avait manqué aux ministres dans
aucun des votes qui mettaient en jeu leur existence. C'était beaucoup
après les crises qu'on venait de traverser. Toutefois, M. Guizot
souffrait de n'être pas mieux le maître de cette majorité. Que de fois
il avait dû renoncer à braver ses préventions ou à brusquer ses
faiblesses! Jamais il ne s'était senti pleinement assuré du lendemain.
C'est que la Chambre qui s'était cru nommée, trois ans auparavant,
pour faire prévaloir une tout autre politique, ne le suivait qu'en
forçant chaque jour sa nature. Issue de la trop fameuse coalition,
«enfant chétif et revêche d'une mère malheureuse[57]», elle n'avait su
ni faire triompher les idées de cette coalition ni s'en dégager
pleinement. Si, en dépit de son origine, elle avait donné
successivement des majorités nombreuses à tous les ministères, ces
majorités semblaient toujours près de se décomposer. C'était là un mal
de naissance, et M. Guizot n'y voyait de remède que dans des élections
nouvelles. Le moment lui sembla favorable pour y procéder. Il se
flattait que rien ne restait des conditions troublées et équivoques
dans lesquelles s'étaient faites les élections de 1839, des mélanges
de partis, des confusions de programmes qui avaient alors jeté le
désarroi dans les esprits. Cette fois, tout ne se présentait-il pas
simple et clair? La politique conservatrice et celle de gauche se
trouvaient seules en présence, l'une et l'autre soutenues par tous
leurs partisans. À une question nettement posée, on devait s'attendre
que le pays ferait une réponse nette. Le 13 juin 1842, une ordonnance
prononça la dissolution de la Chambre et convoqua les électeurs pour
le 9 juillet.
[Note 57: C'est ainsi que la qualifiait alors M. Rossi, dans la
Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1842.]
Au premier abord, il ne parut pas qu'aucun grand vent d'opinion
s'élevât dans le pays, soit d'un côté, soit de l'autre. Partout le
calme plat. «Il n'y a point de véritable agitation électorale,
écrivait M. Mossi le 15 juin. Ôtez les journaux, les candidats et
quelques faiseurs officiels ou non officiels, tout est paisible,
froid, indifférent. Il n'y a pas une question, pas un intérêt qui
remue profondément le pays... Chacun est bien résolu à ne s'occuper
que de ses affaires, jusqu'à ce qu'un événement majeur vienne l'en
arracher.» Et le même observateur ajoutait, un peu plus tard: «On
n'aperçoit pas la moindre agitation politique dans le pays; il s'élève
par-ci par-là des débats personnels; il n'y a pas de combat sérieux,
spontané, populaire, entre deux principes et deux politiques[58].» Au
point de vue des moeurs publiques, il n'y avait pas lieu de se
féliciter d'un pareil état de choses. Mais, en fait et pour le moment,
l'impression générale était que cette indifférence profiterait à un
ministère qui garantissait précisément, à ce pays dégoûté de la
politique, le repos à l'intérieur et la paix au dehors. M. Guizot y
comptait; quelques-uns de ses amis n'avaient qu'une crainte, c'était
que les conservateurs, arrivant en trop grand nombre dans la Chambre
future, ne crussent pouvoir s'y passer toutes leurs fantaisies. À
gauche même, on ne doutait pas que le gouvernement n'obtînt une forte
majorité[59].
[Note 58: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin
et 1er juillet 1842.--M. Léon Faucher, dans une lettre à M. Grote, en
date du 15 mai 1842, se plaignait de l'énervement général. «La passion
politique n'existe plus», disait-il. (Léon FAUCHER, _Biographie et
Correspondance_, t. I, p. 120.)]
[Note 59: «Un mois avant l'élection, écrivait peu après M. Duvergier
de Hauranne, nous étions bien convaincus que le ministère obtiendrait
une grande majorité.» (_Notes inédites._)]
Ni cette confiance ni cette désespérance n'étaient fondées. Le
ministère et l'opposition, qui déjà au mois de janvier n'avaient pas
prévu l'effet considérable que devait produire l'affaire du droit de
visite dans le parlement, ne pressentaient pas mieux, au mois de juin,
son contre-coup électoral. En effet, tandis que tous les autres griefs
de la gauche laissaient froid le public, il se trouva que ce droit de
visite éveillait, chez les électeurs, les mêmes susceptibilités, les
mêmes ressentiments que naguère chez les députés. Alors, de l'horizon
tout à l'heure si calme, s'éleva une brise qui enfla les voiles
jusque-là inertes des candidatures opposantes, et qui, tournant même
bientôt en bourrasque, menaça de faire chavirer plus d'une barque
ministérielle. Les meneurs de gauche donnèrent aussitôt pour mot
d'ordre de faire porter exclusivement sur ce point toute la polémique.
Vainement le _Journal des Débats_ répondait-il que la question n'en
était plus une, puisque le ministère avait promis de ne pas ratifier
la convention de 1841, les électeurs paraissaient croire qu'on les
appelait à voter pour ou contre le droit de visite. Les conservateurs
étaient embarrassés, intimidés, et le laissaient voir; quelques-uns ne
trouvaient pas d'autre moyen de sauver leur candidature personnelle
que de faire, sur cette question, chorus avec la gauche.
Les premières élections connues furent celles de Paris: sur douze
députés élus, l'opposition en avait dix, dont deux républicains
avoués. Les journaux de gauche poussèrent un cri de joie; le
_National_ proclama que le pouvoir venait d'être condamné par «la
ville qui était en possession de juger et d'exécuter les
gouvernements». Quand arrivèrent les résultats des départements,
l'opposition ne cessa pas de triompher. Était-ce donc qu'elle y avait
la majorité? Non, il s'en fallait. Mais le ministère, lui aussi, était
loin d'avoir obtenu le succès sur lequel il comptait. À vrai dire,
bien qu'il y eût quatre-vingt-douze députés nouveaux, la Chambre ne
différait pas de la précédente: même proportion des partis, même
tempérament des individus. Le cabinet, en s'attribuant toutes les voix
conservatrices, pouvait encore annoncer dans ses journaux qu'il avait
une majorité d'environ 70 voix, mais c'était une majorité composite,
précaire, à la merci de la première bouderie de tel petit groupe, de
la première intrigue de tel ambitieux. Et la bouderie comme l'intrigue
étaient à prévoir. Le gouvernement n'avait donc pas fait un pas: il se
retrouvait en face des anciennes difficultés, des anciens périls,
aggravés par le fait même d'une déception si notoire.
Tout en protestant contre les affectations de victoire de
l'opposition, la presse ministérielle ne pouvait s'empêcher de laisser
voir son désappointement. «Nous ne le cachons pas, disait le _Journal
des Débats_ du 12 juillet, nous espérions que la majorité gagnerait en
nombre.» Dans l'intimité, les conservateurs avouaient plus
complètement encore leur échec. «Les élections nous ont été moralement
peu favorables, écrivait M. Désages à M. de Jarnac; ce serait se faire
illusion que de penser le contraire. La session d'hiver sera
évidemment très laborieuse[60].» M. de Barante s'exprimait ainsi, dans
une lettre à son beau-frère: «En somme, le ministère et nous autres,
amis du bon ordre, nous avons été trompés dans nos espérances. Il y
aura majorité, mais pas plus grande qu'auparavant. Les passions
seront plus animées, la session orageuse et le gouvernement moins
fort... En ce moment, malgré l'apparence, ce n'est pas tel ou tel nom
propre contre lequel il y a tant de déchaînement. C'est une crainte de
voir le pouvoir s'établir. Le cabinet du 29 octobre rencontre pour
adversaires les passions qui ont renversé le ministère du 15 avril en
1839 et qui, depuis lors, ont été enhardies et en continuelle
excitation[61].» Quant à M. Guizot, il ressentait le coup d'autant
plus rudement qu'il avait espéré davantage; il se raidissait pour ne
pas se laisser aller au découragement, mais il était triste. Ouvrant à
l'un de ses correspondants le fond de son âme, il lui écrivait: «Vous
m'avez quelquefois reproché de n'avoir pas assez bonne opinion de la
sagesse du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Ce n'est pas
l'opposition qui a gagné les élections, c'est le parti conservateur
qui les a perdues par son défaut d'intelligence et de courage. Je vous
parle là comme je ne parle à personne. Je ménage fort, dans mon
langage, le parti qui, après tout, est le mien. Je ne conviens point
que les élections soient perdues; et, en effet, elles ne le sont
point, puisque nous avons, je l'espère, assez de force pour regagner
dans les Chambres ce que nous aurions dû gagner dans les collèges
électoraux. J'y ferai de mon mieux; j'irai jusqu'au bout de la
persévérance possible; mais c'est difficile. Si je pouvais leur faire
honte de ce qu'ils ont cru et fait, de ce qu'ils croient et font
encore! Mais il faut en même temps leur dire la vérité et ménager leur
amour-propre. Je ne désespère pas du tout de la victoire, mais je suis
las de la lutte. Pourtant soyez tranquille, je ferai comme si je
n'étais pas las[62].»
[Note 60: _Documents inédits._]
[Note 61: _Documents inédits._]
[Note 62: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.]