Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques
Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le
droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant
l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20
décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]:
«Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions
donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer
au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de
ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que
j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre
des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer
aujourd'hui.»
[Note 27: Pour la négociation qui va suivre, je me suis principalement
servi des documents cités par M. Guizot dans ses _Mémoires_, t. VI, p.
157 et suiv.]
Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était
dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie
et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non
sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les
États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce
moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec
le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa
résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la
convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être
l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la
société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire;
l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre
l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que
fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à
notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises
ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni
délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine
parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3
février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du
traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée
pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme
le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs
étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros
embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le
gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la
défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre
des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant
observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé:
mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord
Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans
le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers
notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier»,
sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire
d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la
justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête
était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique
intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les
questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il
ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les
impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités
et ses préventions.
[Note 28: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 87.]
Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'à
Londres; on y était beaucoup moins chaud pour le droit de visite.
Toutefois, notre conduite provoquait des réflexions désobligeantes. M.
de Metternich déclarait que notre refus de ratifier «présentait un
côté vraiment ridicule»: «On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser à
ratifier un arrangement qui leur avait été imposé par des
circonstances indépendantes de leur volonté; mais le cas présent est,
sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant
l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicité
lui-même, mais au concours duquel il a invité d'autres cours; une
situation pareille ne peut être que la suite d'une légèreté
compromettante et qui écarte la confiance[29].»
[Note 29: Lettre au comte Apponyi, 4 mars 1842. (_Mémoires de
Metternich_, t. VI, p. 613.)]
M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mécontentements, tout en
faisant son possible pour les apaiser. Il maintint très nettement, en
droit, la faculté de refuser la ratification, et fit valoir, en fait,
pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'étaient
produites en France. Ce dernier argument était à la vérité délicat à
employer. «Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce
sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur
déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils
sont très injurieux pour nous. On est parvenu à persuader en France
que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des
combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un intérêt d'humanité.
Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette
clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne
nous montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de l'Europe,
nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif
déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les
repousser.» Il fallait donc user de grandes précautions pour que les
pourparlers ne dégénérassent pas en récriminations. M. Guizot s'y
appliqua et y réussit; il ne lui était pas inutile de pouvoir rappeler
qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu'à la dernière
heure les préventions dont il était obligé de tenir compte. Du reste,
voyant bien que l'état des esprits des deux côtés rendait pour le
moment toute solution impossible, il évitait soigneusement de
précipiter les choses. «Ne demandez rien, ne pressez rien, écrivait-il
à son ambassadeur à Londres. Le temps est ce qui nous convient le
mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible.
Prenez ceci pour boussole.»
Cependant, le 20 février 1842, jour fixé par la convention pour
l'échange des ratifications, approchait. Si désireux qu'il fût d'user
de ménagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses
intentions: «Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 février, à M.
de Sainte-Aulaire: 1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre
ratification; 2º nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous
pourrons la donner. Certaines modifications, réserves et clauses
additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.»
Ceci nettement indiqué, notre ministre se hâtait d'ajouter: «Cherchez
avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je
vous ai indiqué nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire,
dans ces limites, pour atténuer les embarras de situation et de
discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous
comptons, de sa part, sur la même disposition.»
M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa première
surprise, le chef du _Foreign office_ montrait son habituel esprit de
modération. Au jour fixé, le 20 février, les plénipotentiaires de
l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche échangèrent les
ratifications de leurs cours; on se borna à constater que notre
plénipotentiaire n'avait pas apporté celle de son gouvernement, et
l'on stipula que le «protocole resterait ouvert pour la France». Le
tout dit, du reste, très brièvement, avec le souci d'éviter, de part
et d'autre, toute parole blessante. Même préoccupation dans la
communication faite, le 21 février, par lord Aberdeen à la Chambre des
lords: «Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer à la Chambre
que la France ait ratifié le traité; je ne saurais même dire à quelle
époque on peut espérer cette ratification. Vos Seigneuries
connaissent la nature des motifs qui ont engagé le gouvernement
français à suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne
rien dire et de ne rien faire de nature à soulever la moindre
difficulté... J'espère que le temps viendra bientôt où les causes,
auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront
d'exister, et alors le traité recevra la conclusion que vous désirez.»
Sir Robert Peel s'exprima avec les mêmes ménagements, à la Chambre des
communes. M. Guizot se déclara satisfait: «La rédaction du protocole,
écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, le 27 février, est bonne, et la
situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a
faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous
n'avons qu'à nous louer du langage tenu à Londres dans le parlement;
il a été plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui
vînt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire,
me prévaloir d'un bon exemple. J'en suis charmé.» On était, sans
doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident,
un premier défilé.