Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministère dans
l'embarras, sans s'inquiéter de savoir si, du même coup, elle ne
mettait pas le pays en péril, elle pouvait se féliciter des premiers
résultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet!
Refuser de ratifier à la date fixée une convention que notre
gouvernement avait non seulement acceptée, mais proposée, c'était
exposer la France à un conflit avec l'Europe justement blessée d'un
tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la
presque unanimité de la Chambre venait de se prononcer, c'était
exposer le cabinet à un conflit parlementaire où il eût sûrement
succombé. Le problème paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on
disait, en se frottant les mains: «M. Guizot ne s'en tirera pas.»
Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais après une
longue négociation qui mérite d'être citée comme un chef-d'oeuvre de
patiente et prudente habileté. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son
ambassade à Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie,
l'avait apprise depuis par la pratique même de ces affaires étrangères
qu'il dirigeait depuis plus d'une année, au milieu des circonstances
les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte
d'éducation complémentaire de l'homme d'État, l'influence d'une femme
dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom:
madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie à
Londres de 1812 à 1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au
contraire, avait été tout de suite fort en vue. C'était une grande
dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de
bonne grâce, causeuse habile et charmante, très recherchée dans les
salons et ayant su s'en créer un. Toujours en quête d'informations
que, de Londres, elle adressait directement au Czar et à la Czarine,
elle témoignait pour les grandes et les petites affaires de la
politique une curiosité passionnée qui la faisait parfois soupçonner
de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappelé, en 1834, elle
trouva grand accueil à Saint-Pétersbourg; l'empereur Nicolas se
plaisait à l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant à lui
rendre supportable le séjour en Russie; elle avait la nostalgie de
l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Après un court
passage en Italie, où elle perdit son mari, elle vint s'établir à
Paris. À peine arrivée, on la voit, au commencement de 1836, occupée,
avec madame de Dino qu'elle avait connue à Londres, à renverser le duc
de Broglie et à pousser M. Thiers à sa place. Ce dernier la fréquenta
pendant sa courte administration, du 22 février au 6 septembre 1836.
Peu après, M. Guizot devenait le familier de ce salon où l'on
cherchait à attirer tous les hommes politiques considérables; bientôt
même, l'affection qu'il témoignait et qui lui était rendue lui fit une
situation à part entre tous les amis de la maison: on eût dit un autre
Chateaubriand auprès d'une autre madame Récamier. Quel attrait avait
donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austère et grave
doctrinaire? En tout cas, l'âge de l'une[23], à défaut du caractère de
l'autre, écartait toute interprétation malicieuse. Après la formation
du ministère du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relâcher, fut
encore plus étroite et plus affichée; le ministre allait d'ordinaire
chez la princesse trois fois par jour, avant la séance de la Chambre,
en en revenant et dans la soirée. Il y donnait des rendez-vous et s'y
faisait apporter les pièces à signer. Étrange spectacle que celui de
cette intimité notoire entre le principal dépositaire de tous nos
secrets d'État et une étrangère qui, naguère encore, jouait un des
premiers rôles dans la diplomatie d'un souverain hostile à la France!
Disons tout de suite que les inconvénients qui semblaient à craindre
ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidèle et sûre.
Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de
satisfaire la curiosité politique qui avait été la passion de toute sa
vie, elle apporta à son ami quelque chose en échange. Au milieu d'un
salon où passaient tous les représentants de cette haute diplomatie
européenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans
cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de près,
depuis 1812, tant d'hommes et d'événements, sous l'influence d'une
femme supérieure qui possédait au plus haut degré ce je ne sais quoi
que l'habitude du grand monde et aussi la délicatesse féminine
ajoutent si heureusement à l'habileté politique, M. Guizot, ministre,
trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il
n'avait pas reçu de sa famille, ce que, professeur et écrivain, il
n'avait pas rencontré dans les livres, ce que, chef de parti, il
n'avait pu acquérir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas
téméraire de supposer que les qualités toutes nouvelles de souplesse
adroite, de mesure, de nuance, qui firent, à cette époque, du puissant
orateur un négociateur éminent, un incomparable rédacteur de dépêches
et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie, à ses
rapports avec madame de Lieven.
[Note 23: La princesse de Lieven était née en 1784.]
Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi
à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais,
grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé
par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le
nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la
France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre
appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit
l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à
espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même
par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être
notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes.
On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui,
presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré,
très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses
routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous,
particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec
qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en
tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le
besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans
aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité;
aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait
raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et
préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture
suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il
traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment
inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un
peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement
modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que
d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le
conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune,
pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en
un pareil moment, à la tête du _Foreign office_.
[Note 24: Dans les premiers mois de 1842, on disait couramment à
Londres que si lord Palmerston avait été encore au pouvoir, on
n'aurait pas échappé à la guerre avec la France. (_The Greville
Memoirs_, second part, vol. II, p. 82.)]
[Note 25: Dès 1813, lord Aberdeen avait joué l'un des premiers rôles
diplomatiques dans la coalition contre la France. Tel était ce passé,
que M. Greville se croyait fondé à écrire, le 13 janvier 1842: «Toutes
les prédilections de lord Aberdeen sont antifrançaises, et il n'oublie
jamais ses anciennes attaches avec les Alliés.» (_The Greville
Memoirs_, second part, vol. II, p. 74.)]
[Note 26: «Nous sommes destinés à nous revoir souvent, disait lord
Aberdeen au chargé d'affaires de France: croyez tout ce que je vous
affirmerai, jusqu'au moment où je vous aurai trompé en quoi que ce
soit; dès lors, ne me croyez plus du tout.»]