IV

Cependant l'année 1841 touchait à son terme, et l'on approchait du

jour fixé pour la rentrée du parlement. La session de 1842 se

présentait avec une importance particulière: chacun s'attendait

qu'elle fût la dernière de la Chambre élue en 1839; les débats qui

allaient s'ouvrir devaient décider quel cabinet présiderait aux

élections générales. En dépit des fanfaronnades de ses journaux,

l'opposition ne se flattait guère de venir à bout du ministère, au

moins de haute lutte et par ses seules forces. L'horreur et l'effroi

produits par l'attentat de Quénisset et par les révélations du procès

qui avait suivi venaient de redonner du crédit à la politique de

résistance. Ce n'était pourtant pas qu'à regarder du côté de la

majorité, la situation personnelle de M. Guizot parût bien solide. Des

anciens 221, beaucoup ne lui avaient pas encore pardonné la coalition.

Les timides s'effarouchaient de son impopularité qui paraissait plus

grande que jamais[14]. Les sceptiques et les frivoles lui reprochaient

de prendre trop au tragique le péril révolutionnaire[15]. Les

médiocres lui en voulaient de sa supériorité. En somme, parmi les

conservateurs, plusieurs le subissaient plus qu'ils ne le goûtaient;

ils le croyaient nécessaire, mais le trouvaient compromettant et

déplaisant; c'était moins par dévouement pour lui que par crainte de

ses successeurs possibles qu'ils le soutenaient. M. de Barante, alors

à Paris, écrivait au comte Bresson, le 16 décembre 1841: «Jamais

ministre ne fut entouré de moins de bienveillance. Beaucoup de gens

sages, d'amis de l'ordre, souhaitent son maintien, mais en disant que

ce n'est pas à cause de lui. En même temps, vous savez la haine que

lui portent les hommes de la gauche. En général, on ne croit pas qu'il

puisse se soutenir. On peut se tromper, car personne ne se soucie de

ses successeurs présomptifs[16].»

[Note 14: On lit dans le _Journal intime du baron de Viel-Castel_, à

la date du 5 décembre 1841: «Jamais l'impopularité proverbiale de M.

Guizot n'a été plus grande qu'aujourd'hui.» (_Documents inédits._)]

[Note 15: Henri Heine écrivait, le 11 décembre 1841: «Personne ne veut

se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'idée lui gâterait la

douce jouissance du présent. C'est pourquoi tout le monde est

mécontent de l'homme dont la parole sévère réveille, parfois peut-être

à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux

banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils

en veulent tous au maître d'école Guizot. Même la plupart des

soi-disant conservateurs sentent de l'éloignement pour lui, et,

frappés de cécité comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer

Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont

bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. Ô fous

conservateurs, qui n'êtes capables de rien conserver, hors votre

propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos

yeux...» (_Lutèce_, p. 209.)]

[Note 16: _Documents inédits._--Quelques semaines auparavant, le même

observateur s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée à un de ses

parents: «Je ne sais comment sera la prochaine session. À en juger par

ce que je vois de l'opinion, il y a peu ou point de bienveillance pour

le ministère, mais on n'a de confiance ni de propension pour aucun

autre.»]

La session s'ouvrit, le 27 décembre 1841, par un discours du trône, à

dessein sobre et réservé. Les premiers votes furent plus favorables

encore au gouvernement qu'on ne s'y attendait. M. Sauzet fut réélu

président à une grande majorité, malgré la tentative faite pour lui

opposer M. de Lamartine. La commission de l'adresse se trouva

exclusivement composée de ministériels: pour trouver pareil fait, il

eût fallu remonter jusqu'au ministère Villèle. Les adversaires du

cabinet ne renoncèrent pas cependant à une lutte qui, à défaut de

résultat immédiat, pouvait du moins préparer les élections.

L'opposition, M. Thiers en tête, dirigea tout d'abord son principal

effort contre la convention des Détroits, dont il lui paraissait

facile d'établir tout au moins l'insignifiance. Mais on s'aperçut

bientôt que la majorité, désireuse de clore une affaire pénible, ne

prenait pas goût à ces récriminations rétrospectives. M. Guizot

d'ailleurs se défendit habilement: il ne chanta pas victoire, ne

prétendit pas que «la convention du 13 juillet 1841 eût réparé, effacé

tout ce qui s'était passé en 1840», reconnut que «la politique de la

France avait essuyé un échec», mais compara l'état où il avait amené

les choses en Égypte, sur le Bosphore, en Europe, avec celui où il les

avait reçues, dix-huit mois auparavant, des mains de M. Thiers. Le

ministre ne se contenta pas de justifier ou d'expliquer le passé; il

indiqua l'attitude à prendre désormais par la France en face des

autres puissances et particulièrement de l'Angleterre; c'est même la

partie de ses discours la plus intéressante à noter: elle marque la

transition entre l'isolement boudeur où il ne voulait plus laisser son

pays et l'entente cordiale qu'il ne pouvait encore ni pratiquer ni

proclamer. À son avis, il ne saurait être maintenant question d'une

alliance. «Je ne dis pas cela, ajoutait-il, pour méconnaître les

services qu'une alliance réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous

a rendus, lorsqu'en 1830, nous avons fondé notre gouvernement. Pour

mon compte, quels que soient les événements qui sont survenus depuis,

j'ai un profond sentiment de bienveillance pour le peuple généreux

qui, le premier en Europe, a manifesté de vives sympathies pour ce qui

s'était passé en France... Je suis bien aise de lui en exprimer ma

reconnaissance. Mais les événements suivent leur cours... Des

difficultés sont survenues, la diversité des politiques des deux pays

s'est manifestée sur plusieurs points, l'alliance intime n'existe

plus.--_Une voix à gauche_: Dieu merci!--Est-ce à dire que la

politique de l'isolement doive être la nôtre et remplacer celle des

alliances? Ce serait une folie. Messieurs, ne vous y trompez pas, la

politique d'isolement est une politique transitoire qui tient

nécessairement à une situation plus ou moins critique et

révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut l'accepter à certain

jour, il ne faut jamais travailler à la faire durer, il faut, au

contraire, saisir les occasions d'y mettre un terme, dès qu'on peut le

faire sensément et honorablement. Quelle politique avons-nous donc

aujourd'hui? Nous sommes sortis de l'isolement; nous ne sommes entrés

dans aucune alliance spéciale étroite; nous avons la politique de

l'indépendance, en bonne intelligence avec tout le monde... L'alliance

intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient qu'elle resserre

l'alliance des trois grandes puissances continentales. L'isolement a

pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer l'alliance des

quatre grandes puissances. Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne.

Que chaque puissance agisse librement suivant sa politique, mais dans

un esprit de paix, de bonne intelligence générale: voilà le véritable

sens du concert européen tel que nous le pratiquons; voilà la

situation dans laquelle nous sommes entrés par la convention du 13

juillet.»

Peut-être, dans la majorité, quelques esprits trouvaient-ils M. Guizot

un peu prompt à parler de «bonne intelligence» avec les auteurs de

l'offense du 15 juillet 1840. Mais M. Thiers se chargea aussitôt de

leur faire comprendre le péril d'une politique de ressentiment. En

effet, il voulut, lui aussi, indiquer quelle devait être la situation

de la France envers l'Europe. Passant en revue les diverses

puissances, il les montra toutes hostiles. La Russie, disait-il, est

notre adversaire depuis 1830. En Allemagne, «il n'y a pas un

gouvernement qui ne regarde la France comme un ennemi tôt ou tard

redoutable;... ils savent parfaitement qu'il y a entre eux et nous une

question de territoire redoutable pour eux et une question de principe

plus redoutable encore»; la question de territoire, c'est la rive

gauche du Rhin; la question de principe, c'est la propagande des idées

libérales françaises. Quant à l'Angleterre, M. Thiers estimait que,

surtout depuis l'avènement des tories, on devait s'attendre à la voir

le plus souvent se joindre à nos adversaires. Il résumait donc ainsi

la situation: «Quand on a l'avantage de pouvoir se trouver tous réunis

contre nous, on en saisit l'occasion avec empressement.» L'orateur en

concluait-il qu'il fallait tâcher de désarmer ces défiances,

manoeuvrer habilement pour dissoudre cette coalition? Non, il

engageait son pays à affronter seul, fût-ce les armes à la main,

cette Europe malveillante et menaçante. «Faites donc voir,

s'écriait-il, que la France est forte par elle-même; ne faites pas

consister sa force dans ses alliés.» Et il disait encore: «Si une fois

la France ne montre pas, par une grande résolution, qu'elle est prête

à braver toutes les conséquences, plutôt que de laisser s'accomplir le

projet de l'annuler, son influence est sérieusement compromise. Si

l'on ne croit pas que vous serez prêts à vous lever le jour où l'on

vous bravera, vous serez bientôt la dernière nation. Non, je le dis

franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le

savent bien) ne me portent pas à l'opposition, mais je suis convaincu

que si vous n'avez pas un jour la force d'une grande résolution, le

gouvernement que j'aime, le gouvernement auquel je suis dévoué, aura

la honte ineffaçable d'être venu au monde pour amoindrir la France.

«Une politique d'isolement défiant et menaçant, qui aboutirait

fatalement à la guerre et à la guerre d'un contre tous, telle était

donc la perspective offerte par M. Thiers. Ce langage pouvait flatter

la gauche; mais il n'était pas fait pour rassurer les conservateurs et

les réconcilier avec le ministre du 1er mars.

On le vit bien lors du vote: M. Thiers ne put obtenir aucune

manifestation contre la politique suivie par M. Guizot dans l'affaire

d'Orient. Il se trouva une grande majorité pour adopter sur ce point

le paragraphe de l'adresse, tel que l'avait rédigé la commission. Il

est vrai que ce paragraphe se bornait à prendre acte de la convention

du 13 juillet et à constater la clôture de la question sans un mot de

satisfaction ou même d'approbation. Bien qu'exclusivement

ministérielle, la commission n'avait pas osé demander davantage. La

majorité se résignait au fait accompli; sa raison l'y obligeait; mais

son amour-propre ne trouvait pas là de quoi panser ses blessures et

satisfaire ses ressentiments. Elle comprenait qu'il n'y avait pas eu

moyen de faire autre chose, et que nul autre ne se fût tiré plus

convenablement d'une passe dangereuse; mais ce n'en était pas moins

une déconvenue. La conviction était complète; mais c'était une

conviction attristée. État d'esprit complexe et curieux qui méritait

d'être noté. Si l'on s'en fût alors mieux rendu compte, on aurait été

moins surpris de l'explosion qui allait se produire à propos de la

question, devenue tout de suite si fameuse et si brûlante, du droit de

visite.

V

Peu de jours avant l'ouverture de la session, les journaux avaient

annoncé--sans que le public y fît grande attention--que notre

ambassadeur à Londres venait de signer, le 20 décembre 1841, avec le

gouvernement britannique et les représentants des autres grandes

puissances, une convention relative à la visite des navires soupçonnés

de faire la traite des nègres. Pour comprendre la portée de cet acte

et les suites qu'il devait avoir, il convient de remonter un peu en

arrière. On sait avec quelle ardeur, avec quelle passion l'Angleterre

avait pris en main, depuis le commencement du siècle, la cause de

l'abolition de la traite. Des motifs divers l'y avaient poussée: un

sentiment religieux, profond et vrai, l'amour-propre national, et

aussi, dans une large mesure, l'intérêt de sa suprématie maritime et

commerciale. Ayant obtenu du congrès de Vienne qu'il fît entrer cette

abolition dans le droit public européen, le cabinet de Londres demanda

aussitôt après, comme conséquence de ce principe, que les puissances

se concédassent réciproquement le droit de visite sur les bâtiments de

leurs nationalités respectives: c'était, disait-il, le seul moyen

d'atteindre efficacement les négriers, qui avaient toujours à bord

plusieurs pavillons différents et s'en couvraient successivement pour

échapper aux croiseurs. L'argument était sérieux, sincère, mais

était-il entièrement désintéressé? Les autres États ne le jugeaient

pas tel; ils se disaient qu'avec sa supériorité numérique, la flotte

britannique aurait en fait, une fois le droit de visite établi, la

police de toutes les autres marines: c'était, à leurs yeux, une

manifestation nouvelle de l'ancienne prétention de l'Angleterre à la

domination des mers. La résistance à cette suprématie était

particulièrement dans les traditions de la politique française: aussi

le gouvernement de la Restauration, plusieurs fois sollicité,

s'était-il refusé constamment à rien concéder sur le droit de visite.

Au lendemain de la révolution de Juillet, la monarchie nouvelle se

montra plus facile; elle se faisait un point d'honneur libéral de

servir la cause abolitionniste, et surtout, en face de l'Europe

inquiète et malveillante, elle avait besoin de l'alliance anglaise.

Par une convention du 30 novembre 1831 que compléta un second traité

du 22 mars 1833, les deux puissances s'accordèrent réciproquement le

droit de visite dans de certaines régions; il était stipulé que le

nombre des croiseurs de l'une ne pourrait dépasser de moitié celui des

croiseurs de l'autre. Le public français, jusqu'alors fort ombrageux

en ces matières, laissa faire sans élever aucune protestation: à vrai

dire, son attention était ailleurs. Ce ne fut pas tout. La convention

ne pouvait avoir toute son efficacité que si les autres États y

adhéraient et enlevaient par là aux négriers la chance d'échapper à la

visite en arborant tel ou tel pavillon: le gouvernement français se

joignit à celui d'Angleterre pour solliciter ces adhésions. Ainsi

furent obtenues successivement celles du Danemark, de la Sardaigne, de

la Suède, de Naples, de la Toscane, des Villes hanséatiques. La

Russie, l'Autriche et la Prusse résistèrent plus longtemps; ce ne fut

qu'en 1838 et sur les instances renouvelées des deux États maritimes,

qu'elles se montrèrent disposées à accepter ce droit de visite;

seulement, ne trouvant pas que leur dignité de grandes puissances leur

permît d'accéder à des traités faits sans elles, elles demandèrent

qu'une nouvelle convention fût conclue dans laquelle elles

figureraient comme parties principales sur le même pied que la France

et l'Angleterre. Notre ambassadeur à Londres fut autorisé à négocier

sur ces bases. Après diverses péripéties, on était tombé d'accord, en

1840, pour rédiger un projet de convention qui reproduisait à peu près

les clauses de 1831 et de 1833; seulement ce projet étendait les zones

où la visite pouvait être exercée, et ne limitait pas la proportion

des croiseurs de chaque puissance; ce dernier changement était rendu

nécessaire par l'accession de la Prusse, dont la marine de guerre

était comparativement peu nombreuse. Le 25 juillet 1840, c'est-à-dire

dix jours après avoir conclu sans nous le fameux traité réglant les

mesures à prendre contre le pacha d'Égypte, lord Palmerston, comme si

rien ne s'était fait, nous avait invités à procéder aux signatures de

la nouvelle convention sur le droit de visite. M. Thiers ne faisait

aucune objection sur le fond, mais le moment lui parut mal choisi; il

lui déplaisait de «faire un traité avec des gens qui venaient d'être

si mal pour nous». La négociation, sans être rompue, se trouva dès

lors suspendue de fait pendant un an. En 1841, le jour même où la

convention des Détroits vint clore le différend né du traité du 15

juillet 1840, lord Palmerston remit sur le tapis la convention du

droit de visite. Il avait ses raisons pour être pressé. Le cabinet

dont il faisait partie, loin d'avoir trouvé des forces dans le succès

de sa campagne orientale, succombait sous le poids des embarras

financiers dont cette campagne était en partie la cause; chaque jour

plus délaissé par l'opinion, il avait à peine encore quelques semaines

à vivre. Lord Palmerston désirait vivement ne pas se retirer sans

avoir mené à fin une affaire que la nation anglaise avait tant à

coeur. Mais M. Guizot n'avait aucune raison d'être agréable au

promoteur du traité du 15 juillet. Il refusa donc formellement, et

sans cacher pourquoi, de montrer l'empressement qu'on lui demandait.

Sur ces entrefaites, le 30 août 1841, le cabinet whig, mis en minorité

dans le pays d'abord, dans le parlement ensuite, dut définitivement

céder la place aux tories: sir Robert Peel succéda à lord Melbourne en

qualité de «premier», et le _Foreign office_ passa aux mains de lord

Aberdeen. Les nouveaux ministres témoignaient d'intentions

bienveillantes à notre égard; quand ils critiquaient leurs

prédécesseurs, l'atteinte portée à l'alliance française n'était pas le

grief sur lequel ils insistaient le moins. M. Guizot leur savait gré

de ces bonnes dispositions et croyait de sage politique d'y répondre.

Aussi, dès que lord Aberdeen, en octobre 1841, lui reparla du droit

de visite, il lui fit un accueil tout autre qu'à lord Palmerston et se

montra prêt à terminer l'affaire. La convention fut signée, à Londres,

le 20 décembre 1841; l'échange des ratifications était fixé au 19

février 1842.

M. Guizot avait agi sans aucune hésitation. Dans cette convention

nouvelle, il ne voyait que la confirmation d'un régime accepté depuis

dix ans par l'opinion française et pratiqué sans avoir donné lieu à de

sérieux abus[17]. Quant à se demander si, pour être accepté sans

ombrage et exercé sans conflit, le droit de visite ne supposait pas,

entre les puissances contractantes, un état de confiance et de bon

vouloir réciproques qui n'existait plus depuis 1840, notre ministre ne

paraît pas y avoir songé[18]. En ne reculant pas davantage la

conclusion de cette affaire commencée et préparée par ses

prédécesseurs, il croyait faire un acte tout naturel et ne s'attendait

de ce chef à aucune difficulté sérieuse et durable. Les faits

semblèrent d'abord lui donner raison. L'incident fut jugé si

insignifiant que, dans la conférence où ils fixèrent les points sur

lesquels porterait l'attaque dans la discussion de l'adresse, les

chefs de la gauche et du centre gauche commencèrent par l'écarter. Ce

fut M. Billault qui réclama: il était député de Nantes; or les

armateurs et les négociants de nos ports étaient fort prévenus contre

le droit de visite, les uns parce qu'ils croyaient avoir à redouter de

mauvais procédés de la part de la marine anglaise; quelques autres par

des motifs peut-être moins avouables: ils passaient pour ne pas être

grands ennemis de la traite; sans la faire eux-mêmes, ils expédiaient

sur la côte d'Afrique les marchandises que les négriers employaient

comme matière d'échange dans leur trafic. Sur l'insistance de M.

Billault, il fut décidé «qu'à tout hasard un mot serait dit de la

nouvelle convention[19]», mais on n'en espérait aucun résultat

important.

[Note 17: L'examen des archives n'avait fait relever, de 1831 à 1842,

que dix-sept réclamations du commerce français contre l'usage fait du

droit de visite: cinq ou six avaient obtenu satisfaction; les autres

avaient été écartées comme sans fondement ou délaissées par les

réclamants eux-mêmes.]

[Note 18: Le prince de Metternich disait avec raison, à propos du

droit de visite: «Le vice de ce mode d'action, c'est qu'il n'est

praticable qu'entre, je ne dis pas seulement des gouvernements, mais

des pays vivant dans la plus grande intimité, étrangers à toute

susceptibilité, à toute méfiance réciproque, et animés du même

sentiment, au point de passer l'éponge sur des abus.» (Cité par M.

GUIZOT dans son étude sur _Robert Peel_.)]

[Note 19: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

À peine l'annonce du débat eut-elle forcé l'attention du public à se

porter sur cette convention, que commença à se manifester une

opposition d'une vivacité à laquelle personne ne s'était attendu.

Quelque fait nouveau avait-il donc subitement révélé, dans l'exercice

du droit de visite, des inconvénients jusqu'alors inaperçus? Non; le

seul fait nouveau, c'était le traité du 15 juillet 1840 qui avait

réveillé contre «l'Anglais» la vieille animosité, plus ou moins

assoupie depuis 1830[20], et qui, par suite, faisait regarder comme

insupportable le régime naguère si facilement accepté[21]. Le

mouvement se dessina tout de suite avec tant de force que M. Guizot,

malgré son optimisme habituel, fut troublé dans sa sécurité. La veille

même du jour où la question devait être débattue à la Chambre, il

écrivait à M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Londres: «Sachez

bien que le droit de visite est, dans la Chambre des députés, une

grosse affaire. Je la discuterai probablement demain et sans rien

céder du tout; je suis très décidé au fond; mais la question est

tombée bien mal à propos au milieu de nos susceptibilités nationales;

j'aurai besoin de peser de tout mon poids et de ménager beaucoup mon

poids en l'employant. Je ne sais s'il me sera possible de ratifier

aussitôt que le désirerait lord Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les

questions particulières ne se ressentent pas de la situation générale,

et que, même lord Palmerston tombé, toutes choses soient, entre les

deux pays, aussi faciles et aussi gracieuses que dans nos temps

d'intimité.» Rien de plus fondé que cette dernière réflexion; mais M.

Guizot ne la faisait-il pas un peu tard?

[Note 20: M. Léon Faucher, qui était cependant ami de l'Angleterre,

écrivait à M. Reeve, le 14 août 1841: «Je suis effrayé des progrès que

fait chez nous la haine de l'Angleterre.» Et, le 24 août, il écrivait

encore à un autre Anglais, en parlant de lord Palmerston: «Croyez-moi,

cet écervelé a fait plus de mal à l'Europe que des années de guerre.

Il a rendu le nom anglais suspect et odieux à la France. Il a éveillé

ici des passions que nous avions combattues pendant quinze ans.»

(_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 110 et 113.)]

[Note 21: M. Guizot devait le reconnaître un an plus tard, et il dira,

à la tribune, le 23 janvier 1843: «C'est le traité du 15 juillet 1840

qui a donné tout à coup aux traités de 1831 et de 1833 le caractère

qu'ils ont maintenant. C'est le traité du 15 juillet qui a créé le

sentiment public qui existe aujourd'hui et dont on ne s'était pas

douté pendant dix ans.»]

La discussion s'engagea à la Chambre des députés, le 22 janvier 1842.

M. Billault ouvrit le feu contre le droit de visite, montrant la

tradition de la politique française méconnue, la liberté des mers

livrée à la prépotence anglaise, le droit international mutilé, notre

marine découragée, nos intérêts commerciaux compromis. Habile,

incisif, spécieux, il eut du succès; ce genre de questions convenait

mieux à son talent d'avocat que les débats plus généraux. M. Dupin

l'appuya avec sa verve familière qui agissait toujours sur une

certaine fraction de la majorité. Puis, ce fut M. Thiers qui, devant

l'importance inattendue prise par la question, se déclara adversaire

du droit de visite, au risque de se faire rappeler qu'il était

ministre lors de la convention de 1833; l'homme d'État eût dû se

demander s'il était avantageux à la France de la jeter dans un nouveau

conflit; mais l'opposant avait entrevu une chance de faire échec au

ministère, cela lui faisait oublier tout le reste. Le second jour,

l'attaque fut continuée par MM. Berryer, Odilon Barrot et l'amiral

Lalande. M. Guizot, presque seul, tint tête aux assaillants avec

courage et talent; il prit plusieurs fois la parole; mais vainement

rappelait-il les précédents; vainement démontrait-il que, si des abus

se produisaient, le gouvernement serait armé contre eux; vainement

essayait-il d'intéresser les sentiments libéraux et généreux de ses

auditeurs à la répression d'un trafic infâme,--il sentait lui-même,

non sans surprise, que sa parole ne portait pas, qu'elle se heurtait à

des préventions plus fortes. «J'ai souvent combattu des impressions

populaires, écrivait-il au sortir de ce débat, jamais une impression

plus générale et plus vive que celle qui s'est manifestée contre le

droit de visite, auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il

s'exerçait.» Le fait le plus grave était que l'opposition ne se

manifestait pas seulement sur les bancs de la gauche et du centre

gauche: elle gagnait visiblement la majorité. Dans cette dernière

partie de l'Assemblée, l'appel aux ressentiments contre l'Angleterre

rencontrait de l'écho, et l'on croyait utile de montrer à tous que le

pays n'avait pas le pardon aussi facile que ses gouvernants.

D'ailleurs, les mêmes députés qui eussent été le plus épouvantés de

voir la France jetée dans le moindre conflit, étaient bien aises, une

fois rassurés sur ce danger par la sagesse des ministres, de ne pas

laisser à la gauche seule l'avantage de paraître partager les

susceptibilités nationales. Les préventions populaires, avec

lesquelles ils devaient être prochainement aux prises dans les

élections générales, les préoccupaient plus que les embarras

diplomatiques dont leur manifestation pourrait être la cause: ce

serait affaire au cabinet de se tirer de ces embarras, et, si par

crainte de ses successeurs on ne voulait pas renverser M. Guizot, on

s'inquiétait peu de lui rendre la vie désagréable.

Malgré tout, le ministre n'aurait-il pas pu enlever d'autorité le vote

de la Chambre et écarter ainsi, dès le début, une difficulté qui

devait devenir si grosse? Quelques-uns l'ont cru, même parmi ses

adversaires les plus ardents. À leur avis, si le ministère avait

résolument posé la question de confiance, en déclarant qu'après avoir

fait signer une convention il ne pouvait lui-même la déchirer, la

majorité eût suivi, bon gré, mal gré, et l'amendement de M. Billault

eût été rejeté[22]. C'est ce qu'aurait peut-être tenté Casimir Périer.

M. Guizot n'osa pas. Il ne se sentait pas l'autorité que donnait à

Périer le péril de 1831, et il ne voulait pas risquer, sur une

question après tout secondaire, l'existence d'un cabinet dont la chute

eût compromis tant de grandes causes. D'ailleurs, il n'était pas, dans

ses rapports avec ses partisans, le ministre impérieux et dominateur

dont l'accent de sa parole donnait parfois l'idée. Bien plus disposé à

ménager leurs préjugés qu'à les brusquer, combien de fois, au cours de

son administration, il devait sacrifier ses vues personnelles,

souvent les plus hautes et les meilleures, à la crainte de voir se

disloquer par quelque côté cette majorité qu'il savait lui être

nécessaire et dont il connaissait l'inconsistance! «M. Guizot, disait

un jour sir Robert Peel, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi,

je n'en fais qu'à mes adversaires.»

[Note 22: Telle est l'affirmation très nette de M. Duvergier de

Hauranne. (_Notes inédites._)]

Dès que le ministère ne posait pas la question de confiance, il

n'était pas douteux que le vote serait une manifestation contre le

droit de visite. Ne pouvant empêcher cette manifestation, les amis de

M. Guizot se flattèrent qu'elle aurait moins le caractère d'un succès

de l'opposition et d'un blâme contre le cabinet, si la rédaction

adoptée par la Chambre émanait d'un membre de la majorité. En

conséquence, un ministériel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa,

avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un

amendement proclamant, comme celui de M. Billault, «la nécessité de

préserver de toute atteinte les intérêts du commerce et l'indépendance

du pavillon»; la seule différence était qu'on y avait inséré le mot de

«confiance». Cette démarche ne se fit évidemment pas à l'insu et

contre la volonté du ministère: mais nous doutons que M. Guizot ait

connu à l'avance et approuvé le commentaire apporté à la tribune par

M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rédaction était celle

qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima

le voeu, non seulement que la convention de 1841 ne fût pas ratifiée,

mais aussi «que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tôt

possible, d'être mises à exécution». Il détermina ainsi les membres de

la gauche à abandonner leur amendement et à se rallier au sien;

c'était évidemment son but; mais pensait-il à la situation où un tel

commentaire mettait M. Guizot?

Si le ministre déclarait repousser l'amendement, il désavouait ses

amis; s'il l'acceptait, il se désavouait lui-même. En cet embarras, il

sut du moins garder la dignité et la fierté de son attitude oratoire.

Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre.

«Quelle que soit la difficulté que j'éprouve, dit-il, un double devoir

m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une

grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne

déserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai

l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les

droits.» Pour remplir le premier de ces devoirs, il défendit, une fois

de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot

grossissant des préventions contraires; il soutint avec force que la

convention signée par lui ne portait pas atteinte à la liberté des

mers. «Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a

seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a

des nations qui s'engagent à réprimer en commun ce crime réprouvé par

toutes. Le jour où toutes les nations auront contracté ce même

engagement, le crime de la traite disparaîtra. Et ce jour-là, les

hommes qui auront poursuivi ce noble but à travers les orages

politiques et les luttes des partis, à travers les jalousies des

cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, dis-je, qui

auront persévéré dans leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents

et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le monde, et

j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.»

Puis, abordant un autre ordre d'idées, le ministre ajoutait: «J'ai

aussi à défendre la cause des prérogatives de la couronne. Quand je

parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car

je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon pays.

C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole.» Il rappela alors

comment, en 1838, la France, «après y avoir bien pensé sans doute»,

avait, de concert avec l'Angleterre, proposé aux autres puissances de

faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite,

comment cette convention avait été conclue. «À la vérité, disait-il,

le traité n'est pas encore ratifié, et je ne suis pas de ceux qui

regardent la ratification comme une pure formalité à laquelle on ne

peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été

donnée; la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le

premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire

un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion,

apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras

à la ratification. Mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne

et de ses conseillers reste entière, la liberté de ratifier ou de ne

pas ratifier le nouveau traité, quelle qu'ait été l'expression de

l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une

considération grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas

décisive, ni la seule dont il y ait à tenir compte. À côté de cette

considération, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu

de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire à

d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport régulier et

amical: «Ce que je vous ai proposé, il y a trois ans, je ne le ratifie

pas aujourd'hui; vous l'avez accepté à ma demande; vous avez fait

certaines objections; vous avez demandé certains changements; ces

objections ont été accueillies, ces changements ont été faits, nous

étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.»... Je le

répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la liberté

du gouvernement du Roi, quant à la ratification du nouveau traité,

reste entière; lorsqu'il aura à se prononcer définitivement, il pèsera

toutes les considérations que je viens de vous rappeler, et il se

décidera sous sa responsabilité.»

La Chambre ne contesta pas cette réserve si hautement formulée au nom

du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son côté, à se

prononcer contre le nouveau traité, et telle était la force du

mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopté à la

presque unanimité. Le _Journal des Débats_ chercha tout de suite à

atténuer la portée politique de ce vote: «La Chambre, dit-il, a voulu

seulement donner au ministère un avertissement amical et bienveillant;

c'est pour cela qu'elle a écarté ceux qui voulaient non pas avertir le

ministère, mais le blâmer. Le vote n'a donc en définitive ni avancé ni

reculé les affaires de l'opposition.» Naturellement, ce n'était pas

l'avis des journaux de gauche, qui célébrèrent bruyamment ce qu'ils

appelaient la défaite du cabinet, affectèrent de croire que M. Guizot

ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelèrent

l'exemple du duc de Broglie, donnant sa démission, en 1834, aussitôt

après que la majorité s'était prononcée contre le traité des 25

millions. À juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne

pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre

ne fût un échec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli.

Toutefois, dans les conditions où ce vote avait été émis, il

n'impliquait pas de la part de la Chambre la volonté de renverser le

ministère, et n'obligeait pas ce dernier à céder la place à ses

adversaires.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 15 / 93 题