Surpris de cette recrudescence inattendue du mal révolutionnaire, le
gouvernement comprenait qu'il ne suffisait pas de réprimer les émeutes
ou d'arrêter après coup les assassins. Pour faire plus, quelles armes
avait-il entre les mains? Des procès de presse? Sans doute ils étaient
bien justifiés par la violence des journaux, par l'audace factieuse
avec laquelle le Roi était personnellement pris à partie. Mais grâce
au jury, ils n'aboutissaient trop souvent qu'à de scandaleux
acquittements. Le _National_ s'était écrié, en s'adressant à M. Thiers
et à M. Guizot: «Que nous importent, à nous, vos vaines querelles?
Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous savons bien
quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la postérité
le dira.» Le parquet releva dans cet article une offense au Roi. Me
Marie, avocat du prévenu, ne nia pas que le journal eût visé
Louis-Philippe; il soutint seulement que l'inviolabilité royale avait
pour condition _sine qua non_ l'inaction absolue de la royauté, et,
s'emparant des discours prononcés pendant la coalition par M. Thiers
ou même par M. Guizot, il en concluait que cette condition avait été
violée. Le jury, persuadé sans doute par cette étrange argumentation,
prononça, le 25 septembre 1841, un verdict d'acquittement. Le
lendemain, le _National_, encouragé par ce succès, publiait un article
qui aggravait encore la première offense: nouvelle poursuite et nouvel
acquittement. On ne pouvait pas compter davantage sur les jurés de
province. La cour d'assises de Metz, par exemple, acquittait le
_Courrier de la Moselle_, qui montrait dans l'attentat de Quénisset
les représailles naturelles des répressions sanglantes exercées par le
pouvoir à Mâcon, à Clermont et en d'autres lieux. Celle de Pau
refusait de frapper les fauteurs des désordres de Toulouse. Chaque
fois, l'opposition triomphait et présentait le verdict comme la
condamnation du gouvernement.
C'était à se demander si les poursuites ne faisaient pas plus de mal
que de bien. Le ministère cependant ne se décourageait pas de les
ordonner. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, s'exprimait ainsi,
le 22 septembre 1841, dans une circulaire aux procureurs généraux: «Ne
vous laissez pas détourner de poursuites qui vous paraîtraient
d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir une
répression suffisante. Faites votre devoir: l'exemple de votre
fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences.» À la
même époque, M. Guizot écrivait au Roi: «Je persiste à penser que
toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement doit
poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en
faisant lui-même le sien.» Le ministre comptait beaucoup sur l'effet
de cet exemple de fermeté donné par le pouvoir: «Ce pays-ci est bon,
disait-il encore au prince; mais, dans les meilleures parties du pays,
il faut que le bon sens et le courage du gouvernement marchent devant;
à cette condition, le bon sens et le courage du public se lèvent et
suivent.» Sous l'empire de cette idée, M. Guizot se préoccupait de
placer à la tête des parquets des hommes de décision et d'énergie:
telle fut la raison qui lui fit appeler, le 12 octobre 1841, au poste
de procureur général près la cour de Paris, un de ses amis politiques,
M. Hébert, alors député et avocat général à la cour de cassation.
Jurisconsulte plein de ressources, discuteur puissant et acéré,
logicien inexorable, M. Hébert, loin de répugner à la lutte, s'y
plaisait: il apportait une volonté de vaincre qui en imposait à
beaucoup; on eût pu douter parfois de son esprit de mesure, jamais de
sa fermeté et de son courage.
Avec le temps, cette énergie du pouvoir ne devait pas être sans effet
sur les cours d'assises. On s'en apercevra, dès les premiers mois de
1842, au nombre plus grand des condamnations. Toutefois, le plus sûr
moyen d'obtenir une répression était encore de soustraire les accusés
au jury. C'est pour ce motif que l'attentat contre le duc d'Aumale
fut déféré à la cour des pairs. L'instruction avait révélé que le
crime était le résultat d'un complot tramé dans les bas-fonds de la
démagogie communiste et jetait un jour sinistre sur ces régions où la
bourgeoisie régnante n'avait pas l'habitude de porter ses regards. Par
plus d'un côté le spectacle était effrayant, et les observateurs
sceptiques eux-mêmes, comme Henri Heine, en concluaient que «le jour
n'était pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses
héros et comparses de la scène parlementaire, prendrait une fin
terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu'on jouerait
ensuite un épilogue intitulé _le Règne des communistes_[10]»!
Quénisset, tête faible et exaltée, s'était laissé affilier avec un
cérémonial terrifiant à la société secrète des _Égalitaires_.
Échauffé, perverti, dominé par les meneurs de cette société, il avait
reçu d'eux, au dernier moment, l'ordre de faire le coup. Tous ces
meneurs furent compris dans la poursuite. À ces criminels d'origine
grossière, l'accusation accola un complice d'un ordre différent, M.
Dupoty, rédacteur du _Journal du peuple_. Ce bon vivant, rasé de
frais, bien ganté, portant manchettes, breloques et bijoux avec la
recherche un peu ridicule d'un dameret suranné, prêchait dans ses
articles, sous des apparences de bonhomie triviale, les plus
détestables doctrines, fomentait les plus dangereuses passions.
C'était le _Journal du peuple_ qu'on lisait de préférence dans les
réunions des Égalitaires, et Quénisset déclarait lui-même qu'il avait
été «perdu» par cette lecture. Il y avait là les éléments d'une
responsabilité morale évidente. Le parquet alla plus loin. Dans les
articles, en effet fort suspects, que Dupoty avait publiés la veille
et le lendemain de l'attentat, dans la lettre que lui avait écrite de
la prison l'un des accusés, on crut trouver la preuve d'une complicité
légale. Les journaux opposants, stupéfaits et furieux de voir ainsi
mettre en question l'impunité de leurs habituelles excitations,
prirent à grand bruit fait et cause pour Dupoty et déclarèrent
solennellement la liberté de la presse en danger. Pour se poser en
défenseurs du droit, ils affectèrent de croire que l'accusation
inventait une nouvelle complicité, la «complicité morale», et ces
mots, une fois jetés dans la polémique, fournirent texte à des
déclamations sans fin. M. Hébert, qui faisait en cette affaire ses
débuts de procureur général, ne se laissa pas troubler par ce tapage.
Les pairs, convaincus par sa pressante dialectique, reconnurent, le 23
décembre 1841, par 133 voix contre 22, non la complicité morale, mais
la complicité réelle de Dupoty, et lui infligèrent cinq années de
détention. Quénisset et deux de ses compagnons furent condamnés à
mort: leur peine devait être commuée peu après par la clémence du Roi.
Les autres furent frappés de châtiments variant de la déportation
perpétuelle à la détention temporaire. Les cent bouches de la presse
dénoncèrent aussitôt la condamnation de Dupoty comme un scandale
juridique! Une protestation fut rédigée et publiée à laquelle
adhérèrent seize journaux de nuances diverses, radicaux, légitimistes
et appartenant à la gauche dynastique[11].
[Note 10: Lettre du 11 décembre 1841. (_Lutèce_, p. 209.)]
[Note 11: «À aucune époque, disait cette protestation, la presse n'a
montré plus de respect pour l'ordre légal; à aucune époque, elle n'a
été l'objet d'une persécution plus acharnée... Il nous sera permis de
signaler un résultat qui s'élève aux proportions d'un malheur
public... L'arrêt de la cour des pairs ne se borne pas à frapper un
écrivain politique, il pèse sur la liberté même de discussion... et
l'arbitraire n'avait jamais été introduit aussi formellement dans la
discussion... La presse ne peut accepter cette situation; elle
résistera.» Les journaux signataires étaient: pour les radicaux, le
_National_, le _Journal du peuple_, la _Revue indépendante_, la _Revue
du progrès_ et le _Charivari_; pour les légitimistes, la _Gazette de
France_, la _Quotidienne_, la _France_, la _Mode_ et l'_Écho
français_; pour la gauche dynastique, le _Courrier français_, le
_Siècle_, le _Temps_, le _Commerce_, la _Patrie_ et le _Corsaire_.]
Cet empressement de tous les opposants à prendre sous leur protection
les pires révolutionnaires, du moment où ceux-ci se trouvaient aux
prises avec la justice, apparut avec non moins d'éclat dans un autre
procès qui fit alors assez grand bruit. L'extrême gauche venait de
perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M.
Garnier-Pagès avait succombé à une maladie de poitrine, le 23 juin
1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa
mort, il s'était fait une place à part dans les Chambres. Rien chez
lui du type banal des orateurs démocratiques: sa physionomie était
douce, délicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple,
exprimait avec modération les opinions les plus extrêmes; répugnant
aux discussions générales, aux lieux communs, il était plus à son aise
dans les débats précis, notamment dans les questions financières qu'il
étudiait avec un soin et traitait avec une compétence rares dans son
parti. Populaire auprès de ses coreligionnaires politiques, il était
pris au sérieux par ses adversaires. C'était dès lors pour les
radicaux une affaire importante de désigner celui qui lui succéderait
comme député du deuxième collège du Mans. Leur choix se porta sur un
jeune avocat à la cour de cassation, de famille bourgeoise et aisée,
qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques années plus
tard, un des rôles retentissants du parti révolutionnaire: il
s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'était l'opposé de M.
Garnier-Pagès. De tempérament sanguin et de haute stature, les épaules
larges, la tête renversée, la voix forte, il rêvait d'être un tribun
dans le goût de la Convention: pas une idée originale, personnelle,
mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le
goût et la recherche du théâtral, une faconde facile, abondante,
souvent vulgaire et pâteuse, parfois éloquente à force de véhémence
passionnée. Son idéal était de paraître un nouveau Danton. Il est vrai
qu'en soulevant le masque du tribun, on eût vite entrevu la figure
molle, grasse et sensuelle d'un épicurien nonchalant, ne comprenant
l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-même
plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais
incapable de le commander[13]. C'est là du moins le personnage tel
qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis
en avant pour la succession de M. Garnier-Pagès, il n'était pas encore
bien connu; à peine s'était-il fait remarquer dans quelques procès
politiques. Les rédacteurs du _National_, qui se souvenaient de
l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M.
Odilon Barrot, le suspectaient de modérantisme. Ce fut sans doute pour
dissiper ces soupçons que, la veille de l'élection du Mans, le 23
juillet, dans une réunion préparatoire des électeurs, le candidat fit
un discours d'une extrême violence où il s'attaquait à toutes les
institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour
d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal
qui avait reproduit son discours. Aussitôt, grande clameur dans tous
les rangs de l'opposition: tout à l'heure, dans l'affaire Dupoty, on
déclarait la liberté de la presse menacée par le pouvoir; cette fois,
la liberté électorale était en péril; on soutenait que les discours
prononcés par un candidat devant les électeurs avaient droit aux mêmes
immunités que les discours du député à la tribune de la Chambre. Pour
venger avec plus d'éclat la liberté qu'on prétendait être ainsi
violée, quatre députés, représentant les diverses nuances de
l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent
solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de
Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par décision spéciale de la cour
de cassation. Les débats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une
étrange distinction, le jury vit un délit, non dans le fait d'avoir
prononcé le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M.
Ledru-Rollin fut condamné à quatre mois de prison et 3,000 francs
d'amende, le gérant du _Courrier de la Sarthe_ à trois mois et 2,000
francs. Cette condamnation ne fut même pas maintenue; un vice de
procédure fit casser l'arrêt, et M. Ledru-Rollin, renvoyé devant la
cour d'assises de la Mayenne, fut acquitté. Ainsi fit son entrée sur
la scène politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848,
le futur révolté du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donné sa
mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou même M. Arago et M. Marie,
se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortège à ses débuts?
[Note 12: Le Garnier-Pagès qui fut membre du gouvernement provisoire
en 1848 était le frère cadet de celui qui mourut en 1841. Il dut toute
sa notoriété au souvenir de son frère aîné, mais était loin d'avoir sa
valeur. Dans la séance du 24 février 1848, quand on proclama à la
tribune les noms des membres du gouvernement provisoire, le nom de
Garnier-Pagès souleva des protestations, et une voix s'écria dans la
foule: «Il est mort, le bon!»]
[Note 13: C'est M. Ledru-Rollin qui dira à M. Léon de Malleville, au
moment de l'émeute de juin 1849: «Je suis leur chef, il faut bien que
je les suive.» M. Doudan ne pensait-il pas à lui quand il écrivait:
«Un chef de parti dans le radicalisme est un homme qui fait ce qui
plaît aux autres, et qui le fait avec le geste du commandement.»]