Au mois de juillet 1841, au moment même où l'on se flattait d'avoir
pleinement raffermi l'ordre ébranlé par la crise de l'année
précédente, des troubles graves éclatèrent à l'improviste dans
certains départements. Une mesure financière en fut l'occasion. Le
législateur, frappé des inégalités qui se produisaient entre les
départements, dans la charge des impôts dits de répartition
(contribution personnelle et mobilière et contribution des portes et
fenêtres), avait décidé qu'en 1842 et ensuite de dix ans en dix ans,
une nouvelle répartition serait proposée aux Chambres, et que, pour la
préparer, un recensement serait fait des personnes et des matières
imposables. En conséquence, par une circulaire du 25 février 1841, M.
Humann, ministre des finances, avait ordonné aux agents des
contributions directes de procéder à ce recensement. Il ne s'attendait
à aucune difficulté. Mais fort ombrageuse en matière fiscale,
l'opinion s'émut. Bien que le seul résultat légal et immédiat du
recensement dût être une répartition plus égale des taxes, on crut y
voir une arrière-pensée d'en augmenter le montant. La rédaction peu
habile de la circulaire ministérielle aidait à ce soupçon.
L'opposition, toujours aux aguets, s'empara de l'émotion ainsi
produite. Soutenant, sans raison aucune, que le recensement eût dû
être fait par les municipalités, elle s'appliqua à éveiller leurs
susceptibilités. Sur plus d'un point, les autorités communales
entrèrent en conflit ouvert avec les représentants du fisc. De là une
agitation de jour en jour croissante, si bien qu'à Toulouse, en
juillet 1841, elle tourna en sédition. Fait plus grave encore que
cette sédition ou même que l'appui qui lui fut donné par la garde
nationale, le préfet, le général, le chef du parquet, comme pris de
vertige, se montrèrent tous au-dessous de leur tâche et, à des degrés
divers, capitulèrent devant l'émeute. Aussitôt informé, le
gouvernement central révoqua les fonctionnaires défaillants, désarma
la garde nationale et rétablit avec éclat son pouvoir. Toujours pour
la même cause, des désordres se produisirent en août à Lille, en
septembre à Clermont, là plus bénins, ici plus meurtriers; ils furent
promptement réprimés, mais non sans laisser dans l'opinion une
impression d'étonnement inquiet. La gauche faisait grand bruit de ces
accidents: elle les présentait comme un signe du mécontentement du
pays, du discrédit du gouvernement et de l'impuissance de la politique
conservatrice.
Fallait-il croire d'ailleurs, comme l'écrivait mélancoliquement un ami
du cabinet, que «le vent de la révolte était déchaîné sur toute la
France[7]»? Par une singulière coïncidence, d'autres troubles
éclataient, sous des prétextes divers, à Caen, à Limoges. Une querelle
d'ouvriers amenait à Mâcon, les 8 et 9 septembre, un conflit sanglant
avec la troupe. Quelques jours après, à Paris, sans autre cause
appréciable que la contagion des agitations de province, des
perturbateurs s'essayaient à une sorte d'émeute, avec rassemblement
sur la place du Châtelet, promenade tumultueuse à travers la ville,
cris séditieux et déploiement du drapeau rouge.
[Note 7: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
Il y eut pis encore. Le 13 septembre, le jeune duc d'Aumale, qui
venait de se distinguer en Afrique, faisait sa rentrée à Paris, par le
faubourg Saint-Antoine, à la tête du 17e léger dont il était le
colonel. Il était accompagné du duc d'Orléans, du duc de Nemours et de
plusieurs officiers généraux, venus à sa rencontre jusqu'à la barrière
du Trône. Derrière ce brillant état-major, le régiment s'avançait,
sérieux et fier. Les visages hâlés, les habits usés, le drapeau
déchiré et noirci rappelaient les faits d'armes, les fatigues, les
souffrances de ces soldats qui, depuis sept ans, combattaient sans
relâche sur la terre algérienne. Le peuple ému saluait. Le cortège
était arrivé dans la rue Saint-Antoine, au coin de la rue Traversière,
quand une détonation se fit entendre: un coup de pistolet venait
d'être tiré presque à bout portant contre le groupe des princes. Le
cheval du lieutenant-colonel du régiment, ayant relevé la tête à ce
moment précis, avait reçu la balle et était tombé mort devant le duc
d'Aumale. La foule indignée s'empara de l'assassin, qui criait
vainement: «À moi, les amis!» C'était un ouvrier scieur de long,
appelé Quénisset. On eut peine à empêcher qu'il ne fût fait de lui
sommaire justice. Cependant les princes et le régiment continuèrent
leur marche, devancés partout par la nouvelle de l'attentat. Les
acclamations éclataient de plus en plus vives sur leur passage, comme
si la population sentait le besoin de leur faire réparation et de
venger son propre honneur. Dans la cour des Tuileries, à la vue du Roi
descendu à la rencontre de son fils et l'embrassant devant le régiment
qui se rangea sur deux lignes par un mouvement rapide et silencieux,
l'émotion fut à son comble.
Ce sinistre couronnement des désordres qui venaient de se produire sur
tant de points du royaume, causa dans l'opinion une impression de
grande tristesse. Était-on donc revenu aux jours troublés de 1832 et
de 1834? «Le nombre et la coïncidence des faits qu'on a eu à déplorer,
écrivait M. Rossi, ont jeté dans les esprits de vives alarmes... On se
demande avec anxiété si toutes ces atteintes à la paix publique, ces
luttes qui ont ensanglanté plus d'une ville et l'attentat du 13
septembre ne sont pas des manifestations de la même cause, des scènes
du même drame, s'il ne faut pas y reconnaître une pensée unique, une
vaste organisation, l'annonce des combats qu'on veut à tout prix
livrer à la monarchie, à la propriété, à l'ordre social[8].» Au même
moment, un observateur, que nous avons souvent eu l'occasion de citer,
notait sur son journal intime: «Il y a beaucoup d'inquiétude dans les
esprits. Sans craindre un danger immédiat pour la chose publique, on
est attristé et découragé de cet état d'anarchie morale qui ne permet
pas d'espérer, au moins de bien longtemps, une situation calme, forte
et régulière. On s'effraye surtout des dispositions de la classe
ouvrière qui, travaillée par les sociétés secrètes et espérant trouver
dans un nouveau bouleversement politique les moyens de réaliser les
rêves de réorganisation sociale dont on berce adroitement son envieuse
misère et son avidité, forme en quelque sorte une armée toujours prête
au service des conspirateurs[9].»
[Note 8: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 1er
octobre 1841.]
[Note 9: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]