reporter tout de suite sur le dessus de la terre... C'était un otage...
Mais je ne pouvais pas non plus le conserver dans la demeure du lac, à
cause de Christine; alors je l'ai enfermé bien confortablement, je l'ai
enchaîné proprement (le parfum de Mazenderan l'avait rendu mou comme
une chiffe) dans le caveau des communards qui est dans la partie la plus
déserte de la plus lointaine cave de l'Opéra, plus bas que le
cinquième dessous, là où personne ne va jamais et d'où l'on ne peut
se faire entendre de personne. J'étais bien tranquille et je suis
revenu auprès de Christine. Elle m'attendait...
À cet endroit de son récit, il paraît que le Fantôme se leva si
solennellement que le Persan qui avait repris sa place dans son fauteuil
dut se lever, lui aussi, comme obéissant au même mouvement et sentant
qu'il était impossible de rester assis dans un moment aussi solennel et
même (m'a dit le Persan lui-même) il ôta, bien qu'il eût la tête
rase, son bonnet d'astrakan.
--Oui! Elle m'attendait, reprit Erik, qui se prit à trembler comme une
feuille, mais à trembler d'une vraie émotion solennelle... elle
m'attendait toute droite, vivante, comme une vraie fiancée vivante, sur
son salut éternel... Et quand je me suis avancé, plus timide qu'un
petit enfant, elle ne s'est point sauvée... non, non... elle est
restée... elle m'a attendu... je crois bien même, daroga, qu'elle a un
peu... oh! pas beaucoup... mais un peu, comme une fiancée vivante,
tendu son front... Et... et... je l'ai... embrassée!... Moi!... moi!...
moi!... Et elle n'est pas morte!... Et elle est restée tout
naturellement à côté de moi, après que je l'ai eu embrassée, comme
ça... sur le front... Ab! que c'est bon, daroga, d'embrasser
quelqu'un!... Tu ne peux pas savoir, toi!... Mais moi! moi!... Ma mère,
daroga, ma pauvre misérable mère n'a jamais voulu que je l'embrasse...
Elle se sauvait... en me jetant mon masque!... ni aucune femme!...
jamais!... jamais!... Ah! ah! ah! Alors, n'est-ce pas?... d'un pareil
bonheur, n'est-ce pas, j'ai pleuré. Et je suis tombé en pleurant à
ses pieds... et j'ai embrassé ses pieds... ses petits pieds, en
pleurant... Toi aussi tu pleures, daroga; et elle aussi pleurait...
l'ange a pleuré!...
Comme il racontait ces choses, Erik sanglotait et le Persan, en effet,
n'avait pu retenir ses larmes devant cet homme masqué qui, les épaules
secouées, les mains à la poitrine, tantôt râlait de douleur et
tantôt d'attendrissement.
--... Oh! daroga, j'ai senti ses larmes couler sur mon front à moi! à
moi! à moi! Elles étaient chaudes... elles étaient douces! elles
allaient partout sous mon masque, ses larmes! elles allaient se mêler
à mes larmes dans mes yeux!... elles coulaient jusque dans ma bouche...
Ah! ses larmes à elle, sur moi! Écoute, daroga, écoute, ce que j'ai
fait... J'ai arraché mon masque pour ne pas perdre une seule de ses
larmes... Et elle ne s'est pas enfuie!... Et elle n'est pas morte! Elle
est restée vivante, à pleurer... sur moi... avec moi... Nous avons
pleuré ensemble!... Seigneur du ciel! vous m'avez donné tout le
bonheur du monde!...
Et Erik s'était effondré, râlant sur le fauteuil.
--Ah! Je ne vais pas encore mourir... tout de suite... mais laisse-moi
pleurer! avait-il dit au Persan.
Au bout d'un instant, l'Homme au masque avait repris:
--Écoute, daroga... écoute bien cela... pendant que j'étais à ses
pieds ...j'ai entendu qu'elle disait, «_Pauvre malheureux Erik!_» _et
elle a pris ma main!_... Moi, je n'ai plus été, tu comprends, qu'un
pauvre chien prêt à mourir pour elle... comme je te le dis, daroga!
«Figure-toi que j'avais dans la main un anneau, un anneau d'or que je
lui avais donné... qu'elle avait perdu... et que j'ai retrouvé... une
alliance, quoi!... Je le lui ai glissé dans sa petite main et je lui ai
dit: Tiens!... prends ça!... prends ça pour toi... et pour lui... Ce
sera mon cadeau de noces... le cadeau du _pauvre malheureux Erik_... Je
sais que tu l'aimes, le jeune homme... ne pleure plus!... Elle m'a
demandé, d'une voix bien douce, ce que je voulais dire; alors, je lui
ai fait comprendre, et elle a compris tout de suite que je n'étais pour
elle qu'un pauvre chien prêt à mourir... mais qu'elle, elle pourrait
se marier avec le jeune homme quand elle voudrait, parce qu'elle avait
pleuré avec moi... Ah! daroga... tu penses... que... lorsque je lui
disais cela, c'était comme si je découpais bien tranquillement mon
cœur en quatre, mais elle avait pleuré avec moi... et elle avait dit:
«Pauvre malheureux Erik!...»
L'émotion d'Erik était telle qu'il dut avertir le Persan de ne point
le regarder, car il étouffait et il était dans la nécessité d'ôter
son masque. À ce propos le daroga m'a raconté qu'il était allé
lui-même à la fenêtre et qu'il l'avait ouverte le cœur soulevé de
pitié, mais en prenant grand soin de fixer la cime des arbres du jardin
des Tuileries pour ne point rencontrer le visage du monstre.
--Je suis allé, avait continué Erik, délivrer le jeune homme et je
lui ai dit de me suivre auprès de Christine... Ils se sont embrassés
devant moi dans la chambre Louis-Philippe... Christine avait mon
anneau... J'ai fait jurer à Christine que lorsque je serais mort elle
viendrait une nuit, en passant par le Lac de la rue Scribe, m'enterrer
en grand secret avec l'anneau d'or qu'elle aurait porté jusqu'à cette
minute-là... je lui ai dit comment elle trouverait mon corps et ce
qu'il fallait en faire... Alors, Christine m'a embrassé pour la
première fois, à son tour, là, sur le front... (ne regarde pas,
daroga!) là, sur le front... sur mon front à moi!... (ne regarde pas,
daroga!) et ils sont partis tous les deux... Christine ne pleurait
plus..., moi seul, je pleurais... daroga, daroga... si Christine tient
son serment, elle reviendra bientôt!...
Et Erik s'était tu. Le Persan ne lui avait plus posé aucune question.
Il était rassuré tout à fait sur le sort de Raoul de Chagny et de
Christine Daaé, et aucun de ceux de la race humaine n'aurait pu, après
l'avoir entendue cette nuit-là, mettre en doute la parole d'Erik qui
pleurait.
Le monstre avait remis son masque et rassemblé ses forces pour quitter
le daroga. Il lui avait annoncé que, lorsqu'il sentirait sa fin très
prochaine, il lui enverrait, pour le remercier du bien que celui-ci lui
avait voulu autrefois, ce qu'il avait de plus cher au monde: tous les
papiers de Christine Daaé, qu'elle avait écrits dans le moment même
de cette aventure à l'intention de Raoul, et qu'elle avait laissés à
Erik, et quelques objets qui lui venaient d'elle, deux mouchoirs, une
paire de gants et un nœud de soulier. Sur une question du Persan, Erik
lui apprit que les deux jeunes gens aussitôt qu'ils s'étaient vus
libres, avaient résolu d'aller chercher un prêtre au fond de quelque
solitude où ils cacheraient leur bonheur et qu'ils avaient pris, dans
ce dessein, «la gare du Nord du; Monde». Enfin Erik comptait sur le
Persan pour, aussitôt que celui-ci aurait reçu les reliques et les
papiers promis, il annonçât sa mort aux deux jeunes gens. Il devrait
pour cela payer une ligne aux annonces nécrologiques du journal
l'_Époque._
C'était tout.
Le Persan avait reconduit Erik jusqu'à la porte de son appartement et
Darius l'avait accompagné jusque sur le trottoir, en le soutenant. Un
fiacre attendait. Erik y monta. Le Persan, qui était revenu à la
fenêtre, l'entendit dire au cocher: «Terre-plein de l'Opéra».
Et puis, le fiacre s'était enfoncé dans la nuit. Le Persan avait, pour
la dernière fois, vu le pauvre malheureux Erik.
Trois semaines plus tard, le journal l'_Époque_ avait publié cette
annonce nécrologique:
«ERIK EST MORT.»
ÉPILOGUE
Telle est la véridique histoire du Fantôme de l'Opéra. Comme je
l'annonçais au début de cet ouvrage, on ne saurait douter maintenant
qu'Erik ait réellement vécu. Trop de preuves de cette existence sont
mises aujourd'hui à la portée de chacun pour qu'on ne puisse suivre,
_raisonnablement_, les faits et les gestes d'Erik à travers tout le
drame des Chagny.
Il n'est point besoin de répéter ici combien cette affaire passionna
la capitale. Cette artiste enlevée, le comte de Chagny mort dans des
conditions si exceptionnelles, son frère disparu et le triple sommeil
des employés de l'éclairage à l'Opéra!... Quels drames! quelles
passions! quels crimes s'étaient déroulés autour de l'idylle de Raoul
et de la douce et charmante Christine!... Qu'était devenue la sublime
et mystérieuse cantatrice dont la terre ne devait plus jamais, jamais
entendre parler?... On la représenta comme la victime de la rivalité
des deux frères, et nul n'imagina ce qui s'était passé; nul ne
comprit que puisque Raoul et Christine avaient disparu tous deux, les
deux fiancés s'étaient retirés loin du monde pour goûter un bonheur
qu'ils n'eussent point voulu public après la mort inexpliquée du comte
Philippe... Ils avaient pris un jour un train à la gare du Nord du
Monde... Moi aussi, peut-être, un jour, je prendrai le train à cette
gare-là et j'irai chercher autour de tes lacs, ô Norvège! ô
silencieuse Scandinavie! les traces peut-être encore vivantes de Raoul
et de Christine, et aussi de la maman Valérius, qui disparut également
dans le même temps!... Peut-être un jour, entendrai-je de mes oreilles
l'Écho solitaire du Nord du Monde, répéter le chant de celle qui a
connu l'Ange de la Musique?...
Bien après que l'affaire, par les soins inintelligents de M. le juge
d'instruction Faure, fut classée, la presse, de temps à autre,
cherchait encore à pénétrer le mystère... et continuait à se
demander où était la main monstrueuse qui avait préparé et exécuté
tant d'inouïes catastrophes! (Crime et disparition.)
Un journal du boulevard, qui était au courant de tous les potins de
coulisses, avait été le seul à écrire:
--Cette main est celle du Fantôme de l'Opéra.
Et encore il l'avait fait naturellement sur le mode ironique.
Seul le Persan qu'on n'avait pas voulu entendre et qui ne renouvela
point, après la visite d'Erik, sa première tentative auprès de la
Justice, possédait toute la vérité.
Et il en détenait les preuves principales qui lui étaient venues avec
les pieuses reliques annoncées par le Fantôme...
Ces preuves, il m'appartenait de les compléter, avec l'aide du daroga
lui-même. Je le mettais au jour le jour, au courant de mes recherches
et il les guidait. Depuis des années et des années il n'était point
retourné à l'Opéra, mais il avait conservé du monument le souvenir
le plus précis et il n'était point de meilleur guide pour m'en faire
découvrir les coins les plus cachés. C'est encore lui qui m'indiquait
les sources où je pouvais puiser, les personnages à interroger; c'est
lui qui me poussa à frapper à la porte de M. Poligny, dans le moment
que le pauvre homme était quasi à l'agonie. Je ne le savais point si
bas et je n'oublierai jamais l'effet que produisirent sur lui mes
questions relatives au fantôme. Il me regarda, comme s'il voyait le
diable et ne me répondit que par quelques phrases sans suite, mais qui
attestaient (c'était là l'essentiel) combien F. de l'O. avait, dans
son temps, jeté la perturbation dans cette vie déjà très agitée (M.
Poligny était ce que l'on est convenu d'appeler un viveur).
Quand je rapportai au Persan le mince résultat de ma visite à M.
Poligny, le _daroga_ eut un vague sourire et me dit: «Jamais Poligny
n'a su combien cette extraordinaire crapule d'Erik (tantôt le Persan
parlait d'Erik comme d'un dieu, tantôt comme d'une vile canaille) l'a
fait «marcher». Poligny était superstitieux et Erik le savait. Erik
savait aussi beaucoup de choses sur les affaires publiques et privées
de l'Opéra.
Quand M. Poligny entendit une voix mystérieuse lui raconter, dans la
loge n° 5, l'emploi qu'il faisait de son temps et de la confiance de
son associé, il ne demanda pas son reste. Frappé d'abord comme par une
voix du ciel, il se crut damné, et puis, comme la voix lui demandait de
l'argent, il vit bien à la fin qu'il était joué par un maître
chanteur dont Debienne lui-même fut victime. Tous deux, las déjà de
leur direction pour de nombreuses raisons, s'en allèrent, sans essayer
de connaître plus à fond la personnalité de cet étrange F. de l'O.,
qui leur avait fait parvenir un si singulier cahier des charges. Ils
léguèrent tout le mystère à la direction suivante en poussant un
gros soupir de satisfaction, bien débarrassés d'une histoire qui les
avait fort intrigués sans les faire rire ni l'un ni l'autre.
Ainsi s'exprima le Persan sur le compte de MM. Debienne et Poligny. À
ce propos, je lui parlai de leurs successeurs et je m'étonnai que dans
les _Mémoires d'un Directeur_, de M. Moncharmin, on parlât d'une
façon si complète des faits et gestes de F. de l'O. dans la première
partie, pour en arriver à ne plus rien en dire ou à peu près dans la
seconde. À quoi le Persan, qui connaissait ces Mémoires comme s'il les
avait écrits, me fit observer que je trouverais l'explication de toute
l'affaire si je prenais la peine de réfléchir aux quelques lignes que,
dans la seconde partie précisément de ces Mémoires, Moncharmin a bien
voulu consacrer encore au Fantôme. Voici ces lignes, qui nous
intéressent, du reste, tout particulièrement, puisqu'on y trouve
relatée la manière fort simple dont se termina la fameuse histoire des
vingt mille francs:
«À propos de F. de l'O. (c'est M. Moncharmin qui parle), dont j'ai
narré ici même, au commencement de mes Mémoires, quelques-unes des
singulières fantaisies, je ne veux plus dire qu'une chose, c'est qu'il
racheta par un beau geste tous les tracas qu'il avait causés à mon
cher collaborateur et, je dois bien l'avouer, à moi-même. Il jugea
sans doute qu'il y avait des limites à toute plaisanterie, surtout
quand elle coûte aussi cher et quand le commissaire de police est
«saisi», car, à la minute même où nous avions donné rendez-vous
dans notre cabinet à M. Mifroid pour lui conter toute l'histoire,
quelques jours après la disparition de Christine Daaé, nous trouvâmes
sur le bureau de Richard, dans une belle enveloppe sur laquelle on
lisait à l'encre rouge: _De la part de F. de l'O._, les sommes assez
importantes qu'il avait réussi à faire sortir momentanément, et dans
une manière de jeu, de la caisse directoriale. Richard fut aussitôt
d'avis qu'on devait s'en tenir là et ne point pousser l'affaire. Je
consentis à être de l'avis de Richard. Et tout est bien qui finit
bien. N'est-ce pas, mon cher F. de l'O.?»
Évidemment, Moncharmin, surtout après cette restitution, continuait à
croire qu'il avait été un moment le jouet de l'imagination burlesque
de Richard, comme, de son côté, Richard ne cessa point de croire que
Moncharmin s'était, pour se venger de quelques plaisanteries, amusé à
inventer toute l'affaire du F. de l'O.
N'était-ce point le moment de demander au Persan de m'apprendre par
quel artifice le Fantôme faisait disparaître vingt mille francs dans
la poche de Richard, malgré l'épingle de nourrice. Il me répondit
qu'il n'avait point approfondi ce léger détail, mais que, si je
voulais bien «travailler» sur les lieux moi-même, je devais
certainement trouver la clef de l'énigme dans le bureau directorial
lui-même, en me souvenant qu'Erik n'avait pas été surnommé pour rien
_l'amateur de trappes._ Et je promis au Persan de me livrer, aussitôt
que j'en aurais le temps, à d'utiles investigations de ce côté. Je
dirai tout de suite au lecteur que les résultats de ces investigations
furent parfaitement satisfaisants. Je ne croyais point, en vérité,
découvrir tant de preuves indéniables de l'authenticité des
phénomènes attribués au Fantôme.
Et il est bon que l'on sache que les papiers du Persan, ceux de
Christine Daaé, les déclarations qui me furent faites par les anciens
collaborateurs de MM. Richard et Moncharmin et par la petite Meg
elle-même (cette excellente madame Giry étant, hélas! trépassée) et
par la Sorelli, qui est retraitée maintenant à Louveciennes--il est
bon, dis-je, que l'on sache que tout cela, qui constitue les pièces
documentaires de l'existence du Fantôme, pièces que je vais déposer
aux archives de l'Opéra, se trouve contrôlé par plusieurs
découvertes importantes dont je puis tirer justement quelque fierté.
Si je n'ai pu retrouver la demeure du Lac, Erik en ayant définitivement
condamné toutes les entrées secrètes (et encore je suis sûr qu'il
serait facile d'y pénétrer si l'on procédait au dessèchement du Lac,
comme je l'ai plusieurs fois demandé à l'administration des
beaux-arts)[12], je n'en ai pas moins découvert le couloir secret des
communards, dont la paroi de planches tombe par endroits en ruines; et,
de même, j'ai mis à jour la trappe par laquelle le Persan et Raoul
descendirent dans les dessous du théâtre. J'ai relevé, dans le cachot
des communards, beaucoup d'initiales tracées sur les murs par les
malheureux qui furent enfermés là et, parmi ces initiales, un R et un
C.--R C? Ceci n'est-il point significatif? Raoul de Chagny! Les lettres
sont encore aujourd'hui très visibles. Je ne me suis pas, bien entendu,
arrêté là. Dans le premier et le troisième dessous, j'ai fait jouer
deux frappes d'un système pivotant, tout à fait inconnues aux
machinistes, qui n'usent que de trappes à glissade horizontale.
Enfin, je puis dire, en toute connaissance de cause, au lecteur:
«Visitez un jour l'Opéra, demandez à vous y promener en paix sans
cicérone stupide, entrez dans la loge n° 5 et frappez sur l'énorme
colonne qui sépare cette loge de l'avant-scène; frappez avec votre
canne ou avec votre poing et écoutez... jusqu'à hauteur de votre
tête: _la colonne sonne le creux!_ Et après cela, ne vous étonnez
point qu'elle ait pu être habitée par la voix du Fantôme; il y a,
dans cette colonne, de la place pour deux hommes. Que si vous vous
étonnez que lors des phénomènes de la loge n°5 nul ne se soit
retourné vers cette colonne, n'oubliez pas qu'elle offre l'aspect du
marbre massif et que la voix qui était enfermée semblait plutôt venir
du côté opposé (car la voix du fantôme ventriloque venait d'où il
voulait). La colonne est travaillée, sculptée, fouillée et
trifouillée par le ciseau de l'artiste. Je ne désespère pas de
découvrir un jour le morceau de sculpture qui devait s'abaisser et se
relever à volonté, pour laisser un libre et mystérieux passage à la
correspondance du Fantôme avec Mme Giry et à ses générosités.
Certes, tout cela, que j'ai vu, senti, palpé, n'est rien à côté de
ce qu'en réalité un être énorme et fabuleux comme Erik a dû créer
dans le mystère d'un monument comme celui de l'Opéra, mais je
donnerais toutes ces découvertes pour celle qu'il m'a été donné de
faire, devant l'administrateur lui-même, dans le bureau du directeur,
à quelques centimètres du fauteuil: une trappe, de la largeur de la
lame du parquet, de la longueur d'un avant-bras, pas plus... une trappe
qui se rabat comme le couvercle d'un coffret, une trappe par où je vois
sortir une main qui travaille avec dextérité dans le pan d'un habit à
queue-de-morue qui traîne...
C'est par là qu'étaient partis les quarante mille francs!... C'était
aussi par là que, grâce à quelque truchement, ils étaient revenus...
Quand j'en parlai avec une émotion bien compréhensible au Persan, je
lui dis:
--Erik s'amusait donc simplement--puisque les quarante mille francs sont
revenus--à faire le facétieux avec son cahier des charges?...
Il me répondit:
--Ne le croyez point!... Erik avait besoin d'argent.. Se croyant hors de
l'humanité, il n'était point gêné par le scrupule et il se servait
des dons extraordinaires d'adresse et d'imagination qu'il avait reçus
de la nature en compensation de l'atroce laideur dont elle l'avait
doté, pour exploiter les humains, et cela quelquefois de la façon la
plus artistique du monde, car le tour valait souvent son pesant d'or.
S'il a rendu les quarante mille francs, de son propre mouvement, à MM.
Richard et Moncharmin, c'est qu'au moment de la restitution _il n'en
avait plus besoin!_ Il avait renoncé à son mariage avec Christine
Daaé. Il avait renoncé à toutes les choses du dessus de la terre.
D'après le Persan, Erik était originaire d'une petite ville aux
environs de Rouen. C'était le fils d'un entrepreneur de maçonnerie. Il
avait fui de bonne heure le domicile paternel, où sa laideur était un
objet d'horreur et d'épouvante pour ses parents. Quelque temps, il
s'était exhibé dans les foires, où son imprésario le montrait comme
«mort vivant». Il avait dû traverser l'Europe de foire en foire et
compléter son étrange éducation d'artiste et de magicien à la source
même de l'art et de la magie, chez les Bohémiens. Toute une période
de l'existence d'Erik était assez obscure. On le retrouve à la foire
de Nijni-Novgorod, où alors il se produisait dans toute son affreuse
gloire. Déjà il chantait comme personne au monde n'a jamais chanté;
il faisait le ventriloque et se livrait à des jongleries
extraordinaires dont les caravanes, à leur retour en Asie, parlaient
encore, tout le long du chemin. C'est ainsi que sa réputation passa les
murs du palais de Mazenderan, où la petite sultane, favorite du
sha-en-shah, s'ennuyait. Un marchand de fourrures, qui se rendait à
Samarkand et qui revenait de Nijni-Novgorod, raconta les miracles qu'il
avait vus sous la tente d'Erik. On fit venir le marchand au Palais, et
le daroga de Mazenderan dut l'interroger. Puis, le daroga fut chargé de
se mettre à la recherche d'Erik. Il le ramena en Perse, où pendant
quelques mois il fit, comme on dit en Europe, la pluie et le beau temps.
Il commit ainsi pas mal d'horreurs, car il semblait ne connaître ni le
bien ni le mal, et il coopéra à quelques beaux assassinats politiques
aussi tranquillement qu'il combattit, avec des inventions diaboliques,
l'émir d'Afghanistan, en guerre avec l'Empire. Le sha-en-shah le prit
en amitié. C'est à ce moment que se placent les _Heures roses de
Mazenderan_, dont le récit du daroga nous a donné un aperçu. Comme
Erik avait, en architecture, des idées tout à fait personnelles et
qu'il concevait un palais comme un prestidigitateur peut imaginer un
coffret à combinaisons, le sha-en-shah lui commanda une construction de
ce genre, qu'il mena à bien et qui était, paraît-il, si ingénieuse
que Sa Majesté pouvait se promener partout sans qu'on l'aperçût et
disparaître sans qu'il fût possible de découvrir par quel artifice.
Quand le sha-en-shah se vit le maître d'un pareil joyau, il ordonna,
ainsi que l'avait fait certain Tsar à l'égard du génial architecte
d'une église de la place Rouge, à Moscou, qu'on crevât à Erik ses
yeux d'or. Mais il réfléchit que, même aveugle, Erik pourrait
construire encore, pour un autre souverain, une aussi inouïe demeure,
et puis, enfin, que, Erik vivant, quelqu'un avait le secret du
merveilleux palais. La mort d'Erik fut décidée, ainsi que celle de
tous les ouvriers qui avaient travaillé sous ses ordres. Le daroga de
Mazenderan fut chargé de l'exécution de cet ordre abominable. Erik lui
avait rendu quelques services et l'avait bien fait rire. Il le sauva en
lui procurant les moyens de s'enfuir. Mais il faillit payer de sa tête
cette faiblesse généreuse. Heureusement pour le daroga, on trouva, sur
la rive de la mer Caspienne, un cadavre à moitié mangé par les
oiseaux de mer et qui passa pour celui d'Erik, à cause que des amis du
daroga avaient revêtu cette dépouille d'effets ayant appartenu à Erik
lui-même. Le daroga en fut quitte pour la perte de sa faveur, de ses
biens, et pour l'exil. Le Trésor persan continua cependant, car le
daroga était issu de race royale, de lui faire une petite rente de
quelques centaines de francs par mois, et c'est alors qu'il vint se
réfugier à Paris.
Quant à Erik, il avait passé en Asie-Mineure, puis était allé à
Constantinople où il était entré au service du sultan. J'aurai fait
comprendre les services qu'il put rendre à un souverain que hantaient
toutes les terreurs, quand j'aurai dit que ce fut Erik qui construisit
toutes les fameuses, trappes et chambres secrètes et coffre-forts
mystérieux que l'on trouva à Yildiz-Kiosk, après la dernière
révolution turque. C'est encore lui[13] qui eut cette imagination de
fabriquer des automates habillés comme le prince et ressemblant à s'y
méprendre au prince lui-même, automates qui faisaient croire que le
chef des croyants se tenait dans un endroit, éveillé, quand il
reposait dans un autre.