J'essaie ici de reproduire avec des phrases, des mots entrecoupés, des

exclamations, le sens des paroles délirantes de Christine!... Car, elle

aussi, pendant ces vingt-quatre heures, avait dû toucher le fond de la

douleur humaine... et peut-être avait-elle souffert plus que nous!...

À chaque instant, Christine s'interrompait et nous interrompait pour

s'écrier: «Raoul! souffres-tu?...» Et elle tâtait les murs, qui

étaient froids maintenant, et elle demandait pour quelle raison ils

avaient été si chauds!... Et les cinq minutes s'écoulèrent et, dans

ma pauvre cervelle, grattaient de toutes leurs pattes le scorpion et la

sauterelle!

J'avais cependant conservé assez de lucidité pour comprendre que si

l'on tournait la sauterelle, la sauterelle sautait... et avec elle

beaucoup de ceux de la race humaine! Point de doute que la sauterelle

commandait quelque courant électrique destiné à faire sauter la

poudrière!... Hâtivement, M. de Chagny, qui semblait maintenant,

depuis qu'il avait ré-entendu la voix de Christine, avoir recouvré

toute sa force morale, expliquait à la jeune fille dans quelle

situation formidable nous nous trouvions, nous et tout l'Opéra... _Il

fallait tourner le scorpion_, tout de suite...

Ce scorpion, qui répondait au _oui_ tant souhaité par Erik, devait

être quelque chose qui empêcherait peut-être la catastrophe de se

produire.

--Va!... va donc, Christine, ma femme adorée!... commanda Raoul.

Il y eut un silence.

--Christine, m'écriai-je, où êtes-vous?

--Auprès du scorpion!

--N'y touchez pas!

L'idée m'était venue--car je connaissais mon Erik--que le monstre

avait encore trompé la jeune femme. C'était peut-être le scorpion qui

allait tout faire sauter. Car, enfin, pourquoi n'était-il pas là, lui?

Il y avait beau temps maintenant que les cinq minutes étaient

écoulées... et il n'était pas revenu... Et il s'était sans doute mis

à l'abri!... Et il attendait peut-être l'explosion formidable... Il

n'attendait plus que ça!... Il ne pouvait pas espérer, en vérité,

que Christine consentirait jamais à être sa proie volontaire!...

Pourquoi n'était-il pas revenu?... Ne touchez pas au scorpion!...

--Lui!... s'écria Christine. Je l'entends!... Le voilà!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il arrivait, en effet. Nous entendîmes ses pas qui se rapprochaient de

la chambre Louis-Philippe. Il avait rejoint Christine. Il n'avait pas

prononcé un mot...

Alors, j'élevai la voix:

--Erik! c'est moi! Me reconnais-tu?

À cet appel, il répondit aussitôt sur un ton extraordinairement

pacifique:

--_Vous n'êtes donc pas morts là dedans?_... Eh bien, tâchez de vous

tenir tranquilles.

Je voulus l'interrompre, mais il me dit si froidement, que j'en restai

glacé derrière mon mur: «Plus un mot, _daroga_, ou je fais tout

sauter!»

Et aussitôt il ajouta:

--L'honneur doit en revenir à mademoiselle!... Mademoiselle n'a pas

touché au scorpion (comme il parlait posément!), mademoiselle n'a pas

touché à la sauterelle (avec quel effrayant sang-froid!), mais il

n'est pas trop tard pour bien faire. Tenez, j'ouvre sans clé, moi, car

je suis l'amateur de trappes, et j'ouvre et ferme tout ce que je veux,

comme je veux... J'ouvre les petits coffrets d'ébène: regardez-y,

mademoiselle, dans les petits coffrets d'ébène... les jolies petites

bêtes... Sont-elles assez bien imitées... et comme elles paraissent

inoffensives... Mais l'habit ne fait pas le moine! (Tout ceci d'une voix

blanche, uniforme...) Si l'on tourne la sauterelle, nous sautons tous,

mademoiselle... Il y a sous nos pieds assez de poudre pour faire sauter

un quartier de Paris... si l'on tourne le scorpion, toute cette poudre

est noyée!... Mademoiselle, à l'occasion de nos noces, vous allez

faire un bien joli cadeau à quelques centaines de Parisiens qui

applaudissent en ce moment un bien pauvre chef-d'œuvre de Meyerbeer...

Vous allez leur faire cadeau de la vie... car vous allez, mademoiselle,

de vos jolies mains--quelle voix lasse était cette voix--vous allez

tourner le scorpion!... Et gai, gai, nous nous marierons!

Un silence, et puis:

--Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n'avez pas tourné le

scorpion--j'ai une montre, ajouta la voix d'Erik, une montre qui marche

joliment bien...--moi, je tourne la sauterelle... et la sauterelle, _ça

saute joliment bien!_...

Le silence reprit plus effrayant à lui tout seul que tous les autres

effrayants silences. Je savais que lorsque Erik avait pris cette voix

pacifique, et tranquille, et lasse, c'est qu'il était à bout de tout,

capable du plus titanesque forfait ou du plus forcené dévouement et

qu'une syllabe déplaisante à son oreille pourrait déchaîner

l'ouragan. M. de Chagny, lui, avait compris qu'il n'y avait plus qu'à

prier, et, à genoux, il priait... Quant à moi, mon sang battait si

fort que je dus saisir mon cœur dans ma main, de grand'peur qu'il

n'éclatât... C'est que, nous pressentions trop horriblement ce qui se

passait en ces secondes suprêmes dans la pensée affolée de Christine

Daaé... c'est que nous comprenions son hésitation à tourner le

scorpion... Encore une fois, si c'était le scorpion qui allait tout

faire sauter!... Si Erik avait résolu de nous engloutir tous avec lui!

Enfin, la voix d'Erik, douce cette fois, d'une douceur angélique...

--Les deux minutes sont écoulées... adieu, mademoiselle!... saute,

sauterelle!...

--Erik, s'écria Christine, qui avait dû se précipiter sur la main du

monstre, me jures-tu, monstre, me jures-tu sur ton infernal amour, que

c'est le scorpion qu'il faut tourner...

--Oui, pour sauter à nos noces...

--Ah! tu vois bien! nous allons sauter!

--À nos noces!... innocente enfant!... Le scorpion ouvre le bal!...

Mais en voilà assez!... Tu ne veux pas du scorpion? À moi la

sauterelle!

--Erik!...

--Assez!...

J'avais joint mes cris à ceux de Christine. M. de Chagny, toujours à

genoux, continuait à prier...

--Erik! J'ai tourné le scorpion!!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! la seconde que nous avons vécue là!

À attendre!

À attendre que nous ne soyons plus rien que des miettes, au milieu du

tonnerre et des ruines...

... À sentir craquer sous nos pieds, dans le gouffre ouvert... des

choses... des choses qui pouvaient être le commencement de l'apothéose

d'horreur... car, par la trappe ouverte dans les ténèbres, gueule

noire dans la nuit noire, un sifflement inquiétant--comme le premier

bruit d'une fusée--venait...

... D'abord tout mince... et puis plus épais... puis très fort...

Mais écoutez! écoutez! et retenez des deux mains votre cœur prêt à

sauter avec beaucoup de ceux de la race humaine.

Ce n'est point là le sifflement du feu.

Ne dirait-on point une fusée d'eau?...

À la trappe! à la trappe!

Écoutez! écoutez!

Cela fait maintenant glouglou... glouglou...

À la trappe!... à la trappe!... à la trappe!...

Quelle fraîcheur!

À la fraîche! à la fraîche! Toute notre soif qui était partie quand

était venue l'éprouvante, revient plus forte avec le bruit de l'eau.

L'eau! l'eau! l'eau qui monte!...

Qui monte dans la cave, par-dessus les tonneaux, tous les tonneaux de

poudre (tonneaux! tonneaux!... avez-vous des tonneaux à vendre?)

l'eau!... l'eau vers laquelle nous descendons avec des gorges

embrasées... l'eau qui monte jusqu'à nos mentons, jusqu'à nos

bouches...

Et nous buvons... Au fond de la cave, nous buvons, à même la cave...

Et nous remontons, dans la nuit noire, l'escalier, marche à marche,

l'escalier que nous avions descendu au-devant de l'eau et que nous

remontons avec l'eau.

Vraiment, voilà bien de la poudre perdue et bien noyée! à grande

eau!... C'est de la belle besogne! On ne regarde pas à l'eau, dans la

demeure du Lac! Si ça continue, tout le lac va entrer dans la cave...

Car, en vérité, on ne sait plus maintenant où elle va s'arrêter...

Nous voici sortis de la cave et l'eau monte toujours...

Et l'eau aussi sort de la cave, s'épand sur le plancher... Si cela

continue, toute la demeure du Lac va en être inondée. Le plancher de

la chambre des miroirs est lui-même un vrai petit lac dans lequel nos

pieds barbotent. C'est assez d'eau comme cela! Il faut qu'Erik ferme le

robinet: Erik! Erik! Il y a assez d'eau pour la poudre! Tourne le

robinet! Ferme le scorpion!

Mais Erik ne répond pas... On n'entend plus rien que l'eau qui monte...

nous en avons maintenant jusqu'à mi-jambe!...

--Christine! Christine! l'eau monte! monte jusqu'à nos genoux, crie M.

de Chagny.

Mais Christine ne répond pas... on n'entend plus rien que l'eau qui

monte.

Rien! rien! dans la chambre à côté... Plus personne! personne pour

tourner le robinet! personne pour fermer le scorpion!

Nous sommes tout seuls, dans le noir, avec l'eau noire qui nous

étreint, qui grimpe, qui nous glace! Erik! Erik! Christine! Christine!

Maintenant, nous avons perdu pied et nous tournons dans l'eau, emportés

dans un mouvement de rotation irrésistible, car l'eau tourne avec nous

et nous nous heurtons aux miroirs noirs qui nous repoussent... et nos

gorges soulevées au-dessus du tourbillon hurlent...

Est-ce que nous allons mourir ici? noyés dans la chambre des

supplices?... Je n'ai jamais vu ça? Erik, au temps des _Heures Roses de

Mazenderan_, ne m'a jamais montré cela par la petite fenêtre

invisible!... Erik! Erik! Je t'ai sauvé la vie! Souviens-toi!... Tu

étais condamné!... Tu allais mourir!... Je t'ai ouvert les portes de

la vie!... Erik!...

Ah! nous tournons dans l'eau comme des épaves!...

Mais j'ai saisi tout à coup de mes mains égarées le tronc de l'arbre

de fer!... et j'appelle M. de Chagny... et nous voilà tous les deux

suspendus à la branche de l'arbre de fer...

Et l'eau monte toujours!

Ah! ah! rappelez-vous! Combien y a-t-il d'espace entre la branche de

l'arbre de fer et le plafond en coupole de la chambre des miroirs?...

Tâchez à vous souvenir!... Après tout, l'eau va peut-être

s'arrêter... elle trouvera sûrement son niveau... Tenez! il me semble

qu'elle s'arrête!... Non! non! horreur!... À la nage! À la nage!...

nos bras qui nagent s'enlacent; nous étouffons!... nous nous battons

dans l'eau noire!... nous avons déjà peine à respirer l'air noir

au-dessus de l'eau noire... l'air qui fuit, que nous entendons fuir

au-dessus de nos têtes par je ne sais quel appareil de ventilation...

Ah! tournons! tournons! tournons jusqu'à ce que nous ayons trouvé la

bouche d'air... nous collerons notre bouche à la bouche d'air... Mais

les forces m'abandonnent, j'essaie de me raccrocher aux murs! Ah! comme

les parois de glace sont glissantes à mes doigts qui cherchent... Nous

tournons encore!... Nous enfonçons... Un dernier effort!... Un dernier

cri!... Erik!... Christine!... glou, glou, glou!... dans les

oreilles!... glou, glou, glou!... au fond de l'eau noire, nos oreilles

font glou-glou!... Et il me semble encore, avant de perdre tout à fait

connaissance, entendre entre deux glouglous... «Tonneaux!...

tonneaux!... Avez-vous des tonneaux à vendre?»

XXVII

LA FIN DES AMOURS DU FANTOME

C'est ici que se termine le récit _écrit_ que m'a laissé le Persan.

Malgré l'horreur d'une situation qui semblait définitivement les vouer

à la mort, M. de Chagny et son compagnon furent sauvés par le

dévouement sublime de Christine Daaé. Et je tiens tout le reste de

l'aventure de la bouche du daroga lui-même.

Quand j'allai le voir, il habitait toujours son petit appartement de la

rue de Rivoli, en face des Tuileries. Il était bien malade et il ne

fallait rien moins que toute mon ardeur de reporter-historien au service

de la vérité pour le décider à revivre avec moi l'incroyable drame.

C'était toujours son vieux et fidèle domestique Darius qui le servait

et me conduisait auprès de lui. Le daroga me recevait au coin de la

fenêtre qui regarde le jardin, assis dans un vaste fauteuil où il

essayait de redresser un torse qui n'avait pas dû être sans beauté.

Notre Persan avait encore ses yeux magnifiques, mais son pauvre visage

était bien fatigué. Il avait fait raser entièrement sa tête qu'il

couvrait à l'ordinaire d'un bonnet d'astrakan; il était habillé d'une

vaste houppelande très simple dans les manches de laquelle il s'amusait

inconsciemment à tourner les pouces, mais son esprit était resté fort

lucide.

Il ne pouvait se rappeler les affres anciennes sans être repris d'une

certaine fièvre et c'est par bribes que je lui arrachai la fin

surprenante de cette étrange histoire. Parfois, il se faisait prier

longtemps pour répondre à mes questions, et parfois exalté par ses

souvenirs il évoquait spontanément devant moi, avec un relief

saisissant, l'image effroyable d'Erik et les terribles heures que M. de

Chagny et lui avaient vécues dans la demeure du Lac.

Il fallait voir le frémissement qui l'agitait quand il me dépeignait

son réveil dans la pénombre inquiétante de la chambre Louis-Philippe...

après le drame des eaux... Et voici la fin de cette terrible

histoire, telle qu'il me l'a racontée de façon à compléter le

récit écrit qu'il avait bien voulu me confier:

En ouvrant les yeux, le _daroga_ s'était vu étendu sur un lit... M. de

Chagny était couché sur un canapé, à côté de l'armoire à glace.

Un ange et un démon veillaient sur eux...

Après les mirages et illusions de la chambre des supplices, la

précision des détails bourgeois de cette petite pièce tranquille,

semblait avoir été encore inventée dans le dessein de dérouter

l'esprit du mortel assez téméraire pour s'égarer dans ce domaine du

cauchemar vivant. Ce lit-bateau, ces chaises d'acajou ciré, cette

commode et ces cuivres, le soin avec lequel ces petits carrés de

dentelle au crochet étaient placés sur le dos des fauteuils, la

pendule et de chaque côté de la cheminée les petits coffrets à

l'apparence si inoffensive... enfin, cette étagère garnie de

coquillages, de pelotes rouges pour les épingles, de bateaux en nacre

et d'un énorme œuf d'autruche... le tout éclairé discrètement par

une lampe à abat-jour posée sur un guéridon... tout ce mobilier qui

était d'une laideur ménagère touchante, si paisible, si raisonnable

«_au fond des caves de l'Opéra_», déconcertait l'imagination plus

que toutes les fantasmagories passées.

Et l'ombre de l'homme au masque, dans ce petit cadre vieillot, précis

et propret, n'en apparaissait que plus formidable. Elle se courba

jusqu'à l'oreille du Persan et lui dit à voix basse:

--Ça va mieux, daroga?... Tu regardes mon mobilier?... C'est tout ce

qui me reste de ma pauvre misérable mère...

Il lui dit encore des choses qu'il ne se rappelait plus; mais--et cela

lui paraissait bien singulier--le Persan avait le souvenir précis que,

pendant cette vision surannée de la chambre Louis-Philippe, seul Erik

parlait. Christine Daaé ne disait pas un mot; elle se déplaçait sans

bruit et comme une Sœur de charité qui aurait fait vœu de silence...

Elle apportait dans une tasse un cordial... ou du thé fumant... L'homme

au masque la lui prenait des mains et la tendait au Persan.

Quant à M. de Chagny, il dormait...

Erik dit en versant un peu de rhum dans la tasse du daroga et en lui

montrant le vicomte étendu:

--Il est revenu à lui bien avant que nous puissions savoir _si vous

seriez encore vivant un jour, daroga._ Il va très bien... Il dort... Il

ne faut pas le réveiller...

Un instant, Erik quitta la chambre et le Persan, se soulevant sur son

coude, regarda autour de lui... Il aperçut, assise au coin de la

cheminée, la silhouette blanche de Christine Daaé. Il lui adressa la

parole... il l'appela... mais il était encore très faible et il

retomba sur l'oreiller... Christine vint à lui, lui posa la main sur le

front, puis s'éloigna... Et le Persan se rappela qu'alors, en s'en

allant, elle n'eut pas un regard pour M. de Chagny qui, à côté, il

est vrai, bien tranquillement dormait... et elle retourna s'asseoir dans

son fauteuil, au coin de la cheminée, silencieuse comme une Sœur de

charité qui a fait vœu de silence...

Erik revint avec de petits flacons qu'il déposa sur la cheminée. Et

tout bas encore, pour ne pas éveiller M. de Chagny, il dit au Persan,

après s'être assis à son chevet et lui avoir tâté le pouls:

--Maintenant, vous êtes sauvés tous les deux. Et je vais tantôt vous

reconduire sur le dessus de la terre, _pour faire plaisir à ma femme._

Sur quoi il se leva, sans autre explication, et disparut encore.

Le Persan regardait maintenant le profil tranquille de Christine Daaé

sous la lampe. Elle lisait dans un tout petit livre à tranche dorée

comme on en voit aux livres religieux. _L'Imitation_ a de ces

éditions-là. Et le Persan avait encore dans l'oreille le ton naturel

avec lequel l'autre avait dit: «Pour faire plaisir à ma femme...»

Tout doucement, le daroga appela encore, mais Christine devait _lire

très loin_, car elle n'entendit pas...

Erik revint... fit boire au daroga une potion, après lui avoir

recommandé de ne plus adresser une parole à «sa femme» ni à

personne, _parce que cela pouvait être très dangereux pour la santé

de tout le monde._

À partir de ce moment, le Persan se souvient encore de l'ombre noire

d'Erik et de la silhouette blanche de Christine qui glissaient toujours

en silence à travers la chambre, se penchaient au-dessus de lui et

au-dessus de M. de Chagny. Le Persan était encore très faible et le

moindre bruit, la porte de l'armoire à glace qui s'ouvrait en

grinçant, par exemple, lui faisait mal à la tête... et puis il

s'endormit comme M. de Chagny.

Cette fois, il ne devait plus se réveiller que chez lui, soigné par

son fidèle Darius, qui lui apprit qu'on l'avait, la nuit précédente,

trouvé contre la porte de son appartement, où il avait dû être

transporté par un inconnu, lequel avait eu soin de sonner avant de

s'éloigner.

Aussitôt que le daroga eut recouvré ses forces et sa responsabilité,

il envoya demander des nouvelles du vicomte au domicile du comte

Philippe.

Il lui fut répondu que le jeune homme n'avait pas reparu et que le

comte Philippe était mort. On avait trouvé son cadavre sur la berge du

Lac de l'Opéra, du côté de la rue Scribe. Le Persan se rappela la

messe funèbre à laquelle il avait assisté derrière le mur de la

chambre des miroirs et il ne douta plus du crime ni du criminel. Sans

peine, hélas! connaissant Erik, il reconstitua le drame. Après avoir

cru que son frère avait enlevé Christine Daaé, Philippe s'était

précipité à sa poursuite sur cette route de Bruxelles, où il savait

que tout était préparé pour une telle aventure. N'y ayant point

rencontré les jeunes gens, il était revenu à l'Opéra, s'était

rappelé les étranges confidences de Raoul sur son fantastique rival,

avait appris que le vicomte avait tout tenté pour pénétrer dans les

dessous du théâtre et enfin qu'il avait disparu, laissant son chapeau

dans la loge de la diva, à côté d'une boîte de pistolets. Et le

comte, qui ne doutait plus de la folie de son frère, s'était à son

tour lancé dans cet infernal labyrinthe souterrain. En fallait-il

davantage, aux yeux du Persan, pour que l'on retrouvât le cadavre du

comte sur la berge du Lac, où veillait le chant de la sirène, la

sirène d'Erik, cette concierge du Lac des Morts?

Aussi le Persan n'hésita pas. Épouvanté de ce nouveau forfait, ne

pouvant rester dans l'incertitude où il se trouvait relativement au

sort définitif du vicomte et de Christine Daaé, il se décida à tout

dire à la justice.

Or l'instruction de l'affaire avait été confiée à M. le juge Faure

et c'est chez lui qu'il s'en alla frapper. On se doute de quelle sorte

un esprit sceptique, terre à terre, superficiel (je le dis comme je le

pense) et nullement préparé à une telle confidence, reçut la

déposition du daroga. Celui-ci fut traité comme un fou.

Le Persan, désespérant de se faire jamais entendre, s'était mis alors

à écrire. Puisque la justice ne voulait pas de son témoignage, la

presse s'en emparerait peut-être, et il venait un soir de tracer la

dernière ligne du récit que j'ai fidèlement rapporté ici quand son

domestique Darius lui annonça un étranger qui n'avait point dit son

nom, dont il était impossible de voir le visage et qui avait déclaré

simplement qu'il ne quitterait la place qu'après avoir parlé au

_daroga._

Le Persan, pressentant immédiatement la personnalité de ce singulier

visiteur, ordonna qu'on l'introduisît sur-le-champ.

Le daroga ne s'était pas trompé.

C'était le Fantôme! C'était Erik!

Il paraissait d'une faiblesse extrême et se retenait au mur comme s'il

craignait de tomber... Ayant enlevé son chapeau, il montra un front

d'une pâleur de cire. Le reste du visage était caché par le masque.

Le Persan s'était dressé devant lui.

--Assassin du comte Philippe, qu'as-tu fait de son frère et de

Christine Daaé?

À cette apostrophe formidable, Erik chancela et garda un instant le

silence, puis, s'étant traîné jusqu'à un fauteuil, il s'y laissa

tomber en poussant un profond soupir. Et là, il dit à petites phrases,

à petits mots, à court souffle:

--_Daroga_, ne me parle pas du comte Philippe... Il était mort...

déjà... quand je suis sorti de ma maison... il était mort...

déjà... quand... la sirène a chanté... c'est un accident... un

triste... un... lamentablement triste... accident... Il était tombé

bien maladroitement et simplement et naturellement dans le Lac!...

--Tu mens! s'écria le Persan.

Alors Erik courba la tête et dit:

--Je ne viens pas ici... pour te parler du comte Philippe... mais pour

te dire que... je vais mourir...

--Où sont Raoul de Chagny et Christine Daaé?...

--Je vais mourir.

--Raoul de Chagny et Christine Daaé?

--... d'amour... daroga... je vais mourir d'amour... c'est comme cela...

je l'aimais tant!... Et je l'aime encore, daroga, puisque j'en meurs, je

te dis... Si tu savais comme elle était belle quand elle m'a permis de

l'embrasser vivante, sur son salut éternel... C'était la première

fois, _daroga_, la première fois, tu entends, que j'embrassais une

femme... Oui, vivante, je l'ai embrassée vivante et elle était belle

comme une morte?...

Le Persan s'était levé et il avait osé toucher Erik. Il lui secoua le

bras.

--Me diras-tu enfin si elle est morte ou vivante?...

--Pourquoi me secoues-tu ainsi? répondit, Erik avec effort... Je te dis

que c'est moi qui vais mourir... oui, je l'ai embrassée vivante...

--Et maintenant, elle est morte?

--Je te dis que je l'ai embrassée comme ça sur le front... et elle n'a

point retiré son front de ma bouche!... Ah! c'est une honnête fille!

Quant à être morte, je ne le pense pas, bien que cela ne me regarde

plus... Non! non! elle n'est pas morte! Et il ne faudrait pas que

j'apprenne que quelqu'un a touché un cheveu de sa tête! C'est une

brave et honnête fille qui t'a sauvé la vie, par-dessus le marché,

daroga, dans un moment où je n'aurais pas donné deux sous de ta peau

de Persan. Au fond, personne ne s'occupait de toi. Pourquoi étais-tu

là avec ce petit jeune homme? Tu allais mourir par-dessus le marché!

Ma parole, elle me suppliait pour son petit jeune homme, mais je lui

avais répondu que, puisqu'elle avait tourné le scorpion, j'étais

devenu par cela même, et de sa bonne volonté, son fiancé et qu'elle

n'avait pas besoin de deux fiancés, ce qui était assez juste; quant à

toi, tu n'existais pas, tu n'existais déjà plus, je te le répète, et

tu allais mourir avec l'autre fiancé!

Seulement, écoute bien, daroga, comme vous criiez comme des possédés

à cause de l'eau, Christine est venue à moi, ses beaux grands yeux

bleus ouverts et elle m'a juré, sur son salut éternel, qu'elle

consentait _à être ma femme vivante!_ Jusqu'alors, dans le fond de ses

yeux, daroga, j'avais toujours vu ma femme morte; c'était la première

fois que j'y voyais _ma femme vivante._ Elle était sincère, sur son

salut éternel. Elle ne se tuerait point. Marché conclu. Une

demi-minute plus tard, toutes les eaux étaient retournées au Lac, et

je tirais ta langue, daroga, car j'ai bien cru, ma parole, que tu y

resterais!... Enfin!... Voilà! C'était entendu! je devais vous

reporter chez vous sur le dessus de la terre. Enfin, quand vous m'avez

eu débarrassé le plancher de la chambre Louis-Philippe, j'y suis

revenu, moi, tout seul.

--Qu'avais-tu fait du vicomte de Chagny? interrompit le Persan.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 23 / 25 段