raisons qu'il avait dû s'enfuir de Perse. Il savait trop de choses.
Alors, très fatigué de son aventureuse et formidable et monstrueuse
vie, il souhaita de devenir quelqu'un _comme tout le monde._ Et il se
fit entrepreneur, comme un entrepreneur ordinaire qui construit des
maisons à tout le monde, avec des briques ordinaires! Il soumissionna
certains travaux de fondation à l'Opéra. Quand il se vit dans les
dessous d'un aussi vaste théâtre, son naturel artiste, fantaisiste et
_magique_, reprit le dessus. Et puis, n'était-il pas toujours aussi
laid? Il rêva de se créer une demeure inconnue du reste de la terre et
qui le cacherait à jamais au regard des hommes.
On sait et l'on devine la suite. Elle est tout au long, de cette
incroyable et pourtant véridique aventure. Pauvre malheureux Erik!
Faut-il le plaindre? Faut-il le maudire? Il ne demandait qu'à être
quelqu'un, comme tout le monde! Mais il était trop laid! Et il dut
cacher son génie ou _faire des tours avec_, quand, avec un visage
ordinaire, il eût été l'un des plus nobles de la race humaine! Il
avait un cœur à contenir l'empire du monde, et il dut finalement, se
contenter d'une cave. Décidément il faut plaindre le Fantôme de
l'Opéra!
J'ai prié, malgré ses crimes, sur sa dépouille et que Dieu l'ait
décidément en pitié! Pourquoi Dieu a-t-il fait un homme aussi laid
que celui-là?
Je suis sûr, bien sûr, d'avoir prié sur son cadavre, l'autre jour
quand on l'a sorti de la terre, à l'endroit même où l'on enterrait
les voix vivantes; c'était son squelette. Ce n'est point à la laideur
de la tête que je l'ai reconnu, car lorsqu'ils sont morts depuis si
longtemps, tous les hommes sont laids, mais à l'anneau d'or qu'il
portait et que Christine Daaé était certainement venue lui glisser au
doigt, avant de l'ensevelir, comme elle le lui avait promis.
Le squelette se trouvait tout près de la petite fontaine, à cet
endroit où pour la première fois, quand il l'entraîna dans les
dessous du théâtre, l'Ange de la Musique avait tenu dans ses bras
tremblants Christine Daaé évanouie.
Et, maintenant, que va-t-on faire de ce squelette? On ne va pas le jeter
à la fosse commune?... Moi, je dis: la place du squelette du Fantôme
de l'Opéra est aux archives de l'Académie nationale de musique; ce
n'est pas un squelette ordinaire.
[Note 12: J'en parlais encore quarante-huit heures avant
l'apparition de cet ouvrage, à M. Dujardin-Beaumetz, notre si
sympathique sous-secrétaire d'État aux beaux-arts, qui m'a laissé
quelque espoir, et je lui disais qu'il était du devoir de l'État d'en
finir avec la légende du Fantôme pour rétablir sur des bases
indiscutables l'histoire si curieuse d'Erik. Pour cela, il est
nécessaire, et ce serait le couronnement de mes travaux personnels, de
retrouver la Demeure du Lac, dans laquelle se trouvent peut-être encore
des trésors pour l'art musical. On ne doute plus qu'Erik fût un
artiste incomparable. Qui nous dit que nous ne trouverons point dans la
Demeure du Lac, la fameuse partition de son _Don Juan triomphant?_]
[Note 13: Interview de Mohamed-Ali bey, au lendemain de l'entrée
des troupes de Salonique, à Constantinople, par l'envoyé spécial du
_Matin._]