Quant à moi, _oubliant la forêt_, j'entrepris un panneau de glaces et

me mis à le tâter en tous sens, _y cherchant le point faible_, sur

lequel il fallait appuyer pour faire tourner les portes suivant le

système des portes et trappes pivotantes d'Erik. Quelquefois ce point

faible pouvait être une simple tache sur la glace, grosse comme un

petit pois, et sous laquelle se trouvait le ressort à faire jouer. Je

cherchai! Je cherchai! Je tâtai si haut que mes mains pouvaient

atteindre. Erik était à peu près de la même taille que moi et je

pensais qu'il n'avait point disposé le ressort plus haut qu'il ne

fallait pour sa taille--ce n'était du reste qu'une hypothèse, mais mon

seul espoir.--J'avais décidé de faire ainsi, sans faiblesse, et

minutieusement le tour des six panneaux de glaces et ensuite d'examiner

également fort attentivement le parquet.

En même temps que je tâtais les panneaux avec le plus grand soin, je

m'efforçais de ne point perdre une minute car la chaleur me gagnait de

plus en plus et nous cuisions littéralement dans cette forêt

enflammée.

Je travaillais ainsi depuis une demi-heure et j'en avais déjà fini

avec trois panneaux quand notre mauvais sort voulut que je me

retournasse à une sourde exclamation poussée par le vicomte.

--J'étouffe! disait-il... Toutes ces glaces se renvoient une chaleur

infernale!... Est-ce que vous allez bientôt trouver votre ressort?...

Pour peu que vous tardiez, nous allons rôtir ici!

Je ne fus point mécontent de l'entendre parler ainsi. Il n'avait pas

dit un mot de la forêt et j'espérai que la raison de mon compagnon

pourrait lutter assez longtemps encore contre le supplice. Mais il

ajouta:

--Ce qui me console, c'est que le monstre a donné jusqu'à demain soir

onze heures à Christine: si nous ne pouvons sortir de là et lui porter

secours, au moins nous serons morts avant elle! La messe d'Erik pourra

servir pour tout le monde!

Et il aspira une bouffée d'air chaud qui le fit presque défaillir...

Comme je n'avais point les mêmes désespérées raisons que M. le

vicomte de Chagny pour accepter le trépas, je me retournai, après

quelques paroles d'encouragement, vers mon panneau, mais j'avais eu

tort, en parlant de faire quelques pas; si bien que dans

l'enchevêtrement inouï de la forêt illusoire, je ne retrouvai plus,

à coup sûr, mon panneau! Je me voyais obligé de tout recommencer, au

hasard... Aussi je ne pus m'empêcher de manifester ma déconvenue et le

vicomte comprit que tout était à refaire. Cela lui donna un nouveau

coup.

--Nous ne sortirons jamais de cette forêt! gémit-il.

Et son désespoir ne fit plus que grandir. Et, en grandissant, son

désespoir lui faisait de plus en plus oublier qu'il n'avait affaire

qu'à des glaces et de plus en plus croire qu'il était aux prises avec

une forêt véritable.

Moi, je m'étais remis à chercher... à tâter... La fièvre, à mon

tour, me gagnait... car je ne trouvais rien... absolument rien... Dans

la chambre à côté c'était toujours le même silence. Nous étions

bien perdus dans la forêt... sans issue... sans boussole... sans

guide... sans rien. Oh! je savais ce qui nous attendait si personne ne

venait à notre secours... ou si je ne trouvais pas le ressort... Mais

j'avais beau chercher le ressort, je ne trouvais que des branches...

d'admirables belles branches qui se dressaient toutes droites devant moi

ou s'arrondissaient précieusement au-dessus de ma tête... Mais elles

ne donnaient point d'ombre! C'était assez naturel, du reste, puisque

nous étions dans une forêt équatoriale avec le soleil juste au-dessus

de nos têtes... une forêt du Congo...

À plusieurs reprises. M. de Chagny et moi, nous avions retiré et remis

notre habit, trouvant tantôt qu'il nous donnait plus de chaleur et

tantôt qu'il nous garantissait, au contraire, de cette chaleur.

Moi, je résistais encore moralement, mais M. de Chagny me parut tout à

fait «parti». Il prétendait qu'il y avait bien trois jours et trois

nuits qu'il marchait sans s'arrêter dans cette forêt, à la recherche

de Christine Daaé. De temps en temps, il croyait l'apercevoir derrière

un tronc d'arbre ou glissant à travers les branches, et il l'appelait

avec des mots suppliants qui me faisaient venir les larmes aux yeux.

«Christine! Christine! disait-il, pourquoi me fuis-tu? ne m'aimes-tu

pas?... Ne sommes-nous pas fiancés?... Christine, arrête-toi!... Tu

vois bien que je suis épuisé!... Christine, aie pitié!... Je vais

mourir dans la forêt... loin de toi!...»

--Oh! j'ai soif! dit-il enfin avec un accent délirant.

Moi aussi j'avais soif... j'avais la gorge en feu...

Et cependant, accroupi maintenant sur le parquet, cela ne m'empêchait

pas de chercher... chercher... chercher le ressort de la porte

invisible... d'autant plus que le séjour dans la forêt devenait

dangereux à rapproche du soir... Déjà l'ombre de la nuit commençait

à nous envelopper... cela était venu très vite, comme tombe la nuit

dans les pays équatoriaux... subitement, avec à peine de

crépuscule...

Or la nuit dans les forêts de l'équateur, est toujours dangereuse,

surtout lorsque, comme nous, on n'a pas de quoi allumer du feu pour

éloigner les bêtes féroces. J'avais bien tenté, délaissant un

instant la recherche de mon ressort, de briser des branches que

j'aurais, allumées avec ma lanterne sourde, mais je m'étais heurté,

moi aussi, aux fameuses glaces, et cela m'avait rappelé à temps que

nous n'avions affaire qu'à des images de branches...

Avec le jour, la chaleur n'était pas partie, au contraire... Il faisait

maintenant encore plus chaud sous la lueur bleue de la lune. Je

recommandai au vicomte de tenir nos armes prêtes à faire feu et de ne

point s'écarter du lieu de notre campement, cependant que je cherchais

toujours mon ressort.

Tout à coup le rugissement du lion se fit entendre, à quelques pas.

Nous en eûmes les oreilles déchirées.

--Oh! fit le vicomte à voix basse, il n'est pas loin!... Vous ne le

voyez pas?... là... à travers les arbres! dans ce fourré... S'il

rugit encore, je tire!...

Et le rugissement recommença, plus formidable. Et le vicomte tira, mais

je ne pense pas qu'il atteignit le lion; seulement, il cassa une glace;

je le constatai le lendemain matin à l'aurore. Pendant la nuit, nous

avions dû faire un bon chemin, car nous nous trouvâmes soudain au bord

du désert, d'un immense désert de sable, de pierres et de rochers. Ce

n'était vraiment point la peine de sortir de la forêt pour tomber dans

le désert. De guerre lasse, je m'étais étendu à côté du vicomte,

personnellement fatigué de chercher des ressorts que je ne trouvais

pas.

J'étais tout à fait étonné (et je le dis au vicomte) que nous

n'ayons point fait d'autres mauvaises rencontres, pendant la nuit.

Ordinairement, après le lion, il y avait le léopard, et puis

quelquefois le bourdonnement de la mouche tsé-tsé. C'étaient là des

effets très faciles à obtenir, et j'expliquai à M. de Chagny, pendant

que nous nous reposions avant de traverser le désert, qu'Erik obtenait

le rugissement du lion avec un long tambourin, terminé par une peau

d'âne à une seule de ses extrémités. Sur cette peau est bandée une

corde à boyau attachée par son centre à une autre corde du même

genre qui traverse le tambour dans toute sa hauteur. Erik n'a alors

qu'à frotter cette corde avec un gant enduit de colophane et, par la

façon dont il frotte, il imite à s'y méprendre la voix du lion ou du

léopard, ou même le bourdonnement de la mouche tsé-tsé.

Cette idée qu'Erik pouvait être dans la chambre, à côté, avec ses

trucs, me jeta soudain dans la résolution d'entrer en pourparlers avec

lui, car, évidemment, il fallait renoncer à l'idée de le surprendre.

Et maintenant, il devait savoir à quoi s'en tenir sur les habitants de

la chambre des supplices. Je l'appelai: Erik! Erik!... Je criai le plus

fort que je pus à travers le désert, mais nul ne répondit à ma

voix... Partout autour de nous, le silence et l'immensité nue de ce

désert _pétré_... Qu'allions-nous devenir au milieu de cette affreuse

solitude?...

Littéralement, nous commencions à mourir de chaleur, de faim et de

soif... de soif surtout... Enfin, je vis M. de Chagny se soulever sur

son coude et me désigner un point de l'horizon... Il venait de

découvrir l'oasis!...

Oui, tout là-bas, là-bas, le désert faisait place à l'oasis... une

oasis avec de l'eau... de l'eau limpide comme une glace... de l'eau qui

reflétait l'arbre de fer!... Ah ça... c'était le tableau du

_mirage_... je le reconnus tout de suite... le plus terrible... Aucun

n'avait pu y résister... aucun... Je m'efforçais de retenir toute ma

raison... _et de ne pas espérer l'eau_... parce que je savais que si

l'on espérait l'eau, l'eau qui reflétait l'arbre de fer et que si,

après avoir espéré l'eau, on se heurtait à la glace, il n'y avait

plus qu'une chose à faire: se pendre à l'arbre de fer!...

Aussi, je criai à M. de Chagny: «C'est le mirage!... c'est le

mirage!... ne croyez pas à l'eau!... c'est encore le truc de la

glace!...» Alors il m'envoya, comme on dit, carrément promener, avec

mon truc de la glace, mes ressorts, mes portes tournantes et mon palais

des mirages!... Il affirma, rageur, que j'étais fou ou aveugle pour

imaginer que toute cette eau qui coulait là-bas, entre de si beaux

innombrables arbres, n'était point de la vraie eau!... Et le désert

était vrai! Et la forêt aussi!... Ce n'était pas à lui qu'il fallait

«en faire accroire»... il avait assez voyagé... et dans tous les

pays...

Et il se traîna, disant:

--De l'eau! De l'eau!...

Et il avait la bouche ouverte comme s'il buvait...

Et moi aussi, j'avais la bouche ouverte comme si je buvais...

Car non seulement nous la voyions, l'eau, mais encore _nous

l'entendions!_... Nous l'entendions couler... clapoter!...

Comprenez-vous ce mot _clapoter?... C'est un mot que l'on entend avec la

langue!_... La langue se tire hors de la bouche pour mieux

l'écouter!...

Enfin, supplice plus intolérable que tout, nous entendîmes la pluie et

il ne pleuvait pas! Cela, c'était l'invention démoniaque... Oh! je

savais très bien aussi comment Erik l'obtenait! Il remplissait de

petites pierres une boîte très étroite et très longue, coupée par

intervalles de vannes de bois et de métal. Les petites pierres, en

tombant, rencontraient ces vannes et ricochaient de l'une à l'autre, et

il s'ensuivait des sons saccadés qui rappelaient à s'y tromper le

grésillement d'une pluie d'orage.

... Aussi, il fallait voir comme nous tirions la langue, M. de Chagny et

moi, en nous traînant Vers la rive clapotante... _nos yeux et nos

oreilles étaient pleins d'eau, mais notre langue restait sèche comme

de la corne!_...

Arrivé à la glace, M. de Chagny la lécha... et moi aussi... je

léchai la glace...

Elle était ardente!...

Alors nous roulâmes par terre, avec un râle désespéré. M. de Chagny

approcha de sa tempe le dernier pistolet qui était resté chargé et

moi je regardai, à mes pieds, le lacet du Pendjab.

Je savais pourquoi, dans ce troisième décor, était revenu l'arbre de

fer!...

L'arbre de fer m'attendait!...

Mais comme je regardais le lacet du Pendjab, je vis une chose qui me fit

tressaillir si violemment que M. de Chagny en fut arrêté dans son

mouvement de suicide. Déjà, il murmurait: «Adieu, Christine!...»

Je lui avais pris le bras. Et puis je lui pris le pistolet... et puis je

me traînai à genoux jusqu'à ce que j'avais vu.

Je venais de découvrir auprès du lacet du Pendjab, dans la rainure du

parquet, un clou à tête noire dont je n'ignorais par l'usage...

Enfin! je l'avais trouvé le ressort!... le ressort qui allait faire

jouer la porte!... qui allait nous donner la liberté!... qui allait

nous livrer Erik.

Je tâtai le clou... Je montrai à M. de Chagny une figure

rayonnante!... Le clou à tête noire cédait sous ma pression...

Et alors...

... Et alors ce ne fut point une porte qui s'ouvrit dans le mur, mais

une trappe qui se déclencha dans le plancher.

Aussitôt, de ce trou noir, de l'air frais nous arriva. Nous nous

penchâmes sur ce carré d'ombre comme sur une source limpide. Le menton

dans l'ombre fraîche, nous la buvions.

Et nous nous courbions de plus en plus au-dessus de la trappe. Que

pouvait-il bien y avoir dans ce trou, dans cette cave qui venait

d'ouvrir mystérieusement sa porte dans le plancher?...

Il y avait peut-être, là dedans, de l'eau?...

De l'eau pour boire...

J'allongeai le bras dans les ténèbres et je rencontrai une pierre, et

puis une autre... un escalier... un noir escalier qui descendait à la

cave.

Le vicomte était déjà prêt à se jeter dans le trou!...

Là-dedans, même si on ne trouvait point d'eau, on pourrait échapper

à l'étreinte rayonnante de ces abominables miroirs...

Mais j'arrêtai le vicomte, car je craignais un nouveau tour du monstre

et, ma lanterne sourde allumée, je descendis le premier...

L'escalier plongeait dans les ténèbres les plus profondes et tournait

sur lui-même. Ah! l'adorable fraîcheur de l'escalier et des

ténèbres!...

Cette fraîcheur devait moins venir du système de ventilation établi

nécessairement par Erik que de la fraîcheur même de la terre qui

devait être toute saturée d'eau au niveau où nous nous trouvions...

Et puis, le lac ne devait pas être loin!...

Nous fûmes bientôt au bas de l'escalier... Nos yeux commençaient à

se faire à l'ombre, à distinguer autour de nous, des formes... des

formes rondes... sur lesquelles je dirigeai le jet lumineux de ma

lanterne...

Des tonneaux!...

Nous étions dans la cave d'Erik!

C'est là qu'il devait enfermer son vin et peut-être son eau potable...

Je savais qu'Erik était très amateur de bons crus...

Ah! il y avait là de quoi boire!...

M. de Chagny caressait les formes rondes et répétait inlassablement:

--Des tonneaux! des tonneaux!... Que de tonneaux!...

En fait, il y en avait une certaine quantité alignée fort

symétriquement sur deux files entre lesquelles nous nous trouvions...

C'étaient des petits tonneaux et j'imaginai qu'Erik les avait choisis

de cette taille pour la facilité du transport dans la maison du Lac!...

Nous les examinions les uns après les autres cherchant si l'un d'entre

eux n'avait point quelque chantepleure nous indiquant par cela même

qu'on y aurait puisé de temps à autre.

Mais tous les tonneaux étaient fort hermétiquement clos.

Alors, après en avoir soulevé un à demi pour constater qu'il était

plein, nous nous mîmes à genoux et avec la lame d'un petit couteau que

j'avais sur moi, je me mis en mesure de faire sauter la «bonde».

À ce moment, il me sembla entendre, comme venant de très loin, une

sorte de chant monotone dont le rythme m'était connu, car je l'avais

entendu très souvent dans les rues de Paris:

«Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux... à vendre?...»

Ma main en fut immobilisée sur la bonde... M. de Chagny aussi avait

entendu. Il me dit:

--C'est drôle!... on dirait que c'est le tonneau qui chante!...

Le chant reprit plus lointainement...

«Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux à vendre?...»

--Oh! oh! je vous jure, fit le vicomte, que le chant s'éloigne _dans_

le tonneau!...

Nous nous relevâmes et allâmes regarder derrière le tonneau...

--C'est dedans! faisait M. de Chagny; c'est dedans!...

Mais nous n'entendions plus rien... et nous en fûmes réduits à

accuser le mauvais état, le trouble réel de nos sens...

Et nous revînmes à la bonde. M. de Chagny mit ses deux mains réunies

dessous et d'un dernier effort, je fis sauter la bonde.

--Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria tout de suite le vicomte... Ce

n'est pas de l'eau!

Le vicomte avait approché ses deux mains pleines de ma lanterne... Je

me penchai sur les mains du vicomte... et, aussitôt, je rejetai ma

lanterne si brusquement loin de nous qu'elle se brisa et s'éteignit...

et se perdit pour nous...

Ce que je venais de voir dans les mains de M. de Chagny... c'était de

la poudre!

[Note 11: À l'époque où écrivait le Persan, on comprend très

bien qu'il ait pris tant de précautions contre l'esprit

d'incrédulité; aujourd'hui où tout le monde a pu voir de ces sortes

de salles, elles seraient superflues.]

XXVI

FAUT-IL TOURNER LE SCORPION? FAUT-IL TOURNER LA SAUTERELLE?

(_Fin du récit du Persan._)

Ainsi, en descendant au fond du caveau, j'avais touché le fin fond de

ma pensée, redoutable! Le misérable ne m'avait point trompé avec ses

vagues menaces à l'adresse de beaucoup de ceux de la race humaine! Hors

de l'humanité, il s'était bâti loin des hommes un repaire de bête

souterraine, bien résolu à tout faire sauter avec lui dans une

éclatante catastrophe si ceux du dessus de la terre venaient le traquer

dans l'antre où il avait réfugié sa monstrueuse laideur.

La découverte que nous venions de faire nous jeta dans un émoi qui

nous fit oublier toutes nos peines passées, toutes nos souffrances

présentes... Notre exceptionnelle situation, alors même que tout à

l'heure nous nous étions trouvés sur le bord même du suicide, ne nous

était pas encore apparue avec plus de précise épouvante. Nous

comprenions maintenant tout ce qu'avait voulu dire et tout ce qu'avait

dit le monstre à Christine Daaé et tout ce que signifiait l'abominable

phrase: «_Oui ou non!... Si c'est non, tout le monde est mort et

enterré!_...» Oui, enterré sous les débris de ce qui avait été le

grand Opéra de Paris!... Pouvait-on imaginer plus effroyable crime pour

quitter le monde dans une apothéose d'horreur? Préparée pour la

tranquillité de sa retraite, la catastrophe allait servir à venger les

amours du plus horrible monstre qui se fût encore promené sous les

deux!... «Demain soir, à onze heures, dernier délai!...» Ah! il

avait bien choisi son heure!... Il y aurait beaucoup de monde à la

fête!... beaucoup de ceux de la race humaine... là-haut... dans les

dessus flamboyants de la maison de musique!... Quel plus beau cortège

pourrait-il rêver pour mourir?... Il allait descendre dans la tombe

avec les plus belles épaules du monde, parées de tous les bijoux...

Demain soir, onze heures!... Nous devions sauter en pleine

représentation... si Christine Daaé disait: Non!... Demain soir, onze

heures!... Et comment Christine Daaé ne dirait-elle point: Non? Est-ce

qu'elle ne préférait pas se marier avec la mort même qu'avec ce

cadavre vivant? Est-ce qu'elle n'ignorait pas que de son refus

dépendait le sort foudroyant de beaucoup de ceux de la race humaine?...

Demain soir, onze heures!...

Et, en nous traînant dans les ténèbres, en fuyant la poudre, en

essayant de retrouver les marches de pierre... car tout là-haut,

au-dessus de nos têtes... la trappe qui conduit dans la chambre des

miroirs, à son tour s'est éteinte... nous nous répétons: Demain

soir, onze heures!...

... Enfin, je retrouve l'escalier... mais tout à coup, je me redresse

tout droit sur la première marche, car une pensée terrible m'embrase

soudain le cerveau:

--_Quelle heure est-il?_

Ah! quelle heure est-il? quelle heure!... car enfin demain soir, onze

heures, c'est peut-être aujourd'hui, c'est peut-être tout de suite!...

qui pourrait nous dire l'heure qu'il est!... Il me semble que nous

sommes enfermés dans cet enfer depuis des jours et des jours... depuis

des années... depuis le commencement du monde... Tout cela va

peut-être sauter à l'instant!... Ah! un bruit!... un craquement!...

Avez-vous entendu, monsieur?... Là!... là, dans ce coin... grands

dieux!... comme un bruit de mécanique!... Encore!... Ah! de la

lumière!... c'est peut-être la mécanique qui va tout faire sauter!...

je vous dis: un craquement... vous êtes donc sourd?

M. de Chagny et moi, nous nous mettons à crier comme des fous... la

peur nous talonne... nous gravissons l'escalier en roulant sur les

marches... La trappe est peut-être fermée là-haut! C'est peut-être

cette porte fermée qui fait tout ce noir... Ah! sortir du noir! sortir

du noir!... Retrouver la clarté mortelle de la chambre des Miroirs!...

... Mais nous sommes arrivés en haut de l'escalier... non, la trappe

n'est pas fermée, mais il fait aussi noir maintenant dans la chambre

des miroirs que dans la cave que nous quittons!... Nous sortons tout à

fait de la cave... nous nous traînons sur le plancher de la chambre des

supplices... le plancher qui nous sépare de cette poudrière... quelle

heure est-il?... Nous crions, nous appelons!... M. de Chagny clame, de

toutes ses forces renaissantes: «Christine!... Christine!...» Et moi,

j'appelle Erik!... je lui rappelle que je lui ai sauvé la vie!... Mais

rien ne nous répond!... rien que notre propre désespoir... que notre

propre folie... quelle heure est-il?... «Demain soir, onze heures!...»

Nous discutons... nous nous efforçons de mesurer le temps que nous

avons passé ici... mais nous sommes incapables de raisonner... Si on

pouvait voir seulement le cadran d'une montre, avec des aiguilles qui

marchent!... Ma montre est arrêtée depuis longtemps... mais celle de

M. de Chagny marche encore... Il me dit qu'il l'a remontée en

procédant à sa toilette de soirée, avant de venir à l'Opéra... Nous

essayons de tirer de ce fait quelque conclusion qui nous laisse espérer

que nous n'en sommes pas encore arrivés à la minute fatale...

... La moindre sorte de bruit qui nous vient par la trappe que j'ai en

vain essayé de refermer, nous rejette dans la plus atroce angoisse...

Quelle heure est-il?... Nous n'avons plus une allumette sur nous... Et

cependant il faudrait savoir... M. de Chagny imagine de briser le verre

de sa montre et de tâter les deux aiguilles... Un silence pendant

lequel il tâte, il interroge les aiguilles du bout des doigts. L'anneau

de la montre lui sert de point de repère!... Il estime à l'écartement

des aiguilles qu'il peut être justement onze heures...

Mais les onze heures qui nous font tressaillir, sont peut-être

passées, n'est-ce pas?... Il est peut-être onze heures et dix

minutes... et nous aurions au moins encore douze heures devant nous.

Et, tout à coup, je crie:

--Silence!

Il m'a semblé entendre des pas dans la demeure à côté.

Je ne me suis pas trompé! j'entends un bruit de portes, suivi de pas

précipités. On frappe contre le mur. La voix de Christine Daaé:

--Raoul! Raoul!

Ah! nous crions tous à la fois, maintenant, de l'un et de l'autre

côté du mur. Christine sanglote, elle ne savait point si elle

retrouverait M. de Chagny vivant!... Le monstre a été terrible,

paraît-il... Il n'a fait que délirer en attendant qu'elle voulût bien

prononcer le «oui» qu'elle lui refusait... Et cependant, elle lui

promettait ce «oui» s'il voulait bien la conduire dans la chambre des

supplices!... Mais il s'y était obstinément opposé, avec des menaces

atroces à l'adresse de tous ceux de la race humaine... Enfin, après

des heures et des heures de cet enfer, il venait de sortir à

l'instant... la laissant seule pour réfléchir une dernière fois...

... Des heures et des heures!... Quelle heure est-il? Quelle heure

est-il, Christine?...

--Il est onze heures!... onze heures moins cinq minutes!...

--Mais quelles onze heures?...

--Les onze heures qui doivent décider de la vie ou de la mort!... Il

vient de me le répéter en partant, reprend la voix râlante de

Christine... Il est épouvantable!... Il délire et il a arraché son

masque et ses yeux d'or lancent des flammes!... Et il ne fait que

rire!... Il m'a dit en riant, comme un démon ivre: «Cinq minutes! Je

te laisse seule à cause de ta pudeur bien connue!... Je ne veux pas que

tu rougisses devant moi quand tu me diras «oui», comme les timides

fiancées!... Que diable! on sait son monde!» Je vous ai dit qu'il

était comme un démon ivre!... «Tiens! (et il a puisé dans le petit

sac de la vie et de la mort) Tiens! m'a-t-il dit, voilà la petite clef

de bronze qui ouvre les coffrets d'ébène qui sont sur la cheminée de

la chambre de Louis-Philippe... Dans l'un de ces coffrets, tu trouveras

un scorpion et dans l'autre une sauterelle, des animaux très bien

imités en bronze du Japon; ce sont des animaux qui disent oui et non!

C'est-à-dire que tu n'auras qu'à tourner le scorpion sur son pivot,

dans la position contraire à celle où tu l'auras trouvé... cela

signifiera à mes yeux, quand je rentrerai dans la chambre

Louis-Philippe, dans la chambre des fiançailles: _oui!_... La

sauterelle, elle, si tu la tournes, voudra dire: _non!_ à mes yeux,

quand, je rentrerai dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre de

la mort!... Et il riait comme un démon ivre! Moi, je ne faisais que lui

réclamer à genoux la clef de la chambre des supplices, lui promettant

d'être à jamais sa femme s'il m'accordait cela... Mais il m'a dit

qu'on n'aurait plus besoin jamais de cette clef et qu'il allait la jeter

au fond du lac!... Et puis, en riant comme un démon ivre, il m'a

laissé en me disant qu'il ne reviendrait que dans cinq minutes, à

cause qu'il savait tout ce que l'on doit, quand on est un galant homme,

à la pudeur des femmes!... Ah! oui, encore il m'a crié: La

sauterelle!... Prends garde à la sauterelle!... Ça ne tourne pas

seulement une sauterelle, ça saute!... ça saute!... _ça saute

joliment bien!_...

Le Fantôme de l'Opéra · 第 22 / 25 段