stratagème de Christine, et cependant, le vicomte de Chagny murmurait
à mon oreille ce mot magique: délivrée!... Qui donc? Qui donc était
_l'autre?_ Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des
morts?
Ah! le chant sublime et furieux! Toute la maison du Lac en grondait...
toutes les entrailles de la terre en frissonnaient... Nous avions mis
nos oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de
Christine Daaé, le jeu qu'elle jouait pour notre délivrance mais nous
n'entendions plus rien que le jeu de la messe des morts. Cela était
plutôt une messe de damnés... Cela faisait, au fond de la terre, une
ronde de démons.
Je me rappelle que le _Dies iræ_ qu'_il_ chanta nous enveloppa comme
d'un orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous et des
éclairs... Certes! je _l_'avais entendu chanter autrefois... Il allait
même jusqu'à faire chanter les gueules de pierre de mes taureaux
androcéphales, sur les murs du palais de Mazenderan... Mais chanter
comme ça, jamais! jamais! Il chantait comme le dieu du tonnerre...
Tout à coup, l'orgue et la voix s'arrêtèrent si brusquement que M. de
Chagny et moi reculâmes derrière le mur, tant nous fûmes saisis... Et
la voix subitement changée, transformée, grinça distinctement toutes
ces syllabes métalliques.
--_Qu'est-ce gîte tu as fait de mon sac?_
XXIV
LES SUPPLICES COMMENCENT
(_Suite du récit du Persan_)
La voix répéta avec fureur:
--Qu'est-ce que tu as fait de mon sac? Christine Daaé ne devait pas
trembler plus que nous.
--C'est pour me prendre mon sac que tu voulais que je te délivre,
dis?...
On entendit des pas précipités, la course de Christine qui revenait
dans la chambre Louis-Philippe, comme pour chercher un abri devant notre
mur.
--Pourquoi fuis-tu? disait la voix rageuse qui avait suivi... Veux-tu
bien me rendre mon sac! Tu ne sais donc pas que c'est le sac de la vie
et de la mort?
--Écoutez-moi Erik, soupira la jeune femme... puisque désormais il est
entendu que nous devons vivre ensemble... qu'est-ce que çà vous
fait?... Tout ce qui est à vous m'appartient!...
Cela était dit d'une façon si tremblante que cela faisait pitié. La
malheureuse devait employer ce qui lui restait d'énergie à surmonter
sa terreur... Mais ce n'était point avec d'aussi enfantines
supercheries, dites en claquant des dents, qu'on pouvait surprendre le
monstre.
--Vous savez bien qu'il n'y a là-dedans que deux clefs... Qu'est-ce que
vous voulez faire? demanda-t-il.
--Je voudrais, fit-elle, visiter cette chambre que je ne connais pas et
que vous m'avez toujours cachée... C'est une curiosité de femme!
ajouta-t-elle, sur un ton qui voulait se faire enjoué et qui ne dut
réussir qu'à augmenter la méfiance d'Erik tant il sonnait faux...
--Je n'aime pas les femmes curieuses! répliqua Erik, et vous devriez
vous méfier depuis l'histoire de Barbe-Bleue... Allons! rendez-moi mon
sac!... rendez-moi mon sac!... Veux-tu laisser la clef!... Petite
curieuse!
Et il ricana pendant que Christine poussait un cri de douleur... Erik
venait de lui reprendre le sac.
C'est à ce moment que le vicomte, ne pouvant plus se retenir, jeta un
cri de rage et d'impuissance, que je parvins bien difficilement à
étouffer sur ses lèvres...
--Ah mais! fit le monstre... Qu'est-ce que c'est que ça?... Tu n'as pas
entendu, Christine?
--Non! non! répondait la malheureuse; je n'ai rien entendu!
--Il me semblait qu'on avait jeté un cri!
--Un cri!... Est-ce que vous devenez fou, Erik?... Qui voulez-vous donc
qui crie, au fond de cette demeure?... C'est moi qui ai crié, parce que
vous me faisiez mal!... Moi, je n'ai rien entendu!...
--Comme tu me dis cela!... Tu trembles!... Te voilà bien émue!... Tu
mens!... On a crié! on a crié!... Il y a quelqu'un dans la chambre des
supplices!... Ah! je comprends maintenant!...
--Il n'y a personne, Erik!...
--Je comprends!...
--Personne!...
--Ton fiancé... peut-être!...
--Eh! je n'ai pas de fiancé!... Vous le savez bien!...
Encore un ricanement mauvais.
--Du reste, c'est si facile de le savoir... Ma petite Christine, mon
amour... on n'a pas besoin d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passe
dans la chambre des supplices... Veux-tu voir? veux-tu voir?...
Tiens!... S'il y a quelqu'un... s'il y a vraiment quelqu'un, tu vas voir
s'illuminer tout là-haut, près du plafond, la fenêtre invisible... Il
suffit d'en tirer le rideau noir et puis d'éteindre ici... Là, c'est
fait... Éteignons! Tu n'as pas peur de la nuit, en compagnie de ton
petit mari!...
Alors, on entendit la voix agonisante de Christine.
--Non!... J'ai peur!... Je vous dis que j'ai peur dans la nuit!... Cette
chambre ne m'intéresse plus du tout!... C'est vous qui me faites tout
le temps peur, comme à une enfant, avec cette chambre des supplices!...
Alors, j'ai été curieuse, c'est vrai!... Mais elle ne m'intéresse
plus du tout... du tout!...
Et ce que je craignais par-dessus tout, commença _automatiquement_...
Nous fûmes, tout à coup, inondés de lumière!... Oui, derrière notre
mur, ce fut comme un embrasement. Le vicomte de Chagny qui ne s'y
attendait pas, en fut tellement surpris qu'il en chancela. Et la voix de
colère éclata à côté.
--Je te disais qu'il y avait quelqu'un!... Là vois-tu maintenant, la
fenêtre?... la fenêtre lumineuse!... Tout là-haut!... Celui qui est
derrière ce mur ne la voit pas lui!... Mais, toi, tu vas monter sur
l'échelle double. Elle est là pour cela!... Tu m'as demandé souvent
à quoi elle servait... Eh bien! te voilà renseignée maintenant!...
Elle sert à regarder par la fenêtre de la chambre des supplices...
petite curieuse!...
--Quels supplices?... quels supplices y a-t-il là-dedans?... Erik!
Erik! dites-moi que vous voulez me faire peur!... Dites-le-moi, si vous
m'aimez, Erik!... N'est-ce pas qu'il n'y a pas de supplices? Ce sont
des histoires pour les enfants!...
--Allez voir, ma chérie, à la petite fenêtre!...
Je ne sais si le vicomte, à côté de moi, entendait maintenant la voix
défaillante de la jeune femme, tant il était occupé du spectacle
inouï qui venait de surgir à son regard éperdu... Quant à moi qui
avais vu ce spectacle-là déjà trop souvent, par la petite fenêtre
des _Heures roses de Mazenderan_, je n'étais occupé que de ce qui se
disait à côté, y cherchant une raison d'agir, une résolution à
prendre.
--Allez voir, allez voir à la petite fenêtre!... Vous me direz!...
Vous me direz après _comment il a le nez fait!_
Nous entendîmes rouler l'échelle que l'on appliqua contre le mur...
--Montez donc!... Non!... Non, je vais monter... moi, ma chérie!...
--Eh bien! oui... je vais voir... laissez-moi!
--Ah! ma petite chérie!... Ma petite chérie!... que vous êtes
mignonne... Bien gentil à vous de m'épargner cette peine à mon
âge!... Vous me direz comment il a le nez fait!... Si les gens se
doutaient du bonheur qu'il y a à avoir un nez... un nez bien à soi...
jamais ils ne viendraient se promener dans la chambre des supplices!...
À ce moment, nous entendîmes distinctement au-dessus de nos têtes,
ces mots:
--_Mon ami, il n'y a personne!_...
--Personne?... Vous êtes sûre qu'il n'y a personne?...
--Ma foi, non... il n'y a personne...
--Eh bien, tant mieux!... Qu'avez-vous, Christine?... Eh bien, quoi!
Vous n'allez pas vous trouver mal!... Puisqu'il n'y a personne!...
Là!... descendez!... là!... Remettez-vous! puisqu'il n'y a personne...
_Mais comment trouvez-vous le paysage?_...
--Oh! très bien!...
--Allons! ça va mieux!... N'est-ce pas, ça va mieux!... Tant mieux,
ça va mieux!... Pas d'émotion!... Et quelle drôle de maison n'est-ce
pas où l'on peut voir des paysages pareils?...
--Oui, on se croirait au Musée Grévin!... Mais, dites-donc, Erik... il
n'y a pas de supplices là-dedans!... Savez-vous que vous m'avez fait
une peur!...
--Pourquoi, puisqu'il n'y a personne!...
--C'est vous qui avez fait cette chambre-là, Erik?... Savez-vous que
c'est très beau! Décidément, vous êtes un grand artiste, Erik...
--Oui, un grand artiste «dans mon genre».
--Mais, dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appelé cette chambre la
chambre des supplices?...
--Oh! c'est bien simple. D'abord, qu'est-ce que vous avez vu?
--J'ai vu une forêt!...
--Et qu'est-ce qu'il y a dans une forêt?
--Des arbres!...
--Et qu'est-ce qu'il y a dans un arbre?
--Des oiseaux...
--Tu as vu des oiseaux...
--Non, je n'ai pas vu d'oiseaux.
--Alors, qu'as-tu vu! cherche!... Tu as vu des branches! Et qu'est-ce
qu'il y a dans une branche? dit la voix terrible... Il y a un gibet!
Voilà pourquoi j'appelle ma forêt la chambre des supplices!... Tu
vois, ce n'est qu'une façon de parler! Tout cela est pour rire!... Moi,
je ne m'exprime jamais comme les autres!... Je ne fais rien comme les
autres!... Mais j'en suis bien fatigué!... bien fatigué!... J'en ai
assez, vois-tu? d'avoir une forêt dans ma maison, et une chambre des
supplices!... Et d'être logé comme un charlatan au fond d'une boîte
à double fond!... J'en ai assez! j'en ai assez!... Je veux avoir un
appartement tranquille, avec des portes et des fenêtres ordinaires et
une honnête femme dedans, comme tout le monde!... Tu devrais comprendre
cela Christine, et je ne devrais pas avoir besoin de te le répéter à
tout bout de champ!... Une femme comme tout le monde!... Une femme que
j'aimerais, que je promènerais, le dimanche, et que je ferais rire
toute la semaine! Ah! tu ne t'ennuierais pas avec moi! J'ai plus d'un
tour dans mon sac, sans compter les tours de cartes!... Tiens! veux-tu
que je te fasse des tours de cartes? Cela nous fera toujours passer
quelques minutes, en attendant demain soir, onze heures!... Ma petite
Christine!... Ma petite Christine!... Tu m'écoutes?... Tu ne me
repousses plus!... dis? Tu m'aimes!... Non! tu ne m'aimes pas!... Mais
ça ne fait rien! tu m'aimeras! Autrefois, tu ne pouvais pas regarder
mon masque à cause que tu savais ce qu'il y a derrière... Et
maintenant tu veux bien le regarder et tu oublies ce qu'il y a
derrière, et tu veux bien ne plus me repousser!... On s'habitue à
tout, quand on veut bien... quand on a la bonne volonté!... Que de
jeunes gens qui ne s'aimaient pas avant le mariage se sont adorés
après! Ah! je ne sais plus ce que je dis... Mais tu t'amuserais bien
avec moi!... Il n'y en a pas un comme moi, par exemple, ça, je le jure
devant le bon Dieu qui nous mariera--si tu es raisonnable--il n'y en a
pas un comme moi pour faire le ventriloque! Je suis le premier
ventriloque du monde!... Tu ris!... Tu ne me crois peut-être pas!...
Écoute!
Le misérable (qui était, en effet le premier ventriloque du monde)
étourdissait la petite (je m'en rendais parfaitement compte) pour
détourner son attention de la chambre des supplices!... Calcul
stupide!... Christine ne pensait qu'à nous!... Elle répéta à
plusieurs reprises, sur le ton le plus doux qu'elle put trouver et de la
plus ardente supplication:
«Éteignez la petite fenêtre!... Erik! éteignez donc la petite
fenêtre!...
Car elle pensait bien que cette lumière, soudain apparue à la petite
fenêtre, et dont le monstre avait parlé d'une façon si menaçante,
avait sa raison terrible d'être... Une seule chose devait
momentanément la tranquilliser, c'est qu'elle nous avait vus tous deux,
derrière le mur, au centre du magnifique embrasement, debout et bien
portants!... Mais elle eût été plus rassurée, certes!... si la
lumière s'était éteinte...
L'autre avait déjà commencé à faire le ventriloque. Il disait:
--Tiens! je soulève un peu mon masque! Oh! un peu seulement... Tu vois
mes lèvres? Ce que j'ai de lèvres? Elles ne remuent pas!... Ma bouche
est fermée... mon espèce de bouche... et cependant tu entends ma
voix!... Je parle avec mon ventre... c'est tout naturel... on appelle
ça être ventriloque!... C'est bien connu: écoute ma voix... où
veux-tu qu'elle aille? Dans ton oreille gauche? dans ton oreille
droite?... dans la table?... dans les petits coffrets d'ébène de la
cheminée?... Ah! cela t'étonne... Ma voix est dans les petits coffrets
de la cheminée! La veux-tu lointaine?... La veux-tu prochaine?...
Retentissante?... Aigüe?... Nasillarde?... Ma voix se promène
partout!... partout!... Écoute, ma chérie... dans le petit coffret de
droite de la cheminée, et écoute ce qu'elle dit: _Faut-il tourner le
scorpion?_... Et maintenant, crac! écoute ce qu'elle dit dans le petit
coffret de gauche: _Faut-il tourner la sauterelle?_... Et maintenant,
crac!... La voici dans le petit sac en cuir... Qu'est-ce qu'elle dit?
«Je suis le petit _sac de la vie et de la mort!_» Et maintenant,
crac!... la voici dans la gorge de la Carlotta, au fond de la gorge
dorée, de la gorge de cristal de la Carlotta, ma parole!... Qu'est-ce
qu'elle dit? Elle dit: «C'est moi, monsieur crapaud! c'est moi qui
chante: _J'écoute cette voix solitaire... couac!... qui chante dans mon
couac!_...» Et maintenant, crac, elle est arrivée sur une chaise de la
loge du fantôme... et elle dit: «Madame Carlotta chante ce soir _à
décrocher le lustre!_...» Et maintenant, crac!... Ah! ah! ah! ah!...
où est la voix d'Erik?... Écoute, Christine, ma chérie!... Écoute...
Elle est derrière la porte de la chambre des supplices!...
Écoute-moi!... C'est moi qui suis dans la chambre des supplices!... Et
qu'est-ce que je dis? Je dis: «Malheur à ceux qui ont le bonheur
d'avoir un nez, un vrai nez à eux et qui viennent se promener dans la
chambre des supplices!... Ah! ah! ah!»
Maudite voix du formidable ventriloque! Elle était partout, partout!...
Elle passait par la petite fenêtre invisible... à travers les murs...
elle courait autour de nous... entre nous... Erik était là!... Il nous
parlait!... Nous fîmes un geste comme pour nous jeter sur lui... mais,
déjà, plus rapide, plus insaisissable que la voix sonore de l'Écho,
la voix d'Erik avait rebondi derrière le mur!...
Bientôt, nous né pûmes plus rien entendre du tout, car voici ce qui
se passa:
La voix de Christine:
--Erik! Erik!... Vous me fatiguez avec votre voix... Taisez-vous,
Erik!.. Ne trouvez-vous pas qu'il fait chaud ici?...
--Oh! Oui! répond la voix d'Erik, la chaleur devient insupportable!...
Et encore la voix râlante d'angoisse de Christine:
--Qu'est-ce que c'est que ça!... Le mur est tout chaud!... Le mur est
brûlant!...
--Je vais vous dire, Christine, ma chérie, c'est à cause de «la
forêt d'à côté!...».
--Eh bien!... que voulez-vous dire!... la forêt?...
--_Vous n'avez donc pas vu que c'était une forêt du Congo?_
Et le rire du monstre s'éleva si terrible que nous ne distinguions plus
les clameurs suppliantes de Christine!... Le vicomte de Chagny criait et
frappait contre les murs comme un fou... Je ne pouvais plus le
retenir... Mais on n'entendait que le rire du monstre... et le monstre
lui-même ne dut entendre que son rire... Et puis il y eut le bruit
d'une rapide lutte, d'un corps qui tombe sur le plancher et que l'on
traîne... et l'éclat d'une porte fermée à toute volée... et puis,
plus rien, plus rien autour de nous que le silence embrasé de midi...
au cœur d'une forêt d'Afrique!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
XXV
«TONNEAUX TONNEAUX AVEZ-VOUS DES TONNEAUX À VENDRE?»
(_Suite du récit du Persan_)
J'ai dit que cette chambre dans laquelle nous nous trouvions, M. le
vicomte de Chagny et moi, était régulièrement hexagonale et garnie
entièrement de glaces. On a vu depuis, notamment dans certaines
expositions, de ces sortes de chambres absolument disposées ainsi et
appelées: «maison des mirages» ou «palais des illusions». Mais
l'invention en revient entièrement à Erik, qui construisit, sous mes
yeux, la première salle de ce genre lors des _Heures roses de
Mazenderan._ Il suffisait de disposer dans les coins quelque motif
décoratif, comme une colonne, par exemple, pour avoir instantanément
un palais aux mille colonnes, car, par l'effet des glaces, la salle
réelle s'augmentait de six salles hexagonales dont chacune se
multipliait à l'infini. Jadis, pour amuser «la petite sultane», il
avait ainsi disposé un décor qui devenait le «temple innombrable»;
mais la petite sultane se fatigua vite d'une aussi enfantine illusion,
et alors Erik transforma son invention en chambre des supplices. Au lieu
du motif architectural posé dans les coins, il mit au premier tableau
un arbre de fer. Pourquoi cet arbre, qui imitait parfaitement la vie,
avec ses feuilles peintes, était-il en fer? Parce qu'il devait être
assez solide pour résister à toutes les attaques du «patient» que
l'on enfermait dans la chambre des supplices. Nous verrons comment, par
deux fois, le décor ainsi obtenu se transformait instantanément en
deux autres décors successifs, grâce à la rotation automatique des
tambours qui se trouvaient dans les coins et qui avaient été divisés
par tiers, épousant les angles des glaces et supportant chacun un motif
décoratif qui apparaissait tour à tour.
Les murs de cette étrange salle n'offraient aucune prise au patient,
puisque, en dehors du motif décoratif d'une solidité à toute
épreuve, ils étaient uniquement garnis de glaces et de glaces assez
épaisses pour qu'elles n'eussent rien à redouter de la rage du
misérable que l'on jetait là, du reste, les mains et les pieds nus.
Aucun meuble. Le plafond était lumineux. Un système ingénieux de
chauffage électrique qui a été imité depuis, permettait d'augmenter
la température des murs à volonté et de donner ainsi à la salle
l'atmosphère souhaitée...
Je m'attache à énumérer tous les détails précis d'une invention
toute naturelle donnant cette illusion surnaturelle, avec quelques
branches peintes, d'une forêt équatoriale embrasée par le soleil de
midi, pour que nul ne puisse mettre en doute la tranquillité actuelle
de mon cerveau, pour que nul n'ait le droit de dire:
«Cet homme est devenu fou» ou «cet homme ment», ou «cet homme nous
prend pour des imbéciles»[11].
Si j'avais simplement raconté les choses ainsi: «Étant descendus au
fond d'une cave, nous rencontrâmes une forêt équatoriale embrasée
par le soleil de midi», j'aurais obtenu un bel effet d'étonnement
stupide, mais je ne cherche aucun effet, mon but étant, en écrivant
ces lignes, de raconter ce qui nous est exactement arrivé à M. le
vicomte de Chagny et à moi au cours d'une aventure terrible qui, un
moment, a occupé la justice de ce pays.
Je reprends maintenant les faits où je les ai laissés.
Quand le plafond s'éclaira et, qu'autour de nous, la forêt s'illumina,
la stupéfaction du vicomte dépassa tout ce que l'on peut imaginer.
L'apparition de cette forêt impénétrable dont les troncs et les
branches innombrables nous enlaçaient _jusqu'à l'infini_, le plongea
dans une consternation effrayante. Il se passa les mains sur le front
comme pour en chasser une vision de rêve et ses yeux clignotèrent
comme des yeux qui ont peine au réveil, à reprendre connaissance de la
réalité des choses. Un instant, il en oublia _d'écouter!_
J'ai dit que l'apparition de la forêt ne me surprit point. Aussi
écoutai-je ce qui se passait dans la salle d'à côté pour nous deux.
Enfin, mon attention était spécialement attirée moins par le décor,
dont ma pensée se débarrassait, que par la glace elle-même qui le
produisait. Cette glace, par endroits, _était brisée._
Oui, elle avait des éraflures; on était parvenu à «l'étoiler»,
malgré sa solidité et cela me prouvait, à n'en pouvoir douter, que la
chambre des supplices dans laquelle nous nous trouvions, _avait déjà
servi!_
Un malheureux, dont les pieds et les mains étaient moins nus que les
condamnés des _Heures Roses de Mazenderan_ était certainement tombé
dans cette «Illusion mortelle», et, fou de rage, avait heurté ces
miroirs qui, malgré leurs blessures légères, n'en avaient pas moins
continué à refléter son agonie! Et la branche de l'arbre où il avait
terminé son supplice était disposée de telle sorte qu'avant de
mourir, il avait pu voir gigoter avec lui--consolation suprême--mille
pendus!
Oui! oui! Joseph Buquet avait passé par là!...
Allions-nous mourir comme lui?
Je ne le pensais pas, car je savais que nous avions quelques heures
devant nous et que je pourrais les employer plus utilement que Joseph
Buquet n'avait été capable de le faire.
N'avais-je pas une connaissance approfondie de la plupart des «trucs»
d'Erik? C'était le cas où jamais de m'en servir.
D'abord, je ne songeai plus du tout à revenir par le passage qui nous
avait conduit dans cette chambre maudite, je ne m'occupai point de la
possibilité de refaire jouer la pierre intérieure qui fermait ce
passage. La raison en était simple: je n'en avais pas le moyen!... Nous
avions sauté de trop haut dans la chambre des supplices et aucun meuble
ne nous permettait désormais d'atteindre à ce passage, pas même la
branche de l'arbre de fer, pas même les épaules de l'un de nous en
guise de marchepied.
Il n'y avait plus qu'une issue possible, celle qui ouvrait sur la
chambre Louis-Philippe, et dans laquelle se trouvaient Erik et Christine
Daaé. Mais si cette issue était à l'état ordinaire de porte du
côté de Christine, elle était absolument invisible pour nous... Il
fallait donc tenter de l'ouvrir sans même savoir où elle prenait sa
place, ce qui n'était point une besogne ordinaire.
Quand je fus bien sûr qu'il n'y avait plus aucun espoir pour nous, du
côté de Christine Daaé, quand j'eus entendu le monstre entraîner ou
plutôt traîner la malheureuse jeune fille hors de la chambre
Louis-Philippe _pour qu'elle ne dérangeât point notre supplice_, je
résolus de me mettre tout de suite à la besogne, c'est-à-dire à la
recherche du truc de la porte.
Mais d'abord il me fallut calmer M. de Chagny, qui déjà se promenait
dans la clairière comme un halluciné, en poussant des clameurs
incohérentes. Les bribes de la conversation qu'il avait pu surprendre,
malgré son émoi, entre Christine et le monstre, n'avaient point peu
contribué à le mettre hors de lui; si vous ajoutez à cela le coup de
la forêt magique et l'ardente chaleur qui commençait à faire
ruisseler la sueur sur ses tempes, vous n'aurez point de peine à
comprendre que l'humeur de M. de Chagny commençait à subir une
certaine exaltation. Malgré toutes mes recommandations, mon compagnon
ne montrait plus aucune prudence.
Il allait et venait sans raison, se précipitant vers un espace
inexistant, croyant entrer dans une allée qui le conduisait à
l'horizon et se heurtant le front, après quelques pas, au reflet même
de son illusion de forêt!
Ce faisant, il criait: Christine! Christine!... et il agitait son
pistolet, appelant encore de toutes ses forces le monstre, défiant en
un duel à mort l'Ange de la Musique, et il injuriait également sa
forêt illusoire. C'était le supplice qui produisait son effet sur un
esprit non prévenu. J'essayai autant que possible de le combattre, en
raisonnant le plus tranquillement du monde ce pauvre vicomte: en lui
faisant toucher du doigt les glaces et l'arbre de fer, les branches sur
les tambours et en lui expliquant, d'après les lois de l'optique, toute
l'imagerie lumineuse dont nous étions enveloppés et dont nous ne
pouvions, comme de vulgaires ignorants, être les victimes!
--Nous sommes dans une chambre, une petite chambre, voilà ce qu'il faut
vous répéter sans cesse... et nous sortirons de cette chambre quand
nous en aurons trouvé la porte. Eh bien! cherchons-la!
Et je lui promis que, s'il me laissait faire, sans m'étourdir de ses
cris et de ses promenades de fou, j'aurais trouvé le truc de la porte
avant une heure.
Alors, il s'allongea sur le parquet, comme on fait dans les bois, et
déclara qu'il attendrait que j'eusse trouvé la porte de la forêt,
puisqu'il n'avait rien de mieux à faire! Et il crut devoir ajouter que
de l'endroit où il se trouvait, «la vue était splendide». (Le
supplice, malgré tout ce que j'avais pu dire, agissait.)