Si bien qu'un moment je me demandai si je n'allais pas conseiller à

tous ces gens, qui s'attardaient au théâtre, de se sauver. Mais encore

je fus arrêté dans cette pensée de dénonciation, par la certitude

où j'étais que l'on me prendrait pour un fou. Enfin, je n'ignorais pas

que si, par exemple, je criais pour faire sortir tous ces gens: «Au

feu!» je pouvais être la cause d'une catastrophe, étouffements dans

la fuite, piétinements, luttes sauvages,--pire que la catastrophe

elle-même.

Toutefois, je me résolus à agir sans plus tarder, personnellement. Le

moment me semblait, du reste, propice. J'avais beaucoup de chances pour

qu'Erik ne songeât, à cette heure, qu'à sa captive. Il fallait en

profiter pour pénétrer dans sa demeure par le troisième dessous et je

pensai, pour cette entreprise, à m'adjoindre ce pauvre petit

désespéré de vicomte, qui, au premier mot, accepta avec une confiance

en moi qui me toucha profondément; j'avais envoyé chercher mes

pistolets par mon domestique. Darius nous rejoignit avec la boîte dans

la loge de Christine. Je donnai un pistolet au vicomte et lui conseillai

d'être prêt à tirer comme moi-même, car, après tout, Erik pouvait

nous attendre derrière le mur. Nous devions passer par le chemin des

communards et par la trappe.

Le petit vicomte m'avait demandé, en apercevant mes pistolets, si nous

allions nous battre en duel? Certes! et je dis: Quel duel! Mais je n'eus

le temps, bien entendu, de rien lui expliquer. Le petit vicomte est

brave, mais tout de même il ignorait à peu près tout de son

adversaire! Et c'était tant mieux!

Qu'est-ce qu'un duel avec le plus terrible des bretteurs à côté d'un

combat avec le plus génial des prestidigitateurs? Moi-même, je me

faisais difficilement à cette pensée que j'allais entrer en lutte avec

un homme qui n'est visible au fond que lorsqu'il le veut et qui, en

revanche, voit tout autour de lui, quand toute chose pour vous reste

obscure!... Avec un homme dont la science bizarre, la subtilité,

l'imagination et l'adresse lui permettent de disposer de toutes les

forces naturelles, combinées pour créer à vos yeux ou à vos oreilles

l'illusion qui vous perd!... Et cela, dans les dessous de l'Opéra,

c'est-à-dire au pays même de la fantasmagorie! Peut-on imaginer cela

sans frémir? Peut-on seulement avoir une idée de ce qui pourrait

arriver aux yeux ou aux oreilles d'un habitant de l'Opéra, si on avait

enfermé dans l'Opéra--dans ses cinq dessous et ses vingt-cinq

dessus--un Robert-Houdin féroce et «rigolo», tantôt qui se moque et

tantôt qui hait! tantôt qui vide les poches et tantôt qui tue!...

Pensez-vous à cela: «Combattre l'amateur de trappes?»--Mon Dieu! en

a-t-il fabriqué chez nous, dans tous nos palais, de ces étonnantes

trappes pivotantes qui sont les meilleures des trappes!--Combattre

l'amateur de trappes au pays des trappes!...

Si mon espoir était qu'il n'avait point quitté Christine Daaé dans

cette demeure du Lac où il avait dû la transporter, une fois encore,

évanouie, ma terreur était qu'il fût déjà quelque part autour de

nous, préparant _le lacet du Pendjab._

Nul mieux que lui, ne sait lancer le lacet de Pendjab et il est le

prince des étrangleurs comme il est le roi des prestidigitateurs. Quand

il avait fini de faire rire la petite sultane, au temps _des heures

roses de Mazenderan_, celle-ci demandait elle-même à ce qu'il

s'amusât à la faire frissonner. Et il n'avait rien trouvé de mieux

que le jeu du lacet du Pendjab. Erik qui avait séjourné dans l'Inde,

en était revenu avec une adresse incroyable à étrangler. Il se

faisait enfermer dans une cour où l'on amenait un guerrier,--le plus

souvent, un condamné à mort--armé d'une longue pique et d'une large

épée. Erik, lui, n'avait que son lacet, et c'était toujours dans le

moment que le guerrier croyait abattre Erik d'un coup formidable, que

l'on entendait le lacet siffler. D'un coup de poignet, Erik avait serré

le mince lasso au col de son ennemi, et il le traînait aussitôt devant

la petite sultane et ses femmes qui regardaient à une fenêtre et

applaudissaient. La petite sultane apprit, elle aussi, à lancer le

lacet du Pendjab et tua ainsi plusieurs de ses femmes et même de ses

amies en visite. Mais je préfère quitter ce sujet terrible _des Heures

Roses de Mazenderan._ Si j'en ai parlé, c'est que je dus, étant

arrivé avec le vicomte de Chagny dans les dessous de l'Opéra, mettre

en garde mon compagnon contre une possibilité toujours menaçante

autour de nous, d'étranglement. Certes! une fois dans les dessous, mes

pistolets ne pouvaient plus nous servir à rien, car j'étais bien sûr

que du moment qu'il ne s'était point opposé du premier coup à notre

entrée dans le chemin des communards, Erik ne se laisserait plus voir.

Mais il pouvait toujours nous étrangler. Je n'eus point le temps

d'expliquer tout cela au vicomte et même je ne sais si, ayant disposé

de ce temps, j'en aurais usé pour lui raconter qu'il y avait quelque

part, dans l'ombre, un lacet du Pendjab prêt à siffler. C'était bien

inutile de compliquer la situation et je me bornai à conseiller à M.

de Chagny de tenir toujours sa main à hauteur de l'œil, le bras

replié dans la position du tireur au pistolet qui attend le

commandement de feu. Dans cette position, il est impossible, même au

plus adroit étrangleur, de lancer utilement le lacet du Pendjab. En

même temps que le cou, il vous prend le bras ou la main et ainsi ce

lacet, que l'on peut facilement délacer, devient inoffensif.

Après avoir évité le commissaire de police et quelques fermeurs de

portes, puis les pompiers, et rencontré pour la première fois le tueur

de rats et passé inaperçu aux yeux de l'homme au chapeau de feutre, le

vicomte et moi nous parvînmes sans encombre dans le troisième dessous,

entre le portant et le décor du _Roi de Lahore._ Je fis jouer la pierre

et nous sautâmes dans la demeure qu'Erik s'était construite dans la

double enveloppe des murs de fondation de l'Opéra (_et cela, le plus

tranquillement du monde, puisque Erik a été un des premiers

entrepreneurs de maçonnerie de Philippe Garnier, l'architecte de

l'Opéra, et qu'il avait continué à travailler, mystérieusement, tout

seul, quand les travaux étaient officiellement suspendus, pendant la

guerre, le siège de Paris et la Commune_).

Je connaissais assez mon Erik pour caresser la présomption d'arriver à

découvrir tous les trucs qu'il avait pu se fabriquer pendant tout ce

temps-là: aussi n'étais-je nullement rassuré en sautant dans sa

maison. Je savais ce qu'il avait fait de certain palais de Mazenderan.

De la plus honnête construction du monde, il avait bientôt fait la

maison du diable, où l'on ne pouvait plus prononcer une parole sans

qu'elle fut espionnée ou rapportée par l'écho. Que de drames de

famille! que de tragédies sanglantes le monstre traînait derrière lui

avec ses trappes! Sans compter que l'on ne pouvait jamais, dans les

palais qu'il avait «truqués», savoir exactement où l'on se trouvait.

Il avait des inventions étonnantes. Certainement, la plus curieuse, la

plus horrible et la plus dangereuse de toutes était _la chambre des

supplices._ À moins des cas exceptionnels où la petite sultane

s'amusait à faire souffrir le bourgeois, on n'y laissait guère entrer

que les condamnés à mort. C'était, à mon avis, la plus atroce

imagination des _heures roses de Mazenderan._ Aussi, quand le visiteur

qui était entré dans la chambre des supplices en «avait assez», il

lui était toujours permis d'en finir avec un lacet du Pendjab qu'on

laissait à sa disposition au pied de l'arbre de fer!

Or, quel ne fut pas mon émoi, aussitôt après avoir pénétré dans la

demeure du monstre, en m'apercevant que la pièce dans laquelle nous

venions de sauter, M. le vicomte de Chagny et moi, était justement la

reconstitution exacte de la chambre des supplices des _heures roses de

Mazenderan._

À nos pieds, je trouvai le lacet du Pendjab que j'avais tant redouté

toute la soirée. J'étais convaincu que ce fil avait déjà servi pour

Joseph Buquet. Le chef machiniste avait dû, comme moi, surprendre

certain soir Erik au moment où il faisait jouer la pierre du troisième

dessous. Curieux, il avait à son tour tenté le passage avant que la

pierre ne se refermât et il était tombé dans la chambre des

supplices, et il n'en était sorti que pendu. J'imaginai très bien Erik

traînant le corps dont il voulait se débarrasser jusqu'au décor du

_Roi de Lahore_ et l'y suspendant, pour faire un exemple ou pour grossir

_la terreur superstitieuse qui devait l'aider à garder les abords de la

caverne!_

Mais, après réflexion, Erik revenait chercher le lacet du Pendjab, qui

est très singulièrement fait de boyaux de chat et qui aurait pu

exciter la curiosité d'un juge d'instruction. Ainsi s'expliquait la

disparition de la corde de pendu.

Et voilà que je le découvrais à nos pieds, le lacet, dans la chambre

des supplices!... Je ne suis point pusillanime, mais une sueur froide

m'inonda le visage.

La lanterne dont je promenais le petit disque rouge sur les parois de la

trop fameuse chambre, tremblait dans ma main.

M. de Chagny s'en aperçut et me dit:

--Que se passe-t-il donc, monsieur?

Je lui fis signe violemment de se taire, car je pouvais avoir encore

cette suprême espérance que nous étions dans la chambre des

supplices, sans que le monstre n'en sût rien!

Et même, cette espérance-là n'était point le salut car je pouvais

encore très bien m'imaginer que, du côté du troisième dessous, la

chambre des supplices était chargée de garder la _demeure du Lac_, et,

cela peut-être, automatiquement.

Oui, les supplices allaient peut-être, commencer _automatiquement._

Qui aurait pu dire quels gestes de nous ils attendaient pour cela?

Je recommandai l'immobilité la plus absolue à mon compagnon.

Un écrasant silence pesait sur nous.

Et ma lanterne rouge continuait à faire le tour de la chambre des

supplices... je la reconnaissais... je la reconnaissais...

[Note 8: Un rapport administratif, venu du Tonkin et arrivé à

Paris fin juillet 1900, raconte comment le célèbre chef de bande le De

Tham, traqué avec ses pirates par nos soldats, put leur échapper,

ainsi que tous les siens, grâce au jeu des roseaux.]

[Note 9: Daroga, en Perse, commandant général de la police du

gouvernement.]

[Note 10: Ici le Persan aurait pu avouer que le sort d'Erik

l'intéressait également pour lui-même, car il n'ignorait point que si

le gouvernement de Téhéran eût appris qu'Erik était encore, vivant,

c'en était fait de la modeste pension de l'ancien _Daroga._ Il est

juste, du reste, d'ajouter que le Persan avait un cœur noble et

généreux et nous ne doutons point que les catastrophes qu'il redoutait

pour les autres n'aient occupé fortement son esprit. Sa conduite, du

reste, dans toute cette affaire, le prouve suffisamment et est au-dessus

de tout éloge.]

XXIII

DANS LA CHAMBRE DES SUPPLICES

_Suite du récit du Persan._

Nous étions au centre d'une petite salle de forme parfaitement

hexagonale... dont les six pans de murs étaient intérieurement garnis

de glaces... du haut en bas... Dans les coins, on distinguait très bien

les «rajoutis» de glace... les petits secteurs destinés à tourner

sur leurs tambours... oui, oui, je les reconnais... et je reconnais

l'arbre de fer dans un coin, au fond de l'un de ces petits secteurs...

l'arbre de fer, avec sa branche de fer... pour les pendus.

J'avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny était tout

frémissant, tout prêt à crier à sa fiancée le secours qu'il lui

apportait... Je redoutais qu'il ne pût se contenir.

Tout à coup, nous entendîmes du bruit à notre gauche.

Ce fut d'abord comme une porte qui s'ouvrait et se refermait, dans la

pièce à côté puis il y eut un sourd gémissement. Je retins plus

fortement encore le bras de M. de Chagny, puis nous entendîmes

distinctement ces mots:

--C'est à prendre ou à laisser! _La messe de mariage_ ou _la messe des

morts._

Je reconnus la voix du monstre.

Il y eut encore un gémissement.

À la suite de quoi, un long silence.

J'étais persuadé, maintenant, que le monstre ignorait notre présence

dans sa demeure, car s'il en eût, été autrement, il se serait bien

arrangé pour que nous ne l'entendions point. Il lui eût suffi pour

cela de fermer hermétiquement la petite fenêtre invisible par laquelle

les amateurs de supplices regardent dans la chambre des supplices.

Et puis, j'étais sûr que s'_il_ avait connu notre présence, les

supplices eussent commencé tout de suite.

Nous avions donc, dès lors, un gros avantage sur Erik: nous étions à

ses côtés et il n'en savait rien.

L'important était de ne le lui point faire savoir, et je ne redoutais

rien tant que l'impulsion du vicomte de Chagny qui voulait se ruer à

travers les murs pour rejoindre Christine Daaé, dont nous croyions

entendre, par intervalles, le gémissement.

--La messe des morts, ce n'est point gai! reprit la voix d'Erik, tandis

que la messe de mariage, parlez-moi de cela! c'est magnifique! Il faut

prendre une résolution et savoir ce que l'on veut! Moi, il m'est

impossible de continuer à vivre comme ça, au fond de la terre, dans un

trou, comme une taupe! _Don Juan triomphant est terminé_, maintenant je

veux vivre comme tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le

monde et nous irons nous promener le dimanche. J'ai inventé un masque

qui me fait la figure de n'importe qui. On ne se retournera même pas.

Tu seras la plus heureuse des femmes. Et nous chanterons pour nous tout

seuls, à en mourir. Tu pleures! Tu as peur de moi! Je ne suis pourtant

pas méchant au fond! Aime-moi et tu verras! _Il ne m'a manqué que

d'être aimé pour être bon!_ Si tu m'aimais, je serais doux comme un

agneau et tu ferais de moi tout ce que tu voudrais.

Bientôt le gémissement qui accompagnait cette sorte de litanie

d'amour, grandit, grandit. Je n'ai jamais rien entendu de plus

désespéré et M. de Chagny et moi reconnûmes que cette effrayante

lamentation appartenait à Erik lui-même. Quant à Christine, elle

devait, quelque part, peut-être de l'autre côté du mur que nous

avions devant nous, se tenir, muette d'horreur, n'ayant plus la force de

crier, avec le monstre à ses genoux.

Cette lamentation était sonore et grondante et râlante comme la

plainte d'un océan. Par trois fois Erik sortit cette plainte du rocher

de sa gorge.

--Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas!

Et puis, il s'adoucit:

--Pourquoi pleures-tu? Tu sais bien que tu me fais de la peine.

Un silence.

Chaque silence pour nous était un espoir, Nous nous disions: «Il a

peut-être quitté Christine derrière le mur.»

Et nous ne pensions qu'à la possibilité d'avertir Christine Daaé de

notre présence sans que le monstre se doutât de rien.

Nous ne pouvions sortir maintenant de la chambre des supplices que si

Christine nous en ouvrait la porte; et c'est à cette condition

première que nous pouvions lui porter secours, car nous ignorions même

où la porte pouvait se trouver autour de nous.

Tout à coup, le silence d'à côté fut troublé par le bruit d'une

sonnerie électrique.

Il y eut un bondissement de l'autre côté du mur et la voix de tonnerre

d'Erik:

--On sonne! donnez-vous donc la peine d'entrer!

Un ricanement lugubre.

Qui est-ce qui vient encore nous déranger? Attends-moi un peu ici...

_je m'en vais aller dire à la sirène d'ouvrir._

Et des pas s'éloignèrent, une porte se ferma. Je n'eus point le temps

de songer à l'horreur nouvelle qui se préparait; j'oubliai que le

monstre ne sortait que pour un crime nouveau peut-être; je ne compris

qu'une chose: Christine seule était derrière le mur!

Le vicomte de Chagny l'appelait déjà.

--Christine! Christine!

Du moment que nous entendions ce qui se disait dans la pièce à côté,

il n'y avait aucune raison pour que mon compagnon ne fût pas entendu à

son tour. Et, cependant, le vicomte dut répéter plusieurs fois son

appel.

Enfin une faible voix parvint jusqu'à nous.

--Je rêve, disait-elle!

--Christine! Christine! c'est moi, Raoul.

Silence.

--Mais répondez-moi Christine!... si vous êtes seule, au nom du ciel,

répondez-moi.

Alors la voix de Christine murmura le nom de Raoul.

--Oui! Oui! C'est moi! Ce n'est pas un rêve!... Christine, ayez

confiance!... Nous sommes là pour vous sauver... mais pas une

imprudence!... Quand vous entendrez le monstre, avertissez-nous.

--Raoul!... Raoul!

Elle se fit répéter plusieurs fois qu'elle ne rêvait pas et que Raoul

de Chagny avait pu venir jusqu'à elle, conduit par un compagnon

dévoué qui connaissait le secret de la demeure d'Erik.

Mais aussitôt à la trop rapide joie que nous lui apportions succéda

une terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s'éloignât

sur-le-champ. Elle tremblait qu'Erik ne découvrît sa cachette, car, en

ce cas, il n'eût pas hésité à tuer le jeune homme. Elle nous apprit

en quelques mots précipités qu'Erik était devenu tout à fait fou

d'amour et qu'il était décidé _à tuer tout le monde et lui-même

avec le monde_, si elle ne consentait pas à devenir sa femme devant le

maire et le curé, le curé de la Madeleine. Il lui avait donné

jusqu'au lendemain soir onze heures pour réfléchir. C'était le

dernier délai. Il lui faudrait alors choisir, comme il disait, entre la

messe de mariage et la messe des morts!

Et Erik avait prononcé cette phrase que Christine n'avait pas tout à

fait comprise: «Oui ou non; si c'est non, tout le monde est mort et

_enterré!_»

Mais, moi, je comprenais tout à fait cette phrase, car elle répondit

d'une façon terrible à ma pensée redoutable.

--Pourriez-vous nous dire où est Erik? demandai-je.

Elle répondit qu'il devait être sorti de la demeure.

--Pourriez-vous vous en assurer?

--Non!... Je suis attachée... je ne puis faire un mouvement.

En apprenant cela, M. de Chagny et moi ne pûmes retenir un cri de rage.

Notre salut, à tous les trois, dépendait de la liberté de mouvements

de la jeune fille.

--Oh! la délivrer! Arriver jusqu'à elle!

--Mais où êtes-vous donc? demandait encore Christine... Il n'y a que

deux portes dans ma chambre: la chambre Louis-Philippe, dont je vous ai

parlé, Raoul!... une porte par où entre et sort Erik, et une autre

qu'il n'a jamais ouverte devant moi et qu'il m'a défendu de franchir

jamais, parce qu'elle est, dit-il, la plus dangereuse des portes... la

porte des supplices!...

--Christine, nous sommes derrière cette porte-là!...

--Vous êtes dans la chambre des supplices?

--Oui, mais nous ne voyons pas la porte.

--Ah! si je pouvais seulement me traîner jusque-là!... Je frapperais

contre la porte et vous verriez bien l'endroit où est la porte.

--C'est une porte avec une serrure? demandai-je.

--Oui, avec une serrure.

Je pensai: Elle s'ouvre de l'autre côté avec une clef, comme toutes

les portes, mais de notre côté à nous, elle s'ouvre avec le ressort

et le contrepoids, et cela ne va pas être facile à découvrir.

--Mademoiselle! fis-je, il faut absolument que vous nous ouvriez cette

porte.

--Mais comment? répondit la voix éplorée de la malheureuse... Nous

entendîmes un corps qui se froissait, qui essayait de toute évidence

de se libérer des liens qui l'emprisonnaient...

--Nous ne nous en tirerons qu'avec la ruse, dis-je. Il faut avoir la

clef de cette porte...

--Je sais où elle est, répondit Christine qui paraissait épuisée par

l'effort qu'elle venait de faire... Mais je suis bien attachée!... Le

misérable!...

Et il y eut un sanglot..

--Où est la clef? demandai-je, en ordonnant à M. de Chagny de se taire

et de me laisser conduire l'affaire car nous n'avions pas un moment à

perdre.

--Dans la chambre, à côté de l'orgue, avec une autre petite clef en

bronze à laquelle il m'a défendu de toucher également. Elles sont

toutes deux dans un petit sac en cuir qu'il appelle: _Le petit sac de la

vie et de la mort_... Raoul! Raoul!... fuyez!... tout ici est

mystérieux et terrible... et Erik va devenir tout à fait fou... Et

vous êtes dans la chambre des supplices!... Allez-vous-en par ou vous

êtes venus! Cette chambre-là doit avoir des raisons pour s'appeler

d'un nom pareil!

--Christine! fit le jeune homme, nous sortirons d'ici ensemble ou nous

mourrons ensemble!

--Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici tous sains et saufs

soufflai-je, mais il faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il

attachée, mademoiselle? Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez

lui! Il le sait bien!

--J'ai voulu me tuer! Le monstre, ce soir, après m'avoir transportée

ici évanouie, à demi chloroformée, s'était absenté. Il était,

paraît-il,--c'est lui me l'a dit,--_allé chez son banquier!_... Quand

il est revenu, il m'a trouvée la figure en sang... j'avais voulu me

tuer! je m'étais heurté le front contre les murs.

--Christine! gémit Raoul, et il se prit à sangloter.

--Alors, il m'a attachée... je n'ai le droit de mourir que demain soir

à onze heures!...

Toute cette conversation à travers le mur était beaucoup plus

«hachée» et beaucoup plus prudente que je ne pourrais en donner

l'impression en la transcrivant ici. Souvent nous nous arrêtions au

milieu d'une phrase, parce qu'il nous avait semblé entendre un

craquement, un pas, un remuement insolite... Elle nous disait: Non! Non!

ce n'est pas lui!... Il est sorti! Il est bien sorti! J'ai reconnu le

bruit que fait, en se refermant, le mur du Lac.

--Mademoiselle! déclarai-je, c'est le monstre lui-même qui vous a

attachée... c'est lui qui vous détachera... Il ne s'agit que de jouer

la comédie qu'il faut pour cela!... N'oubliez pas qu'il vous aime!

--Malheureuse! entendîmes-nous, comment ferais-je pour l'oublier

jamais!

--Souvenez-vous-en pour lui sourire... suppliez-le... dites-lui que ces

liens vous blessent.

Mais Christine Daaé nous fit:

--Chut!... J'entends quelque chose dans le mur du Lac!... C'est lui!...

Allez-vous-en!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!...

--Nous ne nous en irions pas, même si nous le voulions! affirmai-je de

façon à impressionner la jeune fille. Nous ne pouvons plus partir! Et

nous sommes dans la chambre des supplices!

Silence! souffla encore Christine.

Nous nous tûmes tous les trois.

Des pas lourds se traînaient lentement derrière le mur, puis

s'arrêtaient et refaisaient à nouveau gémir le parquet.

Puis il y eut un soupir formidable suivi d'un cri d'horreur de Christine

et nous entendîmes la voix d'Erik.

--Je te demande pardon de te montrer un visage pareil! je suis dans un

bel état, n'est-ce pas? C'est de la faute de l'_autre?_ Pourquoi a-t-il

sonné? Est-ce que je demande à ceux qui passent l'heure qu'il est? Il

ne demandera plus l'heure à personne. C'est de la faute de la

sirène...

Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de

l'abîme d'une âme.

--Pourquoi as-tu crié, Christine?

--Parce que je souffre, Erik.

--J'ai cru que je t'avais fait peur...

--Erik, desserrez mes liens... ne suis-je pas votre prisonnière?

--Tu voudras encore mourir...

--Vous m'avez donné jusqu'à demain soir, onze heures, Erik...

Les pas se traînent encore sur le plancher.

--Après tout, puisque nous devons mourir ensemble... et que je suis

aussi pressé que toi... oui, moi aussi, j'en ai assez de cette vie-là,

tu comprends!... Attends, ne bouge pas, je vais te délivrer... Tu n'as

qu'un mot à dire: _non!_ et ce sera fini tout de suite, _pour tout le

monde_... Tu as raison... tu as raison! Pourquoi attendre jusqu'à

demain soir onze heures? Ah! oui, parce que ça aurait été plus

beau!... j'ai toujours eu la maladie du décorum... du grandiose...

c'est enfantin!... Il ne faut songer qu'à soi dans la vie!... à sa

propre mort... le reste est du superflu... _Tu regardes comme je suis

mouillé?_... Ah! ma chérie, c'est que j'ai eu tort de sortir... Il

fait un temps à ne pas mettre un chien dehors!... À part çà,

Christine, je crois bien que j'ai des hallucinations... Tu sais, celui

qui sonnait tout à l'heure chez la sirène,--va-t-en voir au fond du

lac s'il sonne--eh bien, il ressemblait... Là, tourne-toi... es-tu

contente? Te voilà délivrée... Mon Dieu! tes poignets, Christine! je

leur ai fait mal, dis?... Cela seul mérite la mort..... À propos de

mort, _il faut que je lui chante sa messe!_

En entendant ces terribles propos, je ne pus m'empêcher d'avoir un

affreux pressentiment... Moi aussi, j'avais sonné une fois à la porte

du monstre... et sans le savoir, certes!... j'avais dû mettre en marche

quelque courant avertisseur... Et je me souvenais des deux bras sortis

des eaux noires comme de l'encre... Quel était encore le malheureux

égaré sur ces rives?

Le Fantôme de l'Opéra · 第 20 / 25 段