[Note 7: On n'a jamais retrouvé ces deux paires de bottines qui

avaient été déposées, d'après les papiers du Persan, juste entre le

portant et le décor du _Roi de Lahore_, à l'endroit où l'on avait

trouvé Joseph Briquet pendu. Elles ont dû être prises par quelque

machiniste ou «fermeur de portes».]

XXII

INTÉRESSANTES ET INSTRUCTIVES TRIBULATIONS D'UN PERSAN DANS LES DESSOUS

DE L'OPÉRA

_Récit du Persan._

Le Persan a raconté lui-même, comment il avait vainement tenté,

jusqu'à cette nuit-là, de pénétrer dans la demeure du Lac par le

lac; comment il avait découvert l'entrée du troisième dessous, et

comment, finalement, le vicomte de Chagny et lui se trouvèrent aux

prises avec l'infernale imagination du fantôme dans la _chambre des

supplices._ Voici le récit écrit qu'il nous a laissé (dans des

conditions qui seront précisées plus tard) et auquel je n'ai pas

changé un mot. Je le donne tel quel, parce que je n'ai pas cru devoir

passer sous silence les aventures personnelles du daroga autour de la

maison du Lac, avant qu'il n'y tombât de compagnie avec Raoul. Si,

pendant quelques instants, ce début fort intéressant semble un peu

nous éloigner de la chambre des supplices, ce n'est que pour mieux nous

y amener tout de suite, après vous avoir expliqué des choses fort

importantes et certaines attitudes et manières de faire du Persan, qui

ont pu paraître bien extraordinaires.

«C'était la première fois que je pénétrais dans la maison du Lac,

écrit le Persan. En vain avais-je prié _l'amateur de trappes_--c'est

ainsi que, chez nous, en Perse, on appelait Erik--de m'en ouvrir les

mystérieuses portes. Il s'y était toujours refusé. Moi qui étais

payé pour connaître beaucoup de ses secrets et de ses trucs, j'avais

en vain essayé, par ruse, de forcer la consigne. Depuis que j'avais

retrouvé Erik à l'Opéra, où il semblait avoir élu domicile,

souvent, je l'avais épié, tantôt dans les couloirs du dessus, tantôt

dans ceux du dessous, tantôt sur la rive même du Lac, alors qu'il se

croyait seul, qu'il montait dans la petite barque et qu'il abordait

directement au mur d'en face. Mais l'ombre qui l'entourait était

toujours trop opaque pour me permettre de voir à quel endroit exact il

faisait jouer sa porte dans le mur. La curiosité, et aussi une idée

redoutable qui m'était venue en réfléchissant à quelques propos que

le monstre m'avait tenu, me poussèrent, un jour que je me croyais seul

à mon tour, à me jeter dans la petite barque et à la diriger vers

cette partie du mur où j'avais vu disparaître Erik. C'est alors que

j'avais eu affaire à la Sirène qui gardait les abords de ces lieux, et

dont le charme avait failli m'être fatal, dans les conditions précises

que voici. Je n'avais pas plutôt quitté la rive, que le silence parmi

lequel je naviguais fut insensiblement troublé par une sorte de souffle

chantant qui m'entoura. C'était à la fois une respiration et une

musique; cela montait doucement des eaux du Lac et j'en étais

enveloppé sans que je pusse découvrir par quel artifice. Cela me

suivait, se déplaçait avec moi, et cela était si suave, que cela ne

me faisait pas peur. Au contraire, dans le désir de me rapprocher de la

source de cette douce et captivante harmonie, je me penchai, au-dessus

de ma petite barque, vers les eaux, car il ne faisait point de doute

pour moi que ce chant venait des eaux elles-mêmes. J'étais déjà au

milieu du Lac et il n'y avait personne d'autre dans la barque que moi;

la voix,--car c'était bien maintenant distinctement une voix,--était

à côté de moi, sur les eaux. Je me penchai... Je me penchai encore...

Le Lac était d'un calme parfait et le rayon de lune qui, après avoir

passé par le soupirail de la rue Scribe, venait l'éclairer, ne me

montra absolument rien sur sa surface lisse et noire comme de l'encre.

Je me secouai un peu les oreilles dans le dessein de me débarrasser

d'un bourdonnement possible, mais je dus me rendre à cette évidence

qu'il n'y a point de bourdonnement d'oreilles aussi harmonieux que le

souffle chantant qui me suivait et qui, maintenant m'attirait.

Si j'avais été un esprit superstitieux ou facilement accessible aux

faibles, je n'aurais point manqué de penser que j'avais affaire à

quelque sirène chargée de troubler le voyageur assez hardi pour

voyager sur les eaux de la maison du Lac, mais, Dieu merci! je suis d'un

pays où l'on aime trop le fantastique pour ne point le connaître à

fond et je l'avais moi-même trop étudié jadis avec les trucs les plus

simples, quelqu'un qui connaît son métier peut faire travailler la

pauvre imagination humaine.

Je ne doutai donc point que je me trouvais aux prises avec une nouvelle

invention d'Erik, mais encore une fois cette invention était si

parfaite que, en me penchant au-dessus de la petite barque, j'étais

moins poussé par le désir d'en découvrir la supercherie que de jouir

de son charme.

Et je me penchai, je me penchai... à chavirer.

Tout à coup, deux bras monstrueux sortirent du sein des eaux et

m'agrippèrent le cou, m'entraînant dans le gouffre avec une force

irrésistible. J'étais certainement perdu si je n'avais eu le temps de

jeter un cri auquel Erik me reconnut.

Car c'était lui, et au lieu de me noyer comme il en avait eu

certainement l'intention, il nagea et me déposa doucement sur la rive.

--Vois comme tu es imprudent, me dit-il en se dressant devant moi tout

ruisselant de cette eau d'enfer. Pourquoi tenter d'entrer dans ma

demeure! Je ne t'ai pas invité. Je ne veux ni de toi, ni de personne au

monde! Ne m'as-tu sauvé la vie que pour me la rendre insupportable? Si

grand que soit le service rendu, Erik finira peut-être par l'oublier et

tu sais que rien ne peut retenir Erik, pas même Erik lui-même.

Il parlait, mais maintenant je n'avais d'autre désir que de connaître

ce que j'appelais déjà _le truc de la sirène._ Il voulut bien

contenter ma curiosité, car Erik, qui est un vrai monstre--pour moi,

c'est ainsi que je le juge, ayant eu, hélas! en Perse, l'occasion de le

voir à l'œuvre--est encore par certains côtés un véritable enfant

présomptueux et vaniteux, et il n'aime rien tant, après avoir étonné

son monde, que de prouver toute l'ingéniosité vraiment miraculeuse de

son esprit.

Il se mit à rire et me montra une longue tige de roseau.

--C'est bête comme chou! me dit-il, mais c'est bien commode pour

respirer et pour chanter dans l'eau! C'est un truc que j'ai appris aux

pirates du Tonkin, qui peuvent ainsi rester cachés des heures entières

au fond des rivières[8].

Je lui parlai sévèrement.

--C'est un truc qui a failli me tuer! fis-je... et il a été peut-être

fatal à d'autres!

Il ne me répondit pas, mais il se leva devant moi avec cet air de

menace enfantine que je lui connais bien.

Je ne m'en «laissai pas imposer». Je lui dis très net:

--Tu sais ce que tu m'as promis, Erik! plus de crimes!

--Est-ce que vraiment, demanda-t-il en prenant un air aimable, j'ai

commis des crimes?

--Malheureux!... m'écriai-je... Tu as donc oublié _les heures roses de

Mazenderan?_

--Oui, répondit-il, triste tout à coup, j'aime mieux les avoir

oubliées, mais j'ai bien fait rire la petite sultane.

--Tout cela, déclarai-je, c'est du passé... mais il y a le présent...

et tu me dois compte du présent, puisque, si je l'avais voulu, il

n'existerait pas pour toi!... Souviens-toi de cela, Erik: je t'ai sauvé

la vie!

Et je profitai du tour qu'avait pris la conversation pour lui parler

d'une chose qui, depuis quelque temps, me revenait souvent à l'esprit.

--Erik, demandai-je... Erik, jure-moi...

--Quoi? fit-il, tu sais bien que je ne tiens pas mes serments. Les

serments sont faits pour attraper les nigauds.

--Dis-moi... Tu peux bien me dire ça, à moi?

--Eh bien?

--Eh bien!... Le lustre... le lustre? Erik...

--Quoi, le lustre?

--Tu sais bien ce que je peux dire?

--Ah! ricana-t-il, ça, le lustre... je veux bien te le dire!... _Le

lustre, ça n'est pas moi!_... Il était très usé, le lustre...

Quand il riait, Erik était plus effrayant encore. Il sauta dans la

barque en ricanant d'une façon si sinistre que je ne pus m'empêcher de

trembler.

--Très usé, cher _Daroga!_[9] Très usé, le lustre!... Il est tombé

tout seul... Il a fait boum! Et maintenant, un conseil, Daroga, va te

sécher, si tu ne veux pas attraper un rhume de cerveau!... et ne

remonte jamais dans ma barque... et surtout n'essaie pas d'entrer dans

ma maison... je ne suis pas toujours là... Daroga! Et j'aurais du

chagrin à te dédier _ma messe des morts!_

Ce disant et ricanant, il était debout à l'arrière de sa barque et

godillait avec un balancement de singe. Il avait bien l'air alors du

fatal rocher, avec ses yeux d'or en plus. Et puis, je ne vis bientôt

plus que ses yeux et enfin il disparut dans la nuit du lac.

C'est à partir de ce jour que je renonçai à pénétrer dans sa

demeure par le lac! Évidemment, cette entrée-là était trop bien

gardée, surtout depuis qu'il savait que je la connaissais. Mais je

pensais bien qu'il devait s'en trouver une autre, car plus d'une fois

j'avais vu disparaître Erik dans le troisième dessous, alors que je le

surveillais et sans que je pusse imaginer comment. Je ne saurais trop le

répéter, depuis que j'avais retrouvé Erik, installé à l'Opéra, je

vivais dans une perpétuelle terreur de ses horribles fantaisies, non

point en ce qui pouvait me concerner, certes, mais je redoutais tout de

lui pour les autres[10]. Et quand il arrivait quelque accident, quelque

événement fatal, je ne manquais point de me dire: «C'est peut-être

Erik!...» comme d'autres disaient autour de moi: «C'est le

Fantôme!...» Que de fois n'ai-je point entendu prononcer cette phrase

par des gens qui souriaient! Les malheureux! s'ils avaient su que ce

fantôme existait en chair et en os et était autrement terrible que

l'ombre vaine qu'ils évoquaient, je jure bien qu'ils eussent cessé de

se moquer!... S'ils avaient su seulement ce dont Erik était capable,

surtout dans un champ de manœuvre comme l'Opéra!... Et s'ils avaient

connu le fin fond de ma pensée redoutable!...

Pour moi, je ne vivais plus!... Bien qu'Erik m'eût annoncé fort

solennellement qu'il avait bien changé et qu'il était devenu le plus

vertueux des hommes, _depuis qu'il était aimé pour lui-même_, phrase

qui me laissa sur le coup affreusement perplexe, je ne pouvais

m'empêcher de frémir en songeant au monstre. Son horrible, unique et

repoussante laideur le mettait au ban de l'humanité, et il m'était

apparu bien souvent qu'il ne se croyait plus, par cela même, aucun

devoir vis-à-vis de la race humaine. La façon dont il m'avait parlé

de ses amours n'avait fait qu'augmenter mes transes, car je prévoyais

dans cet événement auquel il avait fait allusion sur un ton de

hâblerie que je lui connaissais, le cause de drames nouveaux et plus

affreux que tout le reste. Je savais jusqu'à quel degré de sublime et

désastreux désespoir pouvait aller la douleur d'Erik, et les propos

qu'il m'avait tenus--vaguement annonciateurs de la plus horrible

catastrophe--ne cessaient point d'habiter ma pensée redoutable.

D'autre part, j'avais découvert le bizarre commerce moral qui s'était

établi entre le monstre et Christine Daaé. Caché dans la chambre de

débarras qui fait suite à la loge de la jeune diva, j'avais assisté

à des séances admirables de musique, qui plongeaient évidemment

Christine dans une merveilleuse extase, mais tout de même je n'eus

point pensé que la voix d'Erik--qui était retentissante comme le

tonnerre ou douce comme celle des anges, à volonté--pût faire oublier

sa laideur. Je compris tout quand je découvris que Christine ne l'avait

pas encore vu! J'eus l'occasion de pénétrer dans la loge et, me

souvenant des leçons qu'autrefois il m'avait données, je n'eus point

de peine à trouver le truc qui faisait pivoter le mur qui supportait la

glace, et je constatai par quel truchement de briques creuses, de

briques porte-voix, il se faisait entendre de Christine comme s'il avait

été à ses côtés. Par là aussi je découvris le chemin qui conduit

à la fontaine et au cachot--au cachot des communards--et aussi la

trappe qui devait permettre à Erik et s'introduire directement dans les

dessous de la scène.

Quelques jours plus tard, quelle ne fut pas ma stupéfaction

d'apprendre, de mes propres yeux et de mes propres oreilles qu'Erik et

Christine Daaé se voyaient, et de surprendre le monstre, penché sur la

petite fontaine qui pleure, dans le chemin des communards (tout au bout,

sous la terre) et en train de rafraîchir le front de Christine Daaé

évanouie. Un cheval blanc, le cheval du _Prophète_, qui avait disparu

des écuries des dessous de l'Opéra, se tenait tranquillement auprès

d'eux. Je me montrai. Ce fut terrible. Je vis des étincelles partir de

deux yeux d'or et je fus, avant que j'aie pu dire un mot, frappé, en

plein front, d'un coup qui m'étourdit. Quand je revins à moi, Erik,

Christine et le cheval blanc avaient disparu. Je ne doutais point que la

malheureuse ne fût prisonnière dans la demeure du Lac. Sans

hésitation, je résolus de retourner sur la rive, malgré le danger

certain d'une pareille entreprise. Pendant vingt-quatre heures je

guettai, caché près de la berge noire, l'apparition du monstre, car je

pensais bien qu'il devait sortir, forcé qu'il était d'aller faire ses

provisions. Et à ce propos, je dois dire que, quand il sortait dans

Paris ou qu'il osait se montrer en public, il mettait à la place de son

horrible trou de nez, un nez de carton pâte garni d'une moustache, ce

qui ne lui enlevait point tout à fait son air macabre, puisque,

lorsqu'il passait, on disait derrière lui: «Tiens, voilà le père

Trompe-la-Mort qui passe», mais ce qui le rendait à peu près--je dis

à peu près--supportable à voir.

J'étais donc à le guetter sur la rive du Lac,--du Lac Averne, comme il

avait appelé, plusieurs fois, devant moi, en ricanant, son lac--et

fatigué de ma longue patience, je me disais encore: Il est passé par

une autre porte, celle du «troisième dessous», quand j'entendis un

petit clapotis dans le noir, je vis les deux yeux d'or briller comme des

fanaux, et bientôt la barque abordait. Erik sautait sur le rivage et

venait à moi.

--Voilà vingt-quatre heures que tu es là, me dit-il; tu me gênes! je

t'annonce que tout cela finira très mal! Et c'est bien toi qui l'auras

voulu! car ma patience est prodigieuse pour toi!... Tu crois me suivre,

immense niais,--(textuel)--et c'est moi qui te suis, et je sais tout ce

que tu sais de moi, ici. Je t'ai épargné hier, dans _mon chemin des

communards_; mais je te le dis, en vérité, que je n'y t'y revoie plus!

Tout cela est bien imprudent, ma parole! et je me demande si tu sais

encore ce que parler veut dire!

Il était si fort en colère que je n'eus garde, dans l'instant, de

l'interrompre. Après avoir soufflé comme un phoque, il précisa son

horrible pensée--qui correspondait à ma pensée redoutable.

--Oui, il faut savoir une fois pour toutes--une fois pour toutes, c'est

dit--ce que parler veut dire! Je te dis qu'avec tes imprudences--car tu

t'es fait déjà arrêter deux fois par l'ombre au chapeau de feutre,

qui ne savait pas ce que tu faisais dans les dessous et qui t'a conduit

aux directeurs, lesquels t'ont pris pour un fantasque persan amateur de

trucs de féerie et de coulisses de théâtre (j'étais là... oui,

j'étais là dans le bureau; tu sais bien que je suis partout)--je te

dis donc qu'avec tes imprudences, on finira par se demander ce que tu

cherches ici... et on finira par savoir que tu cherches Erik... et on

voudra, comme toi, chercher Erik... et on découvrira la maison du

Lac... Alors, tant pis, mon vieux! tant pis!... Je ne réponds plus de

rien!

Il souffla encore comme un phoque.

--De rien!... Si les secrets d'Erik ne restent par les secrets d'Erik,

tant pis pour _beaucoup de ceux de la race humaine!_ C'est tout ce que

j'avais à te dire et, à moins que tu ne sois un immense

niais--(textuel)--cela devrait te suffire; à moins que tu ne saches ce

que parler veut dire!...

Il s'était assis sur la partie arrière de sa barque et tapait le bois

de la petite embarcation avec ses talons, en attendant ce que j'avais à

lui répondre; je lui dis simplement:

--Ce n'est pas Erik que je viens chercher ici!...

--Et qui donc?

--Tu le sais bien: c'est Christine Daaé!

Il me répliqua:

--J'ai bien le droit de lui donner rendez-vous chez moi. Je suis aimé

pour moi-même.

--Ce n'est pas vrai, fis-je; tu l'as enlevée et tu la retiens

prisonnière!

--Écoute, me dit-il, me promets-tu de ne plus t'occuper de mes affaires

si je te prouve que je suis aimé pour moi-même?

--Oui, je te le promets, répondis-je sans hésitation, car je pensais

bien que pour un tel monstre, telle preuve était impossible à faire.

--Eh bien, voilà! c'est tout à fait simple!... Christine Daaé sortira

d'ici comme il lui plaira et y reviendra!... Oui, y reviendra! parce que

cela lui plaira... y reviendra d'elle-même, parce qu'elle m'aime pour

moi-même!...

--Oh! je doute qu'elle revienne!... Mais c'est ton devoir de la laisser

partir.

--Mon devoir, immense niais! (textuel)--C'est ma volonté... ma volonté

de la laisser partir, et elle reviendra... car elle m'aime!... Tout

cela, je te dis, finira par un mariage... un mariage à la Madeleine,

immense niais! (textuel). Me crois-tu, à la fin? Quand je te dis que ma

messe de mariage est déjà écrite... tu verras ce _Kyrie_...

Il tapota encore ses talons sur le bois de la barque, dans une espèce

de rythme qu'il accompagnait à mi-voix en chantant: _Kyrie!...

Kyrie!... Kyrie Eleïson!_... Tu verras, tu verras cette messe!

--Écoute, conclus-je, je te croirai si je vois Christine Daaé sortir

de la maison du Lac et y revenir librement!

--Et tu ne t'occuperas plus de mes affaires?

--Eh bien! tu verras cela ce soir... Viens au bal masqué. Christine et

moi irons y faire un petit tour... Tu iras ensuite te cacher dans la

chambre de débarras et tu verras que Christine, qui aura regagné sa

loge, ne demandera pas mieux que de reprendre le chemin des communards.

--C'est entendu!

Si je voyais cela, en effet, je n'aurais qu'à m'incliner, car une très

belle personne a toujours le droit d'aimer le plus horrible monstre,

surtout quand, comme celui-ci, il a la séduction de la musique et quand

cette personne est justement une très distinguée cantatrice.

--Et maintenant, va-t'en! car il faut que je parte pour aller faire mon

marché!...

Je m'en allai donc, toujours inquiet du côté de Christine Daaé, mais

ayant surtout, au fond de moi-même, une pensée redoutable, depuis

qu'il l'avait réveillée si formidablement à propos de mes

imprudences.

Je me disais: «Comment tout cela va-t-il finir? «Et, bien que je fusse

assez fataliste de tempérament, je ne pouvais me défaire d'une

indéfinissable angoisse à cause de l'incroyable responsabilité que

j'avais prise un jour, en laissant vivre le monstre qui menaçait

aujourd'hui _beaucoup de ceux de la race humaine._

À mon prodigieux étonnement, les choses se passèrent comme il me

l'avait annoncé. Christine Daaé sortit de la maison du Lac et y revint

plusieurs fois sans qu'apparemment elle y fût forcée. Mon esprit

voulut alors se détacher de cet amoureux mystère, mais il était fort

difficile, surtout pour moi--à cause de la redoutable pensée--de ne

point songer à Erik. Toutefois, résigné à une extrême prudence, je

ne commis point la faute de retourner sur les bords du Lac ni de

reprendre le chemin des communards. Mais la hantise de la porte

sécrète du troisième dessous me poursuivant, je me rendis plus d'une

fois directement dans cet endroit que je savais désert le plus souvent

dans la journée. J'y faisais des stations interminables en me tournant

les pouces et caché par un décor du _Roi de Lahore_, qu'on avait

laissé là, je ne sais pas pourquoi, car on ne jouait pas souvent le

_Roi de Lahore._ Tant de patience devait être récompensée. Un jour,

je vis venir à moi, sur ses genoux, le monstre. J'étais certain qu'il

ne me voyait pas. Il passa entre le décor qui se trouvait là et un

portant, alla jusqu'à la muraille et agit, à un endroit que je

précisai de loin, sur un ressort qui fit basculer une pierre, lui

ouvrant un passage. Il disparut par ce passage et la pierre se referma

derrière lui. J'avais le secret du monstre, secret qui pouvait, à mon

heure, me livrer la demeure du Lac.

Pour m'en assurer, j'attendis au moins une demi-heure et fis, à mon

tour, jouer le ressort. Tout se passa comme pour Erik. Mais je n'eus

garde de pénétrer moi-même dans le trou, sachant Erik chez lui.

D'autre part, l'idée que je pouvais être surpris ici par Erik me

rappela soudain la mort de Joseph Buquet et, ne voulant point

compromettre une pareille découverte, qui pouvait être utile à

beaucoup de monde, _à beaucoup de ceux de la race humaine_, je quittai

les dessous du théâtre, après avoir soigneusement remis la pierre en

place, suivant un système qui n'avait point varié depuis la Perse.

Vous pensez bien que j'étais toujours très intéressé par l'intrigue

d'Erik et de Christine Daaé, non point que j'obéisse en la

circonstance à une maladive curiosité, mais bien à cause, comme

je l'ai déjà dit, de cette pensée redoutable qui ne me quittait

pas: «Si, pensais-je, Erik découvre qu'il n'est pas aimé pour

lui-même, nous pouvons nous attendre à tout.» Et, ne cessant

d'errer--prudemment--dans l'Opéra, j'appris bientôt la vérité sur

les tristes amours du monstre. Il occupait l'esprit de Christine par la

terreur, mais le cœur de la douce enfant appartenait tout entier au

vicomte Raoul de Chagny. Pendant que ceux-ci jouaient tous deux, comme

deux innocents fiancés, dans les dessus de l'Opéra--fuyant le

monstre--ils ne se doutaient pas que quelqu'un veillait sur eux.

J'étais décidé à tout: à tuer le monstre s'il le fallait et à

donner des explications ensuite à la justice. Mais Erik ne se montra

pas--et je n'en étais pas plus rassuré pour cela.

Il faut que je dise tout mon calcul. Je croyais que le monstre, chassé

de sa demeure par la jalousie, me permettrait ainsi de pénétrer sans

péril dans la maison du Lac, par le passage du troisième dessous.

J'avais tout intérêt, pour tout le monde, à savoir exactement ce

qu'il pouvait bien y avoir là dedans! Un jour, fatigué d'attendre une

occasion, je fis jouer la pierre et aussitôt j'entendis une musique

formidable; le monstre travaillait, toutes portes ouvertes chez lui, à

son _Don Juan triomphant._ Je savais que c'était là l'œuvre de sa

vie. Je n'avais garde de bouger et je restai prudemment dans mon trou

obscur. Il s'arrêta un moment de jouer et se prit à marcher à travers

sa demeure, comme un fou. Et il dit tout haut, d'une voix retentissante:

«Il faut que tout cela soit fini _avant!_ Bien fini!» Cette parole

n'était pas encore pour me rassurer et, comme la musique reprenait, je

fermai la pierre tout doucement. Or, malgré cette pierre fermée,

j'entendais encore un vague chant lointain, lointain, qui montait du

fond de la terre, comme j'avais entendu le chant de la sirène monter du

fond des eaux. Et je me rappelai les paroles de quelques machinistes

dont on avait souri au moment de la mort de Joseph Buquet: «Il y avait

autour du corps du pendu comme un bruit qui ressemblait au chant des

morts.»

Le jour de l'enlèvement de Christine Daaé, je n'arrivai au théâtre

qu'assez tard dans la soirée et tremblant d'apprendre de mauvaises

nouvelles. J'avais passé une journée atroce, car je n'avais cessé,

depuis la lecture d'un journal du matin annonçant le mariage de

Christine et du vicomte de Chagny, de me demander si, après tout, _je

ne ferais pas mieux de dénoncer le monstre._ Mais la raison me revint

et je restai persuadé qu'une telle attitude ne pouvait que-précipiter

la catastrophe possible.

Quand ma voiture me déposa devant l'Opéra, je regardai ce monument

comme si j'étais étonné, en vérité, _de le voir encore debout!_

Mais je suis, comme tout bon oriental, un peu fataliste et j'entrai,

_m'attendant à tout!_

L'enlèvement de Christine Daaé à l'acte de la prison, qui surprit

naturellement tout le monde, me trouva préparé. C'était sûr qu'Erik

l'avait escamotée, comme le roi des prestidigitateurs qu'il est, en

vérité. Et je pensai bien que cette fois c'était la fin pour

Christine _et peut-être pour tout le monde._

Le Fantôme de l'Opéra · 第 19 / 25 段