... On entendit des pas, et des ombres glissèrent dans l'ombre. Le

Persan avait attiré Raoul derrière un portant... Ils virent passer

près d'eux, au-dessus d'eux, des vieillards courbés par les ans et le

fardeau ancien des décors d'opéra. Certains pouvaient à peine se

traîner...; d'autres, par habitude, l'échine basse et les mains en

avant, cherchaient des portes à fermer.

Car c'était les fermeurs de portes... les anciens machinistes épuisés

et dont une charitable direction avait eu pitié... Elle les avait faits

fermeurs de portes dans les dessous, dans les dessus. Ils allaient et

venaient sans cesse du haut en bas de la scène pour fermer les

portes--et ils étaient aussi appelés en ce temps-là, car depuis, je

crois bien qu'ils sont tous morts: «les chasseurs de courants d'air».

Les courants d'air, d'où qu'ils viennent, sont très mauvais pour la

voix[3].

Le Persan et Raoul se félicitèrent en _a parte_ de cet incident qui

les débarrassait de témoins gênants, car quelques-uns des fermeurs de

portes, n'ayant plus rien à faire et n'ayant guère de domicile,

restaient par paresse ou par besoin, à l'Opéra, où ils passaient la

nuit. On pouvait heurter à eux, les réveiller, s'attirer une demande

d'explications. L'enquête de M. Mifroid gardait momentanément nos deux

compagnons de ces mauvaises rencontres.

Mais ils ne furent point longtemps à jouir de leur solitude... D'autres

ombres, maintenant, descendaient le même chemin par où les «fermeurs

de portes» avaient monté. Ces ombres avaient chacune devant elle une

petite lanterne... qu'elles agitaient fort, la portant en haut, en bas,

examinant tout autour d'elles et semblant, de toute évidence, chercher

quelque chose ou quelqu'un.

Diable! murmura le Persan... je ne sais pas ce qu'ils cherchent, mais

ils pourraient bien nous trouver... fuyons!... vite!... La main en

garde, monsieur, toujours prête à tirer!... Ployons le bras,

davantage, là!... la main à hauteur de l'œil, comme si vous vous

battiez en duel et que vous attendiez le commandant de «feu!...»

Laissez donc votre pistolet dans votre poche!... Vite, descendons! (Il

entraînait Raoul dans le quatrième dessous)... à hauteur de l'œil

question de vie ou de mort!... Là, par ici, cet escalier! (ils

arrivaient au cinquième dessous)... Ah! quel duel, monsieur, quel

duel!...

Le Persan étant arrivé en bas du cinquième dessous, souffla... Il

paraissait jouir d'un peu plus de sécurité qu'il n'en avait montré

tout à l'heure quand tous deux s'étaient arrêtés au troisième, mais

cependant il ne se départissait pas de l'attitude de la main!...

Raoul eut le temps de s'étonner une fois de plus--sans, du reste, faire

aucune nouvelle observation, aucune! car en vérité, ce n'était pas le

moment--de s'étonner, dis-je, en silence, de cette extraordinaire

conception de la défense personnelle qui consistait à garder son

pistolet dans sa poche pendant que la main restait toute prête à s'en

servir comme si le pistolet était encore dans la main, à hauteur de

l'œil; position d'attente du commandant de «feu!» dans le duel de

cette époque.

Et, à ce propos Raoul croyait pouvoir penser encore ceci: «Je me

rappelle fort bien qu'il m'a dit: «Ce sont des pistolets dont je suis

sûr».

D'où il lui semblait logique de tirer cette conclusion interrogative:

«Qu'est-ce que ça peut bien lui faire d'être sûr d'un pistolet dont

il trouve inutile de se servir?»

Mais le Persan l'arrêta dans ses vagues essais de cogitation. Lui

faisant signe de se tenir en place, il remonta de quelques degrés

l'escalier qu'ils venaient de quitter. Puis rapidement, il revint

auprès de Raoul.

--Nous sommes stupides, lui souffla-t-il, nous allons être bientôt

débarrassés des ombres aux lanternes... Ce sont les pompiers qui font

leur ronde[4].

Les deux hommes restèrent alors sur la défensive pendant au moins cinq

longues minutes, puis le Persan entraîna à nouveau Raoul vers

l'escalier qu'ils venaient de descendre; mais, tout à coup, son geste

lui ordonna à nouveau l'immobilité.

... Devant eux, la nuit remuait.

--À plat ventre! souffla le Persan!

--Les deux hommes s'allongèrent sur le sol.

Il n'était que temps.

... Une ombre qui ne portait cette fois aucune lanterne, ...une ombre

simplement dans l'ombre passait.

Elle passa près d'eux à les toucher.

Ils sentirent, sur leurs visages, le souffle chaud de son manteau...

Car ils purent suffisamment la distinguer pour voir que l'ombre avait un

manteau qui l'enveloppait de la tête aux pieds. Sur la tête, un

chapeau de feutre mou.

... Elle s'éloigna, rasant les murs du pied et quelquefois, donnant,

dans les coins, des coups de pied aux murs.

--Ouf! fit le Persan... nous l'avons échappé belle... Cette ombre me

connaît et m'a déjà ramené deux fois dans le bureau directorial.

--C'est quelqu'un de la police du théâtre? demanda Raoul.

--C'est quelqu'un de bien pis! répondit sans autre explication le

Persan[5].

--Ce n'est pas.... _lui?_

--_Lui?_... s'il n'arrive pas par derrière, nous verrons toujours ses

yeux d'or!... C'est un peu notre force dans la nuit. Mais il peut

arriver par derrière... à pas de loup... et nous sommes morts si nous

ne tenons pas toujours nos mains comme si elles allaient tirer, à

hauteur de l'œil, par devant!

Le Persan n'avait pas fini de formuler à nouveau cette «ligne

d'attitude» que, devant les deux hommes, une figure fantastique

apparut.

... Une figure tout entière... un visage; non point seulement deux yeux

d'or.

... Mais tout un visage lumineux... toute une figure en feu!

Oui, une figure en feu qui s'avançait à hauteur d'homme, _mais sans

corps!_

Cette figure dégageait du feu.

Elle paraissait, dans la nuit, comme une flamme à forme de figure

d'homme.

--Oh! fit le Persan dans ses dents, c'est la première fois que je la

vois!... Le lieutenant de pompiers n'était pas fou! Il l'avait bien

vue, lui!... Qu'est-ce que c'est que cette flamme-là? Ce n'est pas

_lui!_ mais c'est peut-être _lui_ qui nous l'envoie!... Attention!...

Attention!... Votre main à hauteur de l'œil, au nom du ciel!... à

hauteur de l'œil!

La figure en feu, qui paraissait une figure d'enfer--de démon

embrasé--s'avançait toujours à hauteur d'homme, saris corps,

au-devant des deux hommes effarés...

--_Il_ nous envoie peut-être cette figure-là par devant, pour mieux

nous surprendre par derrière... ou sur les côtés... on ne sait jamais

avec lui!... Je connais beaucoup de ses trucs!... mais celui-là!...

celui-là!... je ne le connais pas encore!... Fuyons!... par

prudence!... n'est-ce pas?... par prudence!... la main à hauteur de

l'œil..

Et ils s'enfuirent, tous les deux, tout au long du long corridor

souterrain qui s'ouvrait devant eux.

Au bout de quelques secondes de cette course, qui leur parut de longues,

longues minutes, ils s'arrêtèrent.

--Pourtant, dit le Persan, _il_ vient rarement par ici! Ce côté-ci ne

le regarde pas!... Ce côté-ci ne conduit pas au Lac ni à la demeure

du Lac!... Mais il sait peut-être que nous sommes _à ses trousses!_...

bien que je lui aie promis de le laisser tranquille désormais et de ne

plus m'occuper de ses histoires.

Ce disant, il tourna la tête, et Raoul aussi tourna la tête.

Or, ils aperçurent encore la tête en feu derrière leurs deux têtes.

Elle les avait suivis... Et elle avait dû courir aussi et peut-être

plus vite qu'eux, car il leur parut qu'elle s'était rapprochée.

En même temps, ils commencèrent à distinguer un certain bruit dont il

leur était impossible de deviner la nature; ils se rendirent simplement

compte que ce bruit semblait se déplacer et se rapprocher avec la

flamme-figure-d'homme. C'étaient des grincements ou plutôt

crissements, comme si des milliers d'ongles se fussent éraillés au

tableau noir, bruit effroyablement insupportable qui est encore produit

quelquefois par une petite pierre à l'intérieur du bâton de craie qui

vient grincer contre le tableau noir.

Ils reculèrent encore, mais la figure-flamme avançait, avançait

toujours, gagnant sur eux. On pouvait voir très bien ses traits

maintenant, Les yeux étaient tout ronds et fixes, le nez un peu de

travers et la bouche grande avec une lèvre inférieure en demi-cercle,

pendante; à peu près comme les yeux, le nez et la lèvre de la lune,

quand la lune est toute rouge, couleur de sang.

Comment cette lune rouge glissait-elle dans les ténèbres, à hauteur

d'homme sans point d'appui, sans corps pour la supporter, du moins

apparemment? Et comment allait-elle si vite, tout droit, avec ses yeux

fixes, si fixes? Et tout ce grincement, craquement, crissement qu'elle

traînait avec elle, d'où venait-il?

À un moment, le Persan et Raoul ne purent plus reculer et ils

s'aplatirent contre la muraille, ne sachant ce qu'il allait advenir

d'eux à cause de cette figure incompréhensible de feu et surtout,

maintenant, du bruit plus, intense, plus grouillant, plus vivant, très

«nombreux», car certainement ce bruit était fait de centaines de

petits bruits qui remuaient dans les ténèbres, sous la tête-flamme.

Elle avance, la tête-flamme... la voilà!... avec son bruit!... la

voilà à hauteur!...

Et les deux compagnons, aplatis contre la muraille, sentent leurs

cheveux se dresser d'horreur sur leurs têtes, car il savent maintenant

d'où viennent les mille bruits. Ils viennent en troupe, roulés dans

l'ombre par d'innombrables petits flots pressés, plus rapides que les

flots qui trottent sur le sable, à la marée montante, des petits flots

de nuit qui moutonnent sous la lune, sous la lune-tête-flamme.

Et les petits flots leur passent dans les jambes, leur montent dans les

jambes, irrésistiblement. Alors, Raoul et le Persan ne peuvent plus

retenir leurs cris d'horreur, d'épouvante et de douleur.

Ils ne peuvent plus, non plus, continuer de tenir leurs mains à hauteur

de l'œil,--tenue du duel au pistolet à cette époque, avant le

commandement de: «Feu!»--Leurs mains descendent à leurs jambes pour

repousser les petits îlots luisants, et qui roulent des petites choses

aiguës, des flots qui sont pleins de pattes, et d'ongles, et de

griffes, et de dents.

Oui, oui, Raoul et le Persan sont prêts à s'évanouir comme le

lieutenant de pompiers Papin. Mais la tête-feu s'est retournée vers

eux à leur hurlement. Et elle leur parle:

--Ne bougez pas! Ne bougez pas!... Surtout, ne me suivez pas!... C'est

moi le tueur de rats!... Laissez-moi passer avec mes rats!...

Et brusquement, la tête-feu disparaît, évanouie dans les ténèbres,

cependant que devant elle le couloir, au loin s'éclaire, simple

résultat de la manœuvre que le tueur de rats vient de faire subir à

sa lanterne sourde. Tout à l'heure, pour ne point effaroucher les rats

devant lui, il avait tourné sa lanterne sourde sur lui-même,

illuminant sa propre tête; maintenant pour hâter sa fuite, il éclaire

l'espace noir devant elle... Alors il bondit, entraînant avec lui tous

les flots de rats, grimpants, crissants, tous les mille bruits...

Le Persan et Raoul, libérés, respirent, quoique tremblants encore.

--J'aurais dû me rappeler qu'Erik m'avait parlé du tueur de rats, fit

le Persan, mais il ne m'avait pas dit qu'il se présentait sous cet

aspect... et c'est bizarre que je ne l'aie jamais rencontré[6].

Ah! j'ai bien cru que c'était encore là l'un des tours du monstre!...

soupira-t-il... Mais non! Il ne vient jamais dans ces parages!

--Nous sommes donc bien loin du lac? interrogea Raoul. Quand donc

arriverons-nous, monsieur?... Allons au lac! Allons au lac!... Quand

nous serons au lac nous appellerons, nous secouerons les murs, nous

crierons!... Christine nous entendra!... Et _Lui_ aussi nous

entendra!... Et puisque vous le connaissez, nous lui parlerons!

--Enfant! fit le Persan... Nous n'entrerons jamais dans le demeure du

Lac par le Lac!

--Pourquoi cela?

--Parce que c'est là qu'il a accumulé toute sa défense... Moi-même

je n'ai jamais pu aborder sur l'autre rive!... sur la rive de la

maison!... Il faut traverser le lac d'abord... et il est bien gardé!...

Je crains que plus d'un de ceux--anciens machinistes, vieux fermeurs de

portes,--que l'on n'a jamais revus, n'aient simplement tenté de

traverser le lac... C'est terrible... J'ai failli moi-même y rester...

Si le monstre ne m'avait reconnu à temps!.... Un conseil, monsieur,

n'approchez jamais du Lac... Et surtout, bouchez-vous les oreilles si

vous entendez chanter _la Voix sous Veau_, la voix de la Sirène.

--Mais alors, reprit Raoul dans un transport de fièvre, d'impatience et

de rage, que faisons-nous ici?... Si vous ne pouvez rien pour Christine,

laissez-moi au moins mourir pour elle.

Le Persan essaya de calmer le jeune homme.

--Nous n'avons qu'un moyen de sauver Christine Daaé, croyez-moi, c'est

de pénétrer dans cette demeure sans que le monstre s'en aperçoive.

--Nous pouvons espérer cela, monsieur?

--Eh! si je n'avais pas cet espoir-là, je ne serais pas venu vous

chercher!

--Et par où peut-on entrer dans la demeure du Lac, sans passer par le

Lac?

--Par le troisième dessous, d'où nous avons été si

malencontreusement chassés... monsieur, et où nous allons retourner de

ce pas... Je vais vous dire, monsieur, fit le Persan, la voix soudain

altérée... je vais vous dire l'endroit exact... Cela se trouve entre

une ferme et un décor abandonné du _Roi de Lahore_, exactement,

exactement à l'endroit où est mort Joseph Buquet...

--Ah! ce chef machiniste que l'on a trouvé pendu?

--Oui, monsieur, ajouta sur un singulier ton le Persan, et dont on n'a

pu retrouver la corde!... Allons! du courage... et en route!... et

remettez votre main en garde, monsieur... Mais où sommes-nous donc?

Le Persan dut allumer à nouveau sa lanterne sourde. Il en dirigea le

jet lumineux sur deux vastes corridors qui se croisaient à angle droit

et dont les voûtes se perdaient à l'infini.

--Nous devons être, dit-il, dans la partie réservée plus

particulièrement au service des eaux... Je n'aperçois aucun feu venant

des calorifères.

Il précéda Raoul, cherchant son chemin, s'arrêtant brusquement quand

il redoutait le passage de quelque _hydraulicien_, puis ils eurent à se

garer de la lueur d'une sorte de forge souterraine que l'on finissait

d'éteindre et devant laquelle Raoul reconnut les démons entr'aperçus

par Christine lors de son premier voyage au jour de sa première

captivité.

Ainsi, ils revenaient peu à peu jusque sous les prodigieux dessous de

la scène.

Ils devaient être alors tout au fond de la _cuve_, à une très grande

profondeur, si l'on songe que l'on a creusé la terre _à quinze mètres

au-dessous des couches d'eau_ qui existaient dans toute cette partie de

la capitale; et l'on dut épuiser toute l'eau... On en retira tant que,

pour se faire une idée de la masse d'eau expulsée par les pompes, il

faudrait se représenter en surface la cour du Louvre et en hauteur une

fois et demie les tours de Notre-Dame. Tout de même, il fallut garder

un lac.

À ce moment, le Persan toucha une paroi et dit:

--Si je ne me trompe, voici un mur qui pourrait bien appartenir à la

demeure du lac!

Il frappait alors contre une paroi de la cuve. Et peut-être n'est-il

point inutile que le lecteur sache comment avaient été construits le

fond et les parois de la cuve.

Afin d'éviter que les eaux qui entourent la construction ne restassent

en contact immédiat avec les murs soutenant tout rétablissement de la

machinerie théâtrale dont l'ensemble de charpentes, de menuiserie, de

serrurerie, de toiles peintes à la détrempe doit être tout

spécialement préservé de l'humidité, _l'architecte s'est vu dans la

nécessité d'établir partout une double enveloppe._

Le travail de cette double enveloppe demanda toute une année. C'est

contre le mur de la première enveloppe intérieure que frappait le

Persan en parlant à Raoul de la demeure du Lac. Pour quelqu'un qui eût

connu l'architecture du monument, le geste du Persan semblait indiquer

que _la mystérieuse maison d'Erik avait été construite dans la double

enveloppe_, formée d'un gros mur construit en batardeau, puis par un

mur de briques, une énorme couche de ciment et un autre mur de

plusieurs mètres d'épaisseur.

Aux paroles du Persan, Raoul s'était jeté contre la paroi, et

avidement avait écouté.

... Mais il n'entendit rien... rien que des pas lointains qui

résonnaient sur le plancher dans les parties hautes du théâtre.

Le Persan avait à nouveau éteint sa lanterne.

--Attention! fit-il... gare à la main! et maintenant silence! car nous

allons essayer encore de pénétrer chez lui.

Et il l'entraîna jusqu'au petit escalier que tout à l'heure ils

avaient descendu.

... Ils remontèrent, s'arrêtant à chaque marche, épiant l'ombre et

le silence...

Ainsi se retrouvèrent-ils au troisième dessous...

Le Persan fit alors signe à Raoul de se mettre à genoux, et c'est

ainsi, en se traînant sur les genoux et sur une main--l'autre main

étant toujours dans la position indiquée--qu'ils arrivèrent contre la

paroi du fond.

Contre cette paroi, il y avait une vaste toile abandonnée du décor du

_Roi de Lahore._

... Et, tout près de ce décor, un portant...

Entre ce décor et ce portant, il y avait tout juste la place d'un

corps.

... Un corps, qu'un jour on avait trouvé pendu... le corps de Joseph

Buquet.

Le Persan, toujours sur ses genoux, s'était arrêté. Il écoutait.

Un moment, il sembla hésiter et regarda Raoul, puis ses yeux se

fixèrent au-dessus, vers le deuxième dessous, qui leur envoyait la

faible lueur d'une lanterne, dans l'intervalle de deux planches.

Évidemment, cette lueur gênait le Persan.

Enfin, il hocha la tête et se décida.

Il se glissa entre le portant et le décor du _Roi de Lahore._

Raoul était sur ses talons.

La main libre du Persan tâtait la paroi. Raoul le vit un instant

appuyer fortement sur la paroi comme il avait appuyé sur le mur de la

logé de Christine...

... Et une pierre bascula...

Il y avait maintenant un trou dans la paroi...

Le Persan sortit cette fois son pistolet de sa poche et indiqua à Raoul

qu'il devait l'imiter. Il arma le pistolet.

Et résolument, toujours à genoux il s'engagea dans le trou que la

pierre, en basculant, avait fait dans le mur.

Raoul, qui avait voulu passer le premier, dut se contenter de le suivre.

Ce trou était fort étroit. Le Persan s'arrêta presque tout de suite.

Raoul l'entendait tâter la pierre autour de lui. Et puis, il sortit

encore sa lanterne sourde et se pencha en avant, examina quelque, chose

sous lui et éteignit aussitôt la lanterne. Raoul l'entendit qui lui

disait dans un souffle:

--Il va falloir nous laisser tomber de quelques mètres, sans bruit;

défaites vos bottines.

Le Persan procédait déjà lui-même à cette opération. Il passa ses

chaussures à Raoul.

--Déposez-les, fit-il, au delà du mur... Nous les retrouverons en

sortant[7].

Sur ce, le Persan avança un peu. Puis, il se retourna tout à fait,

toujours à genoux et se trouva ainsi tête à tête avec Raoul. Il lui

dit:

--Je vais me suspendre par les mains à l'extrémité de la pierre et me

laisser tomber _dans sa maison._ Ensuite, vous ferez exactement comme

moi. N'ayez crainte: je vous recevrai dans mes bras.

--Le Persan fit comme il le disait; et, au-dessous de lui, Raoul

entendit bientôt un bruit sourd qui était produit évidemment par la

chute du Persan. Le jeune homme tressaillit dans la crainte que ce bruit

ne révélât leur présence.

Cependant, plus que ce bruit, l'absence de tout autre bruit était pour

Raoul un affreux sujet d'angoisse. Comment! d'après le Persan, ils

venaient de pénétrer dans les murs mêmes de la demeure du Lac, et

l'on n'entendait point Christine!... Pas un cri!... Pas un appel!... Pas

un gémissement!... Grands dieux! arriveraient-ils trop tard?...

Raclant, de ses genoux, la muraille, s'accrochant à la pierre de ses

doigts nerveux, Raoul, à son tour, se laissa tomber.

Et aussitôt il sentit une étreinte.

--C'est moi! fit le Persan, silence!

Et ils restèrent immobiles, écoutant...

Jamais, autour d'eux, la nuit n'avait été plus opaque...

Jamais le silence plus pesant ni plus terrible...

Raoul s'enfonçait les ongles dans les lèvres pour ne pas hurler:

«Christine! C'est moi!... Réponds-moi si tu n'es pas morte,

Christine?»

Enfin, le jeu de la lanterne sourde recommença. Le Persan en dirigea

les rayons au-dessus de leurs têtes, contre la muraille, cherchant le

trou par lequel ils étaient venus et ne le trouvant plus...

--Oh! fit-il... la pierre s'est refermée d'elle-même.

Et le jet lumineux de la lanterne descendit le long du mur, puis

jusqu'au parquet.

Le Persan se baissa et ramassa quelque chose, une sorte de fil qu'il

examina une seconde et rejeta avec horreur.

--_Le fil du Pendjab!_ murmura-t-il.

--Qu'est-ce? demanda Raoul.

--Ça, répondit le Persan en frissonnant, ça pourrait bien être la

corde du pendu que l'on a tant cherchée!...

Et, subitement pris d'une anxiété nouvelle, il promena le petit disque

rouge de sa lanterne sur les murs... Ainsi il éclaira, événement

bizarre, un tronc d'arbre qui semblait encore tout vivant avec ses

feuilles... et les branches de cet arbre montaient tout le long de la

muraille et allaient se perdre dans le plafond.

À cause de la petitesse du disque lumineux, il était difficile d'abord

de se rendre compte des choses... on voyait un coin de branches... et

puis une feuille... et une autre... et à côté, on ne voyait rien du

tout... rien que le jet lumineux qui semblait se refléter lui-même...

Raoul glissa sa main sur ce rien du tout, sur ce reflet...

--Tiens! fit-il... le mur, c'est une glace!

--Oui! une glace! dit le Persan, sur le ton de l'émotion la plus

profonde. Et il ajouta, en passant sa main qui tenait le pistolet sur

son front en sueur:

--Nous sommes tombés dans la chambre des supplices!

[Note 3: M. Pedro Gailhard m'a raconté lui-même qu'il avait encore

créé des postes de fermeurs de portes pour de vieux machinistes, qu'il

ne voulait pas lui-même mettre à la porte.]

[Note 4: À cette époque, les pompiers avaient encore mission, en

dehors des représentations, de veiller à la sécurité de l'Opéra;

mais ce service, depuis, a été supprimé. Comme j'en demandais la

raison à M. Pedro Gailhard, il me répondit que «c'était parce qu'on

avait craint que dans leur inexpérience parfaite des dessous du

théâtre, _ils n'y missent le feu_».]

[Note 5: L'auteur, pas plus que le Persan, ne donnera d'autre

explication sur cette apparition d'ombre-là. Alors que tout dans cette

histoire historique sera normalement au cours d'événements quelquefois

apparemment anormaux, expliqué, l'auteur ne fera point comprendre

expressément au lecteur ce que le Persan a voulu dire par ces mots:

C'est quelqu'un de bien pis! (que quelqu'un de la police du théâtre).

Le lecteur devra le deviner, car l'auteur a promis à l'ex-directeur de

l'Opéra, M. Pedro Gailhard, de lui garder le secret sur la

personnalité extrêmement intéressante et utile de l'ombre errante au

manteau qui, tout en se condamnant à vivre dans les dessous du

théâtre, a rendu de si prodigieux services à ceux qui, les soirs de

gala, par exemple, osent se risquer _dans les dessus._ Je parle ici de

services d'État, et je ne puis en dire plus long, ma parole.]

[Note 6: L'ancien directeur de l'Opéra, M. Pedro Gailhard, m'a

conté un jour au cap d'Ail, chez Mme Pierre Wolff, toute l'immense

déprédation souterraine due au ravage des rats, jusqu'au jour où

l'administration traita, pour un prix assez élevé du reste, avec un

individu qui se faisait fort de supprimer le fléau en venant faire un

tour dans les caves tous les quinze jours.

Depuis, il n'y a plus de rats à l'Opéra, que ceux qui sont admis au

foyer de la danse. M. Gailhard pensait que cet homme avait découvert un

parfum secret qui attirait à lui les rats comme le «coq-levent» dont

certains pêcheurs se garnissent les jambes attire le poisson. Il les

entraînait, sur ses pas, dans quelque caveau, où les rats, enivrés,

se laissaient noyer. Nous avons vu l'épouvante que l'apparition de

cette figure avait déjà causée au lieutenant de pompiers, épouvante

qui était allée jusqu'à l'évanouissement--conversation avec M.

Gailhard--et, pour moi, il ne fait point de doute que la tête-flamme

rencontrée par ce pompier soit la même qui mit dans un si cruel émoi

le Persan et le vicomte de Chagny (papiers du Persan).]

Le Fantôme de l'Opéra · 第 18 / 25 段