--Il n'a point attaché à ce que vous disiez quelque importance?

--Aucune!

--Il vous a pris un peu pour un fou?

--Oui.

--Tant mieux! soupira le Persan.

Et la course recommença.

Après avoir monté et descendu plusieurs escaliers inconnus de Raoul,

les deux hommes se trouvèrent en face d'une porte que le Persan ouvrit

avec un petit passe-partout qu'il tira d'une poche de son gilet. Le

Persan, comme Raoul, était naturellement en habit. Seulement, si Raoul

avait un chapeau haute forme, le Persan avait un bonnet d'astrakan,

ainsi que je l'ai déjà fait remarquer. C'était un accroc au code

d'élégance qui régissait les coulisses où le chapeau haute forme est

exigé, mais il est entendu qu'en France on permet tout aux étrangers:

la casquette de voyage aux Anglais, le bonnet d'astrakan aux Persans.

--Monsieur, dit le Persan, votre chapeau haute forme va vous gêner pour

l'expédition que nous projetons... Vous feriez bien de le laisser dans

la loge...

--Quelle loge? demandé Raoul.

--Mais celle de Christine Daaé!

Et le Persan, ayant fait passer Raoul par la porte qu'il venait

d'ouvrir, lui montra, en face, la loge de l'actrice.

Raoul ignorait qu'on pût venir chez Christine par un autre chemin que

celui qu'il suivait ordinairement. Il se trouvait alors à l'extrémité

du couloir qu'il avait l'habitude de parcourir en entier avant de

frapper à la porte de la loge.

--Oh! monsieur, vous connaissez bien l'Opéra!

--Moins bien que _lui!_ fit modestement le Persan.

Et il poussa le jeune homme dans la loge de Christine.

Elle était telle que Raoul l'avait laissée quelques instants

auparavant.

--Le Persan, après avoir refermé la porte, se dirigea vers le panneau

très mince qui séparait la loge d'un vaste cabinet de débarras qui y

faisait suite. Il écouta, puis, fortement, toussa.

Aussitôt on entendit remuer dans le cabinet de débarras et, quelques

secondes plus tard, on frappait à la porte de la loge.

--Entre! dit le Persan.

Un homme entra, coiffé lui aussi d'un bonnet d'astrakan et vêtu d'une

longue houppelande.

Il salua et tira de sous son manteau une boîte richement ciselée. Il

la déposa sur la table de toilette, resalua et se dirigea vers la

porte.

--Personne ne t'a vu entrer, Darius?

--Non, maître.

--Que personne ne te voie sortir.

Le domestique risqua un coup d'œil dans le corridor, et, prestement,

disparut.

--Monsieur, fit Raoul, je pense à une chose, c'est qu'on peut très

bien nous surprendre ici, et cela évidemment nous gênerait. Le

commissaire ne saurait tarder à venir perquisitionner dans cette loge.

--Bah! ce n'est pas le commissaire qu'il faut craindre.

Le Persan avait ouvert la boîte. Il s'y trouvait une paire de longs

pistolets, d'un dessin et d'un ornement magnifiques.

--Aussitôt après l'enlèvement de Christine Daaé, j'ai fait prévenir

mon domestique d'avoir à m'apporter ces armes, monsieur. Je les connais

depuis longtemps, il n'en est point de plus sûres.

--Vous voulez vous battre en duel! interrogea le jeune homme, surpris de

l'arrivée de cet arsenal.

--C'est bien, en effet, à un duel que nous allons, monsieur, répondit

l'autre en examinant l'amorce de ses pistolets. Et quel duel!

Sur quoi il tendit un pistolet à Raoul et lui dit encore:

--Dans ce duel, nous serons deux contre un: mais soyez prêt à tout,

monsieur, car je ne vous cache pas que nous allons avoir affaire au plus

terrible adversaire qu'il soit possible d'imaginer. Mais vous aimez

Christine Daaé, n'est-ce pas?

--Si je l'aime, monsieur! Mais vous, qui ne l'aimez pas,

m'expliquerez-vous pourquoi je vous trouve prêt à risquer votre vie

pour elle!... Vous haïssez certainement Erik!

--Non, monsieur, dit tristement le Persan, je ne le hais pas. Si je le

haïssais, il y a longtemps qu'il ne ferait plus de mal.

--Il vous a fait du mal à vous?...

--Le mal qu'il m'a fait à moi, je le lui ai pardonné.

--C'est tout à fait extraordinaire, reprit le jeune homme, de vous

entendre parler de cet homme! Vous le traitez de monstre, vous parlez de

ses crimes, il vous a fait du mal et je retrouve chez vous cette pitié

inouïe qui me désespérait chez Christine elle-même!...

Le Persan ne répondit pas. Il était allé prendre un tabouret et

l'avait apporté contre le mur opposé à la grande glace qui tenait

tout le pan d'en face. Puis il était monté sur le tabouret et, le nez

sur le papier dont le mur était tapissé, il semblait chercher quelque

chose.

--Eh bien! monsieur! fit Raoul, qui bouillait d'impatience. Je vous

attends. Allons!

--Allons où? demanda l'autre sans détourner la tête.

--Mais au devant du monstre! Descendons! Ne m'avez-vous point dit que

vous en aviez le moyen?

--Je le cherche.

Et le nez du Persan se promena encore tout le long de la muraille.

--Ah! fit tout à coup l'homme au bonnet, c'est là! Et son doigt,

au-dessus de sa tête, appuya sur un coin du dessin du papier.

Puis il se retourna et se jeta à bas du tabouret.

--Dans une demi-minute, dit-il, nous serons _sur son chemin!_

Et, traversant toute la loge, il alla tâter la grande glace.

--Non! Elle ne cède pas encore... murmura-t-il.

--Oh! nous allons sortir par la glace, fit Raoul!... Comme Christine!...

--Vous saviez donc que Christine Daaé était sortie par cette glace?

--Devant moi, monsieur!... J'étais caché là sous le rideau du cabinet

de toilette et je l'ai vue disparaître, non point par la glace, mais

dans la glace!

--Et qu'est-ce que vous avez fait?

--J'ai cru, monsieur, à une aberration de mes sens! à la folie! à un

rêve!

--À quelque nouvelle fantaisie du fantôme, ricana le Persan... Ah!

monsieur de Chagny, continua-t-il en tenant toujours sa main sur la

glace... plût au ciel que nous eussions affaire à un fantôme! Nous

pourrions laisser dans leur boîte notre paire de pistolets!... Déposez

votre chapeau, je vous prie... là... et maintenant refermez votre habit

le plus que vous pourrez sur votre plastron... comme moi... rabaissez

les revers... relevez le col... nous devons nous faire aussi invisibles

que possible...

Il ajouta encore, après un court silence, et en pesant sur la glace:

--Le déclenchement du contrepoids, quand on agit sur le ressort à

l'intérieur de la loge est un peu lent à produire son effet. Il n'en

est point de même quand on est derrière le mur et qu'on peut agir

directement sur le contrepoids. Alors, la glace tourne, instantanément,

et est emportée avec une rapidité folle...

--Quel contrepoids? demanda Raoul.

--Eh bien! mais, celui qui fait se soulever tout ce pan de mur sur son

pivot! Vous pensez bien qu'il ne se déplace pas tout seul, par

enchantement!

Et le Persan, attirant d'une main Raoul, tout contre lui, appuyait

toujours de l'autre (de celle qui tenait le pistolet) contre la glace.

--Vous allez voir, tout à l'heure, si vous y faites bien attention, la

glace se soulever de quelques millimètres et puis se déplacer de

quelques autres millimètres de gauche à droite. Elle sera alors sur un

pivot, et elle tournera. On ne saura jamais ce qu'on peut faire avec un

contrepoids! Un enfant peut, de son petit doigt, faire tourner une

maison... quand un pan de mur, si lourd soit-il, est amené par le

contrepoids sur son pivot, bien en équilibre, il ne pèse pas plus

qu'une toupie sur sa pointe.

--Ça ne tourne pas! fit Raoul, impatient.

--Eh! attendez donc! Vous avez le temps de vous impatienter, monsieur!

La mécanique, évidemment, est rouillée ou le ressort ne marche plus.

Le front du Persan devint soucieux.

--Et puis, dit-il, il peut y avoir autre chose.

--Quoi donc, monsieur!

--Il a peut-être tout simplement coupé la corde du contrepoids et

immobilisé tout le système...

--Pourquoi? Il ignore que nous allons descendre par là?

--Il s'en doute peut-être, car il n'ignore pas que je connais le

système.

--C'est lui qui vous l'a montré?

--Non! j'ai cherché derrière lui, et derrière ses disparitions

mystérieuses, et j'ai trouvé. Oh! c'est le système le plus simple des

portes secrètes! c'est une mécanique vieille comme les palais sacrés

de Thèbes aux cent portes comme la salle du trône d'Ecbatane, comme la

salle du trépied à Delphes.

--Ça ne tourne pas!... Et Christine, monsieur!... Christine!...

Le Persan dit froidement:

--Nous ferons tout ce qu'il est humainement possible de faire!... mais

il peut, lui, nous arrêter dès les premiers pas!

--Il est donc le maître de ces murs?

--Il commande aux murs, aux portes, aux trappes. Chez nous, on

l'appelait d'un nom qui signifie: l'_amateur de trappes._

--C'est bien ainsi que Christine m'en avait parlé... avec le même

mystère et en lui accordant la même redoutable puissance?... Mais tout

ceci me paraît bien extraordinaire!... Pourquoi ces murs lui

obéissent-ils, à lui seul? Il ne les a pas construits?

--Si, monsieur!

Et comme Raoul le regardait, interloqué, le Persan lui fit signe de se

taire, puis son geste lui montra la glace... Ce fut comme un tremblant

reflet. Leur double image se troubla comme dans une onde frissonnante,

et puis tout redevint immobile.

--Vous voyez bien, monsieur, que ça ne tourne pas! Prenons un autre

chemin!

--Ce soir, il n'y en a pas d'autres! déclara le Persan, d'une voix

singulièrement lugubre... Et maintenant, attention! et tenez-vous prêt

à tirer!

Il dressa lui-même son pistolet en face de la glace. Raoul imita son

geste. Le Persan attira de son bras resté libre le jeune homme jusque

sur sa poitrine, et soudain la glace tourna dans un éblouissement, un

croisement de feux aveuglant; elle tourna, telle l'une de ces portes

roulantes à compartiments qui s'ouvre maintenant sur les salles

publiques... elle tourna, emportant Raoul et le Persan dans son

mouvement irrésistible et les jetant brusquement de la pleine lumière

à la plus profonde obscurité.

XXI

DANS LES DESSOUS DE L'OPÉRA

La main haute, prête à tirer! répéta hâtivement le compagnon de

Raoul. Derrière eux, le mur, continuant à faire un tour complet sur

lui-même, s'était refermé.

Les deux hommes restèrent quelques instants immobiles, retenant leur

respiration.

Dans ces ténèbres régnait un silence que rien ne venait troubler.

Enfin, le Persan se décida à faire un mouvement, et Raoul l'entendit

qui glissait à genoux, cherchant quelque chose dans la nuit, de ses

mains tâtonnantes.

Soudain, devant le jeune homme, les ténèbres s'éclairèrent

prudemment au feu d'une petite lanterne sourde, et Raoul eut un recul

instinctif comme pour échapper à l'investigation d'un secret ennemi.

Mais il comprit aussitôt que ce feu appartenait au Persan, dont il

suivait tous les gestes. Le petit disque rouge se promenait sur les

parois, en haut, en bas, tout autour d'eux, méticuleusement. Ces parois

étaient formées, à droite d'un mur, à gauche d'une cloison en

planches, au-dessus et au-dessous des planchers. Et Raoul se disait que

Christine avait passé par là le jour où elle avait suivi la voix de

l'_Ange de la musique._ Ce devait être là le chemin accoutumé d'Erik

quand il venait à travers les murs surprendre la bonne foi et intriguer

l'innocence de Christine. Et Raoul qui se rappelait les propos du

Persan, pensa que ce chemin avait été mystérieusement établi par les

soins du Fantôme lui-même. Or, il devait apprendre plus tard qu'Erik

avait trouvé là, tout préparé pour lui, un corridor secret dont

longtemps il était resté le seul à connaître l'existence. Ce

corridor avait été créé lors de la Commune de Paris pour permettre

aux geôliers de conduire directement leurs prisonniers aux cachots que

l'on avait construits dans les caves, car les fédérés avaient occupé

le bâtiment aussitôt après le 18 mars et en avaient fait tout en haut

un point de départ pour les montgolfières chargées d'aller porter

dans les départements leurs proclamations incendiaires, et, tout en

bas, une prison d'État.

Le Persan s'était mis à genoux et avait déposé par terre sa

lanterne. Il semblait occupé à une rapide besogne dans le plancher et,

tout à coup, il voila sa lumière.

Alors Raoul entendit un léger déclic et aperçut dans le plancher du

corridor un carré lumineux très pâle. C'était comme si une fenêtre

venait de s'ouvrir sur les dessous encore éclairés de l'Opéra. Raoul

ne voyait plus le Persan, mais il le sentit soudain à ses côtés et il

entendit son souffle.

--Suivez-moi, et faites tout ce que je ferai.

Raoul fut dirigé vers la lucarne lumineuse. Alors, il vit le Persan qui

s'agenouillait encore et qui, se suspendant par les mains à la lucarne,

se laissait glisser dans les dessous. Le Persan tenait alors son

pistolet entre les dents.

Chose curieuse, le vicomte avait pleinement confiance dans le Persan.

Malgré qu'il ignorât tout de lui, et que la plupart de ses propos

n'eussent fait qu'augmenter l'obscurité de cette aventure, il

n'hésitait point à croire que, dans cette heure décisive, le Persan

était avec lui contre Erik. Son émotion lui avait paru sincère quand

il lui avait parlé du «monstre»; l'intérêt qu'il lui avait montré

ne lui semblait point suspect. Enfin, si le Persan avait nourri quelque

sinistre projet contre Raoul, il n'eût pas armé celui-ci de ses

propres mains. Et puis, pour tout dire, ne fallait-il point arriver

coûte, que coûte, auprès de Christine? Raoul n'avait pas le choix des

moyens. S'il avait hésité, même avec des doutes sur les intentions du

Persan, le jeune homme se fût considéré comme le dernier des lâches.

Raoul, à son tour, s'agenouilla et se suspendit à la trappe, des deux

mains. «Lâchez tout!» entendit-il, et il tomba dans les bras du

Persan qui lui ordonna aussitôt de se jeter à plat ventre, referma

au-dessus de leurs têtes la trappe, sans que Raoul pût voir par quel

stratagème, et vint se coucher aux côtés du vicomte. Celui-ci voulut

lui poser une question, mais la main du Persan s'appuya sur sa bouche et

aussitôt il entendit une voix qu'il reconnut pour être celle du

commissaire de police qui tout à l'heure l'avait interrogé.

Raoul et le Persan se trouvaient alors tous deux derrière un

cloisonnement qui les dissimulait parfaitement. Près de là, un étroit

escalier montait à une petite pièce, dans laquelle le commissaire

devait se promener en posant des questions, car on entendait le bruit de

ses pas en même temps que celui de sa voix.

La lumière qui entourait les objets était bien faible, mais, en

sortant de cette obscurité épaisse qui régnait dans le couloir secret

du haut, Raoul n'eut point de peine à distinguer la forme des choses.

Et il ne put retenir une sourde exclamation, car il y avait là trois

cadavres.

Le premier était étendu sur l'étroit palier du petit escalier qui

montait jusqu'à la porte derrière laquelle on entendait le

commissaire; les deux autres avaient roulé au bas de cet escalier, les

bras en croix. Raoul, en passant ses doigts à travers le cloisonnement

qui le cachait, eût pu toucher la main de l'un de ces malheureux.

--Silence! fit encore le Persan dans un souffle.

Lui aussi avait vu les corps étendus et il eut un mot pour tout

expliquer:

--_Lui!_

La voix du commissaire se faisait alors entendre avec plus d'éclat. Il

réclamait des explications sur le système d'éclairage, que le

régisseur lui donnait. Le commissaire devait donc se trouver dans le

«jeu d'orgue» ou dans ses dépendances. Contrairement à ce que l'on

pourrait croire, surtout quand il s'agit d'un théâtre d'opéra, le

«jeu d'orgue» n'est nullement destiné à faire de la musique.

À cette époque, l'électricité n'était employée que pour certains

effets scéniques très restreints et pour les sonneries. L'immense

bâtiment et la scène elle-même étaient encore éclairés au gaz et

c'était toujours avec le gaz hydrogène qu'on réglait et modifiait

l'éclairage d'un décor, et cela au moyen d'un appareil spécial auquel

la multiplicité de ses tuyaux a fait donner le nom de «_jeu

d'orgue_».

Une niche était réservée à côté du trou du souffleur, au chef

d'éclairage, qui, de là, donnait ses ordres à ses employés et en

surveillait l'exécution. C'est dans cette niche que, à toutes les

représentations, se tenait Mauclair.

Or, Mauclair n'était point dans sa niche et ses employés m'étaient

point à leur place.

--Mauclair! Mauclair!

La voix du régisseur résonnait maintenant dans les dessous comme dans

un tambour. Mais Mauclair ne répondait pas:

Nous avons dit qu'une porte ouvrait sur un petit escalier qui montait du

deuxième dessous. Le commissaire la poussa, mais elle résista:

«Tiens! Tiens! fit-il... Voyez donc, monsieur le régisseur, je ne peux

pas ouvrir cette porte... est-elle toujours aussi difficile?»

Le régisseur, d'un vigoureux coup d'épaule, poussa la porte. Il

s'aperçut qu'il poussait en même temps un corps humain et ne put

retenir une exclamation: ce corps, il le reconnut tout de suite:

--Mauclair!

Tous les personnages qui avaient suivi le commissaire dans cette visite

au jeu d'orgue s'avancèrent, inquiets.

--Le malheureux! Il est mort, gémit le régisseur.

Mais M. le commissaire Mifroid, que rien ne surprend, était déjà

penché sur ce grand corps.

--Non, fit-il, il est ivre-mort! ça n'est pas la même chose.

--Ce serait la première fois, déclara le régisseur.

--Alors, on lui a fait prendre un narcotique... C'est bien possible.

Mifroid se releva, descendit encore quelques marches et s'écria:

--Regardez!

À la lueur d'un petit fanal rouge, au bas de l'escalier, deux autres

corps étaient étendus. Le régisseur reconnut les aides de Mauclair...

Mifroid descendit, les ausculta.

--Ils dorment profondément, dit-il. Très curieuse affaire! Nous ne

pouvons plus douter de l'intervention d'un inconnu dans le service de

l'éclairage... et cet inconnu travaillait évidemment pour le

ravisseur!... Mais quelle drôle d'idée de ravir une artiste en

scène!... C'est jouer la difficulté, cela, ou je ne m'y connais pas!

Qu'on aille me chercher le médecin du théâtre.

Et M. Mifroid répéta:

--Curieuse! très curieuse affaire!

Puis il se tourna vers l'intérieur de la petite pièce, s'adressant à

des personnes que, de l'endroit où ils se trouvaient, ni Raoul ni le

Persan ne pouvaient apercevoir.

--Que dites-vous de tout ceci, messieurs? demanda-t-il. Il n'y a que

vous qui ne donnez point votre avis. Vous devez bien avoir cependant une

petite opinion...

Alors, au-dessus du palier, Raoul et le Persan virent s'avancer les deux

figures effarées de MM. les directeurs,--on ne voyait que leurs figures

au-dessus du palier--et ils entendirent la voix émue de Moncharmin:

--Il se passe ici, monsieur le commissaire, des choses que nous ne

pouvons nous expliquer.

Et les deux figures disparurent.

--Merci du renseignement, messieurs, fit Mifroid, goguenard.

--Mais le régisseur, dont le menton reposait alors dans le creux de la

main droite, ce qui est le geste de la réflexion profonde, dit:

--Ce n'est point la première fois que Mauclair s'endort au théâtre.

Je me rappelle l'avoir trouvé un soir, ronflant dans sa petite niche,

à côté de sa tabatière.

--Il y a longtemps de cela? demanda M. Mifroid, en essuyant avec un soin

méticuleux les verres de son lorgnon, car, M. le commissaire était

myope, ainsi qu'il arrive aux plus beaux yeux du monde.

--Mon Dieu!... fit le régisseur... non, il n'y a pas bien longtemps...

Tenez!... C'était le soir... Ma foi oui... c'était le soir où la

Carlotta, vous savez bien, monsieur le commissaire, a lancé son fameux

couac!...

--Vraiment, le soir où la Carlotta a lancé son fameux couac?

Et M. Mifroid ayant remis sur son nez le binocle aux glaces

transparentes, fixa attentivement le régisseur, comme s'il voulait

pénétrer sa pensée.

--Mauclair prise donc?... demanda-t-il d'un ton négligent.

--Mais oui, monsieur le commissaire... Tenez, voici justement sur cette

planchette sa tabatière... Oh! c'est un grand priseur.

--Et moi aussi! fit M. Mifroid, et il mit la tabatière dans sa poche.

Raoul et le Persan assistèrent, sans que nul ne soupçonnât leur

présence, au transport des trois corps que des machinistes vinrent

enlever. Le commissaire les suivit et tout le monde derrière lui,

remonta. On entendit, quelques instants encore, leurs pas qui

résonnaient sur le plateau.

Quand ils furent seuls, le Persan fit signe a Raoul de se soulever.

Celui-ci obéit; mais comme, en même temps, il n'avait point replacé

la main haute devant les yeux, prête à tirer, ainsi que le Persan ne

manquait pas de le faire, celui-ci lui recommanda de prendre à nouveau

cette position et de ne point s'en départir, quoi qu'il arrivât.

--Mais cela fatigue la main inutilement! murmura Raoul, et si je tire,

je ne serai plus sûr de moi!

--Changez votre arme de main, alors! concéda le Persan.

--Je ne sais pas tirer de la main gauche!

À quoi le Persan répondit par cette déclaration bizarre, qui n'était

point faite évidemment pour éclaircir la situation dans le cerveau

bouleversé du jeune homme:

--_Il ne s'agit point de tirer de la main gauche ou de la main droite;

il s'agit d'avoir l'une de vos mains placée comme si elle allait faire

jouer la gâchette d'un pistolet, le bras étant à demi replié; quant

au pistolet en lui-même, après tout, vous pouvez le mettre dans votre

poche._

Et il ajouta:

--Que ceci soit entendu, ou je ne réponds plus de rien! C'est une

question de vie ou de mort. Maintenant, silence et suivez-moi!

Ils se trouvaient alors dans le deuxième dessous; Raoul ne faisait

qu'entrevoir à la lueur de quelques lumignons immobiles, ça et là,

dans leurs prisons de verre, une infime partie de cet abîme

extravagant, sublime et enfantin, amusant comme une boîte de Guignol,

effrayant comme un gouffre, que sont les dessous de la scène à

l'Opéra.

Ils sont formidables et au nombre de cinq. Ils reproduisent tous les

plans de la scène, ses trappes et ses trappillons. Les costières

seules y sont remplacées par des rails. Des charpentes transversales

supportent trappes et trappillons. Des poteaux, reposant sur des dés de

fonte ou de pierre, de sablières ou «chapeaux de forme», forment des

séries de fermes qui permettent de laisser un libre passage aux

«gloires» et autres combinaisons ou trucs. On donne à ces appareils

une certaine stabilité en les reliant au moyen de crochets de fer et

suivant les besoins du moment. Les treuils, les tambours, les

contrepoids sont généreusement distribués dans les dessous. Ils

servent à manœuvrer les grands décors, à opérer les changements à

vue, à provoquer la disparition subite des personnages de féerie.

C'est des dessous, ont dit MM. X., Y., Z., qui ont consacré à l'œuvre

de Garnier une étude si intéressante, c'est des dessous qu'on

transforme les cacochymes en beaux cavaliers, les sorcières hideuses en

fées radieuses de jeunesse. Satan vient des dessous, de même qu'il s'y

enfonce. Les lumières de l'enfer s'en échappent, les chœurs des

démons y. prennent place.

... Et les fantômes s'y promènent comme chez eux...

Raoul suivait le Persan, obéissant à la lettre à ses recommandations,

n'essayant point de comprendre les gestes qu'il lui ordonnait... se

disant qu'il n'avait plus d'espoir qu'en lui.

... Qu'eût-il fait sans son compagnon dans cet effarant dédale?

N'eût-il point été arrêté à chaque pas, par l'entrecroisement

prodigieux des poutres et des cordages? Ne se serait-il point pris, à

ne pouvoir s'en dépêtrer, dans cette toile d'araignée gigantesque?

Et s'il avait pu passer à travers ce réseau de fils et de contrepoids

sans cesse renaissant devant lui, ne courait-il point le risque de

tomber dans l'un de ces trous qui s'ouvraient par instants sous ses pas

et dont l'œil n'apercevait point le fond de ténèbres!

... Ils descendaient... Ils descendaient encore...

Maintenant, ils étaient dans le troisième dessous.

Et leur marche était toujours éclairée par quelque lumignon lointain.

Plus l'on descendait et plus le Persan semblait prendre de

précautions... Il ne cessait de se retourner vers Raoul et de lui

recommander de se tenir comme il le fallait, en lui montrant la façon

dont il tenait lui-même son poing, maintenant désarmé, mais toujours

prêt à tirer comme s'il avait eu un pistolet.

Tout à coup une voix retentissante les cloua sur place. Quelqu'un,

au-dessus d'eux, hurlait.

--Sur le plateau tous les «fermeurs de portes!» Le commissaire de

police les demande?

Le Fantôme de l'Opéra · 第 17 / 25 段