Heureusement pour MM. Richard et Moncharmin qu'au moment de cette tant

curieuse scène, les «petits rats» se trouvaient à peu près tous

dans les greniers.

Car MM. les directeurs auraient eu du succès auprès des jeunes filles.

... Mais ils ne pensaient qu'à leurs vingt mille francs.

Arrivé dans le couloir mi-obscur de l'administration, Richard dit à

voix basse à Moncharmin:

--Je suis sûr que personne ne m'a touché... maintenant, tu vas te

tenir assez loin de moi et me surveiller dans l'ombre jusqu'à la porte

de mon cabinet... il ne faut donner l'éveil à personne et nous verrons

bien ce qui va se passer.

Mais Moncharmin réplique:

--Non, Richard! Non!... Marche devant... je marche _immédiatement_

derrière! Je ne te quitte pas d'un pas!

--Mais, s'écrie Richard, jamais comme cela on ne pourra nous voler nos

vingt mille francs!

--Je l'espère bien! déclare Moncharmin.

--Alors, ce que nous faisons est absurde!

--Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernière fois... La

dernière fois, je t'ai rejoint à ta sortie du plateau, au coin de ce

couloir... et je t'ai suivi _dans le dos._

--C'est pourtant exact! soupire Richard en secouant la tête et en

obéissant passivement à Moncharmin.

Deux minutes plus tard les deux directeurs s'enfermaient dans le cabinet

directorial.

Ce fut Moncharmin lui-même qui mit la clef dans sa poche.

--Nous sommes restés ainsi enfermés tous deux la dernière fois,

fit-il, jusqu'au moment ou tu as quitté l'Opéra pour rentrer chez toi.

--C'est vrai! Et personne n'est venu nous déranger?

--Personne.

--Alors, interrogea Richard qui s'efforçait de rassembler ses

souvenirs, alors j'aurai été sûrement volé dans le trajet de

l'Opéra à mon domicile...

--Non! fit sur un ton plus sec que jamais Moncharmin... non... ça n'est

pas possible... C'est moi qui t'ai reconduit chez toi dans ma voiture.

Les vingt mille francs _ont disparu chez toi_, cela ne fait plus pour

moi l'ombre d'un doute.

C'était là l'idée qu'avait maintenant Moncharmin.

--Cela est incroyable! protesta Richard... je suis sûr de mes

domestiques!... et si l'un d'eux avait fait ce coup-là, il aurait

disparu depuis.

Moncharmin haussa les épaules, semblant dire qu'il n'entrait pas dans

ces détails.

Sur quoi Richard commence à trouver que Moncharmin le prend avec lui

sur un ton bien insupportable.

--Moncharmin, en voilà assez!

--Richard, en voilà trop!

--Tu oses me soupçonner?

--Oui, d'une déplorable plaisanterie!

--On ne plaisante pas avec vingt mille francs!

--C'est bien mon avis! déclare Moncharmin, déployant un journal dans

la lecture duquel il se plonge avec ostentation.

--Qu'est-ce que tu vas Faire? demande Richard. Tu vas lire le journal

maintenant!

--Oui, Richard, jusqu'à l'heure où je te reconduirai chez toi.

--Comme la dernière fois?

--Comme la dernière fois.

Richard arrache le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se

dresse, plus irrité que jamais. Il trouve devant lui un Richard

exaspéré qui lui dit, en se croisant les bras sur la poitrine,--geste

d'insolent défi depuis le commencement du monde:

--Voilà, fait Richard, je pense à ceci. _Je pense à ce que je

pourrais penser_, si, comme la dernière fois, après avoir passé la

soirée en tête-à-tête avec toi, tu me reconduisais chez moi, et si,

au moment de nous quitter, je constatais que les vingt mille francs

avaient disparu de la poche de mon habit... comme la dernière fois.

--Et que pourrais-tu penser? s'exclama Moncharmin cramoisi.

--Je pourrais penser que, puisque tu ne m'as pas quitté d'une semelle,

et que, selon ton désir, tu as été le seul à approcher de moi comme

la dernière fois, je pourrais penser que si ces vingt mille francs ne

sont plus dans ma poche, ils ont bien des chances d'être dans la

tienne!

Moncharmin bondit sous l'hypothèse.

--_Oh!_ s'écria-t-il, _une épingle de nourrice!_

--Que veux-tu faire d'une épingle de nourrice?

--T'attacher!... Une épingle de nourrice!... une épingle de nourrice!

--Tu veux m'attacher avec une épingle de nourrice?

--Oui, t'attacher avec les vingt mille francs!... Comme cela, que ce

soit ici, ou dans le trajet d'ici à ton domicile ou chez toi, tu

sentiras bien la main qui tirera ta poche... et tu verras si c'est la

mienne, Richard!... Ah! c'est toi qui me soupçonnes maintenant... Une

épingle de nourrice!

Et c'est dans ce moment que Moncharmin ouvrit la porte du couloir en

criant:

--Une épingle de nourrice! qui me donnera une épingle de nourrice?

Et nous savons aussi comment, dans le même instant, le secrétaire

Rémy, qui n'avait pas d'épingle de nourrice, fut reçu par le

directeur Moncharmin, cependant qu'un garçon de bureau procurait à

celui-ci l'épingle tant désirée.

Et voici ce qu'il advint:

Moncharmin, après avoir refermé la porte, s'agenouilla dans le dos de

Richard.

--J'espère, dit-il, que les vingt mille francs sont toujours là?

--Moi aussi, fit Richard.

--Les vrais? demanda Moncharmin, qui était bien décidé cette fois à

ne pas se laisser «rouler».

--Regarde! Moi je ne veux pas les toucher, déclara Richard.

Moncharmin retira l'enveloppe de la poche de Richard et en tira les

billets en tremblant car, cette fois, pour pouvoir constater

fréquemment la présence des billets, ils n'avaient ni cacheté

l'enveloppe ni même collé celle-ci. Il se rassura en constatant qu'ils

étaient tous là, fort authentiques. Il les réunit dans la poche de la

basque et les épingla avec grand soin.

Après quoi il s'assit derrière la basque qu'il ne quitta plus du

regard, pendant que Richard, assis à son bureau, ne faisait pas un

mouvement.

--Un peu de patience, Richard, commanda Moncharmin, nous n'en avons plus

que pour quelques minutes... La pendule va bientôt sonner les douze

coups de minuit. C'est aux douze coups de minuit que la dernière fois

nous sommes partis.

--Oh! j'aurai toute la patience qu'il faudra!

L'heure passait, lente, lourde, mystérieuse, étouffante. Richard

essaya de rire.

--Je finirai par croire, fit-il, à la toute-puissance du fantôme. Et

en ce moment, particulièrement, ne trouves-tu pas qu'il y a dans

l'atmosphère de cette pièce un je ne sais quoi qui inquiète, qui

indispose, qui effraie?

--C'est vrai, avoua Moncharmin, qui était réellement impressionné.

--Le fantôme! reprit Richard à voix basse et comme s'il craignait

d'être entendu par d'invisibles oreilles... le fantôme! Si tout de

même c'était un fantôme qui frappait naguère sur cette table les

trois coups secs que nous avons fort bien entendus... qui y dépose les

enveloppes magiques... qui parle dans la loge n° 5... qui tue Joseph

Buquet... qui décroche le lustre... et qui nous vole! car enfin! car

enfin! car enfin! Il n'y a que toi ici et moi!... et si les billets

disparaissent sans que nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi... il va

bien falloir croire au fantôme... au fantôme...

À ce moment, la pendule, sur la cheminée, fit entendre son

déclenchement et le premier coup de minuit sonna.

Les deux directeurs frissonnèrent. Une angoisse les étreignait, dont

ils n'eussent pu dire la cause et qu'ils essayaient en vain de

combattre. La sueur coulait sur leurs fronts. Et le douzième coup

résonna singulièrement à leurs oreilles.

Quand la pendule se fut tue, ils poussèrent un soupir et se levèrent.

--Je crois que nous pouvons nous en aller, fit Moncharmin.

--Je le crois, obtempéra Richard.

--Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche?

--Mais comment donc! Moncharmin! il le faut!

--Eh bien? demanda Richard à Moncharmin, qui tâtait.

--Eh bien! je sens toujours l'épingle.

--Évidemment, comme tu le disais fort bien, on ne peut plus nous voler

sans que je m'en aperçoive.

Mais Moncharmin, dont les mains étaient toujours occupées autour de la

poche, hurla:

--_Je sens toujours l'épingle, mais je ne sens plus les billets._

--Non! ne plaisante pas, Moncharmin!... Ça n'est pas le moment.

--Mais, tâte toi-même.

D'un geste, Richard s'est défait de son habit. Les deux directeurs

s'arrachent la poche!... _La poche est vide._

Le plus curieux est que l'épingle est restée piquée à la même

place.

Richard et Moncharmin pâlissaient. Il n'y avait plus à douter du

sortilège.

--Le fantôme, murmure Moncharmin.

Mais Richard bondit soudain sur son collègue.

--Il n'y a que toi qui as touché à ma poche!... Rends-moi mes vingt

mille francs!... Rends-moi mes vingt mille francs!...

--Sur mon âme, soupire Moncharmin qui semble prêt à se pâmer... je

te jure que je ne les ai pas...

Et comme on frappait encore à la porte, il alla l'ouvrir, marchant d'un

pas quasi-automatique, semblant à peine reconnaître l'administrateur

Mercier, échangeant avec lui des propos quelconques, ne comprenant rien

à ce que l'autre lui disait; et déposant, d'un geste inconscient, dans

la main de ce fidèle serviteur complètement ahuri, l'épingle de

nourrice qui ne pouvait plus lui servir de rien...

XIX

LE COMMISSAIRE DE POLICE, LE VICOMTE ET LE PERSAN

La première parole de M. le commissaire de police, en pénétrant dans

le bureau directorial, fut pour demander des nouvelles de la chanteuse.

--Christine Daaé n'est pas ici?

Il était suivi, comme je l'ai dit, d'une foule compacte.

--Christine Daaé? Non, répondit Richard, pourquoi?

Quant à Moncharmin, il n'a plus la force de prononcer un mot... Son

état d'esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard, car Richard

peut encore soupçonner Moncharmin, mais Moncharmin, lui, se trouve en

face du grand mystère... celui qui fait frissonner l'humanité depuis

sa naissance: l'Inconnu.

Richard reprit, car la foule autour des directeurs et du commissaire

observait un impressionnant silence:

--Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine Daaé

n'est pas ici?

--Parce qu'il faut qu'on la retrouve, messieurs les directeurs de

l'Académie nationale de musique, déclare solennellement M. le

commissaire de police.

--Comment! il faut qu'on la retrouve! Elle a donc disparu?

--En pleine représentation!

--En pleine représentation! C'est extraordinaire!

--N'est-ce pas? Et, ce qui est tout aussi extraordinaire que cette

disparition, c'est que ce soit moi qui vous l'apprenne!

--En effet... acquiesce Richard, qui se prend la tête dans les mains et

murmure: Quelle est cette nouvelle histoire? Oh! décidément, il y a de

quoi donner sa démission!...

Et il s'arrache quelques poils de sa moustache sans même s'en

apercevoir:

--Alors, fait-il comme en un rêve..., elle a disparu en pleine

représentation.

--Oui, elle a été enlevée à l'acte de la prison, dans le moment où

elle invoquait l'aide du ciel, mais je doute qu'elle ait été enlevée

par les anges.

--Et moi j'en suis sûr!

Tout le monde se retourne. Un jeune homme, pâle et tremblant

d'émotion, répète:

--J'en suis sûr!

--Vous êtes sûr de quoi? interroge, Mifroid.

--Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, monsieur le

commissaire, et je pourrais vous dire son nom...

--Ah! ah! monsieur le vicomte de Chagny, vous prétendez que Mlle

Christine Daaé a été enlevée par un ange, par un ange de l'Opéra

sans doute?

Raoul regarde autour de lui. Évidemment, il cherche quelqu'un. À cette

minute où il lui semble si nécessaire d'appeler à l'aide de sa

fiancée le secours de la police, il ne serait pas fâché de revoir ce

mystérieux inconnu qui, tout à l'heure, lui recommandait la

discrétion. Mais il ne le découvre nulle part. Allons! il faut qu'il

parle!... Il ne saurait toutefois s'expliquer devant cette foule qui le

dévisage avec une curiosité indiscrète.

--Oui, monsieur, par un ange de l'Opéra, répondit-il à M. Mifroid, et

je vous dirai où il habite quand nous serons seuls...

--Vous avez raison, monsieur.

Et le commissaire de police, faisant asseoir Raoul près de lui, met

fout le monde à la porte, excepté naturellement les directeurs, qui,

cependant, n'eussent point protesté, tant ils paraissaient au-dessus de

toutes les contingences.

Alors Raoul se décide:

--Monsieur le commissaire, cet ange s'appelle Erik, il habite l'Opéra

et c'est _l'Ange de la musique!_

--_L'Ange de la musique!_ En vérité! Voilà qui est fort curieux!...

_L'Ange de la musique!_

Et, tourné vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid

demande:

--Messieurs, avez-vous cet ange-là chez vous?

MM. Richard et Moncharmin secouèrent la tête sans même sourire.

--Oh! fit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantôme

de l'Opéra. Eh bien! je puis leur affirmer que le Fantôme de l'Opéra

et l'Ange de la musique, c'est la même chose. Et son vrai nom est Erik.

M. Mifroid s'était levé et regardait Raoul avec attention.

--Pardon, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de vous moquer de

la justice?

--Moi! protesta Raoul, qui pensa douloureusement: «Encore un qui ne va

pas vouloir m'entendre».

--Alors, qu'est-ce que vous me chantez avec votre Fantôme de l'Opéra?

--Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.

--Messieurs, il paraît que vous connaissez le Fantôme de l'Opéra?

Richard se leva, les derniers poils de sa moustache dans la main.

--Non! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas! mais

nous voudrions bien le connaître! car, pas plus tard que ce soir, il

nous a volé vingt mille francs!...

Et Richard tourna vers Moncharmin un regard terrible qui semblait dire:

«Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout.» Moncharmin le

comprit si bien qu'il fit un geste éperdu: «Ah! dis tout! dis tout!...

Quant à Mifroid, il regardait tour à tour les directeurs et Raoul et

se demandait s'il ne s'était point égaré dans un asile d'aliénés.

Il se passa la main dans les cheveux:

--Un fantôme, dit-il, qui, le même soir, enlève une chanteuse et vole

vingt mille francs, est un fantôme bien occupé! Si vous le voulez

bien, nous allons sérier les questions. La chanteuse d'abord, les vingt

mille francs ensuite! Voyons, monsieur de Chagny, tâchons de parler

sérieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par

un individu nommé Erik. Vous le connaissez donc, cet individu? Vous

l'avez vu?

--Oui, monsieur le commissaire.

--Où cela?

--Dans un cimetière.

M. Mifroid sursauta, se reprit à contempler Raoul et dit:

--Évidemment!... c'est ordinairement là que l'on rencontre les

fantômes. Et que faisiez-vous dans ce cimetière?

--Monsieur, dit Raoul, je me rends très bien compte de la bizarrerie de

mes réponses et de l'effet qu'elles produisent sur vous. Mais je vous

supplie de croire que j'ai toute ma raison. Il y va du salut de la

personne qui m'est la plus chère au monde avec mon bien-aimé frère

Philippe. Je voudrais vous convaincre en quelques mots, car l'heure

presse et les minutes sont précieuses. Malheureusement, si je ne vous

raconte point la plus étrange histoire qui soit, par le commencement,

vous ne me croirez point. Je vais vous dire, monsieur le commissaire,

tout ce que je sais sur le Fantôme de l'Opéra. Hélas! monsieur le

commissaire, je ne sais pas grand'-chose...

--Dites toujours! Dites toujours! s'exclamèrent Richard et Moncharmin

subitement très intéressés; malheureusement pour l'espoir qu'ils

avaient conçu un instant d'apprendre quelque détail susceptible de les

mettre sur la trace de leur mystificateur, ils durent bientôt se rendre

à cette triste évidence que M. Raoul de Chagny avait complètement

perdu la tête. Toute cette histoire de Perros Guirec, de têtes de

mort, de violon enchanté, ne pouvait avoir pris naissance que dans la

cervelle détraquée d'un amoureux.

Il était visible, du reste, que M. le commissaire Mifroid partageait de

plus en plus cette manière de voir, et certainement le magistrat eût

mis fin à ces propos désordonnés, dont nous avons donné un aperçu

dans la première partie de ce récit, si les circonstances,

elles-mêmes, ne s'étaient chargées de les interrompre.

La porte venait de s'ouvrir et un individu singulièrement vêtu d'une

vaste redingote noire et coiffé d'un chapeau haut de forme à la fois

râpé et luisant, qui lui entrait jusqu'aux deux oreilles, fit son

entrée. Il courut au commissaire et lui parla à voix basse. C'était

quelque agent de la Sûreté sans doute qui venait rendre compte d'une

mission pressée.

Pendant ce colloque, M. Mifroid ne quittait point Raoul des yeux.

Et enfin, s'adressant à lui, il dit:

--Monsieur, c'est assez parlé du fantôme. Nous allons parler un peu de

vous, si vous n'y voyez aucun inconvénient; vous deviez enlever ce soir

Mlle Christine Daaé?

--Oui, monsieur le commissaire.

--À la sortie du théâtre?

--Oui, monsieur le commissaire.

--Toutes vos dispositions étaient prises pour cela?

--Oui, monsieur le commissaire.

--La voiture qui vous a amené devait vous emporter tous les deux. Le

cocher était prévenu... son itinéraire était tracé à l'avance...

Mieux! Il devait trouver à chaque étape des chevaux tout frais...

--C'est vrai, monsieur le commissaire.

--Et cependant, votre voiture est toujours là, attendant vos ordres, du

côté de la Rotonde, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur le commissaire.

--Saviez-vous qu'il y avait, à côté de la vôtre, trois autres

voitures?

--Je n'y ai point prêté la moindre attention...

--C'étaient celles de Mlle Sorelli, laquelle n'avait point trouvé de

place dans la cour de l'administration; de la Carlotta et de votre

frère, M. le comte de Chagny...

--C'est possible...

--Ce qui est certain, en revanche... c'est que, si votre propre

équipage, celui de la Sorelli et celui de la Carlotta sont toujours à

leur place, au long du trottoir de la Rotonde... celui de M. le comte de

Chagny ne s'y trouve plus...

--Ceci n'a rien à voir, monsieur le commissaire...

--Pardon! M. le comte n'était-il pas opposé à votre mariage avec Mlle

Daaé?

--Ceci ne saurait regarder que la famille.

--Vous m'avez répondu... il y était opposé... et c'est pourquoi vous

enleviez Christine Daaé, loin des entreprises possibles de monsieur

votre frère... Eh bien, monsieur de Chagny, permettez-moi de vous

apprendre que votre frère a été plus prompt que vous!... C'est lui

qui a enlevé Christine Daaé!

--Oh! gémit Raoul, en portant la main à son cœur, ce n'est pas

possible... Vous êtes sûr de cela?

--Aussitôt après la disparition de l'artiste qui a été organisée

avec des complicités qui nous resteront à établir, il s'est jeté

dans sa voiture qui a fourni une course furibonde à travers Paris.

--À travers Paris? râle le pauvre Raoul... Qu'entendez-vous par à

travers Paris?

--Et hors de Paris...

--Hors de Paris... quelle route?

--La route de Bruxelles.

Un cri rauque s'échappe de la bouche du malheureux jeune homme.

--Oh! s'écrie-t-il, je jure bien que je les rattraperai.

Et, en deux bonds, il fut hors du bureau.

--Et ramenez-nous là, crie joyeusement le commissaire... Hein? Voilà

un tuyau qui vaut bien celui de l'Ange de la musique!

Sur quoi M. Mifroid se retourne sur son auditoire stupéfait et lui

administre ce petit cours de police honnête mais nullement puéril:

--Je ne sais point du tout si c'est réellement M. le comte de Chagny

qui a enlevé Christine Daaé... mais j'ai besoin de le savoir, et je ne

crois point qu'à cette heure nul mieux que le vicomte son frère ne

désire me renseigner... En ce moment, il court, il vole! Il est mon

principal auxiliaire! Tel est, messieurs, l'art que l'on croit si

compliqué, de la police, et qui apparaît cependant si simple dès que

l'on a découvert qu'il doit consister à faire faire cette police

surtout par des gens qui n'en sont pas!

Mais monsieur le commissaire de police Mifroid n'eût peut-être pas

été si content de lui-même, s'il avait su que la course de son rapide

messager avait été arrêtée dès l'entrée de celui-ci dans le

premier corridor, vide cependant de la foule des curieux que l'on avait

dispersée. Le corridor paraissait désert.

Cependant Raoul s'était vu barrer le chemin par une grande ombre.

--Où allez-vous si vite, monsieur de Chagny? avait demandé l'ombre.

Raoul, impatienté, avait levé la tête et reconnu le bonnet d'astrakan

de tout à l'heure. Il s'arrêta.

--C'est encore vous! s'écria-t-il d'une voix fébrile, vous qui

connaissez les secrets d'Erik et qui ne voulez pas que j'en parle. Et

qui donc êtes-vous?

--Vous le savez bien!... Je suis le Persan! fit l'ombre.

XX

LE VICOMTE ET LE PERSAN

Raoul se rappela alors que son frère, un soir de spectacle, lui avait

montré ce vague personnage dont on ignorait tout, une fois qu'on avait

dit de lui qu'il était un Persan, et qu'il habitait un vieux petit

appartement dans la rue de Rivoli.

L'homme au teint d'ébène, aux yeux de jade, au bonnet d'astrakan, se

pencha sur Raoul.

--J'espère, monsieur de Chagny, que vous n'avez point trahi le secret

d'Erik?

--Et pourquoi donc aurais-je hésité à trahir ce monstre, monsieur?

repartit Raoul avec hauteur, en essayant de se délivrer de l'importun.

Est-il donc votre ami?

--J'espère que vous n'avez rien dit d'Erik, monsieur, parce que le

secret d'Erik est celui de Christine Daaé! Et que parler de l'un, c'est

parler de l'autre!

--Oh! monsieur! fit Raoul de plus en plus impatient, vous paraissez au

courant de bien des choses qui m'intéressent, et cependant je n'ai pas

le temps de vous entendre!

--Encore une fois, monsieur de Chagny, où allez-vous si vite?

--Ne le devinez-vous pas? Au secours de Christine Daaé...

--Alors, monsieur, restez ici!... car Christine Daaé est ici!...

--Avec Erik?

--Avec Erik!

--Comment le savez-vous?

--J'étais à la représentation, et il n'y a qu'un Erik au monde pour

machiner un pareil enlèvement!... Oh! fit-il avec un profond soupir,

j'ai reconnu la main du monstre!...

--Vous le connaissez donc?

Le Persan ne répondit pas, mais Raoul entendit un nouveau soupir.

--Monsieur! dit Raoul, j'ignore quelles sont vos intentions... mais

pouvez-vous quelque chose pour moi?... je veux dire pour Christine

Daaé?

--Je le crois, monsieur de Chagny, et voilà pourquoi je vous ai

abordé.

--Que pouvez-vous?

--Essayer de vous conduire auprès d'elle... et auprès de lui!

--Monsieur! c'est une entreprise que j'ai déjà vainement tentée ce

soir... mais si vous me rendez un service pareil, ma vie vous

appartient!... Monsieur, encore un mot: le commissaire de police vient

de m'apprendre que Christine Daaé avait été enlevée par mon frère,

le comte Philippe...

--Oh! monsieur de Chagny, moi je n'en crois rien...

--Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?

--Je ne sais pas si cela est possible, mais il y à façon d'enlever et

M. le comte Philippe, que Je sache, _n'a jamais travaillé dans la

féerie._

--Vos arguments sont frappants, monsieur, et je ne suis qu'un fou!...

Oh! monsieur! courons! courons! Je m'en remets entièrement à vous!...

Comment ne vous croirais-je pas quand nul autre que vous ne me croit?

Quand vous êtes le seul à ne pas sourire quand on prononce le nom

d'Erik!

Disant cela, le jeune homme, dont les mains brûlaient de fièvre,

avait, dans un geste spontané, pris les mains du Persan. Elles étaient

glacées.

--Silence! fit le Persan en s'arrêtant et en écoutant les bruits

lointains du théâtre et les moindres craquements qui se produisaient

dans les murs et dans les couloirs voisins. Ne prononçons plus ce

mot-là ici. Disons: _Il_; nous aurons moins de chances d'attirer son

attention...

--Vous le croyez donc bien près de nous?

--Tout est possible, monsieur... s'il n'est pas, en ce moment, avec sa

victime, _dans la demeure du Lac._

--Ah! vous aussi, vous connaissez cette demeure?

--... S'il n'est pas dans cette demeure, il peut être dans ce mur, dans

ce plancher, dans ce plafond! Que sais-je?... L'œil dans cette cette

serrure!... L'oreille dans cette poutre!... Et le Persan, en le priant

d'assourdir le bruit de ses pas, entraîna Raoul dans des couloirs que

le jeune homme n'avait jamais vus, même au temps où Christine le

promenait dans ce labyrinthe.

--Pourvu, fit le Persan, pourvu que Darius soit arrivé!

--Qui est-ce, Darius? interrogea encore le jeune homme en courant.

--Darius! c'est mon domestique...

Ils étaient en ce moment au centre d'une véritable place déserte,

pièce immense qu'éclairait mal un lumignon. Le Persan arrêta Raoul

et, tout bas, si bas que Raoul avait peine à l'entendre, il lui

demanda:

--Qu'est-ce que vous avez dit au commissaire?

--Je lui ai dit que le voleur de Christine Daaé était l'ange de la

musique, dit le Fantôme de l'Opéra et que son véritable nom était...

--Pshutt!... Et le commissaire vous a cru?

--Non.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 16 / 25 段