MM. les Directeurs ne se le firent pas dire deux fois; sans perdre de

temps à se demander encore comment ces missions diaboliques pouvaient

parvenir dans un cabinet qu'ils prenaient grand soin de fermer à clef,

ils trouvaient l'occasion bonne de mettre la main sur le mystérieux

maître-chanteur. Et après avoir tout raconté sous le sceau du plus

grand secret à Gabriel et à Mercier ils mirent les vingt mille francs

dans l'enveloppe et confièrent celle-ci sans demander d'explications à

Mme Giry, réintégrée dans ses fonctions. L'ouvreuse ne marqua aucun

étonnement. Je n'ai point besoin de dire si elle fut surveillée! Du

reste, elle se rendit immédiatement dans la loge du fantôme et déposa

la précieuse enveloppe sur la tablette de l'appuie-main. Les deux

directeurs, ainsi que Gabriel et Mercier étaient cachés de telle sorte

que cette enveloppe ne fût point par eux perdue de vue une seconde

pendant tout le cours de la représentation et même après, car, comme

l'enveloppe n'avait pas bougé, ceux qui la surveillaient ne bougèrent

pas davantage et le théâtre se vida et Mme Giry s'en alla cependant

que MM. les Directeurs, Gabriel et Mercier étaient toujours là. Enfin

ils se lassèrent et l'on ouvrit l'enveloppe après avoir constaté que

les cachets n'en avaient point été rompus.

À première vue, Richard et Moncharmin jugèrent que les billets

étaient toujours là, mais à la seconde vue ils s'aperçurent que ce

n'étaient plus les mêmes. Les vingt vrais billets étaient partis et

avaient été remplacés par vingt billets de la «Sainte Farce»! Ce

fut de la rage et puis aussi de l'effroi!

--C'est plus fort que chez Robert Houdin! s'écria Gabriel.

--Oui, répliqua Richard, et ça coûte plus cher!

Moncharmin voulait qu'on courût chercher le commissaire; Richard s'y

opposa. Il avait sans doute son plan, il dit: «Ne soyons pas ridicules!

tout Paris rirait. F. de l'O. a gagné la première manche, nous

remporterons la seconde.» Il pensait évidemment à la mensualité

suivante.

Tout de même ils avaient été si parfaitement joués, qu'ils ne

purent, pendant les semaines qui suivirent, surmonter un certain

accablement. Et c'était, ma foi, bien compréhensible. Si le

commissaire ne fut point appelé dès lors, c'est qu'il ne faut pas

oublier que MM. les directeurs gardaient tout au fond d'eux-mêmes, la

pensée qu'une aussi bizarre aventure pouvait n'être qu'une haïssable

plaisanterie montée, sans doute, par leurs prédécesseurs et dont il

convenait de ne rien divulguer avant d'en connaître «le fin mot».

Cette pensée, d'autre part, se troublait par instants chez Moncharmin

d'un soupçon qui lui venait relativement à Richard lui-même, lequel

avait quelquefois des imaginations burlesques. Et c'est ainsi que,

prêts à toutes les éventualités, ils attendirent les événements en

surveillant et en faisant surveiller la mère Giry à laquelle Richard

voulut qu'on ne parlât de rien. «Si elle est complice, disait-il, il y

a beau temps que les billets sont loin. Mais, pour moi, ce n'est qu'une

imbécile!»

--Il y a beaucoup d'imbéciles dans cette affaire! avait répliqué

Moncharmin songeur.

--Est-ce qu'on pouvait se douter?... gémit Richard mais n'aie pas

peur... la prochaine fois toutes mes précautions seront prises...

Et c'est ainsi que la prochaine fois était arrivée... cela tombait le

jour même qui devait voir la disparition de Christine Daaé.

Le matin, une missive du Fantôme qui leur rappelait l'échéance,

«Faites comme la dernière fois, enseignait aimablement F. de l'O. _Ça

s'est très bien passé._ Remettez l'enveloppe, dans laquelle vous aurez

glissé les vingt mille francs, à cette excellente Mme Giry.»

Et la' note était accompagnée de l'enveloppe coutumière. Il n'y avait

plus qu'à la remplir.

Cette opération devait être accomplie le soir même, une demi-heure

avant le spectacle. C'est donc une demi-heure environ avant que le

rideau se lève sur cette trop fameuse représentation de _Faust_ que

nous pénétrons dans l'antre directorial.

Richard montre l'enveloppe à Moncharmin, puis il compte devant lui les

vingt mille francs et les glisse dans l'enveloppe, mais sans fermer

celle-ci.

--Et maintenant, dit-il, appelle-moi la mère Giry.

On alla chercher la vieille. Elle entra en faisant une belle

révérence. La dame avait toujours sa robe de taffetas noir dont la

teinte tournait à la rouille et au lilas, et son chapeau aux plumes

couleur de suie. Elle semblait de belle humeur. Elle dit tout de suite:

--Bonsoir, messieurs! C'est sans doute encore pour l'enveloppe?

--Oui, madame Giry, dit Richard avec une grande amabilité... C'est pour

l'enveloppe... Et pour autre chose aussi.

--À votre service, monsieur le directeur: À votre service!... Et

quelle est cette autre chose, je vous prie?

--D'abord, madame Giry, j'aurais une petite question à vous poser.

--Faites, monsieur le directeur, Mame Giry est là pour vous répondre.

--Vous êtes toujours bien avec le fantôme?

--On ne peut mieux, monsieur le directeur, on ne peut mieux.

--Ah! vous nous en voyez enchantés... Dites donc, madame Giry,

prononça Richard en prenant le ton d'une importante confidence... Entre

nous, on peut bien vous le dire... Vous n'êtes pas une bête.

--Mais, monsieur le directeur!... s'exclama l'ouvreuse, en arrêtant le

balancement aimable des deux plumes noires de son chapeau couleur de

suie, je vous prie de croire que ça n'a jamais fait de doute pour

personne!

--Nous sommes d'accord et nous allons nous entendre. L'histoire du

fantôme est une bonne blague, n'est-ce pas?... Eh bien! toujours entre

nous... elle a assez duré.

Mme Giry regarda les directeurs comme s'ils lui avaient parlé chinois.

Elle s'approcha du bureau de Richard et fit, assez inquiète:

--Qu'est-ce que vous voulez dire?... Je ne vous comprends pas!

--Ah! vous nous comprenez très bien. En tout cas, il faut nous

comprendre... Et, d'abord, vous allez nous dire comment il s'appelle.

--Qui donc?

--Celui dont vous êtes la complice, Mame Giry!

--Je suis la complice du fantôme? Moi?... La complice de quoi?

--Vous faites tout ce qu'il veut.

--Oh!... il n'est pas bien encombrant, vous savez.

--Et il vous donne toujours des pourboires!

--Je ne me plains pas!

--Combien vous donne-t-il pour lui porter cette enveloppe?

--Dix francs.

--Mazette! Ce n'est pas cher?

--Pourquoi donc?

--Je vous dirai cela tout à l'heure, Mame Giry. En ce moment, nous

voudrions savoir pour quelle raison... extraordinaire... vous vous êtes

donnée corps et âme à ce fantôme-là plutôt qu'à un autre... Ça

n'est pas pour cent sous ou dix francs qu'on peut avoir l'amitié et le

dévouement de Mame Giry.

--Ça, c'est vrai!... Et ma foi, cette raison-là je peux vous la dire,

monsieur le directeur! Certainement il n'y a pas de déshonneur à

ça!... au contraire.

--Nous n'en doutons pas, Mame Giry!

--Eh bien, voilà... le fantôme n'aime pas que je raconte ses

histoires.

--Ah! ah! ricana Richard!

--Mais, celle-là, elle ne regarde que moi!... reprit la vieille...

donc, c'était dans la loge n°5... un soir, j'y trouve une lettre pour

moi... une espèce de note écrite à l'encre rouge... C'te note-là,

monsieur le directeur, j'aurais pas besoin de vous la lire... je la sais

par cœur... et je ne l'oublierai jamais... même si je vivais cent

ans!...

Et Mme Giry, toute droite, récite la lettre avec une éloquence

touchante:

«Madame.--1825, Mlle Ménétrier, coryphée, est devenue marquise de

Cussy.--1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesse Gilbert

des Voisins.--1846, la Sota, danseuse, épouse un frère du roi

d'Espagne.--1847, Lola Montés, danseuse-, épouse morganatiquement le

roi Louis de Bavière et est créée comtesse de Landsfeld.--1848, Mlle

Maria, danseuse, devient baronne d'Hermeville.--1870, Thérèse Hessler,

danseuse, épouse Don Fernando, frère du roi de Portugal...»

Richard et Moncharmin écoutent la vieille, qui, au fur et à mesure

qu'elle avance dans la curieuse énumération de ces glorieuses

hyménées, s'anime, se redresse, prend de l'audace, et finalement,

inspirée comme une sybille sur son trépied, lance d'une voix

éclatante d'orgueil la dernière phrase de la lettre prophétique:

--_1885. Meg Giry, impératrice!_

Épuisée par cet effort suprême, l'ouvreuse retombe sur sa chaise en

disant: «Messieurs, ceci était signé: «_Le Fantôme de l'Opéra!_»

J'avais déjà entendu parler du fantôme, mais je n'y croyais qu'à

moitié. Du jour où il m'a annoncé que ma petite Meg, la chair de ma

chair, le fruit de mes entrailles, serait impératrice, j'y ai cru tout

à fait.»

En vérité, en vérité, il n'était point besoin de considérer

longuement la physionomie exaltée de mam' Giry pour comprendre ce qu'on

avait pu obtenir de cette belle intelligence avec ces deux mots:

«Fantôme et impératrice.»

Mais qui donc tenait les ficelles de cet extravagant mannequin?... Qui?

--Vous ne l'avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez tout ce qu'il

vous dit? demanda Moncharmin.

--Oui; d'abord, c'est à lui que je dois que ma petite Meg est passée

coryphée. J'avais dit au fantôme: Pour qu'elle soit impératrice en

1885, vous n'avez pas de temps à perdre, il faut qu'elle soit coryphée

tout de suite. Il m'a répondu: C'est entendu. Et il n'a eu qu'un mot à

dire à M. Poligny, c'était fait...

--Vous voyez bien que M. Poligny l'a vu!

--Pas plus que moi, mais il l'a entendu! Le fantôme lui a dit un mot à

l'oreille, vous savez bien! le soir ou il est sorti si pâle de la loge

n°5.

Moncharmin pousse un soupir.

--Quelle histoire! gémit-il.

--Ah! répond mame Giry, j'ai toujours cru qu'il y avait des secrets

entre le Fantôme et M. Poligny. Tout ce que le Fantôme demandait à M.

Poligny, M. Poligny l'accordait... M. Poligny n'avait rien à refuser au

Fantôme.

--Tu entends, Richard, Poligny n'avait rien à refuser au Fantôme.

--Oui, oui, j'entends bien! déclara Richard. M. Poligny est un ami du

Fantôme! et, comme Mme Giry est une amie de M. Poligny, nous y voilà

bien, ajouta-t-il sur un ton fort rude. Mais M. Poligny ne me préoccupe

pas, moi... La seule personne dont le sort m'intéresse vraiment, je ne

le dissimule point, c'est Mme Giry!... Madame Giry, vous savez ce qu'il

y a dans cette enveloppe?

--Mon Dieu, non! fit-elle.

--Eh bien! regardez!

Mme Giry glisse dans l'enveloppe un regard troublé, mais qui retrouve

aussitôt son éclat.

--Des billets de mille francs! s'écrie-t-elle!

--Oui, Mme Giry!... oui, des billets de mille!... Et vous le saviez

bien!

--Moi, monsieur le directeur... Moi! je vous jure...

--Ne jurez pas, madame Giry!... Et maintenant, je vais vous dire cette

autre chose pour laquelle je vous ai fait venir... Madame Giry, je vais

vous faire arrêter.

Les deux plumes noires du chapeau couleur de suie, qui affectaient à

l'ordinaire la forme de deux points d'interrogation, se muèrent

aussitôt en point d'exclamation; quant au chapeau lui-même, il

oscilla, menaçant sur son chignon en tempête. La surprise,

l'indignation, la protestation et l'effroi se traduisirent encore chez

la mère de la petite Meg par une sorte de pirouette extravagante

«jeté glissade» de la vertu offensée qui l'apporta d'un bond jusque

sous le nez de M. le directeur, lequel ne put se retenir de reculer son

fauteuil.

--Me faire arrêter!

La bouche qui disait cela sembla devoir cracher à la figure de M.

Richard les trois dents dont elle disposait encore.

M. Richard fut héroïque. Il ne recula plus. Son index menaçant

désignait déjà aux magistrats absents l'ouvreuse de la loge n°5.

--Je vais vous faire arrêter, madame Giry, comme une voleuse!

--Répète!

Et Mme Giry gifla à tour de bras M. le directeur Richard avant que M.

le directeur Moncharmin n'eût eu le temps de s'interposer. Riposte

vengeresse! Ce ne fut point la main desséchée de la colérique vieille

qui vint s'abattre sur la joue directoriale, mais l'enveloppe

elle-même, cause de tout le scandale, l'enveloppe magique qui

s'entr'ouvrit du coup pour laisser échapper les billets qui

s'envolèrent dans un tournoiement fantastique de papillons géants.

Les deux directeurs poussèrent un cri, et une même pensée les jeta

tous les deux à genoux, ramassant fébrilement et compulsant en hâte

les précieuses paperasses.

--_Ils sont toujours vrais?_ Moncharmin.

--_Ils sont toujours vrais?_ Richard.

--Ils sont toujours vrais!!!

Au-dessus d'eux, les trois dents de Mme Giry se heurtent dans une

mêlée retentissante, pleine de hideuses interjections. Mais on ne

perçoit tout à fait bien que ce «leit motiv»:

--Moi, une voleuse!... Une voleuse, moi?

Elle étouffe.

Elle s'écrie:

--J'en suis ravagée!

Et, tout à coup, elle rebondit sous le nez de Richard.

--En tout cas, glapit-elle, vous, monsieur Richard, _vous devez le

savoir mieux que moi où sont passés les vingt mille francs!_

--Moi? interroge Richard stupéfait. Et comment le saurais-je?

Aussitôt, Moncharmin, sévère et inquiet, veut que la bonne femme

s'explique.

--Que signifie ceci? interroge-t-il. Et pourquoi, madame Giry,

prétendez-vous que M. Richard doit savoir mieux que vous où sont

passés les vingt mille francs?

Quant à Richard, qui se sent rougir sous le regard de Moncharmin, il a

pris la main de mame Giry et la lui secoue avec violence. Sa voix imite

le tonnerre. Elle gronde, elle roule... elle foudroie...

--Pourquoi saurais-je mieux que vous où sont passés les vingt mille

francs? Pourquoi?

--Parce qu'ils sont passés dans votre poche!... souffle la vieille en

le regardant maintenant comme si elle apercevait le diable.

C'est au tour de M. Richard d'être foudroyé, d'abord par cette

réplique inattendue, ensuite par le regard de plus en plus soupçonneux

de Moncharmin. Du coup, il perd sa force dont il aurait besoin dans ce

moment difficile pour repousser une aussi méprisable accusation.

Ainsi les plus innocents, surpris dans la paix de leur cœur

apparaissent-ils tout à coup, à cause que le coup qui les frappe les

fait pâlir, ou rougir, ou chanceler, ou se redresser, ou s'abîmer, ou

protester, ou ne rien dire quand il faudrait parler, ou parler quand il

ne faudrait rien dire, ou rester secs alors qu'il faudrait s'éponger,

ou suer alors qu'il faudrait rester secs, apparaissent-ils tout à coup,

dis-je, coupables.

Moncharmin a arrêté l'élan vengeur avec lequel Richard qui était

innocent allait se précipiter sur Mme Giry et il s'empresse,

encourageant, d'interroger celle-ci... avec douceur.

--Comment avez-vous pu soupçonner mon collaborateur Richard de mettre

vingt mille francs dans sa poche?

--Je n'ai jamais dit cela! déclare mame Giry, attendu que c'était

moi-même en personne, qui mettais les vingt mille francs dans la poche

de M. Richard.

Et elle ajouta à mi-voix:

--Tant pis! Ça y est!... Que le Fantôme me pardonne!

Et comme Richard se reprend à hurler, Moncharmin avec autorité lui

ordonne de se taire:

--Pardon! Pardon! Pardon! Laisse cette femme s'expliquer! Laisse-moi

l'interroger.

Et il ajoute:

--Il est vraiment étrange que tu le prennes sur un ton pareil!... Nous

touchons au moment où tout ce mystère va s'éclaircir! Tu es furieux!

Tu as tort... Moi, je m'amuse beaucoup.

Mame Giry, martyre, relève sa tête où rayonne la foi en sa propre

innocence.

--Vous me dites qu'il y avait vingt mille francs dans l'enveloppe que je

mettais dans la poche de M. Richard, mais, moi je le répète, je n'en

savais rien... Ni M. Richard non plus, du reste!

--Ah! ah! fit Richard, en affectant tout à coup un air de bravoure qui

déplut à Moncharmin. Je n'en savais rien non plus! Vous mettiez vingt

mille francs dans ma poche et je n'en savais rien! J'en suis fort aise,

madame Giry.

--Oui, acquiesça la terrible dame... c'est vrai!... Nous n'en savions

rien ni l'un ni l'autre!... Mais vous, vous avez bien dû finir par vous

en apercevoir.

Richard dévorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n'était pas

là! Mais Moncharmin la protège. Il précipite l'interrogatoire.

--Quelle sorte d'enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M.

Richard? Ce n'était point celle que nous vous donnions, celle que vous

portiez, devant nous, dans la loge n°5, et cependant, celle-là seule,

contenait les vingt mille francs.

--Pardon! C'était bien celle que me donnait M. le directeur que je

glissais dans la poche de monsieur le directeur, explique la mère Giry.

Quant à celle que je déposais dans la loge du fantôme, c'était une

autre enveloppe exactement pareille, et que j'avais, toute préparée,

dans ma manche, et qui m'était donnée par le fantôme!

Ce disant, mame Giry sort de sa manche une enveloppe toute préparée et

identique avec sa suscription à celle qui contient les vingt mille

francs. MM. les directeurs s'en emparent. Ils l'examinent, ils

constatent que des cachets cachetés de leur propre cachet directorial,

la ferment. Ils l'ouvrent... Elle contient vingt billets de la Sainte

Farce, comme ceux qui les ont tant stupéfiés un mois auparavant.

--Comme c'est simple! fait Richard.

--Comme c'est simple! répète plus solennel que jamais Moncharmin.

--Les tours les plus illustres, répond Richard, ont toujours été les

plus simples. Il suffit d'un compère...

--Ou d'une commère! ajoute de sa voix blanche, Moncharmin.

Et il continue, les yeux fixés sur Mme Giry, comme s'il voulait

l'hypnotiser:

--C'était bien le fantôme qui vous faisait parvenir cette enveloppe,

et c'était bien lui qui vous disait de la substituer à celle que nous

vous remettions? C'était bien lui qui vous disait de mettre cette

dernière dans la poche de M. Richard?

--Oh! c'était bien lui!

--Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un échantillon de vos

petits talents?... Voici l'enveloppe. Faites comme si nous ne savions

rien.

--À votre service, messieurs!

La mère Giry a repris l'enveloppe chargée de ses vingt billets et se

dirige vers la porte. Elle s'apprête à sortir.

Les deux directeurs sont déjà sur elle.

--Ah! non! Ah! non! On ne nous «la fait plus»! Nous en avons assez!

Nous n'allons pas recommencer!

--Pardon, messieurs, s'excuse la vieille, pardon... Vous me dites de

faire comme si vous ne saviez rien!... Eh bien, si vous ne saviez rien,

je m'en irais avec vôtre enveloppe!

--Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche? argumente Richard

que Moncharmin ne quitte pas de l'œil gauche, cependant que son œil

droit est fort occupé par Mme Giry,--position difficile pour le regard;

mais Moncharmin est décidé à tout pour découvrir la vérité.

--Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous y attendez

le moins, monsieur le directeur. Vous savez que je viens toujours, dans

le courant de la soirée, faire un petit tour dans les coulisses, et

souvent j'accompagne, comme c'est mon droit de mère, ma fille au foyer

de la danse; je lui porte ses chaussons, au moment du divertissement, et

même son petit arrosoir... Bref, je vais et je viens à mon aise...

Messieurs les abonnés s'en viennent aussi... Vous aussi, monsieur le

directeur... Il y a du monde... Je passe derrière vous, et, je glisse

l'enveloppe dans la poche de derrière de votre habit... Ça n'est pas

sorcier!

--Ça n'est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux de Jupiter

tonnant, ça n'est pas sorcier! Mais je vous prends en flagrant délit

de mensonge, vieille sorcière!

L'insulte frappe moins l'honorable dame que le coup que l'on veut porter

à sa bonne foi. Elle se redresse, hirsute, les trois dents dehors.

--À cause?

--À cause que ce soir-là je l'ai passé dans la salle à surveiller la

loge n° 5 et la fausse enveloppe que vous y aviez déposée. Je ne suis

pas descendu au foyer de la danse une seconde...

--Aussi, monsieur le directeur, ce n'est point ce soir-là que je vous

ai remis l'enveloppe!... Mais à la représentation suivante... Tenez,

c'était le soir où M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts...

À ces mots, M. Richard arrête brusquement Mme Giry...

--Eh! c'est vrai, dit-il, songeur, je me rappelle... je me rappelle

maintenant! M. le sous-secrétaire d'État est venu dans les coulisses.

Il m'a fait demander. Je suis descendu un instant au foyer de la danse.

J'étais sur les marches du foyer... M. le sous-secrétaire d'État et

son chef de cabinet étaient dans le foyer même... Tout à coup je me

suis retourné... C'était vous qui passiez derrière moi... madame

Giry... Il me semblait que vous m'aviez frôlé... Il n'y avait que vous

derrière moi... Oh! je vous vois encore... je vous vois encore!

--Eh bien, oui, c'est ça, monsieur le directeur! c'est bien ça! Je

venais de terminer ma petite affaire dans votre poche! Cette poche-là,

monsieur le directeur est bien commode!

Et Mme Giry joint une fois de plus le geste à la parole. Elle passe

derrière M. Richard et si prestement, que Moncharmin lui-même, qui

regarde de ses deux yeux, cette fois, en reste impressionné, elle

dépose l'enveloppe dans la poche de l'une des basques de l'habit de M.

le directeur.

--Évidemment! s'exclame Richard, un peu pâle... C'est très fort de la

part de F. de l'O. Le problème, pour lui, se posait ainsi: supprimer

tout intermédiaire dangereux entre celui qui donne les vingt mille

francs et celui qui les prend! Il ne pouvait mieux trouver que de venir

me les prendre dans ma poche sans que je m'en aperçoive, puisque je ne

savais même pas qu'ils s'y trouvaient... C'est admirable?

--Oh! admirable! sans doute, surenchérit Moncharmin... seulement, tu

oublies, Richard, que j'ai donné dix mille francs sur ces vingt mille

et qu'on n'a rien mis dans ma poche, à moi!

XVIII

SUITE DE LA CURIEUSE ATTITUDE d'une épingle DE NOURRICE

La dernière phrase de Moncharmin exprimait d'une façon trop évidente

le soupçon dans lequel il tenait désormais son collaborateur pour

qu'il n'en résultât point sur-le-champ une explication orageuse, au

bout de laquelle il fut entendu que Richard allait se plier à toutes

les volontés de Moncharmin, dans le but de l'aider à découvrir le

misérable qui se jouait d'eux.

Ainsi arrivons-nous à «l'entr'acte du jardin» pendant lequel M. le

secrétaire Rémy, à qui rien n'échappe, a si curieusement observé

l'étrange conduite de ses directeurs, et dès lors rien ne nous sera

plus facile que de trouver une raison à des attitudes aussi

exceptionnellement baroques et surtout si peu conformes à l'idée que

l'on doit se faire de la dignité directoriale.

La conduite de Richard et Moncharmin était toute tracée par la

révélation qui venait de leur être faite: 1° Richard devait

répéter exactement, ce soir-là, les gestes qu'il avait accomplis lors

de la disparition des premiers vingt mille francs; 2° Moncharmin ne

devait pas perdre de vue une seconde la poche de derrière de Richard

dans laquelle Mme Giry aurait glissé les seconds vingt mille.

À la place exacte où il s'était trouvé lorsqu'il saluait M. le

sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, vint se placer M. Richard avec,

à quelques pas de là, dans son dos, M. Moncharmin.

Mme Giry passe, frôle M. Richard, se débarrasse des vingt mille dans

la poche de la basque de son directeur et disparaît...

Ou plutôt on la fait disparaître. Exécutant l'ordre que Moncharmin

lui a donné quelques instants auparavant, avant la reconstitution de la

scène, Mercier va enfermer la brave dame dans le bureau de

l'administration. Ainsi, il sera impossible à la vieille de communiquer

avec son fantôme. Et elle se laissa faire, car mame Giry n'est plus

qu'une pauvre figure déplumée, effarée d'épouvante, ouvrant des yeux

de volaille ahurie sous une crête en désordre, entendant déjà dans

le corridor sonore le bruit des pas du commissaire dont elle est

menacée, et poussant des soupirs à fendre les colonnes du grand

escalier.

Pendant ce temps, M. Richard se courbe, fait la révérence, salue,

marche à reculons comme s'il avait devant lui ce haut et tout-puissant

fonctionnaire qu'est M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts.

Seulement, si de pareilles marques de politesse n'eussent soulevé aucun

étonnement dans le cas où devant M. le directeur se fût trouvé M. le

sous-secrétaire d'État, elles causèrent aux spectateurs de cette

scène si naturelle, mais si inexplicable, une stupéfaction bien

compréhensible alors que devant M. le directeur il n y avait personne.

M. Richard saluait dans le vide... se courbait devant le néant... et

reculait--marchait à reculons--devant rien...

... Enfin, à quelques pas de là, M. Moncharmin faisait la même chose

que lui.

... Et repoussant M. Rémy, suppliait M. l'ambassadeur de Le Borderie et

M. le directeur du Crédit central de ne point «toucher à M. le

directeur».

Moncharmin, qui avait son idée, ne tenait point à ce que, tout à

l'heure, Richard vînt lui dire, les vingt mille francs disparus:

«C'est peut-être M. l'ambassadeur ou M. le directeur du Crédit

central, ou même M. le secrétaire Rémy.»

D'autant plus que, lors de la première scène, de l'aveu même de

Richard, Richard n'avait, après avoir été frôlé par Mme Giry,

rencontré personne dans cette partie du théâtre... Pourquoi donc, je

vous le demande, puisqu'on devait exactement répéter les mêmes

gestes, rencontrerait-il quelqu'un aujourd'hui?

Ayant d'abord marché à reculons pour saluer, Richard continua de

marcher de cette façon par prudence... jusqu'au couloir de

l'administration... Ainsi, il était toujours surveillé par derrière

par Moncharmin et lui-même surveillait «ses approches» par devant.

Encore une fois, cette façon toute nouvelle de se promener dans les

coulisses qu'avaient adoptée MM. les directeurs de l'Académie

nationale de musique ne devait évidemment point passer inaperçue.

On la remarqua.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 15 / 25 段