... Mais Christine Daaé n'y était plus!... Qu'était-elle devenue?...

Quel était ce miracle?... Chacun se regardait sans comprendre et

l'émotion fut tout de suite à son comble. L'émoi n'était pas moindre

sur le plateau et dans la salle. Des coulisses on se précipitait vers

l'endroit où, à l'instant même, Christine chantait. Le spectacle

était interrompu au milieu du plus grand désordre.

Où donc? où donc était passée Christine? Quel sortilège l'avait

ravie à des milliers de spectateurs enthousiastes et dans les bras

mêmes de Carolus Fonta? En vérité, on pouvait se demander si,

exauçant sa prière enflammée, les anges ne l'avaient point

réellement emportée «au sein des cieux» corps et âme?...

Raoul, toujours debout à l'amphithéâtre, avait poussé un cri. Le

comte Philippe s'était dressé dans sa loge. On regardait la scène, on

regardait le comte, on regardait Raoul, et l'on se demandait si ce

curieux événement n'avait point affaire avec l'écho paru le matin

même dans un journal. Mais Raoul quitta hâtivement sa place, le comte

disparut de sa loge, et, pendant que l'on baissait le rideau, les

abonnés se précipitèrent vers l'entrée des coulisses. Le public

attendait une annonce dans un brouhaha indescriptible. Tout le monde

parlait à la fois. Chacun prétendait expliquer comment les choses

s'étaient passées. Les uns disaient: «Elle est tombée dans une

trappe»; les autres: «Elle a été enlevée dans les frises; la

malheureuse est peut-être victime d'un nouveau truc inauguré par la

nouvelle direction»; d'autres encore: «C'est un guet-apens. La

coïncidence de la disparition et de l'obscurité le prouve

suffisamment.»

Enfin le rideau se leva lentement, et Carolus Fonta s'avançant jusqu'au

pupitre du chef d'orchestre, annonça d'une voix grave et triste:

«Mesdames et messieurs, un événement inouï et qui nous laisse dans

une profonde inquiétude vient de se produire. Notre camarade, Christine

Daaé, a disparu sous nos yeux sans que l'on puisse savoir comment!»

XV

SINGULIÈRE ATTITUDE D'UNE ÉPINGLE DE NOURRICE

Sur le plateau, c'est une cohue sans nom. Artistes, machinistes,

danseuses, marcheuses, figurants, choristes, abonnés, tout le monde

interroge, crie, se bouscule.--«Qu'est-elle devenue?»--«Elle s'est

fait enlever!»--C'est le vicomte de Chagny qui l'a emportée!»--«Non,

c'est le comte!»--«Ah! voilà Carlotta! c'est Carlotta qui a fait le

coup!»--Non! c'est le fantôme!»

Et quelques-uns rient, surtout depuis que l'examen attentif des trappes

et planchers a fait repousser l'idée d'un accident.

Dans cette foule bruyante, on remarque un groupe de trois personnages

qui s'entretiennent à voix basse avec des gestes désespérés. C'est

Gabriel, le maître de chant; Mercier, l'administrateur, et le

secrétaire Rémy. Ils se sont retirés dans l'angle d'un tambour qui

fait communiquer la scène avec le large couloir du foyer de la danse.

Là, derrière d'énormes accessoires, ils parlementent:

--J'ai frappé! Ils n'ont pas répondu! Ils ne sont peut-être plus dans

le bureau. En tout cas, il est impossible de le savoir, car ils ont

emporté les clefs.

Ainsi s'exprime le secrétaire Rémy et il n'est point douteux qu'il ne

désigne par ces paroles MM. les directeurs. Ceux-ci ont donné l'ordre

au dernier entr'acte de ne venir les déranger sous aucun prétexte,

«Ils n'y sont pour personne.»

--Tout de même, s'exclame Gabriel... on n'enlève pas une chanteuse, en

pleine scène, tous les jours!...

--Leur avez-vous crié cela? interroge Mercier.

--J'y retourne, fait Rémy, et, courant, il disparaît.

Là-dessus, le régisseur arrive.

--Eh bien? monsieur Mercier, venez-vous? Que faites-vous ici tous les

deux? On a besoin de vous, monsieur l'administrateur.

--Je ne veux rien faire ni rien savoir avant l'arrivée du commissaire,

déclare Mercier! J'ai envoyé chercher Mifroid. Nous verrons quand il

sera là!

--Et moi je vous dis qu'il faut descendre tout de suite au jeu d'orgue.

--Pas avant l'arrivée du commissaire...

--Moi, j'y suis déjà descendu au jeu d'orgue.

--Ah! et qu'est-ce que vous avez vu?

--Eh bien! je n'ai vu personne! Entendez-vous bien, personne!

--Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

--Évidemment, réplique le régisseur, qui se passe avec frénésie les

mains dans une toison rebelle. Évidemment! Mais peut-être que s'il y

avait quelqu'un au jeu d'orgue, ce quelqu'un pourrait nous expliquer

comment l'obscurité a été faite tout à coup sur la scène. Or,

Mauclair n'est nulle part, comprenez-vous?

Mauclair était le chef d'éclairage qui dispensait à volonté sur la

scène de l'Opéra, le jour et la nuit.

--Mauclair n'est nulle part, répète Mercier ébranlé. Eh bien! et ses

aides?

--Ni Mauclair ni ses aides! Personne à l'éclairage, je vous dis! Vous

pensez bien, hurle le régisseur, que cette petite ne s'est pas enlevée

toute seule! Il y avait là «un coup monté» qu'il faut savoir... Et

les directeurs qui ne sont pas là?... J'ai défendu qu'on descende à

l'éclairage, j'ai mis un pompier devant la niche du jeu d'orgue! J'ai

pas bien fait?

--Si, si, vous avez bien fait... Et maintenant attendons le commissaire.

Le régisseur s'éloigne en haussant les épaules, rageur, mâchant des

injures à l'adresse de ces «poules mouillées» qui restent

tranquillement blotties dans un coin quand tout le théâtre est «sens

dessus dessous».

Tranquilles, Gabriel et Mercier ne l'étaient guère. Seulement, ils

avaient reçu une consigne qui les paralysait. On ne devait déranger

les directeurs pour aucune raison au monde. Rémy avait enfreint cette

consigne et cela ne lui avait point réussi.

Justement, le voici qui revient de sa nouvelle expédition. Sa mine est

curieusement effarée.

--Eh bien! vous leur avez parlé? interroge Mercier?

Rémy répond:

--Moncharmin a fini par m'ouvrir la porte. Les yeux lui sortaient de la

tête. J'ai cru qu'il allait me frapper. Je n'ai pas pu placer un mot,

et savez-vous ce qu'il m'a crié? «Avez-vous une épingle de

nourrice?»--Non!--«Eh bien! fichez-moi la paix!...» Je veux lui

répliquer qu'il se passe au théâtre un événement inouï... Il

clame: «Une épingle de nourrice? Donnez-moi tout de suite une épingle

de nourrice!» Un garçon de bureau qui l'avait entendu--il criait comme

un sourd--accourt avec une épingle de nourrice, la lui donne et

aussitôt, Moncharmin me ferme la porte au nez! Et voilà!

--Et vous n'avez pas pu lui dire: Christine Daaé...

--Eh! j'aurais voulu vous y voir!... Il écumait... Il ne pensait qu'à

son épingle de nourrice... Je crois que, si on ne la lui avait pas

apportée sur-le-champ, il serait tombé d'une attaque! Certainement,

tout ceci n'est pas naturel et nos directeurs sont en train de devenir

fous!...

M. le secrétaire Rémy n'est pas content. Il le fait voir.

--Ça ne peut pas durer comme ça! Je n'ai pas l'habitude d'être

traité de la sorte!

Tout à coup Gabriel souffle:

--C'est encore un coup de _F. de l'O._

Rémy ricane. Mercier soupire, semble prêt à lâcher une confidence...

mais ayant regardé Gabriel qui lui fait signe de se taire, il reste

muet.

Cependant, Mercier, qui sent sa responsabilité grandir au fur et à

mesure que les minutes, s'écoulent et que les directeurs ne se montrent

pas, n'y tient plus:

--Eh! je cours moi-même les relancer, décide-t-il.

Gabriel, subitement très sombre et très grave, l'arrête.

--Pensez à ce que vous faites, Mercier!--S'ils restent dans leur

bureau, c'est que, peut-être, c'est nécessaire! F. de l'O a plus d'un

tour dans son sac!

Mais Mercier secoue la tête.

--Tant pis! J'y vais! Si on m'avait écouté, il y aurait beau temps

qu'on aurait tout dit à la police!

Et il part.

--_Tout_ quoi? demande aussitôt Rémy. Qu'est-ce qu'on aurait dit à la

police? Ah! vous vous taisez, Gabriel!... Vous aussi, vous êtes dans la

confidence! Eh bien! vous ne feriez pas mal de m'y mettre si vous voulez

que je ne crie point que vous devenez tous fous!... Oui, fous, en

vérité!

Gabriel roule des yeux stupides et affecte de ne rien comprendre à

cette «sortie» inconvenante de M. le secrétaire particulier.

--Quelle confidence? murmure-t-il. Je ne sais ce que vous voulez dire.

Rémy s'exaspère.

--Ce soir Richard et Moncharmin, ici-même, dans les entr'actes, avaient

des gestes d'aliénés.

--Je n'ai pas remarqué, grogne Gabriel, très ennuyé.

--Vous êtes le seul!... Est-ce que vous croyez que je ne les ai pas

vus?... Et que M. Parabise, le directeur du Crédit Central, ne s'est

aperçu de rien?... Et que M. l'ambassadeur de la Borderie a les yeux

dans sa poche?... Mais, monsieur le maître de chant, tous les abonnés

se les montraient du doigt, nos directeurs!

--Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, nos directeurs? demande Gabriel de son

air le plus niais.

--Ce qu'ils ont fait? Mais vous le savez mieux que personne ce qu'ils

ont fait!... Vous étiez là!... Et vous les observiez, vous et

Mercier!... Et vous étiez les seuls à ne pas rire...

--Je ne comprends pas!

Très froid, très «renfermé», Gabriel étend les bras et les laisse

retomber, geste qui signifie évidemment qu'il se désintéresse de la

question... Rémy continue.

--Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle manie?... _Ils ne veulent plus

qu'on les approche maintenant?_

--Comment? _Ils ne veulent plus qu'on les approche?_

--_Ils ne veulent plus qu'on les touche?_

--Vraiment, vous avez remarqué _qu'ils ne veulent pas qu'on les

touche?_ Voilà qui est certainement, bizarre!

--Vous l'accordez! Ce n'est pas trop tôt! _Et ils marchent à

reculons!_

--À reculons! Vous avez remarqué que nos directeurs _marchent à

reculons!_ Je croyais qu'il n'y avait que les écrevisses qui marchaient

à reculons.

--Ne riez pas, Gabriel! Ne riez pas!

--Je ne ris pas, proteste Gabriel, qui se manifeste sérieux «comme un

pape».

--Pourriez-vous m'expliquer, je vous prie, Gabriel, vous qui êtes l'ami

intime de la direction, pourquoi à l'entr'acte du «jardin», devant le

foyer, alors que je m'avançais la main tendue vers M. Richard, j'ai

entendu M. Moncharmin me dire précipitamment à voix basse:

«Éloignez-vous! Éloignez-vous! Surtout ne touchez pas à M. le

directeur?...» Suis-je un pestiféré?

--Incroyable!

--Et quelques instants plus tard, quand M. l'ambassadeur de La Borderie

s'est dirigé à son tour vers M. Richard, n'avez-vous pas vu M.

Moncharmin se jeter entre eux et ne l'avez-vous pas entendu s'écrier:

«Monsieur l'ambassadeur, je vous en conjure, ne touchez pas à M. le

directeur!»

--Effarant!... Et qu'est-ce que faisait Richard pendant ce temps-là?

--Ce qu'il faisait? Vous l'avez bien vu! Il faisait demi-tour, _saluait

devant lui, alors qu'il n'y avait personne devant lui!_ et se retirait

«à reculons».

--À reculons?

--Et Moncharmin, derrière Richard, avait fait, lui aussi, demi-tour,

c'est-à-dire qu'il avait accompli derrière Richard un rapide

demi-cercle, et lui aussi se retirait «_à reculons_»!... Et ils s'en

sont allés comme ça jusqu'à l'escalier de l'administration, à

reculons!... à reculons!... Enfin! s'ils ne sont pas fous,

m'expliquerez-vous ce que ça veut dire?

--Ils répétaient peut-être, indique Gabriel, sans conviction, une

figure de ballet!

M. le secrétaire Rémy se sent outragé par une aussi vulgaire

plaisanterie dans un moment aussi dramatique Ses yeux se froncent, ses

lèvres se pincent. Il se penche à l'oreille de Gabriel.

--Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe des choses ici dont

Mercier et vous pourriez prendre votre part de responsabilité.

--Quoi donc? interroge Gabriel.

--Christine Daaé n'est point la seule qui ait disparu tout à coup, ce

soir.

--Ah! bah!

--Il n'y a pas de «ah! bah!» Pourriez-vous me dire pourquoi, lorsque

la mère Giry est descendue tout à l'heure au foyer, Mercier l'a prise

par la main et l'a emmenée dare dare avec lui?

--Tiens! fait Gabriel, je n'ai pas remarqué.

--Vous l'avez si bien remarqué, Gabriel, que vous avez suivi Mercier et

la mère Giry, jusqu'au bureau de Mercier. Depuis ce moment, on vous a

vu, vous et Mercier, mais on n'a plus revu la mère Giry...

--Croyez-vous donc que nous l'avons mangée?

--Non! mais vous l'avez enfermée à double tour dans le bureau, et,

quand on passe près de la porte du bureau, savez-vous ce qu'on entend?

On entend ces mots: «Ah! les bandits! Ah! les bandits!

À ce moment de cette singulière conversation arrive Mercier, tout

essoufflé.

--Voilà! fait-il d'une voix morne... C'est plus fort que tout!... Je

leur ai crié: «C'est très grave! Ouvrez! C'est moi, Mercier.» J'ai

entendu des pas. La porte s'est ouverte et Moncharmin est apparu. Il

était très pâle. Il me demanda: «Qu'est-ce que vous voulez?» Je lui

ai répliqué: «On a enlevé Christine Daaé.» Savez-vous ce qu'il m'a

répondu? «Tant mieux pour elle!» Et il a refermé la porte en me

déposant ceci dans la main.

Mercier ouvre la main; Rémy et Gabriel regardent. L'épingle de

nourrice! s'écrie Rémy.

--Étrange! Étrange! prononce tout bas Gabriel qui ne peut se retenir

de frissonner.

Soudain une voix les fait se retourner tous les trois.

--Pardon messieurs, pourriez-vous me dire où est Christine Daaé?

Malgré la gravité des circonstances, une telle question les eût sans

doute fait éclater de rire s'ils n'avaient aperçu une figure si

douloureuse qu'ils en eurent pitié tout de suite. C'était le vicomte

Raoul de Chagny.

XVI

«CHRISTINE! CHRISTINE!»

La première pensée de Raoul, après la disparition fantastique de

Christine Daaé, avait été pour accuser Erik. Il ne doutait plus du

pouvoir quasi surnaturel de l'Ange de la musique, dans ce domaine de

l'Opéra, où celui-ci avait diaboliquement établi son empire.

Et Raoul s'était rué sur la scène, dans une folie de désespoir et

d'amour. «Christine! Christine!» gémissait-il, éperdu, l'appelant

comme elle devait l'appeler du fond de ce gouffre obscur où le monstre

l'avait emportée comme une proie, toute frémissante encore de son

exaltation divine, toute vêtue du blanc linceul dans lequel elle

s'offrait déjà aux anges du paradis!

--«Christine! Christine!» répétait Raoul... et il lui semblait

entendre les cris de la jeune fille à travers ces planches fragiles qui

le séparaient d'elle! Il se penchait, il écoutait!... il errait sur le

plateau comme un insensé. Ah! descendre! descendre! descendre! dans ce

puits de ténèbres dont toutes les issues lui sont fermées!

Ah! cet obstacle fragile qui glisse à l'ordinaire si facilement sur

lui-même pour laisser apercevoir le gouffre où tout son désir tend...

ces planches que son pas fait craquer et qui sonnent sous son poids le

prodigieux vide des «dessous»... ces planches sont plus qu'immobiles

ce soir: elles paraissent immuables... Elles se donnent des airs solides

de n'avoir jamais remué... et voilà que les escaliers qui permettent

de descendre sous la scène sont interdits à tout le monde!...

«Christine! Christine!...» On le repousse en riant... On se moque de

lui... On croit qu'il a la cervelle dérangée, le pauvre fiancé!...

Dans quelle course forcenée, parmi les couloirs de nuit et de mystère

connus de lui seul, Erik a-t-il entraîné la pure enfant jusqu'à ce

repaire affreux de la chambre Louis-Philippe, dont la porte s'ouvre sur

ce lac d'Enfer?... «Christine! Christine!» Tu ne réponds pas! Es-tu

seulement encore vivante, Christine! N'as-tu point exhalé ton dernier

souffle dans une minute de surhumaine horreur, sous l'haleine embrasée

du monstre!

D'affreuses pensées traversent comme de foudroyants éclairs le cerveau

congestionné de Raoul.

Évidemment, Erik a dû surprendre leur secret, savoir qu'il était

trahi par Christine! Quelle vengeance va être la sienne!

Que n'oserait l'Ange de la musique, précipité du haut de son orgueil?

Christine entre les bras tout-puissants du monstre est perdue!

Et Raoul pense encore aux étoiles d'or qui sont venues la nuit

dernière errer sur son balcon, que ne les a-t-il foudroyées de son

arme impuissante!

Certes! il y a des yeux extraordinaires d'homme qui se dilatent dans les

ténèbres et brillent comme des étoiles ou comme les yeux des chats.

(Certains hommes albinos, qui paraissent avoir des yeux de lapin le jour

ont des yeux de chat la nuit, chacun sait cela!)

Oui, oui, c'était bien sur Erik que Raoul avait tiré! Que ne

l'avait-il tué? Le monstre s'était enfui par la gouttière comme les

chats ou les forçats qui chacun sait encore cela--escaladeraient le

ciel à pic, avec l'appui d'une gouttière.

Sans doute Erik méditait alors quelque entreprise décisive contre le

jeune homme, mais il avait été blessé, et il s'était sauvé pour se

retourner contre la pauvre Christine.

Ainsi pense cruellement le pauvre Raoul en courant à la loge de la

chanteuse...

«Christine!... Christine!...» Des larmes amères brûlent les

paupières du jeune homme qui aperçoit épars sur les meubles, les

vêtements destinés à vêtir sa belle fiancée à l'heure de leur

fuite!... Ah! que n'a-t-elle voulu partir plus tôt! Pourquoi avoir tant

tardé?... Pourquoi avoir joué avec la catastrophe menaçante?... avec

le cœur du monstre?... Pourquoi avoir voulu, pitié suprême! jeter en

pâture dernière à cette âme de démon, ce chant céleste:...

Anges purs! Anges radieux! Portez mon âme au sein des deux!...

Raoul dont la gorge roule des sanglots, des serments et des injures,

tâte de ses paumes malhabiles la grande glace qui s'est ouverte un soir

devant lui pour laisser Christine descendre au ténébreux séjour. Il

appuie, il presse, il tâtonne... mais la glace, il paraît, n'obéit

qu'à Erik... Peut-être les gestes sont-ils inutiles avec une glace

pareille?... Peut-être suffirait-il de prononcer certains mots?...

Quand il était tout petit enfant on lui racontait qu'il y avait des

objets qui obéissaient ainsi à la parole!

Tout à coup, Raoul se rappelle... «une grille donnant sur la rue

Scribe... Un souterrain montant directement du Lac à la rue Scribe...»

Oui, Christine lui a bien parlé de cela!... Et après avoir constaté,

hélas! que la lourde clef n'est plus dans le coffret, il n'en court pas

moins à la rue Scribe.

Le voilà dehors, il promène ses mains tremblantes sur les pierres

cyclopéennes, il cherche des issues... il rencontre des barreaux...

sont-ce ceux-là?... ou ceux-là?... ou encore n'est-ce point ce

soupirail?... Il plonge des regards impuissants entre les barreaux...

quelle nuit profonde là-dedans!... Il écoute!... Quel silence!... Il

tourne autour du monument!... Ah! voici de vastes barreaux! des grilles

prodigieuses!... C'est la porte de la cour de l'administration!

... Raoul court chez la concierge: «Pardon, madame, vous ne pourriez

pas m'indiquer une porte grillée, oui une porte faite de barreaux, de

barreaux... de fer... qui donne sur la rue Scribe... et qui conduit au

Lac! Vous savez bien, le Lac? Oui, le Lac, quoi! Le lac qui est sous la

terre... sous la terre de l'Opéra.

--Monsieur, je sais bien qu'il y a un lac sous l'Opéra, mais je ne sais

quelle porte y conduit... je n'y suis jamais allée!...

--Et la rue Scribe, madame? La rue Scribe? Y êtes-vous jamais allée

dans la rue Scribe?

Elle rit! Elle éclate de rire! Raoul s'enfuit en mugissant, il bondit,

grimpe des escaliers, en descend d'autres, traverse toute

l'administration, se retrouve dans la lumière du «plateau».

Il s'arrête, son cœur bat à se rompre dans sa poitrine haletante: si

on avait retrouvé Christine Daaé? Voici un groupe: il interroge:

--Pardon, messieurs, vous n'avez pas vu Christine Daaé?

Et l'on rit.

À la même minute, le plateau gronde d'une rumeur nouvelle, et, dans

une foule d'habits noirs qui l'entourent de force mouvements de bras

explicatifs, apparaît un homme qui, lui, semble fort calme et montre

une mine aimable toute rose et toute joufflue, encadrée de cheveux

frisés, éclairée par deux yeux bleus d'une sérénité merveilleuse.

L'administrateur Mercier désigne le nouvel arrivant au vicomte de

Chagny en lui disant:

--Voici l'homme, monsieur, à qui il faudra désormais poser votre

question. Je vous présente monsieur le commissaire de police Mifroid.

--Ah! monsieur le vicomte de Chagny! Enchanté de vous voir, monsieur,

fait le commissaire. Si vous voulez prendre la peine de me suivre... Et

maintenant où sont les directeurs?... où sont les directeurs?...

Comme l'administrateur se tait, le secrétaire Rémy prend sur lui

d'apprendre à M. le commissaire que MM. les directeurs sont enfermés

dans leur bureau et qu'ils ne connaissent encore rien de l'événement.

--Est-il possible!... Allons à leur bureau!

Et M. Mifroid, suivi d'un cortège toujours grossissant, se dirige vers

l'administration. Mercier profite de la cohue pour glisser une clef dans

la main de Gabriel:

--Tout cela tourne mal, lui murmure-t-il... Va donc donner de l'air à

la mère Giry...

Et Gabriel s'éloigne.

Bientôt on est arrivé devant la porte directoriale. C'est en vain que

Mercier fait entendre ses objurgations, la porte ne s'ouvre pas.

--Ouvrez au nom de la loi! commande la voix claire et un peu inquiète

de M. Mifroid.

Enfin la porte s'ouvre. On se précipite dans les bureaux, sur les pas

du commissaire.

Raoul est le dernier à entrer. Comme il se dispose à suivre le groupe

dans l'appartement, une main se pose sur son épaule et il entend ces

mots prononcés à son oreille:

--_Les secrets d'Erik ne regardent personne!_

Il se retourne en étouffant un cri. La main qui s'était posée sur son

épaule est maintenant sur les lèvres d'un personnage au teint

d'ébène, aux yeux de jade et coiffé d'un bonnet d'astrakan... Le

Persan!

L'inconnu prolonge le geste, qui recommande la discrétion, et dans le

moment que le vicomte, stupéfait, va lui demander la raison de sa

mystérieuse intervention, il salue et disparaît.

XVII

RÉVÉLATIONS ÉTONNANTES DE Mme GIRY, RELATIVES À SES RELATIONS

PERSONNELLES AVEC LE FANTÔME DE L'OPÉRA

Avant de suivre M. le commissaire de police Mifroid chez MM. les

directeurs, le lecteur me permettra de l'entretenir de certains

événements extraordinaires qui venaient de se dérouler dans ce bureau

où le secrétaire Rémy et l'administrateur Mercier avaient en vain

tenté de pénétrer, et où MM. Richard et Moncharmin s'étaient si

hermétiquement enfermés dans un dessein que le lecteur ignore encore,

mais qu'il est de mon devoir historique,--je veux dire de mon devoir

d'historien,--de ne point lui celer plus longtemps.

J'ai eu l'occasion de dire combien l'humeur de MM. les Directeurs

s'était désagréablement modifiée depuis quelque temps, et j'ai fait

entendre que cette transformation n'avait pas dû avoir pour unique

cause la chute du lustre dans les conditions que l'on sait.

Apprenons donc au lecteur,--malgré tout le désir qu'auraient MM. les

directeurs qu'un tel événement restât à jamais caché--que le

Fantôme était arrivé à toucher tranquillement ses premiers vingt

mille francs. Ah! il y avait eu des pleurs et des grincements de dents!

La chose cependant, s'était faite le plus simplement du monde:

Un matin MM. les directeurs avaient trouvé une enveloppe toute

préparée sur leur bureau. Cette enveloppe portait comme suscription:

_À Monsieur F. de l'O._ (personnelle) et était accompagnée d'un petit

mot de F. de l'O. lui-même: «Le moment d'exécuter les clauses du

cahier des charges est venu: vous glisserez vingt billets de mille

francs dans cette enveloppe que vous cachèterez de votre propre cachet

et vous la remettrez à Mme Giry qui fera le nécessaire.»

Le Fantôme de l'Opéra · 第 14 / 25 段