--Et vous êtes revenue, Christine, gémit Raoul.

--C'est vrai, ami, et je dois dire que ce ne sont point les

épouvantables menaces dont il accompagna ma mise en liberté qui

m'aidèrent à tenir ma parole; mais le sanglot déchirant qu'il poussa

sur le seuil de son tombeau!

Oui, ce sanglot-là, répéta Christine, en secouant douloureusement la

tête, m'enchaîna au malheureux plus que je ne le supposai moi-même

dans le moment des adieux. Pauvre Erik! Pauvre Erik!

--Christine, fit Raoul en se levant, vous dites que vous m'aimez, mais

quelques heures à peine s'étaient écoulées, depuis que vous aviez

recouvré votre liberté, que déjà vous retourniez auprès d'Erik!...

Rappelez-vous le bal masqué!

--Les choses étaient entendues ainsi... rappelez-vous aussi que ces

quelques heures-là je les ai passées avec vous, Raoul... pour notre

grand péril à tous les deux...

--Pendant ces quelques heures-là, j'ai douté que vous m'aimiez.

--En doutez-vous encore, Raoul?... Apprenez alors que chacun de mes

voyages auprès d'Erik a augmenté mon horreur pour lui, car chacun de

ces voyages, au lieu de l'apaiser comme je l'espérais, l'a rendu fou

d'amour!... et j'ai peur! et j'ai peur!... j'ai peur!...

--Vous avez peur... mais m'aimez-vous?... Si Erik était beau,

m'aimeriez-vous, Christine?

--Malheureux! pourquoi tenter le destin?... Pourquoi me demander des

choses que je cache au fond de ma conscience comme on cache le péché?

Elle se leva à son tour, entoura la tête du jeune homme de ses beaux

bras tremblants et lui dit:

--Ô mon fiancé d'un jour, si je ne vous aimais pas, je ne vous

donnerais pas mes lèvres. Pour la première et la dernière fois, les

voici.

Il les prit, mais la nuit qui les entourait eut un tel déchirement,

qu'ils s'enfuirent comme à l'approche d'une tempête, et leurs yeux,

où habitait l'épouvante d'Erik, leur montra, avant qu'ils ne

disparussent dans la forêt des combles, tout là-haut, au-dessus d'eux,

un immense oiseau de nuit qui les regardait de ses yeux de braise, et

qui semblait accroché aux cordes de la lyre d'Apollon!

XIV

UN COUP DE MAITRE DE L'AMATEUR DE TRAPPES

Raoul et Christine coururent, coururent. Maintenant, ils fuyaient le

toit où il y avait les yeux de braise que l'on n'aperçoit que dans la

nuit profonde; et ils ne s'arrêtèrent qu'au huitième étage en

descendant vers la terre. Ce soir-là il n'y avait pas représentation,

et les couloirs de l'Opéra étaient déserts.

Soudain une silhouette bizarre se dressa devant les jeunes gens, leur

barrant le chemin:

--Non! pas par ici!

Et la silhouette leur indiqua un autre couloir par lequel ils devaient

gagner les coulisses.

Raoul voulait s'arrêter, demander des explications.

--Allez! allez vite!... commanda cette forme vague, dissimulée dans une

sorte de houppelande et coiffée d'un bonnet pointu.

Christine entraînait déjà Raoul, le forçait à courir encore:

--Mais qui est-ce? Mais qui est-ce, celui-ci? demandait le jeune homme.

Et Christine répondait:

--C'est _Le Persan!_...

--Qu'est-ce qu'il fait là...

--On n'en sait rien!... Il est toujours dans l'Opéra!

--Ce que vous me faites faire là est lâche, Christine, dit Raoul, qui

était fort ému. Vous me faites fuir, c'est la première fois de ma

vie.

--Bah! répondit Christine, qui commençait à se calmer, je crois bien

que nous avons fui l'ombre de notre imagination!

--Si vraiment nous avons aperçu Erik j'aurais dû le clouer sur la lyre

d'Apollon, comme on cloue la chouette sur les murs dans nos fermes

bretonnes, et il n'en n'aurait plus été question.

--Mon bon Raoul, il vous aurait fallu monter d'abord jusqu'à la lyre

d'Apollon; ce n'est pas une ascension facile.

--Les yeux de braise y étaient bien.

--Eh! vous voilà maintenant comme moi, prêt à le voir partout, mais

on réfléchit après et l'on se dit: ce que j'ai pris pour les yeux de

braise n'étaient sans doute que les clous d'or de deux étoiles qui

regardaient la ville à travers les cordes de la lyre.

Et Christine descendit encore un étage. Raoul suivait. Il dit:

--Puisque vous êtes tout à fait décidée à partir, Christine, je

vous assure encore qu'il vaudrait mieux fuir tout de suite. Pourquoi

attendre demain? Il nous a peut-être entendus ce soir!...

--Mais non! mais non! Il travaille, je vous le répète à son _Don Juan

triomphant_, et il ne s'occupe pas de nous.

--Vous en êtes si peu sûre que vous ne cessez de regarder derrière

vous.

--Allons dans ma loge.

--Prenons plutôt rendez-vous hors de l'Opéra.

--Jamais, jusqu'à la minute de notre fuite! Cela nous porterait malheur

de ne point tenir ma parole. Je lui ai promis de ne nous voir qu'ici.

--C'est encore heureux pour moi qu'il vous ait encore permis cela.

Savez-vous, fit amèrement Raoul, que vous avez été tout à fait

audacieuse en nous permettant le jeu des fiançailles.

--Mais, mon cher, il est au courant. Il m'a dit: «J'ai confiance en

vous, Christine. M. Raoul de Chagny est amoureux de vous et doit partir.

Avant de partir, qu'il soit aussi malheureux que moi!...»

--Et qu'est-ce que cela signifie, s'il vous plaît?

--C'est moi qui devrais vous le demander, mon ami. On est donc

malheureux, quand on aimé?

--Oui, Christine, quand on aime et quand on n'est point sûr d'être

aimé.

--C'est pour Erik que vous dites cela?

--Pour Erik et pour moi, fit le jeune homme en secouant la tête d'un

air pensif et désolé.

Ils arrivèrent à la loge de Christine.

--Comment vous croyez-vous plus en sûreté dans cette loge que dans le

théâtre? demanda Raoul. Puisque vous l'entendiez à travers les murs,

il peut nous entendre.

--Non! Il m'a donné sa parole de n'être plus derrière les murs de ma

loge et je crois à la parole d'Erik. Ma loge et ma chambre, dans

l'_appartement du lac_, sont à moi, exclusivement à moi, et sacrées

pour lui.

--Comment avez-vous pu quitter cette loge pour être transportée dans

le couloir obscur, Christine? Si nous essayions de répéter vos gestes,

voulez-vous?

--C'est dangereux, mon ami, car la glace pourrait encore m'emporter et,

au lieu de fuir, je serais obligée d'aller au bout du passage secret

qui conduit aux rives du lac et là d'appeler Erik.

--Il vous entendrait?

--Partout où j'appellerai Erik, partout Erik m'entendra... C'est lui

qui me l'a dit, c'est un très curieux génie. Il ne faut pas croire,

Raoul, que c'est simplement un homme qui s'est amusé à habiter sous la

terre. Il fait des choses qu'aucun autre homme ne pourrait faire; il

sait des choses que le monde vivant ignore.

--Prenez garde, Christine, vous allez en refaire un fantôme.

--Non ce n'est pas un fantôme; c'est un homme du ciel et de la terre,

voilà tout.

--Un homme du ciel et de la terre... voilà tout!... Comme vous en

parlez!... Et vous êtes décidée toujours à le fuir?

--Oui demain.

--Voulez-vous que je vous dise pourquoi je voudrais vous voir fuir ce

soir?

--Dites, mon ami.

--Parce que, demain, vous ne serez, plus décidée à rien du tout!

--Alors, Raoul, vous m'emporterez malgré moi!... n'est-ce pas entendu?

--Ici donc, demain soir! à minuit je serai dans votre loge, fit le

jeune homme d'un air sombre; quoi qu'il arrive, je tiendrai ma promesse.

Vous dites qu'après avoir assisté à la représentation, il doit aller

vous attendre dans _la salle à manger du lac?_

--C'est en effet là qu'il m'a donné rendez-vous.

--Et comment deviez-vous vous rendre chez lui, Christine, si vous ne

savez pas sortir de votre loge «par la glace»?

--Mais en me rendant directement sur le bord du lac.

--À travers tous les dessous? Par les escaliers et les couloirs où

passent les machinistes et les gens de service? Comment auriez-vous

conservé le secret d'une pareille démarche? Tout le monde aurait suivi

Christine Daaé et elle serait arrivée avec une foule sur les bords du

lac.

Christine sortit d'un coffret une énorme clef et la montra à Raoul.

--Qu'est ceci? fit celui-ci.

--C'est la clef de la grille du souterrain de la rue Scribe.

--Je comprends, Christine. Il conduit directement au lac. Donnez-moi

cette clef, voulez-vous?

--Jamais! répondit-elle avec énergie. Ce serait une trahison!

Soudain, Raoul vit Christine changer de couleur. Une pâleur mortelle se

répandit sur ses traits.

--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle... Erik! Erik! ayez pitié de moi!

--Taisez-vous! ordonna le jeune homme... Ne m'avez-vous pas dit qu'il

pouvait vous entendre?

Mais l'attitude de la chanteuse devenait de plus en plus inexplicable.

Elle se glissait les doigts les uns sur les autres, en répétant d'un

air égaré:

--Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu!

--Mais, qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? implora Raoul.

--L'anneau.

--Quoi l'anneau? Je vous en prie, Christine, revenez à vous!

--L'anneau d'or qu'il m'avait donné...

--Ah? c'est Erik qui vous avait donné, l'anneau d'or!

--Vous le savez bien, Raoul! Mais ce que vous ne savez pas, c'est ce

qu'il m'a dit en me le donnant: «Je vous rends votre liberté,

Christine, mais c'est à la condition que cet anneau sera toujours à

votre doigt. Tant que vous le garderez, vous serez préservée de tout

danger et Erik restera votre ami. Mais si vous vous en séparez jamais,

malheur à vous, Christine, car Erik se vengera!.... Mon ami, mon ami!

L'anneau n'est plus à mon doigt!... malheur sur nous!

C'est en vain qu'ils cherchèrent l'anneau autour d'eux. Ils ne le

retrouvèrent point. La jeune fille ne se calmait pas.

--C'est pendant que je vous ai accordé ce baiser, là-haut, sous la

lyre d'Apollon, tenta-t-elle d'expliquer en tremblant; l'anneau aura

glissé de mon doigt et aura glissé sur la ville! Comment le retrouver

maintenant? Et de quel malheur, Raoul, sommes-nous menacés! Ah! fuir!

fuir! Fuir tout de suite, insista une fois encore Raoul.

Elle hésita. Il crut qu'elle allait dire oui... Et puis ses claires

prunelles se troublèrent et elle dit: Non! Demain!

Et elle le quitta précipitamment, dans un désarroi complet, continuant

à se glisser les doigts les uns sur les autres, sans doute dans

l'espérance que l'anneau allait réapparaître comme cela.

Quant à Raoul, il rentra chez lui, très préoccupé de tout ce qu'il

avait entendu.

--Si je ne la sauve point des mains de ce charlatan, dit-il, tout haut

dans sa chambre, en se couchant, elle est perdue; mais je la sauverai!

Il éteignit sa lampe, et il éprouva dans les ténèbres, le besoin

d'injurier Erik. Il cria par trois fois à haute voix: «Charlatan!...

Charlatan!... Charlatan!...»

Mais, tout à coup, il se leva sur un coude; une sueur froide lui coula

aux tempes. Deux yeux, brûlants comme des brasiers, venaient de

s'allumer au pied de son lit. Ils le regardaient fixement, terriblement,

dans la nuit noire.

Raoul était brave, et cependant il tremblait. Il avança la main,

tâtonnante, hésitante, incertaine, sur la table de nuit. Ayant trouvé

la boîte d'allumettes, il fit de la lumière. Les yeux disparurent.

Il pensa, nullement rassuré:

--Elle m'a dit que _ses_ yeux ne se voyaient que dans l'obscurité. Ses

yeux ont disparu avec la lumière, mais _lui_, il est peut-être encore

là.

Et il se leva, chercha, fit prudemment le tour des choses. Il regarda

sous son lit, comme un enfant. Alors, il se trouva ridicule. Il dit tout

haut:

--Que croire? Que ne pas croire avec un pareil conte de fées? Où finit

le réel, où commence le fantastique? Qu'a-t-elle vu? Qu'a-t-elle cru

voir?

Il ajouta, frémissant:

--Et moi-même, qu'ai-je vu? Ai-je bien vu les yeux de braise tout à

l'heure? N'ont-ils brillé que dans mon imagination? Voilà que je ne

suis plus sûr de rien! Et je ne prêterais point serment sur ces

yeux-là.

Il se recoucha. De nouveau, il fit l'obscurité.

Les yeux réapparurent.

--Oh! soupira Raoul.

Dressé sur son séant, il les fixait à son tour aussi bravement qu'il

pouvait. Après un silence qu'il occupa à ressaisir tout son courage,

il cria tout à coup:

--Est-ce toi, Erik? Homme! génie ou fantôme! Est-ce toi?

Il réfléchit:

--Si c'est lui... il est sur le balcon!

Alors il courut en chemise, à un petit meuble dans lequel il saisit à

tâtons, un revolver. Armé, il ouvrit la porte-fenêtre. La nuit était

alors extrêmement fraîche. Raoul ne prit que le temps de jeter un coup

d'œil sur le balcon désert et il rentra, refermant la porte. Il se

recoucha en frissonnant, le revolver sur la table de nuit, à sa

portée.

Une fois encore il souffla la bougie.

Les yeux étaient toujours là, au bout du lit. Étaient-ils entre le

lit et la glace de la fenêtre, ou derrière la glace de la fenêtre,

c'est-à-dire sur le balcon?

Voilà ce que Raoul voulait savoir. Il voulait savoir aussi si ces

yeux-là appartenaient à un être humain... il voulait tout savoir...

Alors, patiemment, froidement, _sans déranger_ la nuit qui l'entourait,

le jeune homme reprit son revolver et visa.

Il visa les deux étoiles d'or qui le regardaient toujours avec un si

singulier éclat immobile.

Il visa un peu au-dessus des deux étoiles. Certes! si ces étoiles

étaient des yeux, et si au-dessus de ces yeux, il y avait un front, et

si Raoul n'était point trop maladroit...

La détonation roula avec un fracas terrible dans la paix de la maison

endormie... Et pendant que, dans les corridors, des pas se

précipitaient, Raoul, sur son séant, le bras tendu, prêt à tirer

encore, regardait...

Les deux étoiles, cette fois, avaient disparu.

De la lumière, des gens, le comte Philippe, affreusement anxieux.

--Qu'y a-t-il, Raoul?

--Il y a, que je crois bien que j'ai rêvé, répondit le jeune homme.

J'ai tiré sur deux étoiles qui m'empêchaient de dormir.

--Tu divagues?... Tu es souffrant!... je t'en prie, Raoul, que s'est-il

passé?... et le comte s'empara du revolver.

--Non, non, je ne divague pas!... du reste, nous allons bien savoir...

Il se releva, passa une robe de chambre, chaussa ses pantoufles, prit

des mains d'un domestique une lumière, et ouvrant la porte-fenêtre,

retourna sur le balcon.

Le comte avait constaté que la fenêtre avait été traversée d'une

balle à hauteur d'homme. Raoul était penché sur le balcon avec sa

bougie.

--Oh! oh! fit-il... du sang!... du sang!... Ici... là... encore du

sang! Tant mieux!... Un fantôme qui saigne... c'est moins dangereux!

ricana-t-il.

--Raoul! Raoul! Raoul!

Le comte le secouait comme s'il eût voulu faire sortir un somnambule de

son dangereux sommeil.

--Mais, mon frère, je ne dors pas! protesta Raoul impatienté. Vous

pouvez voir ce sang comme tout le monde. J'avais cru rêver et tirer sur

deux étoiles. C'étaient les yeux d'Erik... et voici son sang!...

Il ajouta, subitement inquiet:

--Après tout, j'ai peut-être eu tort de tirer, et Christine est bien

capable de ne me le point pardonner!... Tout ceci ne serait point

arrivé si j'avais eu la précaution de laisser retomber les rideaux de

la fenêtre en me couchant.

--Raoul! es-tu devenu subitement fou! Réveille-toi!

--Encore! Vous feriez mieux, mon frère, de m'aider à chercher Erik...

car, enfin, un fantôme qui saigne, ça doit pouvoir se retrouver...

Le valet de chambre du comte dit:

--C'est vrai, monsieur, qu'il y a du sang sur le balcon.

Un domestique apporta une lampe à la lueur de laquelle on put examiner

toutes choses. La trace du sang suivait la rampe du balcon et allait

rejoindre une gouttière et la trace de sang remontait le long de la

gouttière.

--Mon ami, dit le comte Philippe, tu as tiré sur un chat.

--Le malheur! fit Raoul avec un nouveau ricanement, qui sonna

douloureusement aux oreilles du comte, est que c'est bien possible. Avec

Erik, on ne sait jamais! Est-ce Erik? Est-ce le chat? Est-ce le

fantôme? Est-ce de la chair ou de l'ombre? Non! non! Avec Erik, on ne

sait jamais!

Raoul commençait à tenir cette sorte de propos bizarres qui

répondaient si intimement et si logiquement aux préoccupations de son

esprit et qui faisaient si bien suite aux confidences étranges, à la

fois réelles et d'apparences surnaturelles, de Christine Daaé; et ces

propos ne contribuèrent point peu à persuader à beaucoup que le

cerveau du jeune homme était dérangé. Le comte lui-même y fut pris

et plus tard le juge d'instruction, sur le rapport du commissaire de

police, n'eut point de peine à conclure.

--Qui est Erik? demanda le comte en pressant la main de son frère.

--C'est mon rival! et s'il n'est pas mort, tant pis!

D'un geste il chassa les domestiques.

La porte de la chambre se referma, sur les deux Chagny. Mais les gens ne

s'éloignèrent point si vite que le valet de chambre du comte

n'entendît Raoul prononcer distinctement et avec force:

--Ce soir! j'enlèverai Christine Daaé.

Cette phrase fut répétée par la suite au juge d'instruction Faure.

Mais on ne sut jamais exactement ce qui se dit entre les deux frères

pendant cette entrevue.

Les domestiques racontèrent que ce n'était point cette nuit-là la

première querelle qui les faisait s'enfermer.

À travers les murs on entendait des cris, et il était toujours

question d'une comédienne qui s'appelait Christine Daaé.

Au déjeuner--au petit déjeuner du matin, que le comte prenait dans son

cabinet de travail, Philippe donna l'ordre que l'on allât prier son

frère de le venir rejoindre. Raoul arriva, sombre et muet. La scène

fut très courte.

_Le comte_:--Lis ceci!

_Philippe tend à son frère un journal: «l'Époque». Du doigt, il lui

désigne l'écho suivant._

_Le vicomte, du bout des lèvres, lisant_:

«Une grande nouvelle au faubourg: il y a promesse de mariage entre Mlle

Christine Daaé, artiste lyrique, et M. le vicomte Raoul de Chagny. S'il

faut en croire les potins de coulisses, le comte Philippe aurait juré

que pour la première fois les Chagny ne tiendraient point leur

promesse. Comme l'amour, à l'Opéra plus qu'ailleurs, est

tout-puissant, on se demande de quels moyens peut bien disposer le comte

Philippe pour empêcher le vicomte, son frère, de conduire à l'autel

la _Marguerite nouvelle._ On dit que les deux frères s'adorent, mais le

comte s'abuse étrangement s'il espère que l'amour fraternel le cédera

à l'amour tout court!»

_Le comte_ (triste).--Tu vois, Raoul, tu nous rends ridicules!... Cette

petite t'a complètement tourné la tête avec ses histoires de

revenant.

(Le vicomte avait donc rapporté le récit de Christine à son frère.)

_Le vicomte._--Adieu, mon frère!

_Le comte._--C'est bien entendu? Tu pars ce soir? (Le vicomte ne répond

pas.)... avec elle?... Tu ne feras pas une pareille bêtise? (_Silence

du vicomte._) Je saurai bien t'en empêcher!

_Le vicomte._--Adieu, mon frère!

(_Il s'en va._)

Cette scène a été racontée au juge d'instruction par le comte

lui-même, qui ne devait plus revoir son frère Raoul que le soir même,

à l'Opéra, quelques minutes avant la disparition de Christine.

Toute la journée en effet fut consacrée par Raoul aux préparatifs

d'enlèvement.

Les chevaux, la voiture, le cocher, les provisions, les bagages,

l'argent nécessaire, l'itinéraire,--on ne devait pas prendre le chemin

de fer pour dérouter le fantôme,--tout cela l'occupa jusqu'à neuf

heures du soir.

À neuf heures, une sorte de berline dont les rideaux étaient tirés

sur les portières hermétiquement closes vint prendre la file du côté

de la Rotonde. Elle était attelée à deux vigoureux chevaux et

conduite par un cocher dont il était difficile de distinguer la figure,

tant celle-ci était emmitouflée dans les longs plis d'un cache-nez.

Devant cette berline se trouvaient trois voitures. L'instruction

établit plus tard que c'étaient les coupés de la Carlotta, revenue

soudain à Paris, de la Sorelli, et en tête, du comte Philippe de

Chagny. De la berline, nul ne descendit. Le cocher resta sur son siège.

Les trois autres cochers étaient restés également sur le leur.

Une ombre, enveloppée d'un grand manteau noir, et coiffée d'un chapeau

de feutre mou noir, passa sur le trottoir entre la Rotonde et les

équipages. Elle semblait considérer plus attentivement la berline.

Elle s'approcha des chevaux, puis du cocher, puis l'ombre s'éloigna

sans avoir prononcé un mot. L'instruction crut plus tard que cette

ombre était celle du vicomte Raoul de Chagny; quant à moi, je ne le

crois pas, attendu que ce soir-là comme les autres soirs, le vicomte de

Chagny avait un chapeau haute forme qu'on a, du reste, retrouvé. Je

pense plutôt que cette ombre était celle du fantôme qui était au

courant de tout comme on va le voir tout de suite.

On jouait _Faust_, comme par hasard. La salle était des plus

brillantes. Le faubourg était magnifiquement représenté. À cette

époque, les abonnés ne cédaient point, ne louaient ni ne

sous-louaient, ni ne partageaient leurs loges avec la finance ou le

commerce ou l'étranger. Aujourd'hui, dans la loge du marquis un tel qui

conserve toujours ce titre: loge du marquis un tel, puisque le marquis

en est, de par contrat, titulaire, dans cette loge, disons-nous, se

prélasse tel marchand de porc salé et sa famille,--ce qui est le droit

du marchand de porc puisqu'il paie la loge du marquis.--Autrefois, ces

mœurs étaient à peu près inconnues. Les loges d'Opéra étaient des

salons ou l'on était à peu près sûr de rencontrer ou de voir des

gens du monde qui, quelquefois, aimaient la musique.

Toute cette belle compagnie se connaissait, sans pour cela se

fréquenter nécessairement. Mais on mettait tous les noms sur les

visages et la physionomie du comte de Chagny n'était ignorée de

personne.

L'écho paru le matin dans l'_Époque_ avait dû déjà produire son

petit effet, car tous les yeux étaient tournés vers la loge où le

comte Philippe, d'apparence fort indifférente et de mine insouciante,

se trouvait tout seul. L'élément féminin de cette éclatante

assemblée paraissait singulièrement intrigué et l'absence du vicomte

donnait lieu à cent chuchotements derrière les éventails. Christine

Daaé fut accueillie assez froidement. Ce public spécial ne lui

pardonnait point d'avoir regardé si haut.

La diva se rendit compte de la mauvaise disposition d'une partie de la

salle, et en fut troublée.

Les habitués, qui se prétendaient au courant des amours du vicomte, ne

se privèrent pas de sourire à certains passages du rôle de

Marguerite. C'est ainsi qu'ils se retournèrent ostensiblement vers la

loge de Philippe de Chagny quand Christine chanta la phrase: «Je

voudrais bien savoir quel était ce jeune homme, si c'est un grand

seigneur et comment il se nomme».

Le menton appuyé sur sa main, le comte ne semblait point prendre garde

à ces manifestations. Il fixait la scène; mais la regardait-il? Il

paraissait loin de tout...

De plus en plus, Christine perdait toute assurance. Elle tremblait. Elle

allait à une catastrophe... Carolus Fonta se demanda si elle n'était

pas souffrante, si elle pourrait tenir en scène jusqu'à la fin de

l'acte qui était celui du jardin. Dans la salle, on se rappelait le

malheur arrivé, à la fin de cet acte, à la Carlotta, et le ce couac»

historique qui avait momentanément suspendu sa carrière à Paris.

Justement, la Carlotta fit alors son entrée dans une loge de face,

entrée sensationnelle. La pauvre Christine leva les yeux vers ce

nouveau sujet d'émoi. Elle reconnut sa rivale. Elle crut la voir

ricaner. Ceci la sauva. Elle oublia tout, pour une fois de plus,

triompher.

À partir de ce moment, elle chanta de toute son âme. Elle essaya de

surpasser tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors et elle y parvint. Au

dernier acte, quand elle commença d'invoquer les anges et de se

soulever de terre, elle entraîna dans une nouvelle envolée toute la

salle frémissante, et chacun put croire qu'il avait des ailes.

À cet appel surhumain, au centre de l'amphithéâtre, un homme s'était

levé et restait debout, face à l'actrice, comme si d'un même

mouvement il quittait la terre... C'était Raoul:

Anges purs! Anges radieux! Anges purs! Anges radieux!

Et Christine, les bras tendus, la gorge embrasée, enveloppée dans la

gloire de sa chevelure dénouée sur ses épaules nues, jetait la

clameur divine:

Portez mon âme au sein des deux!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est alors que, tout à coup, une brusque obscurité se fit sur le

théâtre. Cela fut si rapide que les spectateurs eurent à peine le

temps de pousser un cri de stupeur, car la lumière éclaira la scène

à nouveau.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 13 / 25 段