peur, vos terreurs, tout cela c'est encore de l'amour et du plus
délicieux! Celui que l'on ne s'avoue pas, expliqua Raoul avec amertume.
Celui qui vous donne, quand on y songe, le frisson... Pensez donc, un
homme qui habite un palais sous la terre!
Et il ricana...
--Vous voulez donc que j'y retourne! interrompit brutalement la jeune
fille... Prenez garde, Raoul, je vous l'ai dit: je n'en reviendrais
plus!
Il y eut un silence effrayant entre eux trois... les deux qui parlaient
et l'ombre qui écoutait, derrière...
--Avant de vous répondre, fit enfin Raoul d'une voix lente, je
désirerais savoir quel sentiment _il_ vous inspire, puisque vous ne le
haïssez pas...
--De l'horreur! dit-elle... Et elle jeta ces mots avec une telle force,
qu'ils couvrirent les soupirs de la nuit.
--C'est ce qu'il y a de terrible, reprit-elle, dans une fièvre
croissante... Je l'ai en horreur et je ne le déteste pas. Comment le
haïr, Raoul? Voyez Erik à mes pieds, dans la demeure du lac, sous la
terre. Il s'accuse, il se maudit, il implore mon pardon!...
Il avoue son imposture. Il m'aime! Il met à mes pieds un immense et
tragique amour!... Il m'a volée par amour!... Il m'a enfermée avec
lui, dans la terre, par amour... mais il me respecte, mais il rampe,
mais il gémit, mais il pleure!... Et quand je me lève, Raoul, quand je
lui dis que je ne puis que le mépriser s'il ne me rend pas sur-le-champ
cette liberté, qu'il m'a prise, chose incroyable... il me l'offre... je
n'ai qu'à partir... Il est prêt à me montrer le mystérieux
chemin;... seulement... seulement il s'est levé, lui aussi, et je suis
bien obligée de me souvenir que, s'il n'est ni fantôme, ni ange, ni
génie, il est toujours la Voix, car il chante!...
Et je l'écoute.., et je reste!...
Ce soir-là, nous n'échangeâmes plus une parole... Il avait saisi une
harpe et il commença de me chanter, lui, voix d'homme, voix d'ange, la
romance de Desdémone. Le souvenir que j'en avais de l'avoir chantée
moi-même me rendait honteuse. Mon ami, il y a une vertu dans la musique
qui fait que rien n'existe plus du monde extérieur en dehors de ces
sons qui vous viennent frapper le cœur. Mon extravagante aventure fut
oubliée. Seule revivait la voix et je la suivais enivrée dans son
voyage harmonieux; je faisais partie du troupeau d'Orphée! Elle me
promena dans la douleur, et dans la joie, dans le martyre, dans le
désespoir, dans l'allégresse, dans la mort et dans les triomphantes
hyménées... J'écoutais... Elle chantait... Elle me chanta des
morceaux inconnus... et me fit entendre une musique nouvelle qui me
causa une étrange impression de douceur, de langueur, de repos... une
musique qui, après avoir soulevé mon âme, l'apaisa peu à peu, et la
conduisit jusqu'au seuil du rêve. Je m'endormis.
Quand je me réveillai, j'étais seule, sur une chaise-longue, dans une
petite chambre toute simple, garnie d'un lit banal en acajou, aux murs
tendus de toile de Jouy, et éclairée par une lampe posée sur le
marbre d'une vieille commode «Louis-Philippe». Quel était ce décor
nouveau?... Je me passai la main sur le front, comme pour chasser un
mauvais songe... Hélas! je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que je
n'avais pas rêvé! J'étais prisonnière et je ne pouvais sortir de ma
chambre que pour entrer dans une salle de bains des plus confortables;
eau chaude et eau froide à volonté. En revenant dans ma chambre,
j'aperçus sur ma commode un billet à l'encre rouge qui me renseigna
tout à fait sur ma triste situation et qui, si cela avait été encore
nécessaire, eût enlevé tous mes doutes sur la réalité des
événements: «Ma chère Christine, disait le papier, soyez tout à
fait rassurée sur votre sort. Vous n'avez point au monde de meilleur,
ni de plus respectueux ami que moi. Vous êtes seule, en ce moment, dans
cette demeure qui vous appartient. Je sors pour courir les magasins et
vous rapporter tout le linge dont vous pouvez avoir besoin.»
--Décidément! m'écriai-je, je suis tombée entre les mains d'un fou!
Que vais-je devenir? Et combien de temps ce misérable pense-t-il donc
me tenir enfermée dans sa prison souterraine?
Je courus dans mon petit appartement comme une insensée, cherchant
toujours une issue que je ne trouvai point. Je m'accusais amèrement de
ma stupide superstition et je pris un plaisir affreux à railler la
parfaite innocence avec laquelle j'avais accueilli, à travers les murs,
la Voix du génie de la musique... Quand on était aussi sotte, il
fallait s'attendre aux plus inouïes catastrophes et on les avait
méritées toutes! J'avais envie de me frapper et je me mis à rire de
moi et à pleurer sur moi, en même temps. C'est dans cet état qu'Erik
me trouva.
Après avoir frappé trois petits coups secs dans le mur, il entra
tranquillement par une porte que je n'avais pas su découvrir et qu'il
laissa ouverte. Il était chargé de cartons et de paquets et il les
déposa sans hâte sur mon lit, pendant que je l'abreuvais d'outrages et
que je le sommais d'enlever ce masque, s'il avait la prétention d'y
dissimuler un visage d'honnête homme.
Il me répondit avec une grande sérénité:
--Vous ne verrez jamais le visage d'Erik.
Et il me fit reproche que je n'avais encore point fait ma toilette à
cette heure du jour;--il daigna m'instruire qu'il était deux heures de
l'après-midi. Il me laissait une demi-heure pour y procéder,--disant
cela, il prenait soin de remonter ma montre et de la mettre à
l'heure.--Après quoi, il m'invitait à passer dans la salle à manger,
où un excellent déjeuner, m'annonça-t-il, nous attendait. J'avais
grand faim, je lui jetai la porte au nez et entrai dans le cabinet de
toilette. Je pris un bain après avoir placé près de moi une
magnifique paire de ciseaux avec laquelle j'étais bien décidée à me
donner la mort, si Erik, après s'être conduit comme un fou, cessait de
se conduire comme un honnête homme. La fraîcheur de l'eau me fit le
plus grand bien et, quand je réapparus devant Erik, j'avais pris la
sage résolution de ne le point heurter ni froisser en quoi que ce fût,
de le flatter au besoin pour en obtenir une prompte liberté. Ce fut
lui, le premier, qui me parla de ses projets sur moi, et me les
précisa, pour me rassurer, disait-il. Il se plaisait trop en ma
compagnie pour s'en priver sur-le-champ comme il y avait un moment
consenti la veille, devant l'expression indignée de mon effroi. Je
devais comprendre maintenant, que je n'avais point lieu d'être
épouvantée de le voir, à mes côtés. Il m'aimait, mais il ne me le
dirait qu'autant que je le lui permettrais et le reste du temps se
passerait en musique.
--Qu'entendez-vous par le reste du temps? lui demandai-je.
Il me répondit avec fermeté:
--Cinq jours.
--Et après, je serai libre?
--Vous serez libre, Christine, car, ces cinq jours-là écoulés, vous
aurez appris à ne plus me craindre, et alors vous reviendrez voir, de
temps en temps, le pauvre Erik!...
Le ton dont il prononça ces derniers mots me remua profondément. Il me
sembla y découvrir un si réel, un si pitoyable désespoir que je levai
sur le masque un visage attendri. Je ne pouvais voir les yeux derrière
le masque et ceci n'était point pour diminuer l'étrange sentiment de
malaise que l'on avait à interroger ce mystérieux carré de soie
noire; mais sous l'étoffe, à l'extrémité de la barbe du masque,
apparurent une, deux, trois, quatre larmes.
Silencieusement, il me désigna une place en face de lui, à un petit
guéridon qui occupait le centre de la pièce où, la veille, il m'avait
joué de la harpe, et je m'assis, très troublée. Je mangeai cependant
de bon appétit quelques écrevisses, une aile de poulet arrosée d'un
peu de vin de Tokay qu'il avait apporté lui-même, me disait-il, des
caves de Kœnisgberg, fréquentées autrefois par Falstaff. Quant à
lui, il ne mangeait pas, il ne buvait pas. Je lui demandai quelle était
sa nationalité, et si ce nom d'Erik ne décelait pas une origine
Scandinave. Il me répondit qu'il n'avait ni nom, ni patrie, et qu'il
avait pris le nom d'Erik par hasard. Je lui demandai pourquoi, puisqu'il
m'aimait, il n'avait point trouvé d'autre moyen de me le faire savoir
que de m'entraîner avec lui et de m'enfermer dans la terre!
--C'est bien difficile, dis-je, de se faire aimer dans un tombeau.
--On a, répondit-il, sur un ton singulier, les «rendez-vous» qu'on
peut.
Puis il se leva et me tendit les doigts, car il voulait, disait-il, me
faire les honneurs de son appartement, mais je retirai vivement ma main
de la sienne en poussant un cri. Ce que j'avais touché là était à la
fois moite et osseux, et je me rappelai que ses mains sentaient la mort.
--Oh! pardon, gémit-il.
Et il ouvrit devant moi une porte.
--Voici ma chambre, fit-il. Elle est assez curieuse à visiter... si
vous voulez la voir?
Je n'hésitai pas. Ses manières, ses paroles, tout son air me disaient
d'avoir confiance... et puis, je sentais qu'il ne fallait pas avoir
peur.
J'entrai. Il me sembla que je pénétrais dans une chambre mortuaire.
Les murs en étaient tout tendus de noir, mais à la place des larmes
blanches qui complètent à l'ordinaire ce funèbre ornement, on voyait
sur une énorme portée de musique, les notes répétées du _Dies
iræ._ Au milieu de cette chambre, il y avait un dais où pendaient des
rideaux de brocatelle rouge et, sous ce dais, un cercueil ouvert.
À cette vue, je reculai.
--C'est là-dedans que je dors, fit Erik, Il faut s'habituer à tout
dans la vie, même à l'éternité.
Je détournai la tête, tant j'avais reçu une sinistre impression de ce
spectacle. Mes yeux rencontrèrent alors le clavier d'un orgue qui
tenait tout un pan de la muraille. Sur le pupitre était un cahier, tout
barbouillé dénotés rouges. Je demandai la permission de le regarder
et je lus a la première page: _Don Juan triomphant._
--Oui, me dit-il, je compose quelquefois. Voilà vingt ans que j'ai
commencé ce travail. Quand il sera fini, je l'emporterai avec moi dans
ce cercueil et je ne me réveillerai plus.
--Il faut y travailler le moins souvent possible, fis-je.
--J'y travaille quelquefois quinze jours et quinze nuits de suite,
pendant lesquels je ne vis que de musique, et puis je me repose des
années.
--Voulez-vous me jouer quelque chose de votre _Don Juan triomphant?_
demandai-je, croyant lui faire plaisir et en surmontant la répugnance
que j'avais à rester dans cette chambre de la mort.
--Ne me demandez jamais cela, répondit-il d'une voix sombre. Ce _Don
Juan_-là n'a pas été écrit sur les paroles d'un Lorenzo d'Aponte,
inspiré par le vin, les petites amours et le vice, finalement châtié
de Dieu. Je vous jouerai Mozart si vous voulez, qui fera couler vos
belles larmes et vous inspirera d'honnêtes réflexions. Mais, mon _Don
Juan_, à moi, brûle, Christine, et, cependant, il n'est point
foudroyé par le feu du ciel!...
Là-dessus, nous rentrâmes dans le salon que nous venions de quitter.
Je remarquai que nulle part, dans cet appartement, il n'y avait de
glaces. J'allais en faire la réflexion, mais Erik venait de s'asseoir
au piano. Il me disait:
--Voyez-vous, Christine, il y a une musique si terrible qu'elle consume
tous ceux qui l'approchent. Vous n'en êtes pas encore à cette
musique-là, heureusement, car vous perdriez vos fraîches couleurs et
l'on ne vous reconnaîtrait plus à votre retour à Paris. Chantons
l'Opéra, Christine Daaé.
Il me dit:
--Chantons l'Opéra, Christine Daaé, comme s'il me jetait une injure.
Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur l'air qu'il avait donné
à ses paroles. Nous commençâmes tout de suite le duo d'_Othello_, et
déjà la catastrophe était sur nos têtes. Cette fois, il m'avait
laissé le rôle de Desdémone, que je chantai avec un désespoir, un
effroi réels auxquels je n'avais jamais atteint jusqu'à ce jour. Le
voisinage d'un pareil partenaire, au lieu de m'annihiler, m'inspirait
une terreur magnifique. Les événements dont j'étais la victime me
rapprochaient singulièrement de la pensée du poète et je trouvai des
accents dont le musicien eût été ébloui. Quant à lui, sa voix
était tonnante, son âme vindicative se portait sur chaque son, et en
augmentait terriblement la puissance. L'amour, la jalousie, la haine,
éclataient autour de nous en cris déchirants. Le masque noir d'Erik me
faisait songer au masque naturel du More de Venise. Il était Othello
lui-même. Je crus qu'il allait me frapper, que j'allais tomber sous ses
coups et cependant, je ne faisais aucun mouvement pour le fuir, pour
éviter sa fureur comme la timide Desdémone. Au contraire, je me
rapprochai de lui, attirée, fascinée, trouvant des charmes à la mort
au centre d'une pareille passion; mais, avant de mourir, je voulus
connaître, pour en emporter l'image sublime dans mon dernier regard,
ces traits inconnus que devait transfigurer le feu de l'art éternel. Je
voulus voir le _visage_ de la _Voix_ et, instinctivement, par un geste
dont je ne fus point la maîtresse, car je ne me possédais plus, mes
doigts rapides arrachèrent le masque...
Oh! horreur!... horreur!... horreur!...
Christine s'arrêta, à cette vision qu'elle semblait encore écarter de
ses deux mains tremblantes, cependant que les échos de la nuit, comme
ils avaient répété le nom d'Erik, répétaient trois fois la clameur:
«Horreur! horreur! horreur!» Raoul et Christine, plus étroitement
unis encore par la terreur du récit, levèrent les yeux vers les
étoiles qui brillaient dans un ciel paisible et pur.
Raoul dit:
--C'est étrange, Christine, comme cette nuit si douce et si calme est
pleine de gémissements. On dirait qu'elle se lamente avec nous!
Elle lui répond:
--Maintenant que vous allez connaître le secret, vos oreilles, comme
les miennes, vont être pleines de lamentations.
Elle emprisonne les mains protectrices de Raoul dans les siennes et,
secouée d'un long frémissement, elle continue:
--Oh! oui, vivrais-je cent ans, j'entendrais toujours la clameur
surhumaine qu'il poussa, le cri de sa douleur et de sa rage infernales,
pendant que la chose apparaissait à mes yeux immenses d'horreur, comme
ma bouche qui ne se refermait pas et qui cependant ne criait plus.
Oh! Raoul, la chose! comment ne plus voir la chose! si mes oreilles sont
à jamais pleines de ses cris, mes yeux sont à jamais hantés de son
visage! Quelle image! Comment ne plus la voir et comment vous la faire
voir?... Raoul, vous avez vu les têtes de mort quand elles ont été
desséchées par les siècles et peut-être, si vous n'avez pas été
victime d'un affreux cauchemar, avez-vous vu sa tête de mort à lui,
dans la nuit de Perros. Encore avez-vous vu se promener, au dernier bal
masqué, «la Mort Rouge»! Mais toutes ces têtes de mort-là étaient
immobiles, et leur muette horreur ne vivait pas! Mais imaginez, si vous
le pouvez, le masque de la Mort se mettant à vivre tout à coup pour
exprimer avec les quatre trous noirs de ses yeux, de son nez et de sa
bouche la colère à son dernier degré, la fureur souveraine d'un
démon, _et pas de regard dans les trous des yeux_, car, comme je l'ai
su plus tard, on n'aperçoit jamais ses yeux de braise que dans la nuit
profonde... Je devais être, collée contre le mur, l'image même de
l'Épouvante comme il était celle de la Hideur.
Alors, il approcha de moi le grincement affreux de ses dents sans
lèvres et, pendant que je tombais sur mes genoux, if me siffla
haineusement des choses insensées, des mots sans suite, des
malédictions, du délire... Est-ce que je sais!... Est-ce que je
sais?...
Penché sur moi: «--Regarde, s'écriait-il! Tu as voulu voir! Vois!
Repais tes yeux, soûle ton âme de ma laideur maudite! Regarde le
visage d'Erik! Maintenant, tu connais le visage de la Voix! Cela ne te
suffisait pas, dis, de m'entendre? Tu as voulu savoir comment j'étais
fait. Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes!»
Et il se prenait à rire en répétant: «Vous êtes si curieuses, vous
autres, les femmes!...» d'un rire grondant, rauque, écumant,
formidable... Il disait encore des choses comme celles-ci:
--Es-tu satisfaite? Je suis beau, hein?... Quand une femme m'a vu, comme
toi, elle est à moi. Elle m'aime pour toujours! Moi, je suis un type
dans le genre de don Juan.
Et, se dressant de toute sa taille, le poing sur la hanche, dandinant
sur ses épaules la chose hideuse qui était sa tête, il tonnait:
--Regarde-moi! _Je suis Don Juan triomphant!_
Et comme je détournais la tête en demandant grâce, il me la ramena à
lui, ma tête, brutalement, par mes cheveux, dans lesquels ses doigts de
mort étaient entrés.
--Assez! Assez! interrompit Raoul! je le tuerai! je le tuerai! Au nom du
ciel, Christine, dis-moi où se trouve la _salle à manger du lac!_ Il
faut que je le tue!
--Eh! tais-toi donc, Raoul, si tu veux savoir!
--Ah! oui, je veux savoir comment et pourquoi tu y retournais! C'est
cela, le secret, Christine, prends garde! il n'y en a pas d'autre! Mais,
de toute façon, je le tuerai!
--Oh! mon Raoul! écoute donc! puisque tu veux savoir, écoute! Il me
traînait par les cheveux, et alors... et alors... Oh! cela est plus
horrible encore!
--Eh bien, dis, maintenant!... s'exclama Raoul, farouche! Dis vite!
--Alors, il me siffla: «Quoi? je te fais peur? C'est possible!... Tu
crois peut-être que j'ai encore un masque, hein? et que ça... ça! ma
tête, c'est un masque? Eh bien, mais! se prit-il à hurler. Arrache-le
comme l'autre! Allons! allons! encore! encore! je le veux! Tes mains!
Tes mains!... Donne tes mains!... si elles ne te suffisent pas, je te
prêterai les miennes... et nous nous y mettrons à deux pour arracher
le masque.» Je me roulai à ses pieds, mais il me saisit les mains,
Raoul... et il les enfonça dans l'horreur de sa face... Avec mes
ongles, il se laboura les chairs, ses horribles chairs mortes!
--Apprends! apprends! clamait-il au fond de sa gorge qui soufflait comme
une forge... apprends que je suis fait entièrement avec de la mort!...
de la tête aux pieds!... et que c'est un cadavre qui t'aime, qui
t'adore et qui ne te quittera plus jamais! jamais!... Je vais faire
agrandir le cercueil, Christine, pour plus tard, quand nous serons au
bout de nos amours!... Tiens! je ne ris plus, tu vois, je pleure... je
pleure sur toi, Christine, qui m'as arraché le masque, et qui, à cause
de cela, ne pourra plus me quitter jamais!... Tant que tu pouvais me
croire beau, Christine, tu pouvais revenir!... je sais que tu serais
revenue... mais maintenant que tu connais ma hideur, tu t'enfuirais pour
toujours... Je te garde!!! Aussi, pourquoi as-tu voulu me voir?
Insensée! folle Christine, qui as voulu me voir!... quand mon père,
lui, ne m'a jamais vu, et quand ma mère, pour ne plus me voir, m'a fait
cadeau en pleurant, de mon premier masque!
Il m'avait enfin lâchée et il se traînait maintenant sur le parquet
avec des hoquets affreux. Et puis, comme un reptile, il rampa, se
traîna hors de la pièce, pénétra dans sa chambre, dont la porte se
referma, et je restai seule, livrée à mon horreur et à mes
réflexions, mais débarrassée de la vision de la chose. Un prodigieux
silence, le silence de la tombe, avait succédé à cette tempête et je
pus réfléchir aux conséquences terribles du geste qui avait arraché
le masque. Les dernières paroles du Monstre m'avaient suffisamment
renseignée. Je m'étais moi-même emprisonnée pour toujours et ma
curiosité allait être la cause de tous mes malheurs. Il m'avait
suffisamment avertie... Il m'avait répété que je ne courais aucun
danger tant que je ne toucherais pas au masque, et j'y avais touché. Je
maudis mon imprudence, mais je constatai en frissonnant que le
raisonnement du monstre était logique. Oui, je serais revenue si je
n'avais pas vu son visage... Déjà il m'avait suffisamment touchée,
intéressée, apitoyée même par ses larmes masquées, pour que je ne
restasse point insensible à sa prière. Enfin je n'étais pas une
ingrate, et son impossibilité ne pouvait me faire oublier qu'il était
la voix et qu'il m'avait réchauffée de son génie. Je serais revenue!
Et maintenant, sortie de ces catacombes, je ne reviendrais certes pas!
On ne revient pas s'enfermer dans un tombeau avec un cadavre qui vous
aime!
À certaines façons forcenées qu'il avait eues, pendant la scène, de
me regarder ou plutôt d'approcher de moi les deux trous noirs de son
regard invisible, j'avais pu mesurer la sauvagerie de sa passion. Pour
ne m'avoir point prise dans ses bras, alors que je ne pouvais lui offrir
aucune résistance, il avait fallu que ce monstre fût doublé d'un ange
et peut-être, après tout, l'était-il un peu, l'Ange de la musique, et
peut-être l'eût-il été tout à fait si Dieu l'avait vêtu de beauté
au lieu de l'habiller de pourriture!
Déjà, égarée à la pensée du sort qui m'était réservé, en proie
à la terreur de voir se rouvrir la porte de la chambre au cercueil, et
de revoir la figure du monstre sans masque, je m'étais glissée dans
mon propre appartement et je m'étais emparée des ciseaux, qui
pouvaient mettre un terme à mon épouvantable destinée... quand les
sons de l'orgue se firent entendre...
C'est alors, mon ami, que je commençai de comprendre les paroles d'Erik
sur ce qu'il appelait, avec un mépris qui m'avait stupéfié: la
musique d'opéra. Ce que j'entendais n'avait plus rien à faire avec ce
qui m'avait charmé jusqu'à ce jour. Son _Don Juan triomphant_, (car il
ne faisait point de doute pour moi qu'il ne se fût rué à son
chef-d'œuvre pour oublier l'horreur de la minute présente), son _Don
Juan triomphant_ ne me parut d'abord qu'un long, affreux et magnifique
sanglot où le pauvre Erik avait mis toute sa misère maudite.
Je revoyais le cahier aux notes rouges et j'imaginais facilement que
cette musique avait été écrite avec du sang. Elle me promenait dans
tout le détail du martyre; elle me faisait entrer dans tous les coins
de l'abîme, l'abîme habité par _l'homme laid_; elle me montrait Erik
heurtant atrocement sa pauvre hideuse tête aux parois funèbres de cet
enfer, et y fuyant, pour ne les point épouvanter, les regards des
hommes. J'assistai, anéantie, pantelante, pitoyable et vaincue à
l'éclosion de ces accords gigantesques où était divinisée la
_Douleur_ et puis les sons qui montaient de l'abîme se groupèrent tout
à coup en un vol prodigieux et menaçant, leur troupe tournoyante
sembla escalader le ciel comme l'aigle monte au soleil, et une telle
symphonie triomphale parut embraser le monde que je compris que l'œuvre
était enfin accomplie et que la Laideur, soulevée sur les ailes de
l'Amour, avait osé regarder en face la Beauté! J'étais comme ivre; la
porte qui me séparait d'Erik céda sous mes efforts. Il s'était levé
en m'entendant, _mais il n'osa se retourner._
«Erik, m'écriai-je, montrez-moi votre visage, sans terreur. Je vous
jure que vous êtes le plus douloureux et le plus sublime des hommes, et
si Christine Daaé frissonne désormais en vous regardant, c'est qu'elle
songera à la splendeur de votre génie!»
Alors Erik se retourna, car il me crut, et moi aussi, hélas!... j'avais
foi en moi... Il leva vers le Destin ses mains déchaînées, et tomba
à mes genoux avec des mots d'amour...
... Avec des mots d'amour dans sa bouche de mort... et la musique
s'était tue...
Il embrassait le bas de ma robe; il ne vit point que je fermais les
yeux.
Que vous dirai-je encore, mon ami? Vous connaissez maintenant le
drame... Pendant quinze jours, il se renouvela... quinze jours pendant
lesquels je lui mentis. Mon mensonge fut aussi affreux que le monstre
qui me l'inspirait, et à ce prix j'ai pu acquérir ma liberté. Je
brûlai son masque. Et je fis si bien que, même lorsqu'il ne chantait
plus, il osait quêter un de mes regards, comme un chien timide qui
rôde autour de son maître. Il était ainsi, autour de moi, comme un
esclave fidèle, et m'entourait de mille soins. Peu à peu, je lui
inspirai une telle confiance, qu'il osa me promener aux rives du _Lac
Averne_ et me conduire en barque sur ses eaux de plomb; dans les
derniers jours de ma captivité, il me faisait, de nuit, franchir des
grilles qui ferment les souterrains de la rue Scribe. Là, un équipage
nous attendait, et nous emportait vers les solitudes du Bois.
La nuit où nous vous rencontrâmes faillit m'être tragique, car il a
une jalousie terrible de vous, que je n'ai combattue qu'en lui affirmant
votre prochain départ... Enfin, après quinze jours de cette abominable
captivité où je fus tour à tour brûlée de pitié, d'enthousiasme,
de désespoir et d'horreur, il me crut quand je lui dis: _je
reviendrai!_