--Il y avait trois-mois que je l'entendais sans le voir. La première

fois que je l'ai «entendu», j'ai cru, comme vous, que cette voix

adorable, qui s'était mise tout à coup à chanter _à mes côtés_,

chantait dans une loge prochaine. Je sortis, et je la cherchai partout;

mais ma loge est très isolée, Raoul, comme vous le savez, et il me fut

impossible de trouver la voix hors de ma loge, tandis qu'elle restait

fidèlement dans ma loge. Et non seulement, elle chantait, mais elle me

parlait, elle répondait à mes questions comme une véritable voix

d'homme, avec cette différence qu'elle était belle comme la voix d'un

ange. Comment expliquer un aussi incroyable phénomène? Je n'avais

jamais cessé de songer à l'«ange de la musique» que mon pauvre papa

m'avait promis de m'envoyer aussitôt qu'il serait mort. J'ose vous

parler d'un semblable enfantillage, Raoul, parce que vous avez connu mon

père, et qu'il vous a aimé et que vous avez cru, en même temps que

moi, lorsque vous étiez tout petit, à l'«ange de la musique», et que

je suis bien sûre que vous ne sourirez pas, ni que vous vous moquerez.

J'avais conservé, mon ami, l'âme tendre et crédule de la petite Lotte

et ce n'est point la compagnie de la maman Valérius qui me l'eût

ôtée. Je portai cette petite âme toute blanche entre mes mains

naïves et naïvement je la tendis, je l'offris à la voix d'homme,

croyant l'offrir à l'ange. La faute en fut certainement, pour un peu,

à ma mère adoptive, à qui je ne cachais rien de l'inexplicable

phénomène. Elle fut la première à me dire: «Ce doit être l'ange;

en tout cas, tu peux toujours le lui demander.» C'est ce que je fis et

la voix d'homme me répondit qu'en effet elle était la voix d'ange que

j'attendais et que mon père m'avait promise en mourant. À partir de ce

moment, une grande intimité s'établit entre la voix et moi, et j'eus

en elle une confiance absolue. Elle me dit qu'elle était descendue sur

la terre pour me faire goûter aux joies suprêmes de l'art éternel, et

elle me demanda la permission de me donner des leçons de musique, tous

les jours. J'y consentis avec une ardeur fervente et ne manquai aucun

des rendez-vous qu'elle me donnait, dès la première heure, dans ma

loge, quand ce coin d'Opéra était tout à fait désert. Vous dire

quelles furent ces leçons! Vous-même, qui avez entendu la voix, ne

pouvez vous en faire une idée.

--Évidemment, non! je ne puis m'en faire une idée, affirma le jeune

homme. Avec quoi vous accompagniez-vous?

--Avec une musique que j'ignore, qui était derrière le mur et qui

était d'une justesse incomparable. Et puis on eût dit, mon ami, que la

Voix savait exactement à quel point mon père, en mourant, m'avait

laissé de mes travaux et de quelle simple méthode aussi il avait usé;

et ainsi, me rappelant ou, plutôt, mon organe se rappelant toutes les

leçons passées et en bénéficiant du coup, avec les présentes, je

fis des progrès prodigieux et tels que, dans d'autres conditions, ils

eussent demandé des années! Songez que je suis assez délicate, mon

ami, et que ma voix était d'abord peu caractérisée; les cordes basses

s'en trouvaient naturellement peu développées; les tons aigus étaient

assez durs et le médium voilé. C'est contre tous ces défauts que mon

père avait combattu et triomphé un instant; ce sont ces défauts que

la Voix vainquit définitivement. Peu à peu, j'augmentai le volume des

sons dans des proportions que ma faiblesse passée ne me permettait pas

d'espérer: j'appris à donner à ma respiration la plus large portée.

Mais surtout la Voix me confia le secret de développer les sons de

poitrine dans une voix de soprano. Enfin elle enveloppa tout cela du feu

sacré de l'inspiration, elle éveilla en moi une vie ardente,

dévorante, sublime. La Voix avait la vertu, en se faisant entendre, de

m'élever jusqu'à elle. Elle me mettait à l'unisson de son envolée

superbe. L'âme de la Voix habitait ma bouche et y soufflait l'harmonie!

Au bout de quelques semaines, je ne me reconnaissais plus quand je

chantais!... J'en étais même épouvantée... j'eus peur, un instant,

qu'il y eût là-dessous quelque sortilège; mais la maman Valérius me

rassura. Elle me savait trop simple fille, disait-elle, pour donner

prise au démon.

Mes progrès étaient restés secrets, entre la Voix, la maman Valérius

et moi, sur l'ordre même de la Voix. Chose curieuse, hors de la loge,

je chantais avec ma voix de tous les jours, et personne ne s'apercevait

de rien. Je faisais tout ce que voulait la Voix. Elle me disait: «Il

faut attendre... vous verrez! nous étonnerons Paris!» Et j'attendais.

Je vivais dans une espèce de rêve extatique où commandait la Voix.

Sur ces entrefaites, Raoul, je vous aperçus, un soir, dans la salle. Ma

joie fut telle que je ne pensai même point à la cacher en rentrant

dans ma loge. Pour notre malheur, la Voix y était déjà et elle vit

bien, à mon air, qu'il y avait quelque chose de nouveau. Elle me

demanda «ce que j'avais» et je ne vis aucun inconvénient à lui

raconter notre douce histoire, ni à lui dissimuler la place que vous

teniez dans mon cœur. Alors, la Voix se tut: je l'appelai, elle ne me

répondit point; je la suppliai, ce fut en vain. J'eus une terreur folle

qu'elle fût partie pour toujours! Plût à Dieu, mon ami!... Je rentrai

chez moi, ce soir-là, dans un état désespéré. Je me jetai au cou de

maman Valérius en lui disant: «Tu sais, la Voix est partie! Elle ne

reviendra peut-être jamais plus!» Et elle fut aussi effrayée que moi

et me demanda des explications. Je lui racontai tout. Elle me dit:

«Parbleu! la Voix est jalouse!» Ceci, mon ami, me fit réfléchir que

je vous aimais...

Ici, Christine s'arrêta un instant. Elle pencha la tête sur le sein de

Raoul et ils restèrent un moment silencieux, dans les bras l'un de

l'autre. L'émotion qui les étreignait était telle qu'ils ne virent

point, ou plutôt qu'ils ne sentirent point se déplacer, à quelques

pas d'eux, l'ombre rampante de deux grandes ailes noires qui se

rapprocha, au ras des toits, si près, si près d'eux, qu'elle eût pu,

en se refermant sur eux, les étouffer...

--Le lendemain, reprit Christine avec un profond soupir, je revins dans

ma loge toute pensive. La Voix y était. Ô mon ami! Elle me parla avec

une grande tristesse. Elle me déclara tout net que, si je devais donner

mon cœur sur la terre, elle n'avait plus, elle, la Voix, qu'à remonter

au ciel. Et elle me dit cela avec un tel accent de douleur _humaine_ que

j'aurais dû, dès ce jour-là, me méfier et commencer à comprendre

que j'avais été étrangement victime de mes sens abusés. Mais ma foi

dans cette apparition de Voix, à laquelle était mêlée si intimement

la pensée de mon père, était encore entière. Je ne craignais rien

tant que de ne la plus entendre; d'autre part, j'avais réfléchi sur le

sentiment qui me portait vers vous; j'en avais mesuré tout l'inutile

danger; j'ignorais même si vous vous souveniez de moi. Quoi qu'il

arrivât, votre situation dans le monde m'interdisait à jamais la

pensée d'une honnête union; je jurai à la Voix que vous n'étiez rien

pour moi qu'un frère et que vous ne seriez jamais rien d'autre et que

mon cœur était vide de tout amour terrestre... Et voici la raison, mon

ami, pour laquelle je détournais mes yeux quand, sur le plateau ou dans

les corridors, vous cherchiez à attirer mon attention, la raison pour

laquelle je ne vous reconnaissais pas... pour laquelle je ne vous voyais

pas!... Pendant ce temps, les heures de leçons, entre la Voix et moi,

se passaient dans un divin délire. Jamais la beauté des sons ne

m'avait possédée à ce point et un jour la Voix me dit: «Va

maintenant, Christine Daaé, tu peux apporter aux hommes un peu de la

musique du ciel!»

Comment, ce soir-là, qui était le soir de gala, la Carlotta ne

vint-elle pas au théâtre? Comment ai-je été appelée à la

remplacer? Je ne sais; mais je chantai... je chantai avec un transport

inconnu; j'étais légère comme si l'on, m'avait donné des ailes; je

crus un instant que mon âme embrasée avait quitté son corps!

--Ô Christine! fit Raoul, dont les yeux, étaient humides à ce

souvenir, ce soir-là, mon cœur a vibré à chaque accent de votre

voix. J'ai vu vos larmes couler sur vos joues pâles, et j'ai pleuré

avec vous. Comment pouviez-vous chanter, chanter en pleurant?

--Mes forces m'abandonnèrent, dit Christine, je fermai les yeux...

Quand je les rouvris, vous étiez à mes côtés! Mais la Voix aussi y

était, Raoul!... J'eus peur pour vous et encore, cette fois, je ne

voulus point vous reconnaître et je me mis à rire quand vous m'avez

rappelé que vous aviez ramassé mon écharpe dans la mer!...

Hélas? on ne trompe pas la Voix!... Elle vous avait bien reconnu,

elle!... Et la Voix était jalouse!... Les deux jours suivants, elle me

fit des scènes atroces... Elle me disait: «Vous l'aimez! si vous ne

l'aimiez pas, vous ne le fuiriez pas! C'est un ancien ami à qui vous

serreriez la main, comme à tous les autres... Si vous ne l'aimiez pas,

vous ne craindriez pas de vous trouver, dans votre loge, seule avec lui

et avec moi!... Si vous ne l'aimiez pas, vous ne le chasseriez pas!...

--C'est assez! fis-je à la Voix irritée; demain, je dois aller à

Perros, sur la tombe de mon père; je prierai M. Raoul de Chagny de m'y

accompagner.

--À votre aise, répondit-elle, mais sachez que moi aussi je serai à

Perros, car je suis partout où vous êtes, Christine, et si vous êtes

toujours digne de moi, si vous ne m'avez pas menti, je vous jouerai, à

minuit sonnant, sur la tombe de votre père, la _Résurrection de

Lazare_, avec le violon du mort.

Ainsi, je fus conduite, mon ami, a vous écrire la lettre qui vous amena

à Perros. Comment ai-je pu être à ce point trompée? Comment, devant

les préoccupations aussi personnelles de la Voix, ne me suis-je point

doutée de quelque imposture? Hélas! je ne me possédais plus: j'étais

sa chose!... Et les moyens dont disposait la Voix devaient facilement

abuser une enfant telle que moi!»

--Mais enfin, s'écria Raoul, à ce point du récit de Christine où

elle semblait déplorer avec des larmes la trop parfaite innocence d'un

esprit bien peu «avisé»... mais enfin vous avez bientôt su la

vérité!... Comment n'êtes-vous point sortie aussitôt de cet

abominable cauchemar?

--Apprendre la vérité!... Raoul!... Sortir de ce cauchemar!... Mais je

n'y suis entrée, malheureux, dans ce cauchemar, que du jour où j'ai

connu cette vérité!... Taisez-vous! Taisez-vous! Je ne vous ai rien

dit... et maintenant que nous allons descendre du ciel sur la terre,

plaignez-moi, Raoul!... plaignez-moi!... Un soir, soir fatal... tenez...

c'était le soir où il devait arriver tant de malheurs... le soir où

Carlotta put se croire transformée sur la scène en un hideux crapaud

et où elle se prit à pousser des cris comme si elle avait habité

toute sa vie au bord des marais... le soir où la salle fut tout à coup

plongée dans l'obscurité, sous le coup de tonnerre du lustre qui

s'écrasait sur le parquet... Il y eut ce soir-là des morts et des

blessés, et tout le théâtre retentissait des plus tristes clameurs.

Ma première pensée, Raoul, dans l'éclat de la catastrophe, fut en

même temps pour vous et pour la Voix, car vous étiez, à cette

époque, les deux égales moitiés de mon cœur. Je fus tout de suite

rassurée en ce qui vous concernait, car je vous avais vu dans la loge

de votre frère et je savais que vous ne couriez aucun danger.

Quant à la Voix, elle m'avait annoncé qu'elle assisterait à la

représentation, et j'eus peur pour elle; oui, réellement peur, comme

si elle avait été «une personne ordinaire vivante qui fût capable de

mourir». Je me disais: «Mon Dieu! le lustre a peut-être écrasé la

Voix.» Je me trouvais alors sur la scène, et affolée à ce point que

je me disposais à courir dans la salle chercher la Voix parmi les morts

et les blessés, quand cette idée me vint que, s'il ne lui était rien

arrivé de fâcheux, elle devait être déjà dans ma loge, où elle

aurait hâte de me rassurer. Je ne fis qu'un bond jusqu'à ma loge. La

Voix n'y était pas. Je m'enfermai dans ma loge, et les larmes aux yeux,

je la suppliai, si elle était encore vivante, de se manifester à moi.

La Voix ne me répondit pas, mais, tout à coup, j'entendis un long, un

admirable gémissement que je connaissais bien. C'était la plainte de

Lazare, quand, à la voix de Jésus, il commence à soulever ses

paupières et à revoir la lumière du jour. C'étaient les pleurs du

violon de mon père. Je reconnaissais le coup d'archet de Daaé, le

même, Raoul, qui nous tenait jadis immobiles sur les chemins de Perros,

le même qui avait «enchanté» la nuit du cimetière. Et puis, ce fut

encore, sur l'instrument invisible et triomphant, le cri d'allégresse

de la Vie, et la Voix, se faisant entendre enfin, se mit à chanter la

phrase dominatrice et souveraine: «Viens! et crois en moi! Ceux qui

croient en moi revivront! Marche! Ceux qui ont cru en moi ne sauraient

mourir!» Je ne saurais vous dire l'impression que je reçus de cette

musique, qui chantait la vie éternelle dans le moment qu'à noté de

nous, de pauvres malheureux, écrasés par ce lustre fatal, rendaient

l'âme... Il me sembla qu'elle me commandait à moi aussi de venir, de

me lever, de marcher vers elle. Elle s'éloignait, je la suivis.

«Viens! et crois en moi!» Je croyais en elle, je venais... je venais,

et, chose extraordinaire, ma loge, devant mes pas, paraissait

s'allonger... s'allonger.. Évidemment, il devait y avoir, là un effet

de glaces... car j'avais la glace devant moi... Et, tout à coup, je me

suis trouvée hors de ma loge, sans savoir comment.

Raoul interrompit ici brusquement la jeune fille:

--Comment! Sans savoir comment? Christine Christine! Il faudrait essayer

de ne plus rêver!

--Eh! pauvre ami, je ne rêvais pas! Je me trouvais hors de ma loge sans

savoir comment! Vous qui m'avez vue disparaître «de ma loge, un soir,

mon ami, vous pourriez peut-être m'expliquer cela, mais moi je ne le

puis pas!... Je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que, me trouvant

devant ma glace, je ne l'ai plus vue tout à coup devant moi et que je

l'ai cherchée derrière... mais il n'y avait plus de glace, plus de

loge... J'étais dans un corridor obscur... j'eus peur et je criai!...

Tout était noir autour de moi; au loin, une faible lueur rouge

éclairait un angle de muraille, un coin de carrefour. Je criai. Ma voix

seule emplissait les murs, car le chant et les violons s'étaient tus.

Et voilà que soudain, dans le noir, une main se posait sur la mienne...

ou, plutôt, quelque chose d'osseux et de glacé qui m'emprisonna le

poignet et ne me lâcha plus. Je criai. Un bras m'emprisonna la taille

et je fus soulevée... Je me débattis un instant dans de l'horreur; mes

doigts glissèrent au long des pierres humides, où ils ne

s'accrochèrent point. Et puis, je ne remuai plus, j'ai cru que j'allais

mourir d'épouvante. On m'emportait vers la petite lueur rouge; nous

entrâmes dans cette lueur et alors je vis que j'étais entre les mains

d'un homme enveloppé d'un grand manteau noir et qui avait un masque qui

lui cachait tout le visage... Je tentai un effort suprême: mes membres

se raidirent, ma bouche s'ouvrit encore pour hurler mon effroi, mais une

main la ferma, une main que je sentis sur mes lèvres, sur ma chair...

et qui sentait la mort! Je m'évanouis.

Combien de temps restai-je sans connaissance? Je ne saurais le dire.

Quand je rouvris les yeux, nous étions toujours, l'homme noir et moi,

au sein des ténèbres. Une lanterne sourde, posée par terre,

éclairait le jaillissement d'une fontaine. L'eau, clapotante, sortie de

la muraille, disparaissait presque aussitôt sous le sol sur lequel

j'étais étendue; ma tête reposait sur le genou de l'homme au manteau

et au masque noir et mon silencieux compagnon me rafraîchissait les

tempes avec un soin, une attention, une délicatesse qui me parurent

plus horribles à supporter que la brutalité de son enlèvement de tout

à l'heure. Ses mains, si légères fussent-elles, n'en sentaient pas

moins la mort. Je les repoussai, mais sans force. Je demandai dans un

souffle: «Qui êtes-vous? où est la Voix?» Seul, un soupir me

répondit. Tout à coup, un souffle chaud me passa sur le visage et

vaguement, dans les ténèbres, à côté de la forme noire de l'homme,

je distinguai une forme blanche. La forme noire me souleva et me déposa

sur la forme blanche. Et aussitôt, un joyeux hennissement vint frapper

mes oreilles stupéfaites et je murmurai: «César!» La bête

tressaillit. Mon ami, j'étais à demi couchée sur une selle et j'avais

reconnu le cheval blanc du _Prophète_, que j'avais gâté si souvent,

de friandises. Or, un soir, le bruit s'était répandu dans le théâtre

que cette bête avait disparu et qu'elle avait été volée par le

fantôme de l'Opéra. Moi, je croyais à la Voix; je n'avais jamais cru

au fantôme, et voilà cependant que je me demandai en frissonnant si je

n'étais pas la prisonnière du fantôme! J'appelai, du fond du cœur,

la Voix à mon secours, car jamais je ne me serais imaginée que la Voix

et le fantôme étaient tout un! Vous avez entendu parler du fantôme de

l'Opéra, Raoul?

--Oui, répondit le jeune homme... Mais dites-moi, Christine, que vous

arriva-t-il quand vous fûtes sur le cheval blanc du _Prophète?_

--Je ne fis aucun mouvement et me laissai conduire... Peu à peu une

étrange torpeur succédait à l'état d'angoisse et de terreur où

m'avaient jeté cette infernale aventure. La forme noire me soutenait et

je ne faisais plus rien pour lui échapper. Une paix singulière était

répandue en moi et je pensais que j'étais sous l'influence

bienfaisante de quelque élixir. J'avais la pleine disposition de mes

sens. Mes yeux se faisaient aux ténèbres qui, du reste,

s'éclairaient, ça et là, de lueurs brèves... Je jugeai que nous

étions dans une étroite galerie circulaire et j'imaginai que cette

galerie faisait le tour de l'Opéra, qui, sous terre, est immense. Une

fois, mon ami, une seule fois, j'étais descendue dans ces dessous qui

sont prodigieux, mais je m'étais arrêtée au troisième étage,

n'osant pas aller plus avant dans la terre. Et, cependant, deux étages

encore, où l'on aurait pu loger une ville, s'ouvraient sous mes pieds.

Mais les figures qui m'étaient apparues, m'avaient fait fuir. Il y a

là des démons, tout noirs devant des chaudières, et ils agitent des

pelles, des fourches, excitent des brasiers, allument des flammes, vous

menacent, si l'on en approche, en ouvrant tout à coup sur vous la

gueule rouge des fours!... Or, pendant que César, tranquillement, dans

cette nuit de cauchemar, me portait sur son dos, j'aperçus tout à

coup, loin, très loin, et tout petits, tout petits, comme au bout d'une

lunette retournée, les démons noirs devant les brasiers rouges de

leurs calorifères... Ils apparaissaient... Ils disparaissaient... Ils

réapparaissaient au gré bizarre de notre marche... Enfin, ils

disparurent tout à fait. La forme d'homme me soutenait toujours, et

César marchait sans guide et le pied sûr... Je ne pourrais vous dire,

même approximativement combien de temps ce voyage, dans la nuit, dura;

j'avais seulement l'idée que nous tournions! que nous tournions! que

nous descendions suivant une inflexible spirale jusqu'au cœur même des

abîmes de la terre; et encore, n'était-ce point ma tête qui

tournait?... Toutefois, je ne le pense pas. Non! J'étais incroyablement

lucide. César, un instant, dressa ses narines, huma l'atmosphère et

accéléra un peu sa marche. Je sentis l'air humide et puis César

s'arrêta. La nuit s'était éclaircie. Une lueur bleuâtre nous

entourait. Je regardai où nous nous trouvions. Nous étions au bord

d'un lac dont les eaux de plomb se perdaient au loin, dans le noir...

mais la lumière bleue éclairait cette rive et j'y vis une petite

barque, attachée à un anneau de fer, sur le quai!

Certes, je savais que tout cela existait, et la vision de ce lac et de

cette barque sous la terre n'avait rien de surnaturel. Mais songez aux

conditions exceptionnelles dans lesquelles j'abordai ce rivage. Les

âmes des morts ne devaient point ressentir plus d'inquiétude en

abordant le Styx. Caron n'était certainement pas plus lugubre ni plus

muet que la forme d'homme qui me transporta dans la barque.

L'élixir avait-il épuisé son effet? la fraîcheur de ces lieux

suffisait-elle à me rendre complètement à moi-même? Mais ma torpeur

s'évanouissait, et je fis quelques mouvements qui dénotaient le

recommencement de ma terreur. Mon sinistre compagnon dut s'en

apercevoir, car, d'un geste rapide, il congédia César qui s'enfuit

dans les ténèbres de la galerie et dont j'entendis les quatre fers

battre les marches sonores d'un escalier, puis l'homme se jeta dans la

barque qu'il délivra de son lien de fer; il s'empara des rames et rama

avec force et promptitude. Ses yeux, sous le masque, ne me quittaient

pas; je sentais sur moi le poids de leurs prunelles immobiles. L'eau,

autour de nous, ne faisait aucun bruit. Nous glissions dans cette lueur

bleuâtre que je vous ai dite et puis nous fûmes à nouveau tout à

fait dans la nuit, et nous abordâmes. La barque heurta un corps dur. Et

je fus encore emportée dans des bras. J'avais recouvré la force de

crier. Je hurlai. Et puis, tout à coup, je me tus, assommée par la

lumière. Oui, une lumière éclatante, au milieu de laquelle on m'avait

déposée. Je me relevai, d'un bond. J'avais toutes mes forces. Au

centre d'un salon qui ne me semblait paré, orné, meublé que de

fleurs, de fleurs magnifiques et stupides à cause de rubans de soie qui

les liaient à des corbeilles, comme on en vend dans les boutiques des

boulevards, de fleurs trop civilisées comme celles que j'avais coutume

de trouver dans ma loge après chaque «première»; au centre de cet

embaumement très parisien, la forme noire d'homme au masque se tenait

debout, les bras croisés... et elle parla:

--Rassurez-vous, Christine, dit-elle; vous ne courez aucun danger.

_C'était la Voix!_

Ma fureur égala ma stupéfaction. Je sautai sur ce masque et voulus

l'arracher, pour connaître le visage de la Voix. La forme d'homme me

dit:

--Vous ne courez aucun danger, si vous ne touchez pas au masque!

Et m'emprisonnant doucement les poignets, elle me fit asseoir.

Et puis, elle se mit à genoux devant moi, et ne dit plus rien!

L'humilité de ce geste me redonna quelque courage; la lumière, en

précisant toute chose autour de moi, me rendit à la réalité de la

vie. Si extraordinaire qu'elle apparaissait, l'aventure s'entourait

maintenant de choses mortelles que je pouvais voir et toucher. Les

tapisseries de ces murs, ces meubles, ces flambeaux, ces vases et

jusqu'à ces fleurs dont j'eus pu dire presque d'où elles venaient,

dans leurs bannettes dorées, et combien elles avaient coûté,

enfermaient fatalement mon imagination dans les limites d'un salon aussi

banal que bien d'autres qui avaient au moins cette excuse de n'être

point situés dans les dessous de l'Opéra. J'avais sans doute affaire

à quelque effroyable original qui, mystérieusement, s'était logé

dans les caves, comme d'autres, par besoin, et avec la muette

complicité de l'administration, avaient trouvé un définitif abri dans

les combles de cette tour de Babel moderne, où l'on intriguait, où

l'on chantait dans toutes les langues, où l'on aimait dans tous les

patois.

Et alors la _Voix_, la _Voix_ que j'avais reconnue sous le masque,

lequel n'avait pas pu me la cacher, _c'était cela qui était à genoux

devant moi: un homme!_

Je ne songeai même plus à l'horrible situation où je me trouvais, je

ne demandai même pas ce qu'il allait advenir de moi et quel était le

dessein obscur et froidement tyrannique qui m'avait conduit dans ce

salon comme on enferme un prisonnier dans une geôle, une esclave au

harem. Non! non! non! je médisais: La Voix, c'est cela: un homme! et je

me mis à pleurer.

L'homme, toujours à genoux, comprit sans doute le sens de mes larmes,

car il dit:

--«C'est vrai, Christine!... Je ne suis ni ange, ni génie, ni

fantôme... Je suis Erik!»

Ici encore, le récit de Christine fut interrompu. Il sembla aux jeunes

gens que l'écho avait répété, derrière eux: Erik!... Quel écho?...

Ils se retournèrent, et ils s'aperçurent que la nuit était venue.

Raoul fit un mouvement comme pour se lever, mais Christine le retint

près d'elle: «Restez! Il faut que vous sachiez tout _ici!_

--Pourquoi ici, Christine? Je crains pour vous la fraîcheur de la nuit.

--Nous ne devons craindre que les trappes, mon ami, et, ici, nous sommes

au bout du monde des trappes... et je n'ai point le droit de vous voir

hors du théâtre... Ce n'est pas le moment de le contrarier...

N'éveillons pas ses soupçons...

--Christine! Christine! quelque chose me dit que nous avons tort

d'attendre à demain soir et que nous devrions fuir tout de suite!

--Je vous dis que, s'il ne m'entend pas chanter demain soir, il en aura

une peine infinie.

--Il est difficile de ne point causer de peine à Erik et de le fuir

pour toujours...

--Vous avez raison, Raoul, en cela... car, certainement, de ma fuite il

mourra...

La jeune fille ajouta d'une voix sourde;

--Mais aussi la partie est égale... car nous risquons qu'il nous tue.

--Il vous aime donc bien?

--Jusqu'au crime!

--Mais sa demeure n'est pas introuvable... On peut l'y aller chercher.

Du moment qu'Erik n'est pas un fantôme, on peut lui parler et même le

forcer à répondre!

Christine secoua la tête:

--Non! non! On ne peut rien contre Erik!... On ne peut que fuir!

--Et comment, pouvant fuir, êtes-vous retournée près de lui?

--Parce qu'il le fallait... Et vous comprendrez cela quand vous saurez

comment je suis sortie de chez lui?...

--Ah! je le hais bien!... s'écria Raoul... et vous, Christine,

dites-moi... j'ai besoin que vous me disiez cela pour écouter avec plus

de calme la suite de cette extraordinaire histoire d'amour... et vous,

le haïssez-vous?

--Non! fit Christine, simplement.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 11 / 25 段