approchez-vous donc de moi, comme lorsque vous étiez tout petit.
Donnez-moi vos mains comme lorsque vous me rapportiez l'histoire de la
petite Lotte que vous avait contée le père Daaé. Je vous aime bien,
vous savez, monsieur Raoul. Et Christine aussi vous aime bien!
--... Elle m'aime bien... soupira le jeune homme, qui rassemblait
difficilement sa pensée autour du _génie_ de la maman Valérius, de
l'_ange_ dont lui avait parlé si étrangement Christine, de la tête
_de mort_ qu'il avait entrevue dans une sorte de cauchemar sur les
marches du maître-autel de Perros et aussi du _fantôme de l'Opéra_,
dont la renommée était venue jusqu'à son oreille, un soir qu'il
s'était attardé sur le plateau, à deux pas d'un groupe de machinistes
qui rappelaient la description cadavérique qu'en avait faite avant sa
mystérieuse fin le pendu Joseph Buquet...
Il demanda à voix basse:
--Qu'est-ce qui vous fait croire, madame, que Christine m'aime bien?
--Elle me parlait de vous tous les jours!
--Vraiment?... Et qu'est-ce qu'elle vous disait?...
--Elle m'a dit que vous lui aviez fait une déclaration?...
Et la bonne vieille se prit à rire avec éclat, en montrant toutes ses
dents, qu'elle avait jalousement conservées. Raoul se leva, le rouge au
front, souffrant atrocement.
--Eh bien! où allez-vous?... Voulez-vous bien vous asseoir?... Vous
croyez que vous allez me quitter comme ça?... Vous êtes fâché parce
que j'ai ri, je vous en demande pardon... Après tout, ce n'est point de
votre faute, ce qui est arrivé... Vous ne saviez pas... Vous êtes
jeune... et vous croyiez que Christine était libre...
--Christine est fiancée? demanda d'une voix étranglée le malheureux
Raoul.
--Mais non! mais non!... Vous savez bien que Christine,--le
voudrait-elle--ne peut pas se marier!...
--Quoi! mais je ne sais rien!... Et pourquoi Christine ne peut-elle pas
se marier?
--Mais à cause du _génie de la musique!_...
--Encore...
--Oui, il le lui défend!...
--Il le lui défend!... Le génie de la musique lui défend de se
marier!...
Raoul se penchait sur la maman Valérius, la mâchoire avancée, comme
pour la mordre. Il eût eu envie de la dévorer qu'il ne l'eût point
regardée avec des yeux plus féroces. Il y a des moments où la trop
grande innocence d'esprit apparaît tellement monstrueuse qu'elle en
devient haïssable. Raoul trouvait Mme Valérius par trop innocente.
Elle ne se douta point du regard affreux qui pesait sur elle. Elle
reprit de l'air le plus naturel:
--Oh! il le lui défend... sans le lui défendre. ... Il lui dit
simplement que si elle se mariait, elle ne l'entendrait plus! Voilà
tout!... et qu'il partirait pour toujours!... Alors, vous comprenez,
elle ne veut pas laisser partir _le Génie de la musique._ C'est bien
naturel.
--Oui, oui, obtempéra Raoul dans un souffle, c'est bien naturel.
--Du reste, je croyais que Christine vous avait dit tout cela, quand
elle vous a trouvé à Perros où elle était allée avec son «bon
génie».
--Ah! ah! elle était allée à Perros avec le «bon génie»?
--C'est-à-dire qu'il lui avait donné rendez-vous là-bas dans le
cimetière de Perros sur la tombe de Daaé! Il lui avait promis de jouer
la _Résurrection de Lazare_ sur le violon de son père!
Raoul de Chagny se leva et prononça ces mots décisifs avec une grande
autorité:
--Madame, vous allez me dire où il demeure, ce génie-là!
La vieille dame ne parut point autrement surprise de cette question
indiscrète. Elle leva les yeux et répondit:
--Au ciel!
Tant de candeur le dérouta. Une aussi simple et parfaite foi dans un
génie qui, tous les soirs descendait du ciel pour fréquenter les loges
d'artistes à l'Opéra, le laissa stupide.
Il se rendait compte maintenant de l'état d'esprit dans lequel pouvait
se trouver une jeune fille élevée entre un ménétrier superstitieux
et une bonne dame «illuminée», et il frémit en songeant aux
conséquences de tout cela.
--Christine est-elle toujours une honnête fille? ne put-il s'empêcher
de demander tout à coup.
--Sur ma part de paradis, je le jure! s'exclama la vieille qui, cette
fois, parut outrée... et si vous en doutez, monsieur, je ne sais pas ce
que vous êtes venu faire ici!...
Raoul arrachait ses gants.
--Il y a combien de temps qu'elle a fait la connaissance de ce
«génie»?
--Environ trois mois!... Oui, il y a bien trois mois qu'il a commencé
à lui donner des leçons!
Le vicomte étendit les bras dans un geste immense et désespéré et il
les laissa retomber avec accablement.
--Le génie lui donne des leçons!... Et où ça?
--Maintenant qu'elle est partie avec lui, je ne pourrais vous le dire,
mais il y a quinze jours, cela se passait dans la loge de Christine.
Ici, ce serait impossible dans ce petit appartement. Toute la maison les
entendrait. Tandis qu'à l'Opéra, à huit heures du matin, il n'y a
personne. On ne les dérange pas!... Vous comprenez?...
--Je comprends! je comprends! s'écria le vicomte, et il prit congé
avec précipitation de la vieille maman qui se demandait en _a parte_ si
le vicomte n'était pas un peu toqué.
En traversant le salon, Raoul se retrouva en face de la soubrette et, un
instant, il eut l'intention de l'interroger, mais il crut surprendre sur
ses lèvres un léger sourire. Il pensa qu'elle se moquait de lui. Il
s'enfuit. N'en savait-il pas assez?... Il avait voulu être renseigné,
que pouvait-il désirer de plus?... Il regagna le domicile de son frère
à pied, dans un état à faire pitié...
Il eût voulu se châtier, se heurter le front contre les murs! Avoir
cru à tant d'innocence, à tant de pureté! Avoir essayé, un instant,
de tout expliquer avec de la naïveté, de la simplicité d'esprit, de
la candeur immaculée! Le génie de la musique! Il le connaissait
maintenant! Il le voyait! C'était à n'en plus douter quelque affreux
ténor, joli garçon, et qui chantait la bouche en cœur! Il se trouvait
ridicule et malheureux à souhait! Ah! le misérable, petit,
insignifiant et niais jeune homme que M. le vicomte de Chagny! pensait
rageusement Raoul, Et elle, quelle audacieuse et sataniquement rouée
créature!
Tout de même, cette course dans les rues lui avait fait du bien,
rafraîchi un peu la flamme de son cerveau. Quand il pénétra dans sa
chambre, il ne pensait plus qu'à se jeter sur son lit pour y étouffer
ses sanglots. Mais son frère était là et Raoul se laissa tomber dans
ses bras, comme un bébé. Le comte, paternellement, le consola, sans
lui demander d'explications; du reste, Raoul eût hésité à lui narrer
l'histoire du _génie de la musique._ S'il y a des choses dont on ne se
vante pas, il en est d'autres pour lesquelles il y a trop d'humiliation
à être plaint.
Le comte emmena son frère dîner au cabaret. Avec un aussi frais
désespoir, il est probable que Raoul eût décliné, ce soir-là, toute
invitation si, pour le décider, le comte ne lui avait appris que la
veille au soir, dans une allée du Bois, la dame de ses pensées avait
été rencontrée en galante compagnie. D'abord, le vicomte n'y voulut
point croire et puis il lui fut donné des détails si précis qu'il ne
protesta plus. Enfin, n'était-ce point là l'aventure la plus banale?
On l'avait vue dans un coupé dont la vitre était baissée. Elle
semblait aspirer longuement l'air glacé de la nuit. Il faisait un clair
de lune superbe. On l'avait parfaitement reconnue. Quant à son
compagnon, on n'en avait distingué qu'une vague silhouette, dans
l'ombre. La voiture allait «au pas», dans une allée déserte,
derrière les tribunes de Longchamp.
Raoul s'habilla avec frénésie, déjà prêt, pour oublier sa
détresse, à se jeter, comme on dit, dans le «tourbillon du plaisir».
Hélas! il fut un triste convive et ayant quitté le comte de bonne
heure, il se trouva, vers dix heures du soir, dans une voiture de
cercle, derrière les tribunes de Longchamp.
Il faisait un froid de loup. La route apparaissait déserte et très
éclairée sous la lune. Il donna l'ordre au cocher de l'attendre
patiemment au coin d'une petite allée adjacente et, se dissimulant
autant que possible, il commença de battre la semelle.
Il n'y avait pas une demi-heure qu'il se livrait à cet hygiénique
exercice, quand une voiture, venant de Paris, tourna au coin de la route
et, tranquillement, au pas de son cheval, se dirigea de son côté.
Il pensa tout de suite: c'est elle! Et son cœur se prit à frapper à
grand coups sourds, comme ceux qu'il avait déjà entendus dans sa
poitrine quand il écoutait la voix d'homme derrière la porte de la
loge... Mon Dieu! comme il l'aimait!
La voiture avançait toujours. Quant à lui, il n'avait pas bougé. Il
attendait!... Si c'était elle, il était bien résolu à sauter à la
tête des chevaux!... Coûte que coûte, il voulait avoir une
explication avec l'ange de la musique!...
Quelques pas encore et le coupé allait être à sa hauteur. Il ne
doutait point que ce fût elle... Une femme, en effet, penchait sa tête
à la portière.
Et, tout à coup, la lune l'illumina d'une pâle auréole.
--Christine!
Le nom sacré de son amour lui jaillit des lèvres et du cœur. Il ne
put le retenir!... Il bondit pour le rattraper, car ce nom jeté à la
face de la nuit, avait été comme le signal attendu d'une ruée
furieuse de tout l'équipage, qui passa devant lui sans qu'il eût pris
le temps de mettre son projet à exécution. La glace de la portière
s'était relevée. La figure de la jeune femme avait disparu. Et le
coupé, derrière lequel il courait, n'était déjà plus qu'un point
noir sur la route blanche.
Il appela encore: Christine!... Rien ne lui répondit. Il s'arrêta, au
milieu du silence.
Il jeta un regard désespéré au ciel, aux étoiles; il heurta du poing
sa poitrine en feu; il aimait et il n'était pas aimé!
D'un œil morne, il considéra cette route désolée et froide, la nuit
pâle et morte. Rien n'était plus froid, rien n'était plus mort que
son cœur: il avait aimé un ange et il méprisait une femme!
Raoul, comme elle s'est jouée de toi, la petite fée du Nord! N'est-ce
pas, n'est-ce pas qu'il est inutile d'avoir une joue aussi fraîche, un
front aussi timide et toujours prêt à se couvrir du voile rose de la
pudeur pour passer dans la nuit solitaire, au fond d'un coupé de luxe,
en compagnie d'un mystérieux amant? N'est-ce pas qu'il devrait y avoir
des limites sacrées à l'hypocrisie et au mensonge?... Et qu'on ne
devrait pas avoir les yeux clairs de l'enfance quand on a l'âme des
courtisanes?
... Elle avait passé sans répondre à son appel...
Aussi, pourquoi était-il venu au travers de sa route?
De quel droit a-t-il dressé soudain devant elle, qui ne lui demande que
son oubli, le reproche de sa présence?...
«Va-t-en!... disparais!... Tu ne comptes pas!...»
Il songeait à mourir et il avait vingt ans!... Son domestique le
surprit, au matin, assis sur son lit. Il ne s'était pas déshabillé et
le valet eut peur de quelque malheur en le voyant, tant il avait une
figure de désastre. Raoul lui arracha des mains le courrier qu'il lui
apportait. Il avait reconnu une lettre, un papier, une écriture.
Christine lui disait:
«Mon ami, soyez, après-demain, au bal masqué de l'Opéra, à minuit,
dans le petit salon qui est derrière la cheminée du grand foyer;
tenez-vous debout auprès de la porte qui conduit vers la Rotonde. Ne
parlez de ce rendez-vous à personne au monde. Mettez-vous en domino
blanc, bien masqué. Sur ma vie, qu'on ne vous reconnaisse pas.
Christine.»
X
AU BAL MASQUÉ
L'envelope, toute maculée de boue, ne portait aucun timbre. «Pour
remettre à M. le vicomte Raoul de Chagny» et l'adresse au crayon. Ceci
avait été certainement jeté dans l'espoir qu'un passant ramasserait
le billet et l'apporterait à domicile; ce qui était arrivé. Le billet
avait été trouvé sur un trottoir de la place de l'Opéra. Raoul le
relut avec fièvre.
Il ne lui en fallait pas davantage pour renaître à l'espoir. La sombre
image qu'il s'était faite un instant d'une Christine oublieuse de ses
devoirs envers elle-même, fit place à la première imagination qu'il
avait eue d'une malheureuse enfant innocente, victime d'une imprudence
et de sa trop grande sensibilité. Jusqu'à quel point, à cette heure,
était-elle vraiment victime? De qui était-elle prisonnière? Dans quel
gouffre l'avait-on entraînée? Il se le demandait avec une bien cruelle
angoisse; mais cette douleur même lui paraissait supportable à côté
du délire où le mettait l'idée d'une Christine hypocrite et menteuse!
Que s'était-il passé? Quelle influence avait-elle subie! Quel monstre
l'avait ravie, et avec quelles armes?...
... Avec quelles armes donc, si ce n'étaient celles de la musique? Oui,
oui, plus il y songeait, plus il se persuadait que c'était de ce côté
qu'il découvrirait la vérité. Avait-il oublié le ton dont, à
Perros, elle lui avait appris qu'elle avait reçu la visite de l'envoyé
céleste? Et l'histoire même de Christine, dans ces derniers temps, ne
devait-elle point l'aider à éclairer les ténèbres où il se
débattait? Avait-il ignoré le désespoir qui s'était emparé d'elle
après la mort de son père et le dégoût qu'elle avait eu alors de
toutes les choses de la vie, même de son art? Au Conservatoire, elle
avait passé comme une pauvre machine chantante, dépourvue d'âme. Et,
tout à coup, elle s'était réveillée, comme sous le souffle d'une
intervention divine. L'ange de la musique était venu! Elle chante
Marguerite de _Faust_ et triomphe!... L'Ange de la musique!... Qui donc,
qui donc se fait passer à ses yeux pour ce merveilleux génie?... Qui
donc, renseigné sur la légende chère au vieux Daaé, en use à ce
point que la jeune fille n'est plus entre ses mains qu'un instrument
sans défense qu'il fait vibrer à son gré?
Et Raoul réfléchissait qu'une telle aventure n'était point
exceptionnelle. Il se rappelait ce qui était arrivé à la princesse
Belmonte, qui venait de perdre son mari et dont le désespoir était
devenu de la stupeur... Depuis un mois, la princesse ne pouvait ni
parler ni pleurer. Cette inertie physique et morale allait s'aggravant
tous les jours et l'affaiblissement de la raison amenait peu à peu
l'anéantissement de la vie. On portait tous les soirs la malade dans
ses jardins; mais elle ne semblait même pas comprendre où elle se
trouvait. Raff, le plus grand chanteur de l'Allemagne, qui passait à
Naples, voulut visiter ces jardins, renommés pour leur beauté. Une des
femmes de la princesse pria le grand artiste de chanter, sans se
montrer, près du bosquet où elle se trouvait étendue. Raff y
consentit et chanta un air simple que la princesse avait entendu dans la
bouche de son mari aux premiers jours de leur hymen. Cet air était
expressif et touchant. La mélodie, les paroles, la voix admirable de
l'artiste, tout se réunit pour remuer profondément l'âme de la
princesse. Les larmes lui jaillirent des yeux... elle pleura, fut
sauvée et resta persuadée que son époux, ce soir-là, était descendu
du ciel pour lui chanter l'air d'autrefois!
--Oui... ce soir là!... Un soir, pensait maintenant Raoul, un unique
soir... Mais cette belle imagination n'eût point tenu devant une
expérience répétée...
Elle eût bien fini par découvrir Raff, derrière son bosquet,
l'idéale et dolente princesse de Belmonte, si elle y était revenue
tous les soirs, pendant trois mois...
L'ange de la musique, pendant trois mois, avait donné des leçons à
Christine... Ah! c'était un professeur ponctuel!... Et maintenant, il
la promenait au Bois!...
De ses doigts crispés, glissés sur sa poitrine, où battait son cœur
jaloux, Raoul se déchirait la chair. Inexpérimenté, il se demandait
maintenant avec terreur à quel jeu la demoiselle le conviait pour une
prochaine mascarade? Et jusqu'à quel point une fille d'Opéra peut se
moquer d'un bon jeune homme tout neuf à l'amour? Quelle misère!...
Ainsi la pensée de Raoul allait-elle aux extrêmes. Il ne savait plus
s'il devait plaindre Christine ou la maudire et, tour à tour, il la
plaignait et la maudissait. À tout hasard, cependant, il se munit d'un
domino blanc.
Enfin, l'heure du rendez-vous arriva. Le visage couvert d'un loup garni
d'une longue et épaisse dentelle, tout empierroté de blanc, le vicomte
se prouva bien ridicule d'avoir endossé ce costume des mascarades
romantiques. Un homme du monde ne se déguisait pas pour aller au bal de
l'Opéra. Il eût fait sourire. Une pensée consolait le vicomte:
c'était qu'on ne le reconnaîtrait certes pas! Et puis, ce costume et
ce loup avaient un autre avantage: Raoul allait pouvoir se promener
là-dedans «comme chez lui», tout seul, avec le désarroi de son âme
et la tristesse de son cœur. Il n'aurait point besoin de feindre; il
lui serait superflu de composer un masque pour son visage: il l'avait!
Ce bal était une fête exceptionnelle, donnée avant les jours gras, en
l'honneur de l'anniversaire de la naissance d'un illustre dessinateur
des liesses d'antan, d'un émule de Gavarni, dont le crayon avait
immortalisé les «chicards» et la descente de la Courtille. Aussi
devait-il avoir un aspect beaucoup plus gai, plus bruyant, plus bohème
que l'ordinaire des bals masqués. De nombreux artistes s'y étaient
donné rendez-vous, suivis de toute une clientèle de modèles et de
rapins qui, vers minuit, commençaient de mener grand tapage.
Raoul monta le grand escalier à minuit, moins cinq, ne s'attarda en
aucune sorte à considérer autour de lui le spectacle des costumes
multicolores s'étalant au long des degrés de marbre, dans l'un des
plus somptueux décors du monde, ne se laissa entreprendre par aucun
masque facétieux, ne répondit à aucune plaisanterie, et secoua la
familiarité entreprenante de plusieurs couples déjà trop gais. Ayant
traversé le grand foyer et échappé à une farandole qui, un moment,
l'avait emprisonné, il pénétra enfin dans le salon que le billet de
Christine lui avait indiqué. Là, dans ce petit espace, il y avait un
monde fou; car c'était là le carrefour où se rencontraient tous ceux
qui allaient souper à la Rotonde ou qui revenaient de prendre une coupe
de champagne. Le tumulte y était ardent et joyeux. Raoul pensa que
Christine avait, pour leur mystérieux rendez-vous, préféré cette
cohue à quelque coin isolé: on y était, sous le masque, plus
dissimulé.
Il s'accota à la porte et attendit. Il n'attendit point longtemps. Un
domino noir passa, qui lui serra rapidement le bout des doigts. Il
comprit que c'était elle.
Il suivit.
--C'est vous, Christine? demanda-t-il entre ses dents.
Le domino se retourna vivement et leva le doigt jusqu'à la hauteur de
ses lèvres pour lui recommander sans doute de ne plus répéter son
nom.
Raoul continua de suivre en silence.
Il avait peur de la perdre, après l'avoir si étrangement retrouvée.
Il ne sentait plus de haine contre elle. Il ne doutait même plus
qu'elle dût «n'avoir rien à se reprocher», si bizarre et
inexplicable qu'apparût sa conduite. Il était prêta toutes les
mansuétudes, à tous les pardons, à toutes les lâchetés. Il aimait.
Et, certainement, on allait lui expliquer très naturellement, tout à
l'heure, la raison d'une absence aussi singulière...
Le domino noir, de temps en temps, se retournait pour voir s'il était
toujours suivi du domino blanc.
Comme Raoul retraversait ainsi, derrière son guide, le grand foyer du
public, il ne put faire autrement que de remarquer parmi toutes les
cohues, une cohue... parmi tous les groupes s'essayant aux plus folles
extravagances, un groupe qui se pressait autour d'un personnage dont le
déguisement, l'allure originale, l'aspect macabre faisait sensation...
Ce personnage était vêtu tout d'écarlate avec un immense chapeau à
plumes sur une tête de mort. Ah! la belle imitation de tête de mort
que c'était là! Les rapins autour de lui, lui faisaient un grand
succès, le félicitaient... lui demandaient chez quel maître, dans
quel atelier, fréquenté de Pluton, on lui avait fait, dessiné,
maquillé une aussi belle tête de mort! La «Camarde» elle-même avait
dû poser.
L'homme à la tête de mort, au chapeau à plumes et au vêtement
écarlate traînait derrière lui un immense manteau de velours rouge
dont la flamme s'allongeait royalement sur le parquet; et sur ce manteau
on avait brodé en lettres d'or une phrase que chacun lisait et
répétait tout haut: «Ne me touchez pas! Je suis la Mort rouge qui
passe!...»
Et quelqu'un voulut le toucher... mais une main de squelette, sortie
d'une manche de pourpre, saisit brutalement le poignet de l'imprudent et
celui-ci, ayant senti l'emprise des osselets, l'étreinte forcenée de
la Mort qui semblait ne devoir plus le lâcher jamais, poussa un cri de
douleur et d'épouvante. La Mort rouge lui ayant enfin rendu la
liberté, il s'enfuit, comme un fou, au milieu des quolibets. C'est à
ce moment que Raoul croisa le funèbre personnage qui, justement, venait
de se tourner de son côté. Et il fut sur le point de laisser échapper
un cri: «La tête de mort de Perros-Guirec!» Il l'avait reconnue!...
Il voulut se précipiter, oubliant Christine; mais le domino noir, qui
paraissait en proie, lui aussi, à un étrange émoi, lui avait pris le
bras et l'entraînait... l'entraînait loin du foyer, hors de cette
foule démoniaque où passait la Mort rouge...
À chaque instant, le domino noir se retournait et il lui sembla sans
doute, par deux fois, apercevoir quelque chose qui l'épouvantait, car
il précipita encore sa marche et celle de Raoul comme s'ils étaient
poursuivis.
Ainsi, montèrent-ils deux étages. Là, les escaliers, les couloirs
étaient à peu près déserts. Le domino noir poussa la porte d'une
loge et fit signe au domino blanc d'y pénétrer derrière lui.
Christine (car c'était bien elle, il put encore la reconnaître à sa
voix), Christine ferma aussitôt sur lui la porte die la loge en lui
recommandant à voix basse de rester dans la partie arrière de cette
loge et de ne se point montrer. Raoul retira son masque. Christine garda
le sien. Et comme le jeune homme allait prier la chanteuse de s'en
défaire, il fut tout à fait étonné de la voir se pencher contre la
cloison et écouter attentivement ce qui se passait à côté. Puis elle
entr'ouvrit la porte et regarda dans le couloir en disant à voix basse:
«Il doit être monté au-dessus, dans la «loge des Aveugles!»...
Soudain elle s'écria: Il redescend!
Elle voulut refermer la porte mais Raoul s'y opposa, car il avait vu sur
la marche la plus élevée de l'escalier qui montait à l'étage
supérieur se poser _un pied rouge_, et puis un autre... et lentement,
majestueusement, descendit tout le vêtement écarlate de la Mort rouge.
Et il revit la tête de mort de Perros-Guirec.
--C'est lui! s'écria-t-il... Cette fois, il ne m'échappera pas!...
Mais Christine avait refermé la porte, dans le moment que Raoul
s'élançait. Il voulut l'écarter de son chemin...
--Qui donc, lui? demanda-t-elle d'une voix toute changée... qui donc ne
vous échappera pas?...
Brutalement, Raoul essaya de vaincre la résistance de la jeune fille,
mais elle le repoussait avec une force inattendue... Il comprit ou crut
comprendre et devint furieux tout de suite.
--Qui donc? fit-il avec rage... Mais lui? l'homme qui se dissimule sous
cette hideuse image mortuaire!... le mauvais génie du cimetière de
Perros!... la Mort rouge!... Enfin, votre ami, madame... _Votre Ange de
la musique!_ Mais je lui arracherai son masque du visage, comme
j'arracherai le mien, et nous nous regarderons, cette fois face à face,
sans voile et sans mensonge, et je saurai qui vous aimez et qui vous
aime!
Il éclata d'un rire insensé, pendant que Christine, derrière son
loup, faisait entendre un douloureux gémissement.
Elle étendit d'un geste tragique ses deux bras, qui mirent une
barrière de chair blanche sur la porte.
--Au nom de notre amour, Raoul, vous ne passerez pas!...
Il s'arrêta. Qu'avait-elle dit?... Au nom de leur amour?... Mais
jamais, jamais encore elle ne lui avait dit qu'elle l'aimait. Et
cependant, les occasions ne lui avaient pas manqué!... Elle l'avait vu
déjà assez malheureux, en larmes devant elle, implorant une bonne
parole d'espoir qui n'était pas venue!... Elle l'avait vu malade, quasi
mort de terreur et de froid après la nuit du cimetière de Perros?
Était-elle seulement restée à ses côtés dans le moment qu'il avait
le plus besoin de ses soins? Non! Elle s'était enfuie!... Et elle
disait qu'elle l'aimait! Elle parlait «au nom de leur amour». Allons
donc! Elle n'avait d'autre but que de le retarder quelques secondes...
Il fallait laisser le temps à la Mort rouge de s'échapper... Leur
amour? Elle mentait!...
Et il le lui dit, avec un accent de haine enfantine.