--Tu leur as donné des billets?
--Ma foi oui... Ma concierge n'était jamais allée à l'Opéra... c'est
la première fois... et comme, maintenant, elle doit y venir tous les
soirs, j'ai voulu qu'elle fût bien placée avant de passer son temps à
placer les autres.
Moncharmin demanda des explications et Richard lui apprit qu'il avait
décidé, pour quelque temps, sa concierge, en laquelle il avait la plus
grande confiance, à venir prendre la place de mam' Giry.
--À propos de la mère Giry, fit Moncharmin, tu sais qu'elle va porter
plainte contre toi.
--Auprès de qui? Auprès du fantôme?
Le fantôme! Moncharmin l'avait presque oublié.
Du reste, le mystérieux personnage ne faisait rien pour se rappeler au
souvenir de MM. les directeurs.
Soudain, la porte de leur loge s'ouvrit brusquement devant le régisseur
effaré.
--Qu'y a-t-il? demandèrent-ils tous deux, stupéfaits de voir celui-ci
en pareil endroit, en ce moment.
--Il y a, dit le régisseur, qu'une cabale est montée par les amis de
Christine Daaé contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.
--Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là? fit Richard en
fronçant les sourcils.
Mais le rideau se levait sur la Kermesse et le directeur fit signe au
régisseur de se retirer.
Quand le régisseur eut vidé la place, Moncharmin se pencha à
l'oreille de Richard:
--Daaé a donc des amis? demanda-t-il.
--Oui, fait Richard, elle en a.
--Qui?
Richard désigna du regard une première loge dans laquelle il n'y avait
que deux hommes.
--Le comte de Chagny?
--Oui, il me l'a recommandée... si chaleureusement, que si je ne le
savais pas l'ami de la Sorelli...
--Tiens! tiens!... murmura Moncharmin.
Et qui donc est ce jeune homme si pâle, assis à côté de lui?
--C'est son frère, le vicomte.
--Il ferait mieux d'aller se coucher. Il a l'air malade.
La scène résonnait de chants joyeux. L'ivresse en musique. Triomphe du
gobelet.
Vin ou bière, Bière ou vin, Que mon verre Soit plein!
Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le cœur
allègre, tourbillonnaient devant le cabaret à l'enseigne du dieu
Bacchus. Siebel fit son entrée.
Christine Daaé était charmante en travesti. Sa fraîche jeunesse, sa
grâce mélancolique séduisaient à première vue. Aussitôt, les
partisans de la Carlotta s'imaginèrent qu'elle allait être saluée
d'une ovation qui les renseignerait sur les intentions de ses amis.
Cette ovation indiscrète eût été, du reste, d'une maladresse
insigne. Elle ne se produisit pas.
Au contraire, quand Marguerite traversa la scène et qu'elle eut chanté
les deux seuls vers de son rôle à cet acte deuxième:
Non messieurs, je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin
qu'on me donne la main!
des bravos éclatants accueillirent la Carlotta. C'était si imprévu et
si inutile que ceux qui n'étaient au courant de rien se regardaient en
se demandant ce qui se passait, et l'acte encore s'acheva sans aucun
incident. Tout le monde se disait alors: «Ça va être pour l'acte
suivant, évidemment.» Quelques-uns, qui étaient, paraît-il, mieux
renseignés que les autres, affirmèrent que le «boucan» devait
commencer à la «Coupe du roi de Thulé», et ils se précipitèrent
vers rentrée des abonnés pour aller avertir la Carlotta.
Les directeurs quittèrent la loge pendant cet entr'acte pour se
renseigner sur cette histoire de cabale dont leur avait parlé le
régisseur, mais ils revinrent bientôt à leur place en haussant les
épaules et en traitant toute cette affaire de niaiserie. La
première chose qu'ils virent en entrant fut, sur la tablette de
l'appui-main, une boîte de bonbons anglais. Qui l'avait apportée là? Ils
questionnèrent les ouvreuses. Mais personne ne put les renseigner.
S'étant alors retournés à nouveau du côté de l'appui-main ils
aperçurent, cette fois, à côté de la boîte de bonbons anglais, une
lorgnette. Ils se regardèrent. Ils n'avaient pas envie de rire. Tout ce
que leur avait dit Mme Giry leur revenait à la mémoire... et puis...
il leur semblait qu'il y avait autour d'eux comme un étrange courant
d'air... Ils s'assirent en silence, réellement impressionnés.
La scène représentait le jardin de Marguerite...
Faites lui mes aveux, Portez mes vœux...
Comme elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de
lilas à la main, Christine, en relevant la tête, aperçut dans sa loge
le vicomte de Chagny et dès lors, il sembla à tous que sa voix était
moins assurée, moins pure, moins cristalline qu'à l'ordinaire. Quelque
chose qu'on ne savait pas, assourdissait, alourdissait son chant... Il y
avait, là-dessous, du tremblement et de la crainte.
--Drôle de fille, fit remarquer presque tout haut un ami de la Carlotta
placé à l'orchestre... L'autre soir, elle était divine et
aujourd'hui, la voilà qui chevrote. Pas d'expérience, pas de méthode!
C'est en vous que j'ai foi, Parlez pour moi.
Le vicomte se mit la tête dans les mains. Il pleurait. Le comte,
derrière lui, mordait violemment la pointe de sa moustache, haussait
les épaules et fronçait les sourcils. Pour qu'il traduisît par autant
de signes extérieurs ses sentiments intimes, le comte ordinairement si
correct et si froid, devait être furieux. Il l'était. Il avait vu son
frère revenir d'un rapide et mystérieux voyage dans un état de santé
alarmant. Les explications qui s'en étaient suivies n'avaient sans
doute point eu la vertu de tranquilliser le comte qui, désireux de
savoir à quoi s'en tenir, avait demandé un rendez-vous à Christine
Daaé. Celle-ci avait eu l'audace de lui répondre qu'elle ne pouvait le
recevoir, ni lui, ni son frère. Il crut à un abominable calcul. Il ne
pardonnait point à Christine de faire souffrir Raoul, mais surtout il
ne pardonnait point à Raoul de souffrir pour Christine. Ah! il avait eu
bien tort de s'intéresser un instant à cette petite, dont le triomphe
d'un soir restait pour tous incompréhensible.
Que la fleur sur sa bouche Sache au moins déposer Un doux baiser.
--Petite rouée, va, gronda le comte.
Et il se demanda ce qu'elle voulait... ce qu'elle pouvait bien
espérer... Elle était pure, oh la disait sans ami, sans protecteur
d'aucune sorte... cet ange du Nord devait être roublard!
Raoul, lui, derrière ses mains, rideau qui cachait ses larmes d'enfant,
ne songeait qu'à la lettre qu'il avait reçue, dès son retour à Paris
où Christine était arrivée avant lui, s'étant sauvée de Perros
comme une voleuse: «Mon cher ancien petit ami, il faut avoir le courage
de ne plus me revoir, de ne plus me parler... si vous m'aimez un peu,
faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais... mon cher
Raoul. Surtout, ne pénétrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma
vie. Il y va de la vôtre. Votre petite Christine.»
Un tonnerre d'applaudissements... C'est la Carlotta qui fait son
entrée.
L'acte du jardin se déroulait avec ses péripéties accoutumées.
Quand Marguerite eut finit de chanter l'air du Roi de Thulé, elle fut
acclamée; elle le fut encore quand elle eut terminé l'air des bijoux:
Ah! je ris de me voir
Si belle en ce miroir...
Désormais, sûre d'elle, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa
voix et de son succès, ne craignant plus rien, Carlotta se donna tout
entière, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n'eut
plus aucune retenue ni aucune pudeur... Ce n'était plus Marguerite,
c'était Carmen. On ne l'applaudit que davantage, et son duo avec Faust
semblait lui préparer un nouveau succès, quand survint tout à coup...
quelque chose d'effroyable.
Faust s'était agenouillé:
Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage
Sous la pâle clarté
Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage,
Caresse ta beauté.
Et Marguerite répondait:
Ô silence! Ô bonheur! ineffable mystère!
Enivrante langueur!
J'écoute!... Et je comprends cette voix solitaire
Qui chante dans mon cœur!
À ce moment donc... à ce moment juste... se produisit quelque chose...
j'ai dit quelque chose d'effroyable...
... La salle, d'un seul mouvement, s'est levée... Dans leur loge, les
deux directeurs ne peuvent retenir une exclamation d'horreur...
Spectateurs et spectatrices se regardent comme pour se demander les uns
aux autres l'explication d'un aussi inattendu phénomène... Le visage
de la Carlotta exprime la plus atroce douleur, ses yeux semblent hantés
par la folie. La pauvre femme s'est redressée, la bouche encore
entr'ouverte, ayant fini de laisser passer «cette voix solitaire qui
chantait dans son cœur...» Mais cette bouche ne chantait plus...
_elle n'osait plus une parole, plus un son_...
Car cette bouche créée pour l'harmonie, cet instrument agile qui
n'avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles
sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations,
des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il
ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la
véritable émotion et soulève les âmes... cette bouche avait laissé
passer...
De cette bouche s'était échappé...
... _Un crapaud!_
Ah! l'affreux, le hideux, le squameux, venimeux, écumeux, écumant,
glapissant crapaud!...
Par où était-il entré? Comment s'était-il accroupi sur la langue?
Les pattes de derrière repliées, pour bondir plus haut et plus loin,
sournoisement, il était sorti du larynx, et... couac!
Couac! Couac!... Ah! le terrible couac!
Car vous pensez bien qu'il ne faut parler du crapaud qu'au figuré. On
ne le voyait pas mais, par l'enfer! on l'entendait. Couac!
La salle en fut comme éclaboussée. Jamais batracien, au bord des mares
retentissantes, n'avait déchiré la nuit d'un plus affreux couac.
Et certes, il était bien inattendu de tout le monde. La Carlotta n'en
croyait encore ni sa gorge ni ses oreilles. La foudre, en tombant à ses
pieds, l'eût moins étonnée que ce crapaud couaquant qui venait de
sortir de sa bouche...
Et elle ne l'eût pas déshonorée. Tandis qu'il est bien entendu qu'un
crapaud blotti sur la langue, déshonore toujours une chanteuse. Il y en
a qui en sont mortes.
Mon Dieu! qui eût cru cela?... Elle chantait si tranquillement: «Et je
comprends cette voix solitaire qui chante dans mon cœur!» Elle
chantait sans effort, comme toujours, avec la même facilité, que vous,
dites: «Bonjour, madame, comment vous portez-vous?
On ne saurait nier qu'il existe des chanteuses présomptueuses, qui ont
le grand tort de ne point mesurer leurs forces, et qui, dans leur
orgueil, veulent atteindre, avec la faible voix que le ciel leur
départit, à des effets exceptionnels et lancer des notes qui leur ont
été défendues en venant au monde. C'est alors que le ciel pour les
punir, leur envoie, sans qu'elles le sachent, dans la bouche, un
crapaud, un crapaud qui fait couac! Tout le monde sait cela. Mais
personne ne pouvait admettre qu'une Carlotta, qui avait au moins deux
octaves dans la voix, y eût encore un crapaud.
On ne pouvait, avoir oublié ses _contre-fa_ stridents, ses _staccati_
inouïs dans _La flûte enchantée._ On se souvenait de _Don Juan_, où
elle était Elvire et où elle remporta le plus retentissant triomphe,
certain soir, en donnant elle-même le _si_ bémol que ne pouvait donner
sa camarade dona Anna. Alors, vraiment, que signifiait ce couac, au bout
de cette tranquille, paisible, toute petite «voix solitaire qui
chantait dans son cœur»?
Ça n'était pas naturel. Il y avait là-dessous du sortilège. Ce
crapaud sentait le roussi. Pauvre, misérable, désespérée, anéantie
Carlotta!...
Dans la salle, la rumeur grandissait. C'eût été une autre que la
Carlotta à qui serait survenue semblable aventure, on l'eût huée!
Mais avec celle-là, dont on connaissait le parfait instrument, on ne
montrait point de colère, mais de la consternation et de l'effroi.
Ainsi les hommes ont-ils dû subir cette sorte d'épouvante s'il en est
qui ont assisté à la catastrophe qui brisa les bras de la Vénus de
Milo!... et encore ont-ils pu voirie coup qui frappait... et
comprendre...
Mais là? Ce crapaud était incompréhensible!...
Si bien qu'après quelques secondes passées à se demander si vraiment
elle avait entendu elle-même, sortir de sa bouche même, cette
note,--était-ce une note, ce son?--pouvait-on appeler cela un son? Un
son, c'est encore de la musique--ce bruit infernal, elle voulut se
persuader qu'il n'en avait rien été; qu'il y avait eu là, un instant,
une illusion de son oreille, et non point une criminelle trahison de
l'organe vocal...
Elle jeta, éperdue, les yeux autour d'elle comme pour chercher un
refuge, une protection, ou plutôt l'assurance spontanée de l'innocence
de sa voix. Ses doigts crispés s'étaient portés à sa gorge en un
geste de défense et de protestation. Non! non! ce couac n'était pas à
elle! Et il semblait bien que Carolus Fonta lui-même fût de cet avis,
qui la regardait avec une expression inénarrable de stupéfaction
enfantine et gigantesque. Car enfin, il était près d'elle, lui. Il ne
l'avait pas quittée. Peut-être pourrait-il lui dire comment une
pareille chose était arrivée! Non, il ne le pouvait pas! Ses
yeux étaient stupidement rivés à la bouche de la Carlotta comme
les yeux des tout petits considérant le chapeau inépuisable du
prestidigitateur. Comment une si petite bouche avait-elle pu contenir un
si grand couac?
Tout cela, crapaud, couac, émotion, terreur-rumeur de la salle,
confusion de la scène, des coulisses,--quelques comparses montraient
des têtes effarées,--tout cela que je vous décris dans le détail
dura quelques secondes.
Quelques secondes affreuses qui parurent surtout interminables aux deux
directeurs là-haut, dans la loge n° 5. Moncharmin et Richard étaient
très pâles. Cet épisode inouï et qui restait inexplicable les
remplissait d'une angoisse d'autant plus mystérieuse qu'ils étaient
depuis un instant sous l'influence directe du fantôme.
Ils avaient senti son souffle. Quelques cheveux de Moncharmin s'étaient
dressés sous ce souffle-là... Et Richard avait passé son mouchoir sur
son front en sueur... Oui, il était là... autour d'eux... derrière
eux, à côté d'eux, ils le sentaient sans le voir!... Ils entendaient
sa respiration... et si près d'eux, si près d'eux!... _On sait quand
quelqu'un est présent_... Eh bien, ils savaient maintenant!... _ils
étaient sûrs d'être trois dans la loge_... Ils en tremblaient... Ils
avaient l'idée de fuir... Ils n'osaient pas... Ils n'osaient pas faire
un mouvement, échanger une parole qui eût pu apprendre au fantôme
qu'ils savaient qu'il était là!... Qu'allait-il arriver? Qu'allait-il
se produire?
Se produisit le couac! Au-dessus de tous les bruits de la salle on
entendit leur double exclamation d'horreur. _Ils se sentaient sous les
coups du fantôme._ Penchés au-dessus de leur loge, ils regardaient la
Carlotta comme s'ils ne la reconnaissaient plus. Cette fille de l'enfer
devait avoir donné avec son couac le signal de quelque catastrophe. Ah!
la catastrophe, ils l'attendaient! Le fantôme la leur avait promise! La
salle était maudite! Leur double poitrine directoriale haletait déjà
sous le poids de la catastrophe. On entendit la voix étranglée de
Richard qui criait à la Carlotta:
--Eh bien! continuez!
Non! La Carlotta ne continua pas... Elle recommença bravement,
héroïquement, le vers fatal au bout duquel était apparu le crapaud.
Un silence effrayant succède à tous les bruits. Seule la voix de la
Carlotta emplit à nouveau lie vaisseau sonore.
J'écoute!...
--La salle aussi écoute--
... Et je comprends cette voix solitaire (couac!) Couac!... qui chante
dans mon... couac!
Le crapaud lui aussi a recommencé.
La salle éclate en un prodigieux tumulte. Retombés sur leurs sièges,
les deux directeurs n'osent même pas se retourner; ils n'en ont pas la
force. Le fantôme leur rit dans le cou! Et enfin ils entendent
distinctement dans l'oreille droite sa voix, l'impossible voix, la voix
sans bouche, la voix qui dit:
--_Elle chante ce soir à décrocher le lustre!_
D'un commun mouvement, ils levèrent la tête au plafond et poussèrent
un cri terrible. Le lustre, l'immense masse du lustre glissait, venait
à eux, à l'appel de cette voix satanique. Décroché, le lustre
plongeait des hauteurs de la salle et s'abîmait au milieu de
l'orchestre, parmi mille clameurs. Ce fut une épouvante, un
sauve-qui-peut général. Mon dessein n'est point de faire revivre ici
une heure historique. Les curieux n'ont qu'à ouvrir les journaux de
l'époque. Il y eut de nombreux blessés et une morte.
Le lustre s'était écrasé sur la tête de la malheureuse qui était
venue ce soir-là, à l'Opéra, pour la première fois de sa vie, sur
celle que M. Richard avait désignée comme devant remplacer dans ses
fonctions d'ouvreuse Mame Giry, l'ouvreuse du fantôme! Elle était
morte sur le coup et le lendemain, un journal paraissait avec cette
manchette: _Deux cent mille kilos sur la tête d'une concierge!_ Ce fut
toute son oraison funèbre.
IX
LE MYSTÉRIEUX COUPÉ
Cette soirée tragique fut mauvaise pour tout le monde. La Carlotta
était tombée malade. Quant à Christine Daaé, elle avait disparu
après la représentation. Quinze jours s'étaient écoulés sans qu'on
l'eût revue au théâtre, sans qu'elle se fût montrée hors du
théâtre.
Il ne faut pas confondre cette première disparition qui se passa sans
scandale, avec le fameux enlèvement qui, à quelque temps de là,
devait se produire dans des conditions si inexplicables et si tragiques.
Raoul fut le premier, naturellement, à ne rien comprendre à l'absence
de la diva. Il lui avait écrit à l'adresse de Mme Valérius et n'avait
pas reçu de réponse. Il n'en avait pas d'abord été autrement
étonné, connaissant son état d'esprit et la résolution où elle
était de rompre avec lui toute relation sans que, du reste, il en eût
pu encore deviner la raison.
Sa douleur n'en avait fait que grandir, et il finit par s'inquiéter de
ne voir la chanteuse sur aucun programme. On donna _Faust_ sans elle. Un
après-midi, vers cinq heures, il fut s'enquérir auprès de la
direction des causes de cette disparition de Christine Daaé. Il trouva
des directeurs fort préoccupés. Leurs amis eux-mêmes ne les
reconnaissaient plus: ils avaient perdu toute joie et tout entrain. On
les voyait traverser le théâtre, tête basse, le front soucieux, et
les joues pâles comme s'ils étaient poursuivis par quelque abominable
pensée, ou en proie à quelque malice du destin qui vous prend son
homme et ne le lâche plus.
La chute du lustre avait entraîné bien des responsabilités, mais il
était difficile de faire s'expliquer MM. les directeurs à ce sujet.
L'enquête avait conclu à un accident, survenu pour cause d'usure des
moyens de suspension, mais encore aurait-il été du devoir des anciens
directeurs ainsi que des nouveaux de constater cette usure et d'y
remédier avant qu'elle ne déterminât la catastrophe.
Et il me faut bien dire que MM. Richard et Moncharmin apparurent à
cette époque si changés, si lointains... si mystérieux... si
incompréhensibles, qu'il y eut beaucoup d'abonnés pour imaginer que
quelque événement plus affreux encore que la chute du lustre, avait
modifié l'état d'âme de MM. les directeurs.
Dans leurs relations quotidiennes, ils se montraient fort impatients,
excepté cependant avec Mme Giry qui avait été réintégrée dans ses
fonctions. On se doute de la façon dont ils reçurent le vicomte de
Chagny quand celui-ci vint leur demander des nouvelles de Christine. Ils
se bornèrent à lui répondre qu'elle était en congé. Il demanda
combien de temps devait durer ce congé; il lui fut répliqué assez
sèchement qu'il était illimité, Christine Daaé l'ayant demandé pour
cause de santé.
--Elle est donc malade! s'écria-t-il, qu'est-ce qu'elle a?
--Nous n'en savons rien!
--Vous ne lui avez donc pas envoyé le médecin du théâtre?
--Non! elle ne l'a point réclamé et, comme nous avons confiance en
elle, nous l'avons crue sur parole.
L'affaire ne parut point naturelle à Raoul, qui quitta l'Opéra en
proie aux plus sombres pensées. Il résolut, quoi qu'il pût arriver,
d'aller aux nouvelles chez la maman Valérius. Sans doute se
rappelait-il les termes énergiques de la lettre de Christine, qui lui
défendait de tenter quoi que ce fût pour la voir. Mais ce qu'il avait
vu à Perros, ce qu'il avait entendu derrière la porte de la loge, la
conversation qu'il avait eue avec Christine au bord de la lande, lui
faisait pressentir quelque machination qui, pour être tant soit peu
diabolique, n'en restait pas moins humaine. L'imagination exaltée de la
jeune fille, son âme tendre et crédule, l'éducation primitive qui
avait entouré ses jeunes années d'un cercle de légendes, la
continuelle pensée de son père mort, et surtout l'état de sublime
extase où la musique la plongeait dès que cet art se manifestait à
elle dans certaines conditions exceptionnelles--n'avait-il point été
à même d'en juger ainsi lors de la scène du cimetière?--tout cela
lui apparaissait comme devant constituer un terrain moral propice aux
entreprises malfaisantes de quelque personnage mystérieux et sans
scrupules. De qui Christine Daaé était-elle la victime? Voilà la
question fort sensée que Raoul se posait en se rendant en toute hâte
chez la maman Valérius.
Car le vicomte avait un esprit des plus sains. Sans doute, il était
poète et aimait la musique dans ce qu'elle a de plus ailé, et il
était grand amateur des vieux contes bretons où dansent les korrigans,
et par-dessus tout il était amoureux de cette petite fée du Nord
qu'était Christine Daaé; il n'empêche qu'il ne croyait au surnaturel
qu'en matière de religion et que l'histoire la plus fantastique du
monde n'était pas capable de lui faire oublier que deux et deux font
quatre.
Qu'allait-il apprendre chez la maman Valérius? Il en tremblait en sonnant
à la porte d'un petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
La soubrette qui, un soir, était sortie devant lui de la loge de
Christine, vint lui ouvrir. Il demanda, si Mme Valérius était visible.
On lui répondit qu'elle était souffrante, dans son lit, et incapable
de «recevoir».
--Faites passer ma carte, dit-il.
Il n'attendit point longtemps. La soubrette revint et l'introduisit dans
un petit salon assez sombre et sommairement meublé où les deux
portraits du professeur Valérius et du père Daaé se faisaient
vis-à-vis.
--Madame s'excuse auprès de monsieur le vicomte, dit la domestique.
Elle ne pourra le recevoir que dans sa chambre, car ses pauvres jambes
ne la soutiennent plus.
Cinq minutes plus tard, Raoul était introduit dans une chambre quasi
obscure, où il distingua tout de suite, dans la pénombre d'une
alcôve, la bonne figure de la bienfaitrice de Christine. Maintenant,
les cheveux de la maman Valérius étaient tout blancs, mais ses yeux
n'avaient pas vieilli: jamais, au contraire, son regard n'avait été
aussi clair, ni aussi pur, ni aussi enfantin.
--M. de Chagny! fit-elle joyeusement en tendant les deux mains au
visiteur... Ah! c'est le ciel qui vous envoie!... nous allons pouvoir
parler d'_elle._
Cette dernière phrase sonna aux oreilles du jeune homme bien
lugubrement. Il demanda tout de suite:
--Madame... où est Christine?
Et la vieille dame lui répondit tranquillement:
--Mais, elle est avec son «bon génie»!
Quel bon génie? s'écria le pauvre Raoul.
--Mais _l'ange de la musique!_
Le vicomte de Chagny, consterné, tomba sur un siège. Vraiment,
Christine était avec _l'ange de la musique!_ Et la maman Valérius,
dans son lit, lui souriait en mettant un doigt sur sa bouche, pour lui
recommander le silence. Elle ajouta:
--Il ne faut le répéter à personne!
--Vous pouvez compter sur moi! répliqua Raoul sans savoir bien ce qu'il
disait, car ses idées sur Christine, déjà fort troubles,
s'embrouillaient de plus en plus et il semblait que tout commençait à
tourner autour de lui, autour de la chambre, autour de cette
extraordinaire brave dame en cheveux blancs, aux yeux de ciel bleu
pâle, aux yeux de ciel vide... Vous pouvez compter sur moi...»