aimé! Il faut être un pauvre malheureux petit jeune homme comme moi
pour se laisser jouer, pour se laisser berner comme je l'ai été!
Pourquoi donc par votre attitude, par la joie de votre regard, par votre
silence même, m'avoir, lors de notre première entrevue à Perros,
permis tous les espoirs?--tous les honnêtes espoirs, madame, car je
suis un honnête homme et je vous croyais une honnête femme, quand vous
n'aviez que l'intention de vous moquer de moi! Hélas! vous vous êtes
moquée de tout le monde! Vous avez honteusement abusé du cœur candide
de votre bienfaitrice elle-même, qui continue cependant de croire à
votre sincérité quand vous vous promenez au bal de l'Opéra, avec la
Mort rouge!... Je vous méprise!...
Et il pleura. Elle le laissait l'injurier. Elle ne pensait qu'à une
chose: le retenir.
--Vous me demanderez un jour pardon de toutes ces vilaines paroles,
Raoul, et je vous pardonnerai!...
Il secoua la tête.
--Non! non! vous m'aviez rendu fou!... quand je pense que moi, je
n'avais plus qu'un but dans la vie: donner mon nom à une fille
d'Opéra!...
--Raoul!... malheureux!...
--J'en mourrai de honte!
--Vivez, mon ami, fit la voix grave et altérée de Christine... et
adieu!
--Adieu, Raoul!...
Le jeune homme s'avança, d'un pas chancelant. Il osa encore un
sarcasme:
--Oh! vous me permettrez bien de venir encore vous applaudir de temps en
temps.
--Je ne chanterai plus, Raoul!...
--Vraiment, ajouta-t-il avec plus d'ironie encore... On vous crée des
loisirs: mes compliments!... Mais on se reverra au Bois un de ces soirs!
--Ni au bois, ni ailleurs, Raoul, vous ne me verrez plus...
--Pourrait-on savoir au moins à quelles ténèbres vous retournerez?...
Pour quel enfer repartez-vous, mystérieuse madame?... ou pour quel
paradis?...
--J'étais venue pour vous le dire... mon ami... mais je ne peux plus
rien vous dire...
... Vous ne me croiriez pas! Vous avez perdu foi en moi, Raoul, c'est
fini!...
Elle dit ce «C'est fini!» sur un ton si désespéré que le jeune
homme en tressaillit et que le remords de sa cruauté commença de lui
troubler l'âme...
--Mais enfin, s'écria-t-il... Nous direz-vous ce que signifie tout
ceci!... Vous êtes libre, sans entrave... Vous vous promenez dans la
ville... vous revêtez un domino pour courir le bal... Pourquoi ne
rentrez-vous pas chez vous?... Qu'avez-vous fait depuis quinze jours?...
Qu'est-ce que c'est que cette histoire de l'ange de la musique que vous
avez racontée à la maman Valérius? quelqu'un a pu vous tromper,
abuser de votre crédulité... J'en ai été moi-même, le témoin à
Perros... mais, maintenant vous savez à quoi vous en tenir!... Vous
m'apparaissez fort sensée, Christine... Vous savez ce que vous
faites!... et cependant la maman Valérius continue à vous attendre, en
invoquant votre «bon génie»!... Expliquez-vous, Christine, je vous en
prie!... D'autres y seraient trompés!... qu'est-ce que c'est que cette
comédie?...
Christine, simplement, ôta son masque et dit:
--C'est une tragédie! mon ami...
Raoul vit alors son visage et ne put retenir une exclamation de surprise
et d'effroi. Les fraîches couleurs d'autrefois avaient disparu. Une
pâleur mortelle s'étendait sur ces traits qu'il avait connus si
charmants et si doux, reflets de la grâce paisible et de la conscience
sans combat. Comme ils étaient tourmentés maintenant! Le sillon de la
douleur les avait impitoyablement creusés et les beaux yeux clairs de
Christine, autrefois limpides comme les lacs qui servaient d'yeux à la
petite Lotte, apparaissaient ce soir d'une profondeur obscure,
mystérieuse et insondable, et tout cernés d'une ombre effroyablement
triste.
--Mon amie! mon amie! gémit-il en tendant les bras... vous m'avez
promis de me pardonner...
--Peut-être!... peut-être un jour... fit-elle en remettant son masque
et elle s'en alla, lui défendant de la suivre d'un geste qui le
chassait...
Il voulut s'élancer derrière elle, mais elle se retourna et répéta
avec une telle autorité souveraine son geste d'adieu qu'il n'osa plus
faire un pas.
Il la regarda s'éloigner... Et puis il descendit à son tour dans la
foule, ne sachant point précisément ce qu'il faisait, les tempes
battantes, le cœur déchiré, et il demanda, dans la salle qu'il
traversait, si l'on n'avait point vu passer la Mort rouge. On lui
disait: «Qui est cette Mort rouge?» Il répondait: «C'est un monsieur
déguisé avec une tête de mort et en grand manteau rouge.» On lui dit
partout qu'elle venait de passer, la Mort rouge, traînant son royal
manteau, mais il ne la rencontra nulle part, et il retourna, vers deux
heures du matin, dans le couloir qui, derrière la scène, conduisait à
la loge de Christine Daaé.
Ses pas l'avaient conduit dans ce lieu où il avait commencé de
souffrir. Il heurta à la porte. On ne lui répondit pas. Il entra comme
il était entré alors qu'il cherchait partout _la voix d'homme._ La
loge était déserte. Un bec de gaz brûlait, en veilleuse. Sur un petit
bureau, il y avait du papier à lettres. Il pensa à écrire à
Christine, mais des pas se firent entendre dans le corridor... Il n'eut
que le temps de se cacher dans le boudoir qui était séparé de la loge
par un simple rideau. Une main poussait la porte de la loge. C'était
Christine!
Il retint sa respiration. Il voulait voir! Il voulait savoir!... Quelque
chose lui disait qu'il allait assister à une partie du mystère et
qu'il allait commencer à comprendre peut-être...
Christine entra, retira son masque d'un geste las et le jeta sur la
table. Elle soupira, laissa tomber sa belle tête entre ses mains... À
quoi pensait-elle?... À Raoul?... Non! car Raoul l'entendit murmurer:
«Pauvre Erik!»
Il crut d'abord avoir mal entendu. D'abord, il était persuadé que si
quelqu'un était à plaindre, c'était lui, Raoul. Quoi de plus naturel,
après ce qui venait de se passer entre eux, qu'elle dît dans un
soupir: «Pauvre Raoul!» Mais elle répéta en secouant la tête:
«Pauvre Erik?» Qu'est-ce que cet Erik venait faire dans les soupirs de
Christine et pourquoi la petite fée du Nord plaignait-elle, Erik quand
Raoul était si malheureux?
Christine se mit à écrire, posément, tranquillement, si
pacifiquement, que Raoul, qui tremblait encore du drame qui les
séparait, en fut singulièrement et fâcheusement impressionné. «Que
de sang-froid!» se dit-il... Elle écrivit ainsi, remplissant deux,
trois, quatre feuillets. Tout à coup, elle dressa la tête et cacha les
feuillets dans son corsage... Elle semblait écouter... Raoul aussi
écouta... D'où venait ce bruit bizarre, ce rythme lointain?... Un
chant sourd semblait sortir des murailles... Oui, on eût dit que les
murs chantaient!... Le chant devenait plus clair... les paroles étaient
intelligibles... on distingua une voix... une très belle et très douce
et très captivante voix... mais tant de douceur restait cependant mâle
et ainsi pouvait-on juger que cette voix n'appartenait point à une
femme... La voix s'approchait toujours... elle dépassa la muraille...
elle arriva... et la voix maintenant _était dans la pièce_, devant
Christine. Christine se leva et parla à la voix comme si elle eût
parlé à quelqu'un qui se fût tenu à ses côtés.
--Me voici, Erik, dit-elle, je suis prête. C'est vous qui êtes en
retard, mon ami.
Raoul qui regardait prudemment, derrière son rideau, n'en pouvait
croire ses yeux qui ne lui montraient rien.
La physionomie de Christine s'éclaira. Un bon sourire vint se poser sur
ses lèvres exsangues, un sourire comme en ont les convalescents quand
ils commencent à espérer que le mal qui les a frappés ne les
emportera pas.
La voix sans corps se reprit à chanter et certainement Raoul n'avait
encore rien entendu au monde--comme voix unissant, dans le même temps,
avec le même souffle, les extrêmes--de plus largement et
héroïquement suave, de plus victorieusement insidieux, de plus
délicat dans la force, de plus fort dans la délicatesse, enfin de plus
irrésistiblement triomphant. Il y avait là des accents définitifs qui
chantaient en maîtres et qui devaient certainement, par la seule vertu
de leur audition, faire naître des accents élevés chez les mortels
qui sentent, aiment et traduisent la musique. Il y avait là une source
tranquille et pure d'harmonie à laquelle les fidèles pouvaient en
toute sûreté dévotement boire, certains qu'ils étaient d'y boire la
grâce musicienne. Et leur art, du coup, ayant touché le divin, en
était transfiguré. Raoul écoutait cette voix avec fièvre et il
commençait à comprendre comment Christine Daaé avait pu apparaître
un soir au public stupéfait, avec des accents d'une beauté inconnue,
d'une exaltation surhumaine, sans doute encore sous l'influence du
mystérieux et invisible maître! Et il comprenait d'autant plus un si
considérable événement en écoutant l'exceptionnelle voix que
celle-ci ne chantait rien justement d'exceptionnel: avec du limon, elle
avait fait de l'azur. La banalité du vers et la facilité et la presque
vulgarité populaire de la mélodie n'en apparaissaient que
transformées davantage en beauté par un souffle qui les soulevait et
les emportait en plein ciel sur les ailes de la passion. Car cette voix
angélique glorifiait un hymne païen.
Cette voix chantait «la nuit d'hyménée» de _Roméo et Juliette._
Raoul vit Christine tendre les bras vers la voix, comme elle avait fait
dans le cimetière de Perros, vers le violon invisible qui jouait _La
Résurrection de Lazare_...
Rien ne pourrait rendre la passion dont la voix dit:
La destinée t'enchaîne à moi sans retour!...
Raoul en eut le cœur transpercé et, luttant contre le charme qui
semblait lui ôter toute volonté et toute énergie, et presque toute
lucidité dans le moment qu'il lui en fallait le plus, il parvint à
tirer le rideau qui le cachait et il marcha vers Christine. Celle-ci,
qui s'avançait vers le fond de la loge dont tout le pan était occupé
par une grande glace qui lui renvoyait son image, ne pouvait pas le
voir, car il était tout à fait derrière elle et entièrement masqué
par elle.
La destinée t'enchaîne à moi sans retour!...
Christine marchait toujours vers son image et son image descendait vers
elle. Les deux Christine--le corps, et l'image--finirent par se toucher,
se confondre, et Raoul étendit le bras pour les saisir d'un coup toutes
les deux.
Mais par une sorte de miracle éblouissant qui le fit chanceler, Raoul
fut tout à coup rejeté en arrière, pendant qu'un vent glacé lui
balayait le visage; il vit non plus deux, mais quatre, huit, vingt
Christine, qui tournèrent autour de lui avec une telle légèreté, qui
se moquaient et qui, si rapidement s'enfuyaient, que sa main n'en put
toucher aucune. Enfin, tout redevint immobile et il se vit, lui, dans la
glace. Mais Christine avait disparu.
Il se précipita sur la glace. Il se heurta aux murs. Personne! Et
cependant la loge résonnait encore d'un rythme lointain, passionné:
La destinée, t'en chaîne à moi sans retour!...
Ses mains pressèrent son front en sueur, tâtèrent sa chair
éveillée, tâtonnèrent la pénombre, rendirent à la flamme du bec de
gaz toute sa force. Il était sûr qu'il ne rêvait point. Il se
trouvait au centre d'un jeu formidable, physique et moral, dont il
n'avait point la clef et qui peut-être allait le broyer. Il se faisait
vaguement l'effet d'un prince aventureux qui a franchi la limite
défendue d'un conte de fée et qui ne doit plus s'étonner d'être la
proie des phénomènes magiques qu'il a inconsidérément bravés et
déchaînés par amour...
Par où? Par où Christine était-elle partie?...
Par où reviendrait-elle?...
Reviendrait-elle?... Hélas! ne lui avait-elle point affirmé que tout
était fini!... et la muraille ne répétait-elle point: _La destinée
t'enchaîne à moi sans retour?_ À moi? À qui?
Alors, exténué, vaincu, le cerveau vague, il s'assit à la place même
qu'occupait tout à l'heure Christine. Comme elle, il laissa sa tête
tomber dans ses mains. Quand il la releva, des larmes coulaient
abondantes au long de son jeune visage, de vraies et lourdes larmes,
comme en ont les enfants jaloux, des larmes qui pleuraient sur un
malheur nullement fantastique, mais commun à tous les amants de la
terre et qu'il précisa tout haut:
--Qui est cet Erik? dit-il.
XI
IL FAUT OUBLIER LE NOM DE «LA VOIX D'HOMME»
Le lendemain du jour où Christine avait disparu à ses yeux dans une
espèce d'éblouissement qui le faisait encore douter de ses sens, M. le
vicomte de Chagny se rendit aux nouvelles chez la maman Valérius. Il
tomba sur un tableau charmant.
Au chevet de la vieille dame qui, assise dans son lit, tricotait,
Christine faisait de la dentelle. Jamais ovale plus charmant, jamais
front plus pur, jamais regard plus doux ne se penchèrent sur un ouvrage
de vierge. De fraîches couleurs étaient revenues aux joues de la jeune
fille. Le cerne bleuâtre de ses yeux clairs avait disparu. Raoul ne
reconnut plus le visage tragique de la veille. Si le voile de la
mélancolie répandu sur ces traits adorables n'était apparu au jeune
homme comme le dernier vestige du drame inouï où se débattait cette
mystérieuse enfant, il eût pu penser que Christine n'en était point
l'incompréhensible héroïne.
Elle se leva à son approche sans émotion apparente et lui tendit la
main. Mais la stupéfaction de Raoul était telle qu'il restait là,
anéanti, sans un geste, sans un mot.
--Eh bien, monsieur de Chagny, s'exclama la maman Valérius. Vous ne
connaissez donc plus notre Christine? Son «bon génie» nous l'a
rendue!
--Maman! interrompit la jeune fille sur un ton bref, cependant qu'une
vive rougeur lui montait jusqu'aux yeux, maman, je croyais qu'il ne
serait jamais plus question de cela!... Vous savez bien qu'il n'y a pas
de génie de la musique!
--Ma fille, il t'a pourtant donné des leçons pendant trois mois!
--Maman, je vous ai promis de tout vous expliquer un jour prochain; je
l'espère... mais, jusqu'à ce jour-là, vous m'avez promis le silence
et de ne plus m'interroger jamais!
--Si tu me promettais, toi, de ne plus me quitter! mais m'as-tu promis
cela, Christine?
--Maman, tout ceci ne saurait intéresser M. de Chagny...
--C'est ce qui vous trompe, mademoiselle, interrompit le jeune homme
d'une voix qu'il voulait rendre ferme et brave et qui n'était encore
que tremblante; tout ce qui vous touche m'intéresse à un point que
vous finirez peut-être par comprendre. Je ne vous cacherai pas que mon
étonnement égale ma joie en vous retrouvant aux côtés de votre
tolère adoptive et que ce qui s'est passé hier entre nous, ce que vous
avez pu me dire, ce que j'ai pu deviner, rien ne me faisait prévoir un
aussi prompt retour. Je serais le premier à m'en réjouir si vous ne
vous obstiniez point à conserver sur tout ceci un secret qui peut vous
être fatal..., et je suis votre ami depuis trop longtemps pour ne point
m'inquiéter, avec Mme Valérius, d'une funeste aventure qui restera
dangereuse tant que nous n'en aurons point démêlé la trame et dont
vous finirez bien par être victime, Christine.
À ces mots, la maman Valérius s'agita dans son lit.
--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-elle... Christine est donc en
danger?
--Oui, madame..., déclara courageusement Raoul, malgré les signes de
Christine.
--Mon Dieu! s'exclama, haletante, la bonne et naïve vieille. Il faut
tout me dire, Christine! Pourquoi me rassurais-tu? Et de quel danger
s'agit-il, monsieur de Chagny?
--Un imposteur est en train d'abuser de sa bonne foi!
--L'ange de la musique est un imposteur?
--Elle vous a dit elle-même qu'il n'y a pas d'ange de la musique!
--Eh! qu'y a-t-il donc, au nom du Ciel? supplia l'impotente! Vous me
ferez mourir!
--Il y a, madame, autour de nous, autour de vous, autour de Christine,
un mystère terrestre beaucoup plus à craindre que tous les fantômes
et tous les génies!
La maman Valérius tourna vers Christine un visage terrifié, mais
celle-ci s'était déjà précipitée vers sa mère adoptive et la
serrait dans ses bras:
--Ne le crois pas! bonne maman..., ne le crois pas, répétait-elle...
et elle essayait, par ses caresses, de la consoler, car la vieille dame
poussait des soupirs à fendre l'âme.
--Alors, dis-moi que tu ne me quitteras plus! implora la veuve du
professeur.
Christine se taisait et Raoul reprit:
--Voilà ce qu'il faut promettre, Christine... C'est la seule chose qui
puisse nous rassurer, votre mère et moi! Nous nous engageons à ne plus
vous poser une seule question sur le passé, si vous nous promettez de
rester sous notre sauvegarde à l'avenir...
--C'est un engagement que je ne vous demande point, et c'est une
promesse que je ne vous ferai pas! prononça la jeune fille avec
fierté. Je suis libre de mes actions, monsieur de Chagny; vous n'avez
aucun droit à les contrôler et je vous prierai de vous en dispenser
désormais. Quant à ce que j'ai fait depuis quinze jours, il n'y a
qu'un homme au monde qui aurait le droit d'exiger que je lui en fasse le
récit: mon mari! Or, je n'ai pas de mari, et je ne marierai jamais!
Disant cela avec force, elle étendit la main du côté de Raoul, comme
pour rendre ses paroles plus solennelles, et Raoul pâlit, non point
seulement à cause des paroles mêmes qu'il venait d'entendre, mais
parce qu'il venait d'apercevoir, au doigt de Christine, un anneau d'or.
--Vous n'avez pas de mari, et, cependant, vous portez une «alliance».
Et il voulut saisir sa main, mais, prestement, Christine la lui avait
retirée.
--C'est un cadeau! fit-elle en rougissant encore et en s'efforçant
vainement de cacher son embarras.
--Christine! puisque vous n'avez point de mari, cet anneau ne peut vous
avoir été donné que par celui qui espère le devenir! Pourquoi nous
tromper plus avant? Pourquoi me torturer davantage? Cet anneau est une
promesse! et cette promesse a été acceptée!
--C'est ce que je lui ai dit! s'exclama la vieille dame.
--Et que vous a-t-elle répondu, madame?
--Ce que j'ai voulu, s'écria Christine exaspérée. Ne trouvez-vous
point, monsieur, que cet interrogatoire a trop duré?... Quant à moi...
Raoul, très ému, craignit de lui laisser prononcer les paroles d'une
rupture définitive. Il l'interrompit:
--Pardon de vous avoir parlé ainsi, mademoiselle... Vous savez bien
quel honnête sentiment me fait me mêler, en ce moment, de choses qui,
sans doute, ne me regardent pas! Mais laissez-moi vous dire ce que j'ai
vu... et j'en ai vu plus que vous ne pensez, Christine... ou ce que j'ai
cru voir, car, en vérité, c'est bien le moins qu'en une telle
aventure, on doute du témoignage de ses yeux...
--Qu'avez-vous donc vu, monsieur, ou cru voir?
--J'ai vu votre extase _au son de la voix_, Christine! de la voix qui
sortait du mur, ou d'une loge, ou d'un appartement à côté... oui,
_votre extase!_... Et c'est cela qui, pour vous, m'épouvante!... Vous
êtes sous le plus dangereux des charmes!... Et il paraît, cependant,
que vous vous êtes rendu compte de l'imposture, puisque vous dites
aujourd'hui qu'_il n'y a pas de génie de la musique_... Alors,
Christine, pourquoi l'avez-vous suivi cette fois encore? Pourquoi vous
êtes-vous levée, la figure rayonnante, comme si vous entendiez
réellement les anges?... Ah! cette voix est bien dangereuse, Christine,
puisque moi-même, pendant que je l'entendais, j'en étais tellement
ravi, que vous êtes disparue à mes yeux, sans que je puisse dire par
où vous êtes passée!... Christine! Christine! au nom du ciel, au nom
de votre père qui est au ciel et qui vous a tant aimée, et qui m'a
aimé, Christine, vous allez nous dire, à votre bienfaitrice et à moi,
à qui appartient cette voix! Et malgré vous, nous vous sauverons!...
Allons! le nom de cet homme, Christine?... De cet homme qui a eu
l'audace de passer à votre doigt un anneau d'or!
--Monsieur de Chagny, déclara froidement la jeune fille, vous ne le
saurez jamais!...
Sur quoi on entendit la voix aigre de la maman Valérius qui, tout à
coup, prenait le parti de Christine, en voyant avec quelle hostilité sa
pupille venait de s'adresser au vicomte.
--Et si elle l'aime, monsieur le vicomte, cet homme-là, cela ne vous
regarde pas encore!
--Hélas! madame, reprit humblement Raoul, qui ne put retenir ses
larmes... Hélas! Je crois, en effet, que Christine l'aime... Tout me le
prouve, mais ce n'est point là seulement ce qui fait mon désespoir,
car ce dont je ne suis point sûr, madame, c'est que celui qui est aimé
de Christine soit digne de cet amour!
--C'est à moi seule d'en juger, monsieur! fit Christine en regardant
Raoul bien en face et en lui montrant un visage en proie à une
irritation souveraine.
--Quand on prend, continua Raoul, qui sentait ses forces l'abandonner,
pour séduire une jeune fille, des moyens aussi romantiques...
--Il faut, n'est-ce pas, que l'homme soit misérable ou que la jeune
fille soit bien sotte?
--Christine!
--Raoul, pourquoi condamnez-vous ainsi un homme que vous n'avez jamais
vu, que personne ne connaît et dont vous-même vous ne savez rien?...
--Si, Christine... Si... Je sais au moins ce nom que vous prétendez me
cacher pour toujours... Votre ange de la musique, mademoiselle,
s'appelle Erik!...
Christine, se trahit aussitôt. Elle devint, cette fois, blanche comme
une nappe d'autel. Elle balbutia:
--Qui est-ce qui vous l'a dit?
--Vous-même!
--Comment cela?
--En le plaignant, l'autre soir, le soir du bal masqué. En arrivant
dans votre loge, n'avez-vous point dit: «_Pauvre Erik!_» Eh bien!
Christine, il y avait, quelque part, un pauvre Raoul qui vous a entendu.
--C'est la seconde fois que vous écoutez aux portes, monsieur de
Chagny!
--Je n'étais point derrière la porte!... J'étais dans la loge!...
dans votre boudoir, mademoiselle.
--Malheureux! gémit la jeune fille, qui montra toutes les marques d'un
indicible effroi... Malheureux! Vous voulez donc qu'on vous tue?
--Peut-être!
Raoul prononça ce «peut-être» avec tant d'amour et de désespoir que
Christine ne put retenir un sanglot.
Elle lui prit alors les mains et le regarda avec toute la pure tendresse
dont elle était capable, et le jeune homme, sous ces yeux-là, sentit
que sa peine était déjà apaisée.
--Raoul, dit-elle. Il faut oublier la _voix d'homme_ et ne plus vous
souvenir même de son nom... et ne plus tenter jamais de pénétrer le
mystère de la _voix d'homme._
Ce mystère est donc bien terrible?
--Il n'en est point de plus affreux sur la terre!
Un silence sépara les jeunes gens. Raoul était, accablé.
--Jurez-moi que vous ne ferez rien pour «savoir», insista-t-elle...
Jurez-moi que vous n'entrerez plus dans ma loge si je ne vous y appelle
pas.
--Vous me promettez de m'y appeler quelquefois, Christine?
--Je vous le promets.
--Quand?
--Demain.
--Alors, je vous jure cela!
Ce furent leurs derniers mots ce jour-là.
Il lui baisa les mains et s'en alla en maudissant Erik et en se
promettant d'être patient.
XII
AU-DESSUS DES TRAPPES
Le lendemain, il la revit à l'Opéra. Elle avait toujours au doigt
l'anneau d'or. Elle fut douce et bonne. Elle l'entretint des projets
qu'il formait, de son avenir, de sa carrière.
Il lui apprit que le départ de l'expédition polaire avait été
avancé et que, dans trois semaines, dans un mois au plus tard, il
quitterait la France.
Elle l'engagea presque gaiement à considérer ce voyage avec joie,
comme une étape de sa gloire future. Et comme il lui répondait que la
gloire sans l'amour n'offrait à ses yeux aucun charme, elle le traita
en enfant dont les chagrins doivent être passagers.
Il lui dit:
--Comment pouvez-vous, Christine, parler aussi légèrement de choses
aussi graves? Nous ne nous reverrons peut-être jamais plus!... Je puis
mourir pendant cette expédition!...
--Et moi aussi, fit-elle simplement...
Elle ne souriait plus, elle ne plaisantait plus, Elle paraissait songer
à une chose nouvelle qui lui entrait pour la première fois dans
l'esprit. Son regard en était illuminé.
--À quoi pensez-vous, Christine?
--Je pense que nous ne nous reverrons plus.
--Et c'est ce qui vous fait si rayonnante?
--Et que, dans un mois, il faudra nous dire adieu... pour toujours!...
--À moins, Christine, que nous nous engagions notre foi et que nous
nous attendions pour toujours.
Elle lui mit la main sur la bouche:
--Taisez-vous, Raoul!... Il ne s'agit point de cela, vous le savez
bien!... Et nous ne nous marierons jamais! C'est entendu!