R. Très sain et très tranquille, ma foi. Certes, la sortie insolite de

Mlle Daaé m'avait tout d'abord profondément troublé; mais aussitôt

que je vis la jeune fille pénétrer dans le cimetière, je me dis

qu'elle y venait accomplir quelque vœu sur la tombe paternelle, et je

trouvai la chose si naturelle que je reconquis tout mon calme. J'étais

simplement étonné qu'elle ne m'eût pas encore entendu marcher

derrière elle, car la neige craquait sous mes pas. Mais sans doute

était-elle toute absorbée par sa pensée pieuse. Je résolus du reste

de ne la point troubler et, quand elle fut parvenue à la tombe de son

père, je restai à quelques pas derrière elle. Elle s'agenouilla dans

la neige, fit le signe de la croix et commença de prier. À ce moment,

minuit sonna. Le douzième coup tintait encore à mon oreille quand,

soudain, je vis la jeune fille relever la tête; son regard fixa la

voûte céleste, ses bras se tendirent vers l'astre des nuits; elle me

parut en extase et je me demandais encore quelle avait été la raison

subite et déterminante de cette extase quand moi-même je relevai la

tête, je jetai autour de moi un regard éperdu et tout mon être se

tendit vers l'Invisible, _l'invisible qui nous jouait de la musique._ Et

quelle musique! Nous la connaissions déjà! Christine et moi l'avions

déjà entendue en notre jeunesse. Mais jamais sur le violon du père

Daaé, elle ne s'était exprimée avec un art aussi divin. Je ne pus

mieux faire, en cet instant, que de me rappeler tout ce que Christine

venait de me dire de range de la musique, et je ne sus trop que penser

de ces sons inoubliables qui, s'ils ne descendaient pas du ciel,

laissaient ignorer leur origine sur terre. Il n'y avait point là

d'instrument ni de main pour conduire l'archet. Oh! je me rappelai

l'admirable mélodie. C'était la _Résurrection de Lazare_, que le

père Daaé nous jouait dans ses heures de tristesse et de foi. L'ange

de Christine aurait existé qu'il n'aurait pas mieux joué cette

nuit-là avec le violon du défunt ménétrier. L'invocation de Jésus

nous ravissait à la terre, et, ma foi, je m'attendis presque à voir se

soulever la pierre du tombeau du père de Christine. L'idée me vint

aussi que Daaé avait été enterré avec son violon et, en vérité, je

ne sais point jusqu'où, dans cette minute funèbre et rayonnante, au

fond de ce petit dérobé cimetière de province, à côté de ces

têtes de morts qui nous riaient de toutes leurs mâchoires immobiles,

non je ne sais point jusqu'où s'en fut mon imagination, ni où elle

s'arrêta.

Mais la musique c'était tue et je retrouvai mes sens. Il me sembla

entendre du bruit du côté des têtes de morts de l'ossuaire.

D.--Ah! ah! vous avez entendu du bruit du côté de l'ossuaire?

R. Oui, il m'a paru que les têtes de morts ricanaient maintenant et je

n'ai pu m'empêcher de frissonner.

D. Vous n'avez point pensé tout de suite que derrière l'ossuaire

pouvait se cacher justement le musicien céleste qui venait de tant vous

charmer?

R. J'ai si bien pensé cela, que je n'ai plus pensé qu'à cela,

monsieur le commissaire, et que j'en oubliai de suivre Mlle Daaé qui

venait de se relever et gagnait tranquillement la porte du cimetière.

Quant à elle, elle était tellement absorbée, qu'il n'est point

étonnant qu'elle, ne m'ait pas aperçu. Je ne bougeai point, les yeux

fixés vers l'ossuaire, décidé à aller jusqu'au bout de cette

incroyable aventure et d'en connaître le fin mot.

D. Et alors, qu'arriva-t-il pour qu'on vous ait retrouvé au matin,

étendu à demi mort, sur les marches du maître-autel?

R. Oh! ce fut rapide... Une tête de mort roula à mes pieds... puis une

autre... puis une autre... On eût dit que j'étais le but de ce

funèbre jeu de boules. Et j'eus cette imagination qu'un faux mouvement

avait dû détruire l'harmonie de l'échafaudage derrière lequel se

dissimulait notre musicien. Cette hypothèse m'apparut d'autant plus

raisonnable qu'une ombre glissa tout à coup sur le mur éclatant de la

sacristie.

Je me précipitai. L'ombre avait déjà, poussant la porte, pénétré

dans l'église. J'avais des ailes, l'ombre avait un manteau. Je fus

assez rapide pour saisir un coin du manteau de l'ombre. À ce moment,

nous étions, l'ombre et moi, juste devant le maître-autel et les

rayons de la lune, à travers le grand vitrail de l'abside, tombaient

droit devant nous. Comme je ne lâchai point le manteau, l'ombre se

retourna et, le manteau dont elle était enveloppée s'étant

entr'ouvert, je vis, monsieur le juge, comme je vous vois, une

effroyable tête de mort qui dardait sur moi un regard où brûlaient

les feux de l'enfer. Je crus avoir affaire à Satan lui-même et, devant

cette apparition d'outre-tombe, mon cœur, malgré tout son courage,

défaillit, et je n'ai plus souvenir de rien jusqu'au moment où je me

réveillai dans ma petite chambre de l'auberge du Soleil-Couchant.

VII

UNE VISITE À LA LOGE N° 5

Nous avons quitté MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin dans le

moment qu'ils se décidaient à aller faire une petite visite à la

première loge n° 5.

Ils ont laissé derrière eux le large escalier qui conduit du vestibule

de l'administration à la scène et ses dépendances; ils ont traversé

la scène (le plateau), ils sont entrés dans le théâtre par l'entrée

des abonnés, puis, dans la salle, par le premier couloir à gauche. Ils

se sont alors glissés entre les premiers rangs des fauteuils

d'orchestre et ont regardé la première loge n° 5. Ils la virent mal

à cause qu'elle était plongée dans une demi-obscurité et que

d'immenses housses étaient jetées sur le velours rouge des

appuis-mains.

À ce moment, ils étaient presque seuls dans l'immense vaisseau

ténébreux et un grand silence les entourait. C'était l'heure

tranquille où les machinistes vont boire.

L'équipe avait momentanément vidé le plateau, laissant un décor

moitié planté; quelques rais de lumière (une lumière blafarde,

sinistre, qui semblait volée à un astre moribond), s'étaient

insinués par on ne sait quelle ouverture, jusqu'à une vieille tour qui

dressait ses créneaux en carton sur la scène; les choses, dans cette

nuit factice, ou plutôt dans ce jour menteur, prenaient d'étranges

formes. Sur les fauteuils de l'orchestre, la toile qui les recouvrait

avait l'apparence d'une mer en furie, dont les vagues glauques avaient

été instantanément immobilisées sur l'ordre secret du géant des

tempêtes, qui, comme chacun sait, s'appelle Adamastor. MM. Moncharmin

et Richard étaient les naufragés de ce bouleversement immobile d'une

mer de toile peinte. Ils avançaient vers les loges de gauche, à

grandes brassées, comme des marins qui ont abandonné leur barque et

cherchent à gagner le rivage. Les huit grandes colonnes en échaillon

poli se dressaient dans l'ombre comme autant de prodigieux pilotis

destinés à soutenir la falaise menaçante, croulante et ventrue, dont

les assises étaient figurées par les lignes circulaires, parallèles

et fléchissantes des balcons des premières, deuxièmes et troisièmes

loges. Du haut, tout en haut de la falaise, perdues dans le ciel de

cuivre de M. Lenepveu, des figures grimaçaient, ricanaient, se

moquaient, se gaussaient de l'inquiétude de MM. Moncharmin et Richard.

C'étaient pourtant des figures fort sérieuses à l'ordinaire. Elles

s'appelaient: Isis, Amphitrite, Hébé, Flore, Pandore, Psyché,

Thétis, Pomone, Daphné, Clythie, Galathée, Aréthuse. Oui, Aréthuse

elle-même et Pandore que tout le monde connaît à cause de sa boîte,

regardaient les deux nouveaux directeurs de l'Opéra qui avaient fini

par s'accrocher à quelque épave, et qui, de là, contemplaient en

silence la première loge n° 5. J'ai dit qu'ils étaient inquiets. Du

moins, je le présume. M. Moncharmin, en tout cas, avoue qu'il était

impressionné. Il dit textuellement: «Cette «balançoire» (quel

style!) du fantôme de l'Opéra, sur laquelle on nous avait si gentiment

fait monter, depuis que nous avions pris la succession de MM. Poligny et

Debienne, avait fini sans doute par troubler l'équilibre de mes

facultés imaginatives, et, à tout prendre, visuelles, car (était-ce

le décor exceptionnel dans lequel nous nous mouvions, au centre d'un

incroyable silence qui nous impressionna à ce point?... fûmes-nous le

jouet d'une sorte d'hallucination rendue possible par la

quasi-obscurité de la salle et la pénombre qui baignait la loge n°

5?) car j'ai vu et Richard aussi a vu, dans le même moment, une forme

dans la loge n° 5. Richard n'a rien dit; moi, non plus, du reste. Mais

nous nous sommes pris la main d'un même geste. Puis, nous avons attendu

quelques minutes ainsi, sans bouger, les yeux toujours fixés sur le

même point: mais la forme avait disparu. Alors, nous sommes sortis et,

dans le couloir, nous nous sommes fait part de nos impressions et nous

avons parlé de _la forme._ Le malheur est que ma forme, à moi,

n'était pas du tout la forme de Richard. Moi, j'avais vu comme une

tête de mort qui était posée sur le rebord de la loge, tandis que

Richard avait aperçu une forme de vieille femme qui ressemblait à la

mère Giry. Si bien que nous vîmes que nous avions été réellement le

jouet d'une illusion et que nous courûmes sans plus tarder et en riant

comme des fous à la première loge n° 5, dans laquelle nous entrâmes

et dans laquelle nous ne trouvâmes plus aucune forme.»

Et maintenant nous voici dans la loge n° 5.

C'est une loge comme toutes les autres premières loges. En vérité,

rien ne distingue cette loge de ses voisines.

MM. Moncharmin et Richard, s'amusant ostensiblement et riant l'un de

l'autre, remuaient les meubles de la loge, soulevaient les housses et

les fauteuils et examinaient en particulier celui sur lequel _la voix

avait l'habitude de s'asseoir._ Mais ils constatèrent que c'était un

honnête fauteuil, qui n'avait rien de magique. En somme, la loge était

la plus ordinaire des loges, avec sa tapisserie rouge, ses fauteuils, sa

carpette et son appui-mains en velours rouge. Après avoir tâté le

plus sérieusement du monde la carpette et n'avoir, de ce côté comme

des autres, rien découvert de spécial, ils descendirent dans la

baignoire du dessous, qui correspondait à la loge n° 5. Dans la

baignoire n°5, qui est juste au coin de la première sortie de gauche

des fauteuils d'orchestre, ils ne trouvèrent rien non plus qui

méritât d'être signalé.

--Tous ces gens-là se moquent de nous, finit par s'écrier Firmin

Richard; samedi, on joue _Faust_, nous assisterons à la représentation

tous les deux dans la première loge n°5!

VIII

OÙ MM. FIRMIN RICHARD, ET ARMAND MONCHARMIN ONT L'AUDACE DE FAIRE

REPRÉSENTER «FAUST» DANS UNE SALLE «MAUDITE» ET DE L'EFFROYABLE

ÉVÉNEMENT QUI EN RÉSULTA

Mais le samedi matin, en arrivant dans leur bureau, les directeurs

trouvèrent une double lettre de F. de l'O. ainsi conçue:

«Mes chers directeurs,

«C'est donc la guerre?

«Si vous tenez encore à la paix, voici mon ultimatum.

«Il est aux quatre conditions suivantes:

«1° Me rendre ma loge--et je veux qu'elle soit à ma libre disposition

dès maintenant;

«2° Le rôle de «Marguerite» sera chanté ce soir par Christine

Daaé. Ne vous occupez pas de la Carlotta qui sera malade;

«3° Je tiens absolument aux bons et loyaux services de Mme Giry, mon

ouvreuse, que vous réintégrerez immédiatement dans ses fonctions;

«4° Faites-moi connaître par une lettre remise à Mme Giry, qui me la

fera parvenir, que vous acceptez, comme vos prédécesseurs, les

conditions de mon cahier des charges relatives à mon indemnité

mensuelle. Je vous ferai savoir ultérieurement dans quelle forme vous

aurez à me la verser.

«_Sinon, vous donnerez_ Faust, _ce soir, dans une salle maudite._

«À bon entendeur, salut!

«F. DE L'O.»

--Eh bien! il m'embête, moi!... Il m'embête! hurla Richard, en

dressant ses poings vengeurs et en les laissant retomber avec fracas sur

la table de son bureau.

Sur ces entrefaites, Mercier, l'administrateur entra.

--Lachenal voudrait voir l'un de ces messieurs, dit-il. Il paraît que

l'affaire est urgente, et le bonhomme me paraît tout bouleversé.

--Qui est-ce Lachenal? interrogea Richard.

--C'est votre écuyer en chef.

--Comment! mon écuyer en chef?

--Mais oui, monsieur, expliqua Mercier... il y a à l'Opéra plusieurs

écuyers, et M. Lachenal est leur chef.

--Et qu'est-ce qu'il fait, cet écuyer?

--Il a la haute direction de l'écurie.

--Quelle écurie?

--Mais la vôtre, monsieur, l'écurie, de l'Opéra.

--Il y a une écurie à l'Opéra? Ma foi, je n'en savais rien! Et où se

trouve-t-elle?

--Dans les dessous, du côté de la Rotonde. C'est un service très

important, nous avons douze chevaux.

--Douze chevaux! Et pourquoi faire, grand Dieu?

--Mais pour les défilés de la _Juive_, du _Prophète_, etc., il faut

des chevaux dressés et qui «connaissent les planches». Les écuyers

sont chargés de les leur apprendre. M. Lachenal y est fort habile.

C'est l'ancien directeur des écuries de Franconi.

--Très bien..., mais, qu'est-ce qu'il me veut?

--Je n'en sais rien... je ne l'ai jamais vu dans un état pareil.

--Faites le entrer!...

M. Lachenal entre. Il a une cravache à la main et en cingle

nerveusement l'une de ses bottes.

--Bonjour, monsieur Lachenal, fit Richard impressionné. Qu'est-ce qui

nous vaut l'honneur de votre visite?

--Monsieur le directeur, je viens vous demander de mettre toute

l'écurie à la porte.

--Comment! vous voulez mettre à la porte nos chevaux?

--Il ne s'agit pas des chevaux, mais des palefreniers!

--Combien avez-vous de palefreniers, monsieur Lachenal?

--Six!

--Six palefreniers! C'est au moins trop de deux!

--Ce sont là des «places», interrompit Mercier, qui ont été

créées et qui nous ont été imposées par le sous-secrétariat des

Beaux-Arts. Elles sont occupées par des protégés du gouvernement, et

si j'ose me permettre...

--Le gouvernement, je m'en fiche!... affirma Richard avec énergie.

Nous n'avons pas besoin de plus de quatre palefreniers pour douze

chevaux.

--Onze! rectifia M. l'écuyer un chef.

--Douze! répéta Richard.

--Onze! répète Lachenal.

--Ah! c'est M. l'administrateur qui m'avait dit que vous aviez douze

chevaux!

--J'en avais douze, mais je n'en ai plus que onze depuis que l'on nous a

volé César!

Et M. Lachenal se donne un grand coup de cravache sur la botte.

--On nous a volé César, s'écria M. l'administrateur; César, le

cheval blanc du _Prophète._

--Il n'y a pas deux Césars! déclara d'un ton sec M. l'écuyer en chef.

J'ai été dix ans chez Franconi et j'en ai vu, des chevaux! Eh bien! il

n'y a pas deux Césars! Et on nous l'a volé.

--Comment cela?

--Eh! je n'en sais rien! Personne n'en sait rien! Voilà pourquoi je

viens vous demander de mettre toute l'écurie à la porte.

--Qu'est-ce qu'ils disent, vos palefreniers?

--Des bêtises... les uns accusent des figurants... les autres

prétendent que c'est le concierge de l'administration.

--Le concierge de l'administration? J'en réponds comme de moi-même!

protesta Mercier.

--Mais enfin, monsieur le premier écuyer, s'écria Richard, vous devez

avoir une idée!...

--Eh bien! oui, j'en ai une! J'en ai une! déclara tout à coup M.

Lachenal, et je vais vous la dire. Pour moi, il n'y a pas de doute.--M.

le premier écuyer se rapprocha de MM. les directeurs et leur glissa à

l'oreille:--_C'est le fantôme qui a fait le coup!_

Richard sursauta.

--Ah! Vous aussi! Vous aussi!

--Comment? moi aussi? C'est bien la chose la plus naturelle...

--Mais comment donc! monsieur Lachenal! mais comment donc, monsieur le

premier écuyer...

--... Que je vous dise ce que je pense, après ce que j'ai vu...

--Et qu'avez-vous vu, monsieur Lachenal?

--J'ai vu, comme je vous vois, une ombre noire qui montait un cheval

blanc qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à César!

--Et vous n'avez pas couru après ce cheval blanc et cette ombre noire?

--J'ai couru et j'ai appelé, monsieur le directeur, mais ils se sont

enfuis avec une rapidité déconcertante et ont disparu dans la nuit de

la galerie...

M. Richard se leva:

--C'est bien, monsieur Lachenal. Vous pouvez vous retirer... nous allons

déposer une plainte contre le _fantôme_...

--Et vous allez fiche mon écurie à la porte!

--C'est entendu! Au revoir, monsieur!

M. Lachenal salua et sortit.

Richard écumait.

--Vous allez régler le compte de cet imbécile!

--C'est un ami de M. le commissaire du gouvernement! osa Mercier...

--Et il prend son apéritif à Tortoni avec Lagréné, Scholl et

Pertuiset, le tueur de lions, ajouta Moncharmin. Nous allons nous mettre

toute la presse à dos! Il racontera l'histoire du fantôme et tout le

monde s'amusera à nos dépens! Si nous sommes ridicules, nous sommes

morts!

--C'est bien, n'en parlons plus... concéda Richard, qui déjà songeait

à autre chose.

À ce moment la porte s'ouvrit et, sans doute, cette porte n'était-elle

point alors défendue par son cerbère ordinaire, car on vit mame Giry

entrer tout de go, une lettre à la main, et dire précipitamment:

--Pardon, excuse, messieurs, mais j'ai reçu ce matin une lettre du

fantôme de l'Opéra. Il me dit de passer chez vous, que vous avez

censément quelque chose à me...

Elle n'acheva pas sa phrase. Elle vit la figure de Firmin Richard, et

c'était terrible. L'honorable directeur de l'Opéra était prêt à

éclater. La fureur dont il était agité ne se traduisait encore à

l'extérieur que par la couleur écarlate de sa face furibonde et par

l'éclair de ses yeux fulgurants. Il ne dit rien. Il ne pouvait pas

parler. Mais, tout à coup, son geste partit. Ce fut d'abord le bras

gauche qui entreprit la falote personne de mame Giry et lui fit décrire

un demi-tour si inattendu, une pirouette si rapide que celle-ci en

poussa une clameur désespérée, et puis, ce fut le pied droit, le pied

droit du même honorable directeur qui alla imprimer sa semelle sur le

taffetas noir d'une jupe qui, certainement, n'avait pas encore, en

pareil endroit, subi un pareil outrage.

L'événement avait été si précipité que mame Giry, quand elle se

retrouva dans la galerie, en était comme étourdie encore et semblait

ne pas comprendre. Mais, soudain, elle comprit, et l'Opéra retentit de

ses cris indignés, de ses protestations farouches, de ses menaces de

mort. Il fallut trois garçons pour la descendre dans la cour de

l'administration et deux agents pour la porter dans la rue.

À peu près à la même heure, la Carlotta, qui habitait un petit

hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, sonnait sa femme de chambre

et se faisait apporter au lit son courrier. Dans ce courrier, elle

trouvait une lettre anonyme où on lui disait:

«Si vous chantez ce soir, craignez qu'il ne vous arrive un grand

malheur au moment même où vous chanterez... un malheur pire que la

mort.»

Cette menace était tracée à l'encre rouge, d'une écriture hésitante

et bâtonnante.

Ayant lu cette lettre, la Carlotta n'eut plus d'appétit pour déjeuner.

Elle repoussa le plateau sur lequel la camériste lui présentait le

chocolat fumant. Elle s'assit sur son lit et réfléchit profondément.

Ce n'était point la première lettre de ce genre qu'elle recevait, mais

jamais encore elle n'en avait lu d'aussi menaçante.

Elle se croyait en butte, à ce moment, aux mille entreprises de la

jalousie et racontait couramment qu'elle avait un ennemi secret qui

avait juré sa perte. Elle prétendait qu'il se tramait contre elle

quelque méchant complot, quelque cabale qui éclaterait un de ces

jours; mais elle n'était point femme à se laisser intimider,

ajoutait-elle.

La vérité était que, si cabale il y avait, celle-ci était menée par

la Carlotta elle-même contre la pauvre Christine, qui ne s'en doutait

guère. La Carlotta n'avait point pardonné à Christine le triomphe que

celle-ci avait remporté en la remplaçant au pied levé.

Quand on lui avait appris l'accueil extraordinaire qui avait été fait

à sa remplaçante, la Carlotta s'était sentie instantanément guérie

d'un commencement de bronchite et d'un accès de bouderie contre

l'administration, et elle n'avait plus montré la moindre velléité de

quitter son emploi. Depuis, elle avait travaillé de toutes ses forces

à «étouffer» sa rivale, faisant agir des amis puissants auprès des

directeurs pour qu'ils ne donnassent plus à Christine l'occasion d'un

nouveau triomphe. Certains journaux qui avaient commencé à chanter le

talent de Christine ne s'occupèrent plus que de la gloire de la

Carlotta. Enfin, au théâtre même, la célèbre diva tenait sur

Christine les propos les plus outrageants et essayait de lui causer

mille petits désagréments.

La Carlotta n'avait ni cœur ni âme. Ce n'était qu'un instrument!

Certes, un merveilleux instrument. Son répertoire comprenait tout ce

qui peut tenter l'ambition d'une grande artiste, aussi bien chez les

maîtres allemands que chez les Italiens ou les Français. Jamais,

jusqu'à ce jour, on n'avait entendu la Carlotta chanter faux, ni

manquer du volume de voix nécessaire à la traduction d'aucun passage

de son répertoire immense. Bref, l'instrument était étendu, puissant

et d'une justesse admirable. Mais nul n'aurait pu dire à Carlotta ce

que Rossini disait à la Krauss, après qu'elle eût chanté pour lui en

allemand «Sombres forêts?...»: «Vous chantez avec votre âme, ma

fille, et votre âme est belle!»

Où était ton âme, ô Carlotta, quand tu dansais dans les bouges de

Barcelone? Où était-elle, quand plus tard, à Paris, tu as chanté sur

de tristes tréteaux tes couplets cyniques de bacchante de music-hall?

Où ton âme, quand, devant les maîtres assemblés chez un de tes

amants, tu faisais résonner cet instrument docile, dont le merveilleux

était qu'il chantait avec la même perfection indifférente le sublime

amour et la plus basse orgie? Ô Carlotta, si jamais tu avais eu une

âme et que tu l'eusse, perdue alors, tu l'aurais retrouvée quand tu

devins Juliette, quand tu fus Elvire, et Ophélie, et Marguerite! Car

d'autres sont montées de plus bas que toi et que l'art, aidé de

l'amour, a purifiées!

En vérité, quand je songe à toutes les petitesses, les vilenies dont

Christine Daaé eut à souffrir, à cette époque, de la part de cette

Carlotta, je ne puis retenir mon courroux, et il ne m'étonne point que

mon indignation se traduise par des aperçus un peu vastes sur l'art en

général, et celui du chant en particulier, où les admirateurs de la

Carlotta ne trouveront certainement point leur compte.

Quand la Carlotta eut fini de réfléchir à la menace de la lettre

étrange qu'elle venait de recevoir, elle se leva.

--On verra bien, dit-elle... Et elle prononça, en espagnol, quelques

serments, d'un air fort résolu.

La première chose qu'elle vit en mettant son nez à la fenêtre, fut un

corbillard. Le corbillard et la lettre la persuadèrent qu'elle courait,

ce soir-là, les plus sérieux dangers. Elle réunit chez elle le ban et

l'arrière-ban de ses amis, leur apprit qu'elle était menacée, à la

représentation du soir, d'une cabale organisée par Christine Daaé, et

déclara qu'il fallait faire pièce à cette petite en remplissant la

salle de ses propres admirateurs, à elle, la Carlotta. Elle n'en

manquait pas, n'est-ce pas? Elle comptait sur eux pour se tenir prêts

à toute éventualité et faire taire les perturbateurs, si, comme elle

le craignait, ils déchaînaient le scandale.

Le secrétaire particulier de M. Richard étant venu prendre des

nouvelles de la santé de la diva, s'en retourna avec l'assurance

qu'elle se portait à merveille et que, «fût-elle à l'agonie», elle

chanterait le soir même le rôle de Marguerite. Comme le secrétaire

avait, de la part de son chef, recommandé fortement à la diva de ne

commettre aucune imprudence, de ne point sortir de chez elle, et de se

garer des courants d'air, la Carlotta ne put s'empêcher, après son

départ, de rapprocher ces recommandations exceptionnelles et

inattendues des menaces inscrites dans la lettre.

Il était cinq heures, quand elle reçut par le courrier une nouvelle

lettre anonyme de la même écriture que la première. Elle était

brève. Elle disait simplement: «Vous êtes enrhumée; si vous étiez

raisonnable, vous comprendriez que c'est folie de vouloir chanter ce

soir.»

La Carlotta ricana, haussa ses épaules, qui étaient magnifiques, et

lança deux ou trois notes qui la rassurèrent.

Ses amis furent fidèles à leur promesse. Ils étaient tous, ce

soir-là, à l'Opéra, mais c'est en vain qu'ils cherchèrent autour

d'eux ces féroces conspirateurs qu'ils avaient mission de combattre. Si

l'on en exceptait quelques profanes, quelques honnêtes bourgeois dont

la figure placide ne reflétait d'autre dessein que celui de réentendre

une musique qui, depuis longtemps déjà, avait conquis leurs suffrages,

il n'y avait là que des habitués dont les mœurs élégantes,

pacifiques et correctes, écartaient toute idée de manifestation. La

seule chose qui paraissait anormale était la présence de MM. Richard

et Moncharmin dans la loge n° 5. Les amis de la Carlotta pensèrent

que, peut-être, messieurs les directeurs avaient eu, de leur côté,

vent du scandale projeté et qu'ils avaient tenu à se rendre dans la

salle pour l'arrêter sitôt qu'il éclaterait, mais c'était là une

hypothèse injustifiée, comme vous le savez; MM. Richard et Moncharmin

ne pensaient qu'à leur fantôme.

Rien?... En vain j'interroge en une ardente veille La Nature et le

Créateur. Pas une voix, ne glisse à mon oreille Un mot consolateur!...

Le célèbre baryton Carolus Fonta venait à peine de lancer le premier

appel du docteur Faust aux puissances de l'enfer, que M. Firmin Richard,

qui s'était assis sur la chaise même du fantôme--la chaise de droite,

au premier rang--se penchait, de la meilleure humeur du monde, vers son

associé, et lui disait:

--Et toi, est-ce qu'une voix a déjà glissé un mot à ton oreille?

--Attendons! ne soyons pas trop pressés, répondait sur le même ton

plaisant M. Armand Moncharmin. La représentation ne fait que commencer

et tu sais bien que le fantôme n'arrive ordinairement que vers le

milieu du premier acte.

Le premier acte se passa sans incident, ce qui n'étonna point les amis

de Carlotta, puisque Marguerite, à cet acte, ne chante point. Quant aux

deux directeurs, au baisser du rideau, ils se regardèrent en souriant:

--Et d'un! fit Montcharmin.

--Oui, le fantôme est en retard, déclara Firmin Richard.

Moncharmin, toujours badinant, reprit:

--En somme, la salle n'est pas trop mal composée ce soir _pour une

salle maudite._

M. Richard daigna sourire. Il désigna à son collaborateur une bonne

grosse dame assez vulgaire vêtue de noir qui était assise dans un

fauteuil au milieu de la salle et qui était flanquée de deux hommes,

d'allure fruste dans leurs redingotes en drap d'habit.

--Qu'est-ce que c'est que ce «monde-là»? demanda Montcharmin.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 6 / 25 段