Sur ce dernier coup, nous ne pûmes que nous lever et serrer

chaleureusement les mains de nos deux prédécesseurs en les félicitant

d'avoir imaginé cette charmante plaisanterie, qui prouvait que la

vieille gaieté française ne perdait jamais ses droits. Richard crut

même devoir ajouter qu'il comprenait maintenant pourquoi MM. Debienne

et Poligny quittaient la direction de l'Académie nationale de musique.

Les affaires n'étaient plus possibles avec un fantôme aussi exigeant.

--Évidemment, répliqua sans sourciller M. Poligny: 240,000 francs ne

se trouvent pas sous le fer d'un cheval. Et avez-vous compté ce que

peut nous coûter la non-location de la première loge n° 5 réservée

au fantôme à toutes les représentations? Sans compter que nous avons

été obligés d'en rembourser l'abonnement, c'est effrayant! Vraiment,

nous ne travaillons pas pour entretenir des fantômes!... Nous

préférons nous en aller!

--Oui, répéta M. Debienne, nous préférons nous en aller!

Allons-nous-en!

Et il se leva.

Richard dit:

--Mais enfin, il me semble que vous êtes bien bons avec ce fantôme. Si

j'avais un fantôme aussi gênant que ça, je n'hésiterais pas à le

faire arrêter.

--Mais où? Mais comment? s'écrièrent-ils en chœur; nous ne l'avons

jamais vu!

--Mais quand il vient dans sa loge?

--_Nous ne l'avons jamais vu dans sa loge._

--Alors, louez-la.

--Louer la loge du fantôme de l'Opéra! Eh bien! messieurs, essayez!

Sur quoi, nous sortîmes tous quatre du cabinet directorial. Richard et

moi nous n'avions jamais «tant ri».

IV

LA LOGE N°5

Armand Moncharmin a écrit de si volumineux mémoires qu'en ce qui

concerne particulièrement la période assez longue de sa co-direction,

on est en droit de se demander s'il trouva jamais le temps de s'occuper

de l'Opéra autrement qu'en racontant ce qui s'y passait. M. Moncharmin

ne connaissait pas une note de musique, mais il tutoyait le ministre de

l'Instruction publique et des Beaux-Arts, avait fait un peu de

journalisme sur le boulevard et jouissait d'une assez grosse fortune.

Enfin, c'était un charmant garçon et qui ne manquait point

d'intelligence puisque, décidé à commanditer l'Opéra, il avait su

choisir celui qui en serait l'utile directeur et était allé tout droit

à Firmin Richard.

Firmin Richard était un musicien distingué et un galant homme. Voici

le portrait qu'en trace, au moment de sa prise de possession, la _Revue

des théâtres_: «M. Firmin Richard est âgé de cinquante ans environ,

de haute taille, de robuste encolure, sans embonpoint. Il a de la

prestance et de la distinction, haut en couleur, les cheveux plantés

drus, un peu bas et taillés en brosse, la barbe à l'unisson des

cheveux, l'aspect de sa physionomie a quelque chose d'un peu triste que

tempère aussitôt un regard franc et droit joint à un sourire

charmant.

«M. Firmin Richard est un musicien très distingué. Harmoniste habile,

contrepointiste savant, la grandeur est le principal caractère de sa

composition. Il a publié de la musique de chambre très appréciée des

amateurs, de la musique pour piano, sonates ou pièces fugitives

remplies d'originalité, un recueil de mélodies. Enfin, _La Mort

d'Hercule_, exécutée aux concerts du Conservatoire, respire un souffle

épique qui fait songer à Gluck, un des maîtres vénérés de M.

Firmin Richard. Toutefois, s'il adore Gluck, il n'en aime pas moins

Piccini; M. Richard, prend son plaisir où il le trouve. Plein

d'admiration pour Piccini, il s'incline devant Meyerbeer, il se délecte

de Cimarosa et nul n'apprécie mieux que lui l'inimitable génie de

Weber. Enfin, en ce qui concerne Wagner. M. Richard n'est pas loin de

prétendre qu'il est, lui, Richard, le premier en France et peut-être

le seul à l'avoir compris.»

J'arrête ici ma citation, d'où il me semble résulter assez clairement

que si M. Firmin Richard aimait à peu près toute la musique et tous

les musiciens, il était du devoir de tous les musiciens d'aimer M.

Firmin Richard. Disons en terminant ce rapide portrait que M. Richard

était ce qu'on est convenu d'appeler un autoritaire, c'est-à-dire

qu'il avait un fort mauvais caractère.

Les premiers jours que les deux associés passèrent à l'Opéra furent

tout à la joie de se sentir les maîtres d'une aussi vaste et belle

entreprise et ils avaient certainement oublié cette curieuse et bizarre

histoire du fantôme, quand se produisit un incident qui leur prouva

que--s'il y avait farce--la farce n'était point terminée.

M. Firmin Richard arriva ce matin-là à onze heures à son bureau. Son

secrétaire, M. Rémy, lui montra une demi-douzaine de lettres qu'il

n'avait point décachetées parce qu'elles portaient la mention

«personnelle». L'une de ces lettres attira tout de suite l'attention

de Richard non seulement parce que la suscription de l'enveloppe était

à l'encre rouge, mais encore parce qu'il lui sembla avoir vu déjà

quelque part cette écriture. Il ne chercha point longtemps: c'était

l'écriture rouge avec laquelle on avait complété si étrangement le

cahier des charges. Il en reconnut l'allure bâtonnante et enfantine. Il

la décacheta et lut:

«Mon cher directeur, je vous demande pardon de venir vous troubler en

ces moments si précieux où vous décidez du sort des meilleurs

artistes de l'Opéra, où vous renouvelez d'importants engagements et

où vous en concluez de nouveaux; et cela avec une sûreté de vue, une

entente du théâtre, une science du public et de ses goûts, une

autorité qui a été bien près de stupéfier ma vieille expérience.

Je suis au courant de ce que vous venez de faire pour la Carlotta, la

Sorelli et la petite Jammes, et pour quelques autres dont vous avez

deviné les admirables qualités, le talent ou le génie.--(Vous savez

bien de qui je parle quand j'écris ces mots-là; ce n'est évidemment

point pour la Carlotta, qui chante comme une seringue et qui n'aurait

jamais dû quitter les Ambassadeurs ni le café Jacquin; ni pour la

Sorelli, qui a surtout du succès dans la carrosserie; ni pour la petite

Jammes, qui danse comme un veau dans la prairie. Ce n'est point non plus

pour Christine Daaé, dont le génie est certain, mais que vous laissez

avec un soin jaloux à l'écart de toute importante création.)--Enfin,

vous êtes libres d'administrer votre petite affaire comme bon vous

semble, n'est-ce pas? Tout de même, je désirerais profiter de ce que

vous n'avez pas encore jeté Christine Daaé à la porte pour l'entendre

ce soir dans le rôle de Siebel, puisque celui de Marguerite, depuis son

triomphe de l'autre jour, lui est interdit, et je vous prierai de ne

point disposer de ma loge aujourd'hui ni les _jours suivants_;

car je ne terminerai pas cette lettre sans vous avouer combien

j'ai été désagréablement surpris, ces temps derniers, en arrivant

à l'Opéra, d'apprendre que ma loge avait été louée,--au bureau de

location,--_sur vos ordres._

Je n'ai point protesté, d'abord parce que je suis l'ennemi du scandale,

ensuite parce que je m'imaginais que vos prédécesseurs, MM. Debienne

et Poligny, qui ont toujours été charmants pour moi, avaient négligé

avant leur départ de vous parler de mes petites manies. Or, je viens de

recevoir la réponse de MM. Debienne et Poligny à ma demande

d'explications, réponse qui me prouve que vous êtes au courant de _mon

cahier des charges_ et par conséquent que vous vous moquez

outrageusement de moi. _Si vous voulez que nous vivions en paix, il ne

faut pas commencer par m'enlever ma loge!_ Sous le bénéfice de ces

petites observations, veuillez me considérer, mon cher directeur, comme

votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé: F. de l'Opéra.

Cette lettre était accompagnée d'un extrait de la petite

correspondance de la _Revue théâtrale_, où on lisait ceci: «_F. de

l'O: R et M sont inexcusables. Nous les avons prévenus et nous leur

avons laissé entre les mains votre cahier des charges. Salutations!_»

M. Firmin Richard avait à peine terminé cette lecture que la porte de

son cabinet s'ouvrait et que M. Armand Moncharmin venait au-devant de

lui, une lettre à la main, absolument semblable à celle que son

collègue avait reçue. Ils se regardèrent en éclatant de rire.

--La plaisanterie continue, fit M. Richard; mais elle n'est pas drôle!

--Qu'est-ce que ça signifie? demanda M. Moncharmin. Pensent-_ils_ que

parce qu'ils ont été directeurs de l'Opéra nous allons leur concéder

une loge à perpétuité?

Car, pour le premier comme pour le second, il ne faisait point de doute

que la double missive ne fût le fruit de la collaboration facétieuse

de leurs prédécesseurs.

--Je ne suis point d'humeur à me laisser longtemps berner! déclara

Firmin Richard.

--C'est inoffensif! observa Armand Moncharmin.

Au fait, qu'est-ce qu'ils veulent? Une loge pour ce soir?

M. Firmin Richard donna l'ordre à son secrétaire d'envoyer la

première loge n° 5 à MM. Debienne et Poligny, si elle n'était pas

louée.

Elle ne l'était pas. Elle leur fut expédiée sur-le-champ. MM.

Debienne et Poligny habitaient: le premier, au coin de la rue Scribe et

du boulevard des Capucines; le second, rue Auber. Les deux lettres du

fantôme F. de l'Opéra avaient été mises au bureau de poste du

boulevard des Capucines. C'est Moncharmin qui le remarqua en examinant

les enveloppes.

--Tu vois bien! fit Richard.

Ils haussèrent les épaules et regrettèrent que des gens de cet âge

s'amusassent encore à des jeux aussi innocents.

--Tout de même, ils auraient pu être polis! fit observer Moncharmin.

As-tu vu comme ils nous traitent à propos de la Carlotta, de la Sorelli

et de la petite Jammes?

--Eh bien! cher, ces gens-là sont malades de jalousie!... Quand je

pense qu'ils sont allés jusqu'à payer une petite correspondance à la

_Revue théâtrale!_... Ils n'ont donc plus rien à faire?

--À propos! dit encore Moncharmin, ils ont l'air de s'intéresser

beaucoup à la petite Christine Daaé...

--Tu sais aussi bien que moi qu'elle a la réputation d'être sage!

répondit Richard.

--On vole si souvent sa réputation, répliqua Moncharmin. Est-ce que je

n'ai pas, moi, la réputation de me connaître en musique, et j'ignore

la différence qu'il y a entre la clef de _sol_ et la clef de _fa._

--Tu n'as jamais eu cette réputation-là, déclara Richard,

rassure-toi.

Là-dessus, Firmin Richard donna l'ordre à l'huissier de faire entrer

les artistes qui, depuis deux heures, se promenaient dans le grand

couloir de l'administration en attendant que la porte directoriale

s'ouvrît, cette porte derrière laquelle les attendaient la gloire et

l'argent... ou le congé.

Toute cette journée se passa en discussions, pourparlers, signatures ou

ruptures de contrats; aussi je vous prie de croire que ce soir-là--le

soir du 25 janvier--nos deux directeurs, fatigués par une âpre

journée de colères, d'intrigues, de recommandations, de menaces, de

protestations d'amour ou de haine, se couchèrent de bonne heure, sans

avoir même la curiosité d'aller jeter un coup d'œil dans la loge

numéro 5, pour savoir si MM. Debienne et Poligny trouvaient le

spectacle à leur goût. L'Opéra n'avait point chômé depuis le

départ de l'ancienne direction, et M. Richard avait fait procéder aux

quelques travaux nécessaires, sans interrompre le cours des

représentations.

Le lendemain matin, MM. Richard et Moncharmin trouvèrent dans leur

courrier, d'une part, une carte de remerciement du fantôme, ainsi

conçue:

«Mon cher Directeur.

»Merci. Charmante soirée. Daaé exquise. Soignez les chœurs. La

Carlotta, magnifique et banal instrument. Vous écrirai bientôt pour

les 240.000 francs,--exactement 233.424. fr. 70; MM. Debienne et Poligny

m'ayant fait parvenir les 6.575 fr. 30, représentant les dix premiers

jours de ma pension de cette année,--leurs privilèges finissant le 10

au soir.

»Serviteur.

«F. de l'O.»

D'autre part, une lettre de MM. Debienne et Poligny:

«Messieurs,

«Nous vous remercions de votre aimable attention, mais vous comprendrez

facilement que la perspective de réentendre _Faust_, si douce soit-elle

à d'anciens directeurs de l'Opéra, ne puisse nous faire oublier que

nous n'avons aucun droit à occuper la première loge numéro 5, qui

appartient exclusivement à celui dont nous avons eu l'occasion de vous

parler, en relisant avec vous, une dernière fois, le cahier des

charges,--dernier alinéa de l'article 63.

«Veuillez agréer, messieurs, etc.»

--Ah! mais, ils commencent à m'agacer, ces gens-là! déclara

violemment Firmin Richard, en arrachant la lettre de MM. Debienne et

Poligny.

Ce soir-là, la première loge n° 5 fut louée.

Le lendemain, en arrivant dans leur cabinet, MM. Richard et Moncharmin

trouvaient un rapport d'inspecteur relatif aux événements qui

s'étaient déroulés la veille au soir dans la première loge n° 5.

Voici le passage essentiel du rapport, qui est bref:

«J'ai été dans la nécessité, écrit l'inspecteur, de requérir, ce

soir--l'inspecteur avait écrit son rapport la veille au soir--un garde

municipal pour faire évacuer par deux fois, au commencement et au

milieu du second acte, la première loge n° 5. Les occupants--ils

étaient arrivés au commencement du second acte--y causaient un

véritable scandale par leurs rires et leurs réflexions saugrenues. De

toutes parts autour d'eux, des chut! se faisaient entendre et la salle

commençait à protester quand l'ouvreuse est venue me trouver; je suis

entré dans la loge et je fis entendre les observations nécessaires.

Ces gens ne paraissaient point jouir de tout leur bon sens et me tinrent

des propos stupides. Je les avertis que si un pareil scandale se

renouvelait je me verrais forcé de faire évacuer la loge. Je n'étais

pas plutôt parti que j'entendis de nouveau leurs rires et les

protestations de la salle. Je revins avec un garde municipal qui les fit

sortir. Ils réclamèrent, toujours en riant, déclarant qu'ils ne s'en

iraient point si on ne leur rendait pas leur argent. Enfin, ils se

calmèrent, et je les laissai rentrer dans la loge; aussitôt les rires

recommencèrent, et, cette fois, je les fis expulser définitivement.

--Qu'on fasse venir l'inspecteur, cria Richard à son secrétaire, qui

avait lu, le premier, ce rapport et qui l'avait déjà annoté au crayon

bleu.

Le secrétaire, M. Rémy--vingt-quatre ans, fine moustache, élégant,

distingué, grande tenue--dans ce temps-là redingote obligatoire dans

la journée, intelligent et timide devant le directeur, 2.400

d'appointements par an, payé par le directeur, compulse les journaux,

répond aux lettres, distribue des loges et des billets de faveur,

règle les rendez-vous, cause avec ceux qui font antichambre, court chez

les artistes malades, cherche les doublures, correspond avec les chefs

de service, mais avant tout est le verrou du cabinet directorial, peut

être sans compensation aucune jeté à la porte du jour au lendemain,

car il n'est pas reconnu par l'administration--le secrétaire, qui avait

fait déjà chercher l'inspecteur, donna l'ordre de le faire entrer.

L'inspecteur entra, un peu inquiet.

--Racontez-nous ce qui s'est passé, fit brusquement Richard.

L'inspecteur bredouilla tout de suite et fit allusion au rapport.

--Enfin! ces gens-là, pourquoi riaient-ils? demanda Moncharmin.

--Monsieur le directeur, ils devaient avoir bien dîné et paraissaient

plus préparés à faire des farces qu'à écouter de la bonne musique.

Déjà, en arrivant, ils n'étaient pas plutôt entrés dans la loge

qu'ils en étaient ressortis et avaient appelé l'ouvreuse qui leur a

demandé ce qu'ils avaient. Ils ont dit à l'ouvreuse: «Regardez dans

la loge, il n'y a personne, n'est-ce pas?...--Non, a répondu

l'ouvreuse.--Eh bien, ont-ils affirmé, quand nous sommes entrés nous

avons entendu une voix qui disait _qu'il y avait quelqu'un._

M. Moncharmin ne put regarder M. Richard sans sourire, mais M. Richard,

lui, ne souriait point. Il avait jadis trop «travaillé» dans le genre

pour ne point reconnaître dans le récit que lui faisait, le plus

naïvement du monde, l'inspecteur, toutes les marques d'une de ces

méchantes plaisanteries qui amusent d'abord ceux qui en sont victimes

puis qui finissent par les rendre enragés.

M. l'inspecteur, pour faire sa cour à M. Moncharmin, qui souriait,

avait cru devoir sourire, lui aussi. Malheureux sourire! Le regard de M.

Richard foudroya l'employé, qui s'occupa aussitôt de montrer un visage

effroyablement consterné.

--Enfin, quand ces gens-là sont arrivés, demanda en grondant le

terrible Richard, il n'y avait personne dans la loge?

--Personne, monsieur le directeur! personne! Ni dans la loge de droite,

ni dans la loge de gauche, personne, je vous le jure! j'en mets la main

au feu! et c'est ce qui prouve bien que tout cela n'est qu'une

plaisanterie.

--Et l'ouvreuse, qu'est-ce qu'elle a dit?

--Oh! pour l'ouvreuse, c'est bien simple, elle dit que c'est le fantôme

de l'Opéra. Alors!

Et l'inspecteur ricana. Mais encore il comprit qu'il avait eu tort de

ricaner, car il n'avait point plutôt prononcé ces mots: elle dit que

c'est le _fantôme de l'Opéra!_ que la physionomie de M. Richard, de

sombre qu'elle était, devint farouche.

--Qu'on aille me chercher l'ouvreuse! commanda-t-il... Tout de suite! Et

que l'on me la ramène! Et que l'on me mette tout ce monde-là à la

porte!

L'inspecteur voulut protester, mais Richard lui ferma la bouche d'un

redoutable: «Taisez-vous!» Puis, quand les lèvres du malheureux

subordonné semblèrent closes pour toujours, M. le directeur ordonna

qu'elles se rouvrissent à nouveau.

--Qu'est-ce que le «fantôme de l'Opéra»? se décida-t-il à demander

avec un grognement.

Mais l'inspecteur était maintenant incapable de dire un mot. Il fit

entendre par une mimique désespérée qu'il n'en savait rien ou plutôt

qu'il n'en voulait rien savoir.

--Vous l'avez vu, vous, le fantôme de l'Opéra?

Par un geste énergique de la tête, l'inspecteur nia l'avoir jamais vu.

--Tant pis! déclara froidement M. Richard.

L'inspecteur ouvrit des yeux énormes, des yeux qui sortaient de leurs

orbites, pour demander pourquoi M. le directeur avait prononcé ce

sinistre: tant pis!

--Parce que je vais faire régler leur compte à tous ceux qui ne l'ont

pas vu! expliqua M. le directeur. Puisqu'il est partout, il n'est pas

admissible qu'on ne l'aperçoive nulle part. J'aime qu'on fasse son

service, moi!

V

SUITE DE «LA LOGE N° 5»

Ayant dit, M. Richard ne s'occupa plus du tout de l'inspecteur et traita

de diverses affaires avec son administrateur qui venait d'entrer.

L'inspecteur avait pensé qu'il pouvait s'en aller et tout doucement,

tout doucement, oh! mon Dieu! si doucement!... à reculons, il s'était

rapproché de la porte, quand M. Richard, s'apercevant de la manœuvre,

cloua l'homme sur place d'un tonitruant: «Bougez pas!»

Par les soins de M. Rémy, on était allé chercher l'ouvreuse, qui

était concierge rue de Provence, à deux pas de l'Opéra. Elle fit

bientôt son entrée.

--Comment vous appelez-vous?

--Mame Giry. Vous me connaissez bien, monsieur le directeur; c'est moi

la mère de la petite Giry, la petite Meg, quoi!

Ceci fut dit d'un ton rude et solennel qui impressionna un instant M.

Richard. Il regarda Mame Giry (châle déteint, souliers usés, vieille

robe de taffetas, chapeau couleur de suie). Il était de toute

évidence, à l'attitude de M. le directeur, que celui-ci rie

connaissait nullement ou ne se rappelait point avoir connu Mame Giry, ni

même la petite Giry, «ni même la petite Meg!» Mais l'orgueil de Mame

Giry était tel que cette célèbre ouvreuse (je crois bien que c'est de

son nom que l'on a fait le mot bien connu dans l'argot des coulisses:

«giries». Exemple: une artiste reproche à une camarade ses potins,

ses papotages; elle lui dira: «Tout ça, c'est des giries»), que cette

ouvreuse, disons-nous, s'imaginait être connue de tout le monde.

--Connais pas! finit par proclamer M. le directeur... Mais, mame Giry,

il n'empêche que je voudrais bien savoir ce qui vous est arrivé hier

soir, pour que vous ayez été forcée, vous et M. l'inspecteur, d'avoir

recours à un garde municipal...

--J'voulais justement vous voir pour vous en parler, m'sieur le

directeur, à seule fin qu'il ne vous arrive pas les mêmes

désagréments qu'à MM. Debienne et Poligny... Eux, non plus, au

commencement, ils ne voulaient pas m'écouter...

--Je ne vous demande pas tout ça. Je vous demande ce qui vous est

arrivé hier soir!

Mame Giry devint rouge d'indignation. On ne lui avait jamais parlé sur

un ton pareil. Elle se leva comme pour partir, ramassant déjà les plis

de sa jupe et agitant avec dignité les plumes de son chapeau couleur de

suie; mais, se ravisant, elle se rassit et dit d'une voix rogue:

--Il est arrivé qu'on a encore embêté le fantôme!

Là-dessus, comme M. Richard allait éclater, M. Moncharmin intervint et

dirigea l'interrogatoire, d'où il résulta que mame Giry trouvait tout

naturel qu'une voix se fît entendre pour proclamer qu'il y avait du

monde dans une loge où il n'y avait personne. Elle ne pouvait

s'expliquer ce phénomène, qui n'était point nouveau pour elle, que

par l'intervention du fantôme. Ce fantôme, personne ne le voyait dans

la loge, mais tout le monde pouvait l'entendre. Elle l'avait entendu

souvent, elle, et on pouvait l'en croire, car elle ne mentait jamais. On

pouvait demander à MM. Debienne et Poligny et à tous ceux qui la

connaissaient, et aussi à M. Isidore Saack, à qui le fantôme avait

cassé la jambe!

--Oui-dà? interrompit Moncharmin. Le fantôme a cassé la jambe à ce

pauvre Isidore Saack?

Mame Giry ouvrit de grands yeux où se peignait l'étonnement qu'elle

ressentait devant tant d'ignorance. Enfin, elle consentit à instruire

ces deux malheureux innocents. La chose s'était passée du temps de MM.

Debienne et Poligny, toujours dans la loge n° 5 et aussi pendant une

représentation de _Faust._

Mame Giry tousse, assure sa voix... elle commence... on dirait qu'elle

se prépare à chanter toute la partition de Gounod.

--Voilà, monsieur. Il y avait, ce soir-là, au premier rang M. Maniera

et sa dame, les lapidaires de la rue Mogador, et, derrière Mme Maniera,

leur ami intime, M. Isidore Saack. Méphistophélès chantait (_Mame

Giry chante_): «Vous qui faites l'endormie», et alors M. Maniera

entend dans son oreille droite (sa femme était à sa gauche) une voix

qui lui dit: «Ah! ah! ce n'est pas Julie qui fait l'endormie!» (Sa

dame s'appelle justement Julie). M. Maniera se retourne à droite pour

voir qui est-ce qui lui parlait ainsi. Personne! Il se frotte

l'oreille et se dit à lui-même: «Est-ce que je rêve?» Là-dessus,

Méphistophélès continuait sa chanson... Mais j'ennuie peut-être

messieurs les directeurs?

--Non! non! continuez...

--Messieurs les directeurs sont trop bons!

(_Une grimace de Mame Giry._) Donc, Méphistophélès continuait sa

chanson (_Mame Giry chante_): «Catherine que j'adore--pourquoi

refuser--à l'amant qui vous implore--un si doux baiser?» et aussitôt

M. Maniera entend, toujours dans son oreille droite, la voix qui lui

dit: «Ah! ah! ce n'est pas Julie qui refuserait un baiser à Isidore?»

Là-dessus, il se retourne, mais cette fois, du côté de sa dame et

d'Isidore, et qu'est-ce qu'il voit? Isidore qui avait pris par derrière

la main de sa dame et qui la couvrait de baisers dans le petit creux du

gant... comme ça, mes bons messieurs. (_Mame Giry couvre de baisers le

coin de chair laissé à nu par son gant de filoselle._) Alors, vous

pensez bien que ça ne s'est pas passé à la douce! Clic! Clac! M.

Maniera, qui était grand et fort comme vous, monsieur Richard;

distribua une paire de gifles à M. Isidore Saack, qui était mince et

faible comme M. Moncharmin, sauf le respect que je lui dois. C'était un

scandale. Dans la salle, on criait: «Assez! Assez! Il va le tuer!...»

Enfin, M. Isidore Saack put s'échapper...

--Le fantôme ne lui avait donc pas cassé la jambe? demande M.

Moncharmin, un peu vexé de ce que son physique ait fait une si petite

impression sur Mame Giry.

--Il la lui a cassée, mossieu, réplique Mame Giry avec hauteur (car

elle a compris l'intention blessante). Il la lui a cassée tout net dans

_la grande_ escalier, qu'il descendait trop vite, mossieu! et si bien,

ma foi, que le pauvre ne la remontera pas de sitôt!...

--C'est le fantôme qui vous a raconté les propos qu'il avait glissés

dans l'oreille droite de M. Maniera? questionne toujours avec un

sérieux qu'il croit du plus haut comique, le juge d'instruction

Moncharmin.

--Non! mossieu, c'est mossieu Maniera lui-même. Ainsi...

--Mais vous, vous avez parlé déjà au fantôme, ma brave dame?

Le Fantôme de l'Opéra · 第 3 / 25 段