--Comme je vous parle, mon brav'mossieu...

--Et quand il vous parle, le fantôme, qu'est-ce qu'il vous dit?

--Eh bien! il me dit de lui apporter un p'tit banc!

À ces mots prononcés solennellement, la figure de Mame Giry devint de

marbre, de marbre jaune, veiné de raies rouges, comme celui des

colonnes qui soutiennent le grand escalier et que l'on appelle marbre

sarrancolin.

Cette fois, Richard était reparti à rire de compagnie avec Moncharmin

et le secrétaire Rémy; mais instruit par l'expérience, l'inspecteur

ne riait plus. Appuyé au mur, il se demandait, en remuant fébrilement

ses clefs dans sa poche, comment cette histoire allait finir. Et plus

Mame Giry le prenait sur un ton «rogue», plus il craignait le retour

de la colère de M. le directeur! Et maintenant, voilà que devant

l'hilarité directoriale, Mame Giry osait devenir menaçante! menaçante

en vérité!

--Au lieu de rire du fantôme, s'écria-t-elle indignée, vous feriez

mieux de faire comme M. Poligny, qui, lui, s'est rendu compte par

lui-même...

--Rendu compte de quoi? interroge Moncharmin, qui ne s'est jamais tant

amusé.

--Du fantôme!... Puisque je vous le dis... Tenez!... (_Elle se calme

subitement, car elle juge que l'heure est grave._) _Tenez!_... Je m'en

rappelle comme si c'était d'hier. Cette fois, on jouait la _Juive._ M.

Poligny avait voulu assister, tout seul, dans la loge du fantôme, à la

représentation. Mme Krauss avait obtenu un succès fou. Elle venait de

chanter, vous savez bien, la machine du second acte (_Mame Giry chante

à mi-voix_):

Près de celui que j'aime Je veux vivre et mourir, Et la mort,

elle-même, Ne peut nous désunir.

--Bien! Bien! j'y suis... fait observer avec un sourire décourageant M.

Moncharmin.

Mais Mame Giry continue à mi-voix, en balançant la plume de son

chapeau couleur de suie:

Partons! partons! Ici-bas, dans les deux, Même sort désormais nous

attend tous les deux.

--Oui! Oui! nous y sommes? répète Richard, à nouveau impatienté...

et alors? et alors?

--Et alors, c'est à ce moment-là que Léopold s'écrie: «Fuyons!»

n'est-ce pas? et qu'Eléazar les arrête, en leur demandant: «Où

courez-vous?» Eh bien, juste à ce moment-là, M. Poligny, que

j'observais du fond d'une loge à côté, qui était restée vide, M.

Poligny s'est levé tout droit, et est parti raide comme une statue, et

je n'ai eu que le temps de lui demander, comme Eléazar: «Où

allez-vous?» Mais il ne m'a pas répondu et il était plus pâle qu'un

mort! Je l'ai regardé descendre l'escalier, mais il ne s'est pas cassé

la jambe... Pourtant, il marchait comme dans un rêve, comme dans un

mauvais rêve, et il ne retrouvait seulement pas son chemin... lui qui

était payé pour bien connaître l'Opéra!

Ainsi s'exprima Mame Giry, et elle se tut pour juger de l'effet qu'elle

avait produit. L'histoire de Poligny avait fait hocher la tête à

Moncharmin.

--Tout cela ne me dit pas dans quelles circonstances, ni comment le

fantôme de l'Opéra vous a demandé un petit banc? insista-t-il, en

regardant fixement la mère Giry, comme on dit, entre «quatre-z-yeux».

--Eh bien, mais, c'est depuis ce soir-là... car, à partir de ce

soir-là, on l'a laissé tranquille not' fantôme... on n'a plus essayé

de lui disputer sa loge. MM. Debienne et Poligny ont donné des ordres

pour qu'on la lui laisse à toutes les représentations. Alors, quand il

venait, il me demandait son petit banc...

--Euh! euh! un fantôme qui demande un petit banc? C'est donc une

femme, votre fantôme? interrogea Moncharmin.

--Non, le fantôme est un homme.

--Comment le savez-vous?

Il a une voix d'homme, oh! une douce voix d'homme! Voilà comment ça se

passe: Quand il vient à l'Opéra, il arrive d'ordinaire vers le milieu

du premier acte, il frappe trois petits coups secs à la porte de la

loge n° 5. La première fois que j'ai entendu ces trois coups-là,

alors que je savais très bien qu'il n'y avait encore personne dans la

loge, vous pensez si j'ai été intriguée! J'ouvre la porte, j'écoute,

je regarde: personne! et puis voilà-t-il pas que j'entends une voix qui

me dit: «Mame Jules» (c'est le nom de défunt mon mari), un petit

«banc, s.v.p.?» Sauf vot'respect, m'sieur le directeur, j'en étais

comme une tomate... Mais la voix continua: « Vous effrayez pas, Mame

Jules, c'est moi le fantôme de l'Opéra!!!» Je regardai du côté

d'où venait la voix qui était, du reste si bonne, et si

«accueillante», qu'elle ne me faisait presque plus peur. La voix,

m'sieur le directeur, _était assise sur le premier fauteuil du premier

rang, à droite._ Sauf que je ne voyais personne sur le fauteuil, on

aurait juré qu'il y avait quelqu'un dessus, qui parlait, et quelqu'un

de bien poli, ma foi.

--La loge à droite de la loge n° 5, demanda Moncharmin, était-elle

occupée?

--Non; la loge n° 7 comme la loge n° 3 à gauche n'étaient pas encore

occupées. On n'était qu'au commencement du spectacle.

--Et qu'est-ce que vous avez fait?

--Eh bien, j'ai apporté le petit banc. Évidemment, ça n'était pas

pour lui qu'il demandait un petit banc, c'était pour sa dame! Mais

elle, je ne l'ai jamais entendue ni vue...

Hein? Quoi? le fantôme avait une femme maintenant! De Mame Giry, le

double regard de MM. Moncharmin et Richard monta jusqu'à l'inspecteur,

qui, derrière l'ouvreuse, agitait les bras dans le dessein d'attirer

sur lui l'attention de ses chefs. Il se frappait le front d'un index

désolé pour faire comprendre aux directeurs que la mère Jules était

bien certainement folle, pantomime qui engagea définitivement M.

Richard à se séparer d'un inspecteur qui gardait dans son service une

hallucinée. La bonne femme continuait, toute à son fantôme, vantant

maintenant sa générosité.

--À la fin du spectacle, il me donne toujours une pièce de quarante

sous, quelquefois cent sous, quelquefois même dix francs, quand il a

été plusieurs jours sans venir. Seulement, depuis qu'on a recommencé

à l'ennuyer, il ne me donne plus rien du tout...

--Pardon, ma brave femme... (Révolte nouvelle de la plume du chapeau

couleur de suie, devant une aussi persistante familiarité) pardon!...

Mais comment le fantôme fait-il pour vous remettre vos quarante sous?

interroge Moncharmin, né curieux.

--Bah! il les laisse sur la tablette de la loge. Je les trouve là avec

le programme que je lui apporte toujours; des soirs je retrouve même

des fleurs dans ma loge, une rose qui sera tombée du corsage de sa

dame... car, sûr, il doit venir quelquefois avec une dame, pour qu'un

jour, ils aient oublié un éventail.

--Ah! ah! le fantôme a oublié un éventail? Et qu'en avez-vous fait?

--Eh bien! je le lui ai rapporté la fois suivante.

Ici, la voix de l'inspecteur se fit entendre:

--Vous n'avez pas observé le règlement, Mame Giry, je vous mets à

l'amende.

--Taisez-vous, imbécile! (_Voix de basse de M. Firmin Richard._)

--Vous avez rapporté l'éventail! Et alors?

--Et alors, ils l'ont remporté, m'sieur le directeur; je ne l'ai plus

retrouvé à la fin du spectacle, à preuve qu'ils ont laissé à la

place une boîte de bonbons anglais que j'aime tant, m'sieur le

directeur. C'est une des gentillesses du fantôme...

--C'est bien, Mame Giry... Vous pouvez vous retirer.

Quand Mame Giry eut salué respectueusement, non sans une certaine

dignité qui ne l'abandonnait jamais, ses deux directeurs, ceux-ci

déclarèrent à M. l'inspecteur qu'ils étaient décidés à se priver

des services de cette vieille folle. Et ils congédièrent M.

l'inspecteur.

Quand M. l'inspecteur se fut retiré à son tour, après avoir protesté

de son dévouement à la maison, MM. les directeurs avertirent M.

l'administrateur qu'il eût à faire régler le compte de M.

l'inspecteur. Quand ils furent seuls, MM. les directeurs se

communiquèrent une même pensée, qui leur était venue en même temps

à tous deux, celle d'aller faire un petit tour du côté de la loge n°

5.

Nous les y suivrons bientôt.

VI

LE VIOLON ENCHANTÉ

Christine Daaé, victime d'intrigues sur lesquelles nous reviendrons

plus tard, ne retrouva point tout de suite à l'Opéra le triomphe de la

fameuse soirée de gala. Depuis, cependant, elle avait eu l'occasion de

se faire entendre en ville, chez la duchesse de Zurich, où elle chanta

les plus beaux morceaux de son répertoire; et voici comment le grand

critique X. Y. Z., qui se trouvait parmi les invités de marque,

s'exprime sur son compte:

«Quand on l'entend dans _Hamlet_, on se demande si Shakespeare est venu

des Champs-Élysées lui faire répéter _Ophélie_... Il est vrai que,

quand elle ceint le diadème d'étoiles de la reine de la nuit, Mozart,

de son côté, doit quitter les demeures éternelles pour venir

l'entendre. Mais non, il n'a pas à se déranger, car la voix aiguë et

vibrante de l'interprète magique de sa _Flûte enchantée_ vient le

trouver dans le Ciel, qu'elle escalade avec aisance, exactement comme

elle a su, sans effort, passer de sa chaumière du village de Skotelof

au palais d'or et de marbre bâti par M. Garnier.»

Mais après la soirée de la duchesse de Zurich, Christine ne chante

plus dans le monde. Le fait est qu'à cette époque, elle refuse toute

invitation, tout cachet. Sans donner de prétexte plausible, elle

renonce à paraître dans une fête de charité, pour laquelle elle

avait précédemment promis son concours. Elle agit comme si elle

n'était plus la maîtresse de sa destinée, comme si elle avait peur

d'un nouveau triomphe.

Elle sut que le comte de Chagny, pour faire plaisir à son frère, avait

fait des démarches très actives en sa faveur auprès de M. Richard;

elle lui écrivit pour le remercier et aussi pour le prier de ne plus

parler d'elle à ses directeurs. Quelles pouvaient bien être alors les

raisons d'une aussi étrange attitude? Les uns ont prétendu qu'il y

avait là un incommensurable orgueil, d'autres ont crié à une divine

modestie. On n'est point si modeste que cela quand on est au théâtre;

en vérité, je ne sais si je ne devrais point écrire simplement ce

mot: effroi. Oui, je crois bien que Christine Daaé avait alors peur de

ce qui venait de lui arriver et qu'elle en était aussi stupéfaite que

tout le monde autour d'elle. Stupéfaite? Allons donc! J'ai là une

lettre de Christine (collection du Persan) qui se rapporte aux

événements de cette époque. Eh bien, après l'avoir relue, je

n'écrirai point que Christine était stupéfaite ou même effrayée de

son triomphe, mais bien _épouvantée._ Oui, oui... épouvantée! «Je

ne me reconnais plus quand je chante!» dit-elle.

La pauvre, la pure, la douce enfant!

Elle ne se montrait nulle part, et le vicomte de Chagny essaya en vain

de se trouver sur son chemin. Il lui écrivit, pour lui demander la

permission de se présenter chez elle, et il désespérait d'avoir une

réponse, quand un matin, elle lui fit parvenir le billet suivant:

«Monsieur, je n'ai point oublié le petit enfant qui est allé me

chercher mon écharpe dans la mer. Je ne puis m'empêcher de vous

écrire cela, aujourd'hui où je pars pour Perros, conduite par un

devoir sacré. C'est demain l'anniversaire de la mort de mon pauvre

papa, que vous avez connu, et qui vous aimait bien. Il est enterré

là-bas, avec son violon, dans le cimetière qui entoure la petite

église, au pied du coteau où, tous petits, nous avons tant joué; au

bord de cette route où, un peu plus grands nous nous sommes dit adieu

pour la dernière fois.»

Quand il reçut ce billet de Christine Daaé, le vicomte de Chagny se

précipita sur un indicateur de chemin de fer, s'habilla à la hâte,

écrivit quelques lignes que son valet de chambre devait remettre à son

frère et se jeta dans une voiture, qui d'ailleurs le déposa trop tard

sur le quai de la gare de Montparnasse pour lui permettre de prendre le

train du matin sur lequel il comptait.

Raoul passa une journée maussade et ne reprit goût à la vie que vers

le soir quand il fut installé dans son wagon. Tout le long du voyage,

il relut le billet de Christine, il en respira le parfum; il ressuscita

la douce image de ses jeunes ans. Il passa toute cette abominable nuit

de chemin de fer dans un rêve fiévreux qui avait pour commencement et

fin Christine Daaé. Le jour commençait à poindre quand il débarqua

à Lannion. Il courut à la diligence de Perros-Guirec. Il était le

seul voyageur. Il interrogea le cocher. Il sut que la veille au soir une

jeune femme qui avait tout l'air d'une parisienne s'était fait conduire

à Perros et était descendue à l'auberge du Soleil-Couchant. Ce ne

pouvait être que Christine. Elle était venue seule. Raoul laissa

échapper un profond soupir. Il allait pouvoir en toute paix, parler à

Christine, dans cette solitude. Il l'aimait à en étouffer. Ce grand

garçon, qui avait fait le tour du monde, était pur comme une vierge

qui n'a jamais quitté la maison de sa mère.

Au fur et à mesure qu'il se rapprochait d'elle il se rappelait

dévotement l'histoire de la petite chanteuse suédoise. Bien des

détails en sont encore ignorés de la foule.

Il y avait une fois, dans un petit bourg, aux environs d'Upsal, un

paysan qui vivait là, avec sa famille, cultivant la terre pendant la

semaine et chantant au lutrin, le dimanche. Ce paysan avait une petite

fille à laquelle, bien avant qu'elle sût lire, il apprit à

déchiffrer l'alphabet musical. Le père de Daaé, était, sans qu'il

s'en doutât peut-être, un grand musicien. Il jouait du violon et

était considéré comme le meilleur ménétrier de toute la

Scandinavie. Sa réputation s'étendait à la ronde et on s'adressait

toujours à lui pour faire danser les couples dans les noces et les

festins. La mère Daaé, impotente, mourut alors que Christine entrait

dans sa sixième année. Aussitôt le père, qui n'aimait que sa fille

et sa musique, vendit son lopin de terre et s'en fut chercher la gloire

à Upsal. Il n'y trouva que la misère.

Alors, il retourna dans les campagnes, allant de foire en foire, raclant

ses mélodies Scandinaves, cependant que son enfant, qui ne le quittait

jamais, l'écoutait avec extase ou l'accompagnait en chantant. Un jour,

à la foire de Limby, le professeur Valérius les entendit tous deux et

les emmena à Gothenburg. Il prétendait que le père était le premier

violoneux du monde et que sa fille avait l'étoffe d'une grande artiste.

On pourvut à l'éducation et à l'instruction de l'enfant. Partout elle

émerveillait un chacun par sa beauté, sa grâce et sa soif de bien

dire et bien faire. Ses progrès étaient rapides. Le professeur

Valérius et sa femme durent sur ces entrefaites, venir s'installer en

France. Ils emmenèrent Daaé et Christine. La maman Valérius traitait

Christine comme sa fille. Quant au bonhomme, il commençait à

dépérir, pris du mal du pays. À Paris il ne sortait jamais. Il vivait

dans une espèce de rêve qu'il entretenait avec son violon. Des heures

entières, il s'enfermait dans sa chambre avec sa fille, et on

l'entendait violoner et chanter tout doux, tout doux. Parfois, la maman

Valérius venait les écouter derrière la porte, poussait un gros

soupir, essuyait une larme et s'en retournait sur la pointe des pieds.

Elle aussi avait la nostalgie de son ciel Scandinave.

Le père Daaé ne semblait reprendre des forces que l'été, quand toute

la famille s'en allait villégiaturer à Perros-Guirec, dans un coin de

Bretagne qui était alors à peu près inconnu des Parisiens. Il aimait

beaucoup la mer de ce pays, lui trouvant disait-il, la même couleur que

là-bas et, souvent, sur la plage, il lui jouait ses airs les plus

dolents, et il prétendait que la mer se taisait pour les écouter. Et

puis, il avait si bien supplié la maman Valérius, que celle-ci avait

consenti à une nouvelle lubie de l'ancien ménétrier.

À l'époque des «pardons», des fêtes de villages, des danses et des

«dérobées», il partit comme autrefois, avec son violon, et il avait

le droit d'emmener sa fille pendant huit jours. On ne se lassait point

de les écouter. Ils versaient pour toute l'année de l'harmonie dans

les moindres hameaux, et couchaient la nuit dans des granges, refusant

le lit de l'auberge, se serrant sur la paille l'un contre l'autre, comme

au temps où ils étaient si pauvres en Suède.

Or, ils étaient habillés fort convenablement, refusaient les sous

qu'on leur offrait, ne faisaient point de quête, et les gens, autour

d'eux, ne comprenaient rien à la conduite de ce violoneux qui courait

les chemins avec cette belle enfant qui chantait si bien qu'on croyait

entendre un ange du paradis. On les suivait de village en village.

Un jour, un jeune garçon de la ville, qui était avec sa gouvernante,

fit faire à celle-ci un long chemin, car il ne se décidait point à

quitter la petite fille dont la voix si douce et si pure semblait

l'avoir enchaîné. Ils arrivèrent ainsi au bord d'une crique que l'on

appelle encore Trestraou. En ce temps-là, il n'y avait en ce lieu que

le ciel et la mer et le rivage doré. Et, par-dessus tout, il y avait un

grand vent qui emporta l'écharpe de Christine dans la mer. Christine

poussa un cri et tendit les bras, mais le voile était déjà loin sur

les flots. Christine entendit une voix qui lui disait:

--Ne vous dérangez pas, mademoiselle, je vais vous ramasser votre

écharpe dans la mer.

Et elle vit un petit garçon qui courait, qui courait, malgré les cris

et les protestations indignées d'une brave dame, toute en noir. Le

petit garçon entra dans la mer tout habillé et lui rapporta son

écharpe. Le petit garçon et l'écharpe étaient dans un bel état! La

dame en noir ne parvenait pas à se calmer, mais Christine riait de tout

son cœur, et elle embrassa le petit garçon. C'était le vicomte Raoul

de Chagny. Il habitait, dans le moment, avec sa tante, à Lannion.

Pendant la saison ils se revirent presque tous les jours et ils

jouèrent ensemble. Sur la demande de la tante et par l'entremise du

professeur Valérius, le bonhomme Daaé consentit à donner des leçons

de violon au jeune vicomte. Ainsi, Raoul apprit-il à aimer les mêmes

airs que ceux qui avaient enchanté l'enfance de Christine.

Ils avaient à peu près la même petite âme rêveuse et calme. Ils ne

se plaisaient qu'aux histoires, aux vieux contes bretons, et leur

principal jeu était d'aller les chercher au seuil des portes, comme des

mendiants. «Madame ou mon bon monsieur, avez-vous une petite histoire

à nous raconter, s'il vous plaît?» Il était rare qu'on ne leur

«donnât» point. Quelle est la vieille grand'mère bretonne qui n'a

point vu, au moins une fois dans sa vie danser les korrigans, sur la

bruyère, au clair de lune?

Mais leur grande fête était lorsqu'au crépuscule, dans la grande paix

du soir, après que le soleil s'était couché dans la mer, le père

Daaé venait s'asseoir à côté d'eux sur le bord de la route, et leur

contait à voix basse, comme s'il craignait de faire peur aux fantômes

qu'il évoquait, les belles, douces ou terribles légendes du pays du

Nord. Tantôt, c'était beau comme les contes d'Andersen, tantôt

c'était triste, comme les chants du grand poète Runeberg. Quand il se

taisait, les deux enfants disaient: «Encore!»

Il y avait une histoire qui commençait ainsi:

«Un roi s'était assis dans une petite nacelle, sur une de ces eaux

tranquilles et profondes qui s'ouvrent comme un œil brillant au milieu

des monts de la Norvège...»

Et une autre:

«La petite Lotte pensait à tout et ne pensait à rien. Oiseau d'été,

elle planait dans les rayons d'or du soleil, portant sur ses boucles

blondes sa couronne printanière. Son âme était aussi claire, aussi

bleue que son regard. Elle câlinait sa mère, elle était fidèle à sa

poupée, avait grand soin de sa robe, de ses souliers rouges et de son

violon, mais elle aimait, par-dessus toutes choses, entendre en

s'endormant l'Ange de la musique.»

Pendant que le bonhomme disait ces choses, Raoul regardait les yeux

bleus et la chevelure dorée de Christine. Et Christine pensait que la

petite Lotte était bienheureuse d'entendre en s'endormant l'Ange de la

musique. Il n'était guère d'histoire du père Daaé où n'intervînt

l'Ange de la musique, et les enfants lui demandaient des explications

sur cet Ange, à n'en plus finir. Le père Daaé prétendait que tous

les grands musiciens, tous les grands artistes reçoivent au moins une

fois dans leur vie la visite de l'Ange de la musique. Cet Ange s'est

penché quelquefois sur leur berceau, comme il est arrivé à la petite

Lotte, et c'est ainsi qu'il y a de petits prodiges qui jouent du violon

à six ans mieux que des hommes de cinquante, ce qui, vous l'avouerez,

est tout à fait extraordinaire. Quelquefois, l'Ange vient beaucoup plus

tard, parce que les enfants ne sont pas sages et ne veulent pas

apprendre leur méthode et négligent leurs gammes. Quelquefois, l'Ange

ne vient jamais, parce qu'on n'a pas le cœur pur ni une conscience

tranquille. On ne voit jamais l'Ange, mais il se fait entendre aux âmes

prédestinées. C'est souvent dans les moments qu'elles s'y attendent le

moins, quand elles sont tristes et découragées. Alors, l'oreille

perçoit tout à coup des harmonies célestes, une voix divine, et s'en

souvient toute la vie. Les personnes qui sont visitées par l'Ange en

restent comme enflammées. Elles vibrent d'un frisson que ne connaît

point le reste des mortels. Et elles ont ce privilège de ne plus

pouvoir toucher un instrument ou ouvrir la bouche pour chanter, sans

faire entendre des sons qui font honte par leur beauté à tous les

autres sons humains. Les gens qui ne savent pas que l'Ange a visité ces

personnes disent qu'elles ont du génie.

La petite Christine demandait à son papa s'il avait entendu l'Ange.

Mais le père Daaé secouait la tête tristement, puis son regard

brillait en regardant son enfant et lui disait:

«Toi, mon enfant, tu l'entendras un jour! Quand je serai au Ciel, je te

l'enverrai, je te le promets!»

Le père Daaé commençait à tousser à cette époque.

L'automne vint qui sépara Raoul et Christine.

Ils se revirent trois ans plus tard; c'étaient des jeunes gens. Ceci se

passa à Perros encore et Raoul en conserva une telle impression qu'elle

le poursuivit toute sa vie. Le professeur Valérius était mort, mais la

maman Valérius était restée en France, où ses intérêts la

retenaient avec le bonhomme Daaé et sa fille, ceux-ci toujours chantant

et jouant du violon, entraînant dans leur rêve harmonieux leur chère

protectrice, qui semblait ne plus vivre que de musique. Le jeune homme

était venu à tout hasard à Perros et, de même, il pénétra dans la

maison habitée autrefois par sa petite amie. Il vit d'abord le

vieillard Daaé, qui se leva de son siège les larmes aux yeux et qui

l'embrassa, en lui disant qu'ils avaient conservé de lui un fidèle

souvenir. De fait, il ne s'était guère passé de jour sans que

Christine ne parlât de Raoul. Le vieillard parlait encore quand la

porte s'ouvrit et, charmante, empressée, la jeune fille entra, portant

sur un plateau le thé fumant. Elle reconnut Raoul et déposa son

fardeau. Une flamme légère se répandit sur son charmant visage. Elle

demeurait hésitante, se taisait. Le papa les regardait tous deux. Raoul

s'approcha de la jeune fille et l'embrassa d'un baiser qu'elle n'évita

point. Elle lui posa quelques questions, s'acquitta joliment de son

devoir d'hôtesse, reprit le plateau et quitta la chambre. Puis elle

alla se réfugier sur un banc dans la solitude du jardin. Elle

éprouvait des sentiments qui s'agitaient dans son cœur adolescent pour

la première fois. Raoul vint la rejoindre et ils causèrent jusqu'au

soir, dans un grand embarras. Ils étaient tout à fait changés, ne

reconnaissaient point leurs personnages, qui semblaient avoir acquis une

importance considérable. Ils étaient prudents comme des diplomates et

ils se racontaient des choses qui n'avaient point affaire avec leurs

sentiments naissants. Quand ils se quittèrent, au bord de la route,

Raoul dit à Christine, en déposant un baiser correct sur sa main

tremblante: «Mademoiselle, je ne vous oublierai jamais!» Et il s'en

alla en regrettant cette parole hardie, car il savait bien que Christine

Daaé ne pouvait pas être la femme du vicomte de Chagny.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 4 / 25 段