Le comte, remettant à quelques minutes la visite qu'il devait à la

Sorelli, suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daaé, et

constatait que ce corridor n'avait jamais été aussi fréquenté que ce

soir, où tout le théâtre semblait bouleversé du succès de l'artiste

et aussi de son évanouissement. Car la belle enfant n'avait pas encore

repris connaissance, et on était allé chercher le docteur du

théâtre, qui arriva sur ces entrefaites, bousculant les groupes et

suivi de près par Raoul, qui lui marchait sur les talons.

Ainsi, le médecin et l'amoureux se trouvèrent dans le même moment aux

côtés de Christine, qui reçut les premiers soins de l'un et ouvrit

les yeux dans les bras de l'autre. Le comte était resté, avec beaucoup

d'autres, sur le seuil de la porte devant laquelle on s'étouffait.

--Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient

«dégager» un peu la loge? demanda Raoul avec une incroyable audace.

On ne peut plus respirer ici.

--Mais vous avez parfaitement raison, acquiesça le docteur, et il mit

tout le monde à la porte, à l'exception de Raoul et de la femme de

chambre.

Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincère

ahurissement. Elle ne l'avait jamais vu.

Elle n'osa pas toutefois le questionner.

Et le docteur s'imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c'était

évidemment parce qu'il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta

dans cette loge à contempler la Daaé renaissant à la vie, pendant que

les deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-mêmes, qui étaient

venus pouf exprimer leur admiration à leur pensionnaire, étaient

refoulés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny,

rejeté comme les autres dans le corridor, riait aux éclats.

--Ah! le coquin! Ah! le coquin!

Et il ajoutait, _in petto_: Fiez-vous donc à ces jouvenceaux qui

prennent des airs de petites filles!

Il était radieux. Il conclut: «C'est un Chagny!» et il se dirigea

vers la loge de la Sorelli; mais celle-ci descendait au foyer avec son

petit troupeau tremblant de peur, et le comte la rencontra en chemin,

comme il a été dit.

Dans la loge, Christine Daaé avait poussé un profond soupir auquel

avait répondu un gémissement. Elle tourna la tête et vit Raoul et

tressaillit. Elle regarda le docteur auquel elle sourit, puis sa femme

de chambre, puis encore Raoul.

--Monsieur! demanda-t-elle à ce dernier, d'une voix qui n'était encore

qu'un souffle... qui êtes-vous?

--Mademoiselle, répondit le jeune homme qui mit un genou en terre et

déposa un ardent baiser sur la main de la diva, mademoiselle, _je suis

le petit enfant qui est allé ramasser votre écharpe dans la mer._

Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois

se mirent à rire. Raoul se releva très rouge.

--Mademoiselle, puisqu'il vous plaît de ne point me reconnaître, je

voudrais vous dire quelque chose en particulier, quelque chose de très

important.

--Quand j'irai mieux, monsieur, voulez-vous?...--et sa voix

tremblait.--Vous êtes très gentil...

--Mais il faut vous en aller..., ajouta le docteur avec son plus aimable

sourire. Laissez-moi soigner mademoiselle.

--Je ne suis pas malade, fit tout à coup Christine avec une énergie

aussi étrange qu'inattendue.

Et elle se leva en se passant d'un geste rapide une main sur les

paupières.

--Je vous remercie, docteur!... J'ai besoin de rester seule...

Allez-vous-en tous! je vous en prie... laissez-moi... Je suis très

nerveuse ce soir...

Le médecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant

l'agitation de la jeune femme, il estima que le meilleur remède à un

pareil état consistait à ne point la contrarier. Et il s'en, alla avec

Raoul, qui se trouva dans le couloir, très désemparé. Le docteur lui

dit:

--Je ne la reconnais plus ce soir... elle, ordinairement si douce...

Et il le quitta.

Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte

maintenant. On devait procéder à la cérémonie d'adieux, au foyer de

la danse. Raoul pensa que la Daaé s'y rendrait peut-être et il

attendit dans la solitude et le silence. Il se dissimula même dans

l'ombre propice d'un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse

douleur à la place du cœur. Et c'était de cela qu'il voulait parler

à la Daaé, sans retard. Soudain la loge s'ouvrit et il vit la

soubrette qui s'en allait toute seule, emportant des paquets. Il

l'arrêta au passage et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse. Elle

lui répondit en riant que celle-ci allait tout à fait bien, mais qu'il

ne fallait point la déranger parce qu'elle désirait rester seule. Et

elle se sauva. Une idée traversa la cervelle embrasée de Raoul:

Évidemment la Daaé voulait rester seule _pour lui!_... Ne lui avait-il

point dit qu'il désirait l'entretenir particulièrement et n'était-ce

point là la raison pour laquelle elle avait fait le vide autour d'elle?

Respirant à peine, il se rapprocha de sa loge et l'oreille penchée

contre la porte pour entendre ce qu'on allait lui répondre, et il se

disposa à frapper. Mais sa main retomba. Il venait de percevoir, dans

la loge, _une voix d'homme_, qui disait sur une intonation

singulièrement autoritaire:

--Christine, il faut m'aimer!

Et la voix de Christine, douloureuse, que l'on devinait accompagnée de

larmes, une voix tremblante, répondait:

--Comment pouvez-vous me dire cela? _Moi qui ne chante que pour vous!_

Raoul s'appuya au panneau, tant il souffrait. Son cœur, qu'il croyait

parti pour toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait des

coups retentissants. Tout le couloir en résonnait et les oreilles de

Raoul en étaient comme assourdies. Sûrement, si son cœur continuait

à faire autant de tapage, on allait l'entendre, on allait ouvrir la

porte et le jeune homme serait honteusement chassé. Quelle position

pour un Chagny! Écouter derrière une porte! Il prit son cœur à deux

mains pour le faire taire. Mais un cœur, ce n'est point la gueule d'un

chien, et même quand on tient la gueule d'un chien à deux mains,--un

chien qui aboie insupportablement,--on l'entend gronder toujours.

La voix d'homme reprit:

--Vous devez être bien fatiguée?

--Oh! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.

--Ton âme est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d'homme et

je te remercie. Il n'y a point d'empereur qui ait reçu un pareil

cadeau! _Les anges ont pleuré ce soir._

Après ces mots: _les anges ont pleuré ce soir_, le vicomte n'entendit

plus rien.

Cependant, il ne s'en alla point, mais, comme il craignait d'être

surpris, il se rejeta dans son coin d'ombre, décidé à attendre là

que l'homme quittât la loge. À la même heure il venait d'apprendre

l'amour et la haine. Il savait qu'il aimait. Il voulait connaître qui

il haïssait. À sa grande stupéfaction la porte s'ouvrit, et Christine

Daaé, enveloppée de fourrures et la figure cachée sous une dentelle,

sortit seule. Elle referma la porte, mais Raoul observa qu'elle ne la

refermait point à clef. Elle passa. Il ne la suivit même point des

yeux, car ses yeux étaient sur la porte qui ne se rouvrait pas. Alors,

le couloir étant à nouveau désert, il le traversa. Il ouvrit la porte

de la loge et la referma aussitôt derrière lui. Il se trouvait dans la

plus opaque obscurité. On avait éteint le gaz.

--Il y a quelqu'un ici! fit Raoul d'une voix vibrante. Pourquoi se

cache-t-il?

Et ce disant, il s'appuyait toujours du dos à la porte close.

La nuit et le silence. Raoul n'entendait que le bruit de sa propre

respiration. Il ne se rendait certainement point compte que

l'indiscrétion de sa conduite dépassait tout ce que l'on pouvait

imaginer.

--Vous ne sortirez d'ici que lorsque je le permettrai! s'écria le jeune

homme. Si vous ne me répondez pas, vous êtes un lâche! Mais je saurai

bien vous démasquer!

Et il fit craquer son allumette. La flamme éclaira la loge. Il n'y

avait personne dans la loge! Raoul, après avoir pris soin de fermer la

porte à clef, alluma les globes, les lampes. Il pénétra dans le

cabinet de toilette, ouvrit les armoires, chercha, tâta de ses mains

moites les murs. Rien!

--Ah! çà, dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou?

Il resta ainsi dix minutes, à écouter le sifflement du gaz dans la

paix de cette loge abandonnée; amoureux, il ne songea même point à

dérober un ruban, qui lui eût apporté le parfum de celle qu'il

aimait. Il sortit, ne sachant plus ce qu'il faisait ni où il allait. À

un moment de son incohérente déambulation, un air glacé vint le

frapper au visage. Il se trouvait au bas d'un étroit escalier que

descendait, derrière lui, un cortège d'ouvriers penchés sur une

espèce de brancard que recouvrait un linge blanc.

--La sortie, s'il vous plaît? fit-il à l'un de ces hommes.

--Vous voyez bien! en face de vous, lui fut-il répondu. La porte est

ouverte. Mais laissez-nous passer.

Il demanda machinalement en montrant le brancard:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

L'ouvrier répondit:

--Ça, c'est Joseph Buquet que l'on a trouvé pendu dans le troisième

dessous, entre un portant et un décor du _Roi de Lahore._

Il s'effaça devant le cortège, salua et sortit.

III

OÙ, POUR LA PREMIÈRE FOIS, MM. DEBIENNE ET POLIGNY DONNENT, EN SECRET,

AUX NOUVEAUX DIRECTEURS DE L'OPÉRA, MM. ARMAND MONCHARMIN ET FIRMIN

RICHARD, LA VÉRITABLE ET MYSTÉRIEUSE RAISON DE LEUR DÉPART DE L'ACADÉMIE

NATIONALE DE MUSIQUE

Pendant ce temps avait lieu la cérémonie des adieux.

J'ai dit que cette fête magnifique avait été donnée, à l'occasion

de leur départ de l'Opéra, par MM. Debienne et Poligny qui avaient

voulu mourir comme nous disons aujourd'hui: en beauté.

Ils avaient été aidés dans la réalisation de ce programme idéal et

funèbre, par tout ce qui comptait alors à Paris dans la société et

dans les arts.

Tout ce monde s'était donné rendez-vous au foyer de la danse,

où la Sorelli attendait, une coupe de champagne à la main et

un petit discours préparé au bout de la langue, les directeurs

démissionnaires. Derrière elle, ses jeunes et vieilles camarades du

corps de ballet se pressaient, les unes s'entretenant à voix basse des

événements du jour, les autres adressant discrètement des signes

d'intelligence à leurs amis, dont la foule bavarde entourait déjà le

buffet, qui avait été dressé sur le plancher en pente, entre la

_danse guerrière_ et la _danse champêtre_ de M. Boulenger.

Quelques danseuses avaient déjà revêtu leurs toilettes de ville; la

plupart avaient encore leur jupe de gaze légère; mais toutes avaient

cru devoir prendre des figures de circonstance. Seule, la petite Jammes

dont les quinze printemps semblaient déjà avoir oublié dans leur

insouciance--heureux âge--le fantôme et la mort de Joseph Buquet,

n'arrêtait point de caqueter, babiller, sautiller, faire des niches, si

bien que, MM. Debienne et Poligny apparaissant sur les marches du foyer

de la danse, elle fut rappelée sévèrement à l'ordre par la Sorelli,

impatiente.

Tout le monde remarqua que MM. les directeurs démissionnaires avaient

l'air gai, ce qui, en province, n'eût paru naturel à personne, mais ce

qui, à Paris, fut trouvé de fort bon goût. Celui-là ne sera jamais

Parisien qui n'aura point appris à mettre un masque de joie sur ses

douleurs et le «loup» de la tristesse, de l'ennui ou de

l'indifférence sur son intime allégresse. Vous savez qu'un de vos amis

est dans la peine, n'essayez point de le consoler; il vous dira qu'il

l'est déjà; mais s'il lui est arrivé quelque événement heureux,

gardez-vous de l'en féliciter; il trouve sa bonne fortune si naturelle

qu'il s'étonnera qu'on lui en parle. À Paris, on est, toujours au bal

masqué et ce n'est point au foyer de la danse que des personnages aussi

«avertis» que MM. Debienne et Poligny eussent commis la faute de

montrer leur chagrin qui était réel. Et ils souriaient déjà trop à

la Sorelli, qui commençait à débiter son compliment quand une

réclamation de cette petite folle de Jammes vint briser le sourire de

MM. les directeurs d'une façon si brutale que la figure de désolation

et d'effroi qui était dessous, apparut aux yeux de tous:

--Le fantôme de l'Opéra!

Jammes avait jeté cette phrase sur un ton d'indicible terreur et son

doigt désignait dans la foule des habits noirs un visage si blême, si

lugubre et si laid, avec les trous noirs des arcades sourcilières si

profonds, que cette tête de mort ainsi désignée remporta

immédiatement un succès fou.

--Le fantôme de l'Opéra! Le fantôme de l'Opéra!

Et l'on riait, et l'on se bousculait, et l'on voulait offrir à boire au

fantôme de l'Opéra; mais il avait disparu! Il s'était glissé dans la

foule et on le rechercha en vain, cependant que deux vieux messieurs

essayaient de calmer la petite Jammes et que la petite Giry poussait des

cris de paon.

La Sorelli était furieuse; elle n'avait pas pu achever son discours;

MM. Debienne et Poligny l'avaient embrassée, remerciée et s'étaient

sauvés aussi rapides que le fantôme lui-même. Nul ne s'en étonna,

car on savait qu'ils devaient subir la même cérémonie à l'étage

supérieur, au foyer du chant, et qu'enfin leurs amis intimes seraient

reçus une dernière fois par eux dans le grand vestibule du cabinet

directorial, où un véritable souper les attendait.

Et c'est là que nous les retrouverons avec les nouveaux directeurs MM.

Armand Moncharmin et Firmin Richard. Les premiers connaissaient à peine

les seconds, mais ils se répandirent en grandes protestations d'amitié

et ceux-ci leur répondirent par mille compliments; de telle sorte que

ceux des invités qui avaient redouté une soirée un peu maussade

montrèrent immédiatement des mines réjouies. Le souper fut presque

gai et l'occasion s'étant présentée de plusieurs toasts, M. le

commissaire du gouvernement y fut si particulièrement habile, mêlant

la gloire du passé aux succès de l'avenir, que la plus grande

cordialité régna bientôt parmi les convives. La transmission des

pouvoirs directoriaux s'était faite la veille, le plus simplement

possible, et les questions qui restaient à régler entre l'ancienne et

la nouvelle direction y avaient été résolues sous la présidence du

commissaire du gouvernement dans un si grand désir d'entente de part et

d'autre, qu'en vérité on ne pouvait s'étonner, dans cette soirée

mémorable, de trouver quatre visages de directeurs aussi souriants.

MM. Debienne et Poligny avaient déjà remis à MM. Armand Moncharmin

et Firmin Richard les deux clefs minuscules, les passe-partout

qui ouvraient toutes les portes de l'Académie nationale de

musique,--plusieurs milliers.--Et prestement ces petites clefs, objet de

la curiosité générale, passaient de mains en mains quand l'attention

de quelques-uns fut détournée par la découverte qu'ils venaient de

faire, au bout de la table, de cette étrange et blême et fantastique

figure aux yeux caves qui était déjà apparue au foyer de la danse et

qui avait été saluée par la petite Jammes de cette apostrophe: «Le

fantôme de l'Opéra!»

Il était là, comme le plus naturel des convives, sauf qu'il ne

mangeait ni ne buvait.

Ceux qui avaient commencé à le regarder en souriant, avaient fini par

détourner la tête, tant cette vision portait immédiatement l'esprit

aux penseurs les plus funèbres. Nul ne recommença la plaisanterie du

foyer, nul ne s'écria: «Voilà le fantôme de l'Opéra!»

Il n'avait pas prononcé un mot, et ses voisins eux-mêmes n'eussent pu

dire à quel moment précis il était venu s'asseoir là, mais chacun

pensa que si les morts revenaient parfois s'asseoir à la table des

vivants, ils ne pouvaient montrer de plus macabre visage. Les amis de

MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin crurent que ce convive

décharné était un intime de MM. Debienne et Poligny, tandis que les

amis de MM. Debienne et Poligny pensèrent que ce cadavre appartenait à

la clientèle de MM. Richard et Moncharmin. De telle sorte qu'aucune

demande d'explication, aucune réflexion déplaisante, aucune facétie

de mauvais goût ne risqua de froisser cet hôte d'outre-tombe. Quelques

convives qui étaient au courant de la légende du fantôme et qui

connaissaient la description qu'en avait faite le chef machiniste,--ils

ignoraient la mort de Joseph Buquet,--trouvaient _in petto_ que l'homme

du bout de la table aurait très bien pu passer pour la réalisation

vivante du personnage créé, selon eux, par l'indécrottable

superstition du personnel de l'Opéra; et cependant, selon la légende,

le fantôme n'avait pas de nez et ce personnage en avait un, mais M.

Moncharmin affirme dans ses «mémoires» que le nez du convive était

transparent.--Son nez, dit-il, était long, fin, et transparent,--et

j'ajouterai que cela pouvait être un faux nez. M. Moncharmin a pu

prendre pour de la transparence ce qui n'était que luisant. Tout le

monde sait que la science fait d'admirables faux nez pour ceux qui en

ont été privés par la nature ou par quelqu'opération. En réalité,

le fantôme est-il venu s'asseoir, cette nuit-là, an banquet des

directeurs sans y avoir été invité? Et pouvons-nous être sûrs que

cette figure était celle du fantôme de l'Opéra lui-même? Qui oserait

le dire? Si je parle de cet incident ici, ce n'est point que je veuille

une seconde faire croire ou tenter de faire croire au lecteur que le

fantôme ait été capable d'une aussi superbe audace, mais parce qu'en

somme la chose est très possible.

Et en voici, semble-t-il, une raison suffisante. M. Armand Moncharmin,

toujours dans ses «mémoires», dit textuellement:--Chapitre

XI.--«Quand je songe à cette première soirée, je ne puis séparer la

confidence qui nous fut faite, dans leur cabinet, par MM. Debienne et

Poligny de la présence à notre souper de ce fantomatique personnage

que nul de nous ne connaissait.»

Voici exactement ce qui se passa:

MM. Debienne et Poligny, placés au milieu de la table, n'avaient pas

encore aperçu l'homme à la tête de mort, quand celui-ci se mit tout

à coup à parler.

--Les _rats_ ont raison, dit-il. La mort de ce pauvre Buquet n'est

peut-être point si naturelle qu'on le croît.

Debienne et Poligny sursautèrent.

--Buquet est mort? s'écrièrent-ils.

--Oui, répliqua tranquillement l'homme ou l'ombre d'homme... Il a été

trouvé pendu, ce soir, dans le troisième dessous, entre une ferme et

un décor du _Roi de Lahore._

Les deux directeurs, ou plutôt ex-directeurs, se levèrent aussitôt,

en fixant étrangement leur interlocuteur. Ils étaient agités plus que

de raison, c'est-à-dire plus qu'on a raison de l'être par l'annonce de

la pendaison d'un chef machiniste. Ils se regardèrent tous deux. Ils

étaient devenus plus pâles que la nappe. Enfin, Debienne fit signe à

MM. Richard et Moncharmin: Poligny prononça quelques paroles d'excuse

à l'adresse des convives, et tous quatre passèrent dans le bureau

directorial. Je laisse la parole à M. Moncharmin.

«MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités,

raconte-t-il dans ses mémoires, et il nous parut qu'ils avaient quelque

chose à nous dire qui les embarrassait fort. D'abord, ils nous

demandèrent si nous connaissions l'individu, assis au bout de la table,

qui leur avait appris la mort de Joseph Buquet, et, sur notre réponse

négative, ils se montrèrent encore plus troublés. Ils nous prirent

les passe-partout des mains, les considérèrent un instant, hochèrent

la tête, puis nous donnèrent le conseil de faire faire de nouvelles

serrures, dans le plus grand secret, pour les appartements, cabinets et

objets dont nous pouvions désirer la fermeture hermétique. Ils

étaient si drôles en disant cela, que nous nous prîmes à rire en

leur demandant s'il y avait des voleurs à l'Opéra? Ils nous

répondirent qu'il y avait quelque chose de pire qui était le

_fantôme._ Nous recommençâmes à rire, persuadés qu'ils se livraient

à quelque plaisanterie qui devait être comme le couronnement de cette

petite fête intime. Et puis, sur leur prière, nous reprîmes notre

«sérieux», décidés à entrer, pour leur faire plaisir, dans cette

sorte de jeu. Ils nous dirent que jamais ils ne nous auraient parlé du

fantôme, s'ils n'avaient reçu l'ordre formel du fantôme lui-même de

nous engager à nous montrer aimables avec celui-ci et à lui accorder

tout ce qu'il nous demanderait. Cependant, trop heureux de quitter un

domaine où régnait en maîtresse cette ombre tyrannique et d'en être

débarrassés du coup, ils avaient hésité jusqu'au dernier moment à

nous faire part d'une aussi curieuse aventure à laquelle certainement

nos esprits sceptiques n'étaient point préparés, quand l'annonce de

la mort de Joseph Buquet leur avait brutalement rappelé que, chaque

fois qu'ils n'avaient point obéi aux désirs du fantôme,

quelqu'événement fantasque ou funeste avait vite fait de les ramener

au sentiment de leur dépendance.

Pendant ces discours inattendus prononcés sur le ton de la confidence

la plus secrète et la plus importante, je regardais Richard. Richard,

au temps qu'il était étudiant, avait eu une réputation de farceur,

c'est-à-dire qu'il n'ignorait aucune des mille et une manières que

l'on a de se moquer les uns des autres, et les concierges du boulevard

Saint-Michel en ont su quelque chose. Aussi semblait-il goûter fort le

plat qu'on lui servait à son tour. Il n'en perdait pas une bouchée,

bien que le condiment fût un peu macabre à cause de la mort de Buquet.

Il hochait la tête avec tristesse, et sa mine, au fur et à mesure que

les autres parlaient, devenait lamentable comme celle d'un homme qui

regrettait amèrement cette affaire de l'Opéra maintenant qu'il

apprenait qu'il y avait un fantôme dedans. Je ne pouvais faire mieux

que de copier servilement cette attitude désespérée. Cependant,

malgré tous nos efforts, nous ne pûmes, à la fin, nous empêcher de

«pouffer» à la barbe de MM. Debienne et Poligny qui, nous voyant

passer sans transition de l'état d'esprit le plus sombre à la gaîté

la plus insolente, firent comme s'ils croyaient que nous étions devenus

fous.

La farce se prolongeant un peu trop, Richard demanda, moitié figue

moitié raisin: «Mais enfin qu'est-ce qu'il veut ce fantôme-là?»

M. Poligny se dirigea vers son bureau et en revint avec une copie du

cahier des charges.

Le cahier des charges commence par ces mots: «La direction de l'Opéra

sera tenue de donner aux représentations de l'Académie nationale de

musique la splendeur qui convient à la première scène lyrique

française», et se termine par l'article 98 ainsi conçu:

«Le présent privilège pourra être retiré:

1° Si le directeur contrevient aux dispositions stipulées dans le

cahier des charges.»

Suivent ces dispositions.

Cette copie, dit M. Moncharmin, était à, l'encre noire et entièrement

conforme à celle que nous possédions.

Cependant nous vîmes que le cahier des charges que nous soumettait M.

Poligny comportait _in fine_ un alinéa, écrit à l'encre

rouge,--écriture bizarre et tourmentée, comme si elle eût été

tracée à coups de bout d'allumettes, écriture d'enfant qui n'aurait

pas cessé de faire des bâtons et qui ne saurait pas encore relier ses

lettres. Et cet alinéa qui allongeait si étrangement l'article

98,--disait textuellement:

5° _Si le directeur retarde de plus de quinze jours la mensualité

qu'il doit au fantôme de l'Opéra, mensualité fixée jusqu'à nouvel

ordre à 20,000 francs--240,000 francs par an._

M. de Poligny, d'un doigt hésitant, nous montrait cette clause

suprême, à laquelle nous ne nous attendions certainement pas.

--C'est tout? _Il_ ne veut pas autre chose? demanda Richard avec le plus

grand sang-froid.

--Si, répliqua Poligny.

Et il feuilleta encore le cahier des charges et lut:

«Art. 63.--La grande avant-scène de droite des premières n° 1, sera

réservée à toutes les représentations pour le chef de l'État.

La baignoire n° 20, le lundi, et la première loge n° 30, les

mercredis et vendredis seront mises à la disposition du ministre.

La deuxième loge n° 27 sera réservée chaque jour pour l'usage des

préfets de la Seine et de police.»

Et encore, en fin de cet article, M. Poligny nous montra une ligne à

l'encre rouge qui y avait été ajoutée.

_La première loge n°5 sera mise à toutes les représentations à la

disposition du fantôme de l'Opéra._

Le Fantôme de l'Opéra · 第 2 / 25 段