--Mais oui... Comment! vous ne savez pas ça?

GASTON LEROUX

LE FANTÔME

DE L'OPÉRA

PIERRE LAFITTE & CIE

ÉDITEURS

90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES

PARIS

LE FANTÔME DE L'OPÉRA

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS. Où l'auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur

comment il fut conduit à acquérir la certitude que le fantôme de

l'Opéra a réellement existé

I. Est-ce le fantôme?

II. La Marguerite nouvelle

III. Où, pour la première fois, MM. Debienne et Poligny donnent, en

secret aux nouveaux directeurs de l'Opéra, MM. Armand Moncharmin et

Firmin Richard, la véritable et mystérieuse raison de leur départ de

l'Académie nationale de musique

IV. La loge n° 5

V. Suite de la loge n° 5

VI. Le violon enchanté

VII. Une visite à la loge n° 5

VIII. Où MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin ont l'audace de faire

représenter «Faust» dans une salle «maudite» et de l'effroyable

événement qui en résultera

IX. Le mystérieux coupé

X. Au bal masqué

XI. Il faut oublier le nom de «la voix d'homme»

XII. Au-dessus des trappes

XIII. La lyre d'Apollon

XIV. Un coup de maître de l'amateur de trappes

XV. Singulière attitude d'une épingle de nourrice

XVI. «Christine! Christine!»

XVII. Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relations

personnelles avec le fantôme de l'Opéra

XVIII. Suite de la curieuse attitude d'une épingle de nourrice

XIX. Le commissaire de police, le vicomte et le Persan

XX. Le vicomte et le Persan

XXI. Dans les dessous de l'Opéra

XXII. Intéressantes et instructives tribulations d'un Persan dans les

dessous de l'Opéra

XXIII. Dans la chambre des supplices

XXIV. Les supplices commencent

XXV. «Tonneaux, tonneaux, avez-vous des tonneaux à vendre?»

XXVI. Faut-il tourner le scorpion! Faut-il tourner la sauterelle?

XXVII. La fin des amours du fantôme

ÉPILOGUE

AVANT-PROPOS

OÙ L'AUTEUR DE CE SINGULIER OUVRAGE RACONTE AU LECTEUR COMMENT IL FUT

CONDUIT A ACQUÉRIR LA CERTITUDE QUE LE FANTÔME DE L'OPÉRA A RÉELLEMENT

EXISTÉ

Le fantôme de l'Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l'a cru

longtemps, une inspiration d'artistes, une superstition de directeurs,

la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps

de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et

de la concierge.

Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu'il se donnât toutes les

apparences d'un vrai fantôme, c'est-à-dire d'une ombre.

J'avais été frappé dès l'abord que je commençai de compulser les

archives de l'Académie nationale de musique par la coïncidence

surprenante des phénomènes attribués au _fantôme_, et du plus

mystérieux, du plus fantastique des drames et je devais bientôt être

conduit à cette idée que l'on pourrait peut-être rationnellement

expliquer celui-ci par celui-là. Les événements ne datent guère que

d'une trentaine d'années et il ne serait point difficile de trouver

encore aujourd'hui, au foyer même de la danse, des vieillards fort

respectables, dont on ne saurait mettre la parole en doute, qui se

souviennent comme si la chose datait d'hier, des conditions

mystérieuses et tragiques qui accompagnèrent l'enlèvement de

Christine Daaé, la disparition du vicomte de Chagny et la mort de son

frère aîné le comte Philippe, dont le corps fut trouvé sur la berge

du lac qui s'étend dans les dessous de l'Opéra, du côté de la rue

Scribe. Mais aucun de ces témoins n'avait cru jusqu'à ce jour devoir

mêler à cette affreuse aventure le personnage plutôt légendaire du

fantôme de l'Opéra.

La vérité fut lente à pénétrer mon esprit troublé par une enquête

qui se heurtait à chaque instant à des événements qu'à première

vue on pouvait juger extra-terrestres, et, plus d'une fois, je fus tout

près d'abandonner une besogne où je m'exténuais à poursuivre,--sans

la saisir jamais,--une vaine image. Enfin, j'eus la preuve que mes

pressentiments ne m'avaient point trompé et je fus récompensé de tous

mes efforts le jour où j'acquis la certitude que le fantôme de

l'Opéra avait été plus qu'une ombre.

Ce jour-là, j'avais passé de longues heures en compagnie des

«Mémoires d'un directeur», œuvre légère de ce trop sceptique

Moncharmin qui ne comprit rien, pendant son passage à l'Opéra, à la

conduite ténébreuse du fantôme, et qui s'en gaussa tant qu'il put,

dans le moment même qu'il était la première victime de la curieuse

opération financière qui se passait à l'intérieur de «l'enveloppe

magique».

Désespéré, je venais de quitter la bibliothèque quand je rencontrai

le charmant administrateur de notre Académie nationale, qui bavardait

sur un palier avec un petit vieillard vif et coquet, auquel il me

présenta allègrement. M. l'administrateur était au courant de mes

recherches et savait avec quelle impatience j'avais en vain tenté de

découvrir la retraite du juge d'instruction de la fameuse affaire

Chagny, M. Faure. On ne savait ce qu'il était devenu, mort ou vivant;

et voilà que, de retour du Canada, où il venait de passer quinze ans,

sa première démarche à Paris avait été pour venir chercher un

fauteuil de faveur au secrétariat de l'Opéra. Ce petit vieillard

était M. Faure lui-même.

Nous passâmes une bonne partie de la soirée ensemble et il me raconta

toute l'affaire Chagny telle qu'il l'avait comprise jadis. Il avait dû

conclure, faute de preuves, à la folie du vicomte et à la mort

accidentelle du frère aîné, mais il restait persuadé qu'un drame

terrible s'était passé entre les deux frères à propos de Christine

Daaé. Il ne sut me dire ce qu'était devenue Christine, ni le vicomte.

Bien entendu, quand je lui parlai du fantôme, il ne fit qu'en rire. Lui

aussi avait été mis au courant des singulières manifestations qui

semblaient alors attester l'existence d'un être exceptionnel ayant élu

domicile dans un des coins les plus mystérieux de l'Opéra et il avait

connu l'histoire de «l'enveloppe», mais il n'avait vu dans tout cela

rien qui pût retenir l'attention d'un magistrat chargé d'instruire

l'affaire Chagny, et c'est tout juste s'il avait écouté quelques

instants la déposition d'un témoin qui s'était spontanément

présenté pour affirmer qu'il avait eu l'occasion de rencontrer le

fantôme. Ce personnage--le témoin--n'était autre que celui que le

Tout-Paris appelait «le Persan» et qui était bien connu de tous les

abonnés de l'Opéra. Le juge l'avait pris pour un illuminé.

Vous pensez si je fus prodigieusement intéressé par cette histoire du

Persan. Je voulus retrouver, s'il en était temps encore, ce précieux

et original témoin. Ma bonne fortune reprenant le dessus, je parvins à

le découvrir dans son petit appartement de la rue de Rivoli, qu'il

n'avait point quitté depuis l'époque et où il allait mourir cinq mois

après ma visite.

Tout d'abord, je me méfiai; mais quand le Persan m'eut raconté, avec

une candeur d'enfant, tout ce qu'il savait personnellement du fantôme

et qu'il m'eut remis en toute propriété les preuves de son existence

et surtout l'étrange correspondance de Christine Daaé, correspondance

qui éclairait d'un jour si éblouissant son effrayant destin, il ne me

fut plus possible de douter! Non! non! Le fantôme n'était pas un

mythe!

Je sais bien que l'on m'a répondu que toute cette correspondance

n'était peut-être point authentique et qu'elle pouvait avoir été

fabriquée de toutes pièces par un homme, dont l'imagination avait

été certainement nourrie des contes les plus séduisants, mais il m'a

été possible, heureusement, de trouver de l'écriture de Christine en

dehors du fameux paquet de lettres et, par conséquent, de me livrer à

une étude comparative qui a levé toutes mes hésitations.

Je me suis également documenté sur le Persan et ainsi j'ai apprécié

en lui un honnête homme incapable d'inventer une machination qui eût

pu égarer la justice.

C'est l'avis du reste des plus grandes personnalités qui ont été

mêlées de près ou de loin à l'affaire Chagny, qui ont été les amis

de la famille et auxquelles j'ai exposé tous mes documents et devant

lesquelles j'ai déroulé toutes mes déductions. J'ai reçu de ce

côté les plus nobles encouragements et je me permettrai de reproduire

à ce sujet quelques lignes qui m'ont été adressées par le général

D...

«Monsieur,

«Je ne saurais trop vous inciter à publier les résultats de votre

enquête. Je me rappelle parfaitement que quelques semaines avant la

disparition de la grande cantatrice Christine Daaé et le drame qui a

mis en deuil tout le faubourg Saint-Germain, on parlait beaucoup, au

foyer de la danse, du _fantôme_, et je crois bien que l'on n'a cessé

de s'en entretenir qu'à la suite de cette affaire qui occupait tous les

esprits; mais s'il est possible, comme je le pense après vous avoir

entendu, d'expliquer le drame par le fantôme, je vous en prie,

Monsieur, reparlez-nous du fantôme. Si mystérieux que celui-ci puisse

tout d'abord apparaître, il sera toujours plus explicable que cette

sombre histoire où des gens malintentionnés ont voulu voir se

déchirer jusqu'à la mort deux frères qui s'adorèrent toute leur

vie...

«Croyez bien, etc...»

Enfin, mon dossier en mains, j'avais parcouru à nouveau le vaste

domaine du fantôme, le formidable monument dont il avait fait son

empire, et tout ce que mes yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait

découvert corroborait admirablement les documents du Persan, quand une

trouvaille merveilleuse vint couronner d'une façon définitive mes

travaux.

On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l'Opéra,

pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des

ouvriers a mis à nu un cadavre; or, j'ai eu tout de suite la preuve que

ce cadavre était celui du Fantôme de l'Opéra! J'ai fait toucher cette

preuve, de la main, à l'administrateur lui-même, et maintenant, il

m'est indifférent que les journaux racontent qu'on a trouvé là une

victime de la Commune.

Les malheureux qui ont été massacrés, lors de la Commune, dans les

caves de l'Opéra, ne sont point enterrés de ce côté; je dirai où

l'on peut retrouver leurs squelettes, bien loin de cette crypte immense

où l'on avait accumulé, pendant le siège, toutes sortes de provisions

de bouche. J'ai été mis sur cette trace en recherchant justement les

restes du fantôme de l'Opéra, que je n'aurais pas retrouvés sans ce

hasard inouï de l'ensevelissement des voix vivantes!

Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu'il convient d'en faire;

maintenant, il m'importe de terminer ce très nécessaire avant-propos

en remerciant les trop modestes comparses qui, tel M. le commissaire de

police Mifroid (jadis appelé aux premières constatations lors de la

disparition de Christine Daaé), tels encore M. l'ancien secrétaire

Rémy, M. l'ancien administrateur Mercier, M. l'ancien chef de chant

Gabriel, et plus particulièrement Mme la baronne de Castelot-Barbezac,

qui fut autrefois «la petite Meg» (et qui n'en rougit pas), la plus

charmante étoile de notre admirable corps de ballet, la fille aînée

de l'honorable Mme Giry--ancienne ouvreuse décédée de la loge du

Fantôme--me furent du plus utile secours et grâce auxquels je vais

pouvoir, avec le lecteur, revivre, dans leurs plus petits détails, ces

heures de pur amour et d'effroi[1].

[Note 1: Je serais un ingrat si je ne remerciais également sur le

seuil de cette effroyable et véridique histoire, la direction actuelle

de l'Opéra, qui s'est prêtée si aimablement à toutes mes

investigations, et en particulier M. Messager; aussi le très

sympathique administrateur M. Gabion et le très aimable architecte

attaché à la bonne conservation du monument, qui n'a point hésité à

me prêter les ouvrages de Charles Garnier, bien qu'il fût à peu près

sûr que je ne les lui rendrais point. Enfin, il me reste à

reconnaître publiquement la générosité de mon ami et ancien

collaborateur M. J.-L. Croze, qui m'a permis de puiser dans son

admirable bibliothèque théâtrale et de lui emprunter des éditions

uniques auxquelles il tenait beaucoup.--G. L.]

I

EST-CE LE FANTÔME?

Ce soir-là, qui était celui où MM. Debienne et Poligny, les

directeurs démissionnaires de l'Opéra, donnaient leur dernière

soirée de gala, à l'occasion de leur départ, la loge de la Sorelli,

un des premiers sujets de la danse, était subitement envahie par une

demi-douzaine de ces demoiselles du corps de ballet qui remontaient de

scène après avoir «dansé» _Polyeucte._ Elles s'y précipitèrent

dans une grande confusion, les unes faisant entendre des rires excessifs

et peu naturels, et les autres des cris de terreur.

La Sorelli, qui désirait être seule un instant pour «repasser» le

compliment qu'elle devait prononcer tout à l'heure au foyer devant MM.

Debienne et Poligny, avait vu avec méchante humeur toute cette foule

étourdie se ruer derrière elle. Elle se retourna vers ses camarades et

s'inquiéta d'un aussi tumultueux émoi. Ce fut la petite Jammes,--le

nez cher à Grévin, des yeux de myosotis, des joues de roses, une gorge

de lys,--qui en donna la raison en trois mots, d'une voix tremblante

qu'étouffait l'angoisse:

--C'est le fantôme!

Et elle ferma la porte à clef. La loge de la Sorelli était d'une

élégance officielle et banale. Une psyché, un divan, une toilette et

des armoires en formaient le mobilier nécessaire. Quelques gravures sur

les murs, souvenirs de la mère, qui avait connu les beaux jours de

l'ancien Opéra de la rue Le Peletier. Des portraits de Vestris, de

Gardel, de Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux

gamines du corps de ballet, qui étaient logées dans des chambres

communes, où elles passaient leur temps à chanter, à se disputer, à

battre les coiffeurs et les habilleuses et à se payer des petits verres

de cassis ou de bière ou même de rhum jusqu'au coup de cloche de

l'avertisseur.

La Sorelli était très superstitieuse. En entendant la petite Jammes

parler du fantôme, elle frissonna et dit:

--Petite bête!

Et comme elle était la première, à croire aux fantômes en général

et à celui de l'Opéra en particulier, elle voulut tout de suite être

renseignée.

--Vous l'avez vu? interrogea-t-elle.

--Comme je vous vois! répliqua en gémissant la petite Jammes, qui, ne

tenant plus sur ses jambes, se laissa tomber sur une chaise.

Et aussitôt la petite Giry,--des jeux pruneaux, des cheveux d'encre, un

teint de bistre, sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits

os,--ajouta:

--Si c'est lui, il est bien laid!

--Oh! oui, fit le chœur des danseuses.

Et elles parlèrent toutes ensemble. Le fantôme leur était apparu sous

les espèces d'un monsieur en habit noir qui s'était dressé tout à

coup devant elles, dans le couloir, sans qu'on pût savoir d'où il

venait. Son apparition avait été si subite qu'on eût pu croire qu'il

sortait de la muraille.

--Bah! fit l'une d'elles qui avait à peu près conservé son

sang-froid, vous voyez le fantôme partout.

Et c'est vrai que, depuis quelques mois, il n'était question à

l'Opéra que de ce fantôme en habit noir qui se promenait comme une

ombre, du haut en bas du bâtiment, qui n'adressait la parole à

personne, à qui personne n'osait parler et qui s'évanouissait, du

reste, aussitôt qu'on l'avait vu, sans qu'on pût savoir par où ni

comment. Il ne faisait pas de bruit en marchant, ainsi qu'il sied à un

vrai fantôme. On avait commencé par en rire et par se moquer de ce

revenant habillé comme un homme du monde ou comme un croque-mort, mais

la légende du fantôme avait bientôt pris des proportions colossales

dans le corps de ballet. Toutes prétendaient avoir rencontré plus ou

moins cet être extra-naturel et avoir été victimes de ses maléfices.

Et celles qui en riaient le plus fort n'étaient point les plus

rassurées. Quand il ne se laissait point voir, il signalait sa

présence ou son passage par des événements drolatiques ou funestes

dont la superstition quasi générale le rendait responsable. Avait-on

à déplorer un accident, une camarade avait-elle fait une niche à

l'une de ces demoiselles du corps du ballet, une houppette à poudre de

riz était-elle perdue? Tout était de la faute du fantôme, du fantôme

de l'Opéra!

Au fond, qui l'avait vu? On peut rencontrer tant d'habits noirs à

l'Opéra qui ne sont pas des fantômes. Mais celui-là avait une

spécialité que n'ont point tous les habits noirs. Il habillait un

squelette.

Du moins, ces demoiselles le disaient.

Et il avait, naturellement, une tête de mort.

Tout cela était-il sérieux? La vérité est que l'imagination du

squelette était née de la description qu'avait faite du fantôme,

Joseph Buquet, chef machiniste, qui, lui, l'avait réellement vu. Il

s'était heurté,--on ne saurait dire «nez à nez», car le fantôme

n'en avait pas,--avec le mystérieux personnage dans le petit escalier

qui, près de la rampe, descend directement aux «dessous». Il avait eu

le temps de l'apercevoir une seconde,--car le fantôme s'était

enfui,--et avait conservé un souvenir ineffaçable de cette vision.

Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantôme à qui voulait

l'entendre:

«Il est d'une prodigieuse maigreur et son habit noir flotte sur une

charpente squelettique. Ses yeux sont si profonds qu'on ne distingue pas

bien les prunelles immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands

trous noirs comme aux crânes des morts. Sa peau, qui est tendue sur

l'ossature comme une peau de tambour, n'est point blanche, mais

vilainement jaune; son nez est si peu de chose qu'il est invisible de

profil, et _l'absence_ de ce nez est une chose horrible _à voir._ Trois

ou quatre longues mèches brunes sur le front et derrière les oreilles

font office de chevelure.»

En vain Joseph Buquet avait-il poursuivi cette étrange apparition. Elle

avait disparu comme par magie et il n'avait pu retrouver sa trace.

Ce chef machiniste était un homme sérieux, rangé, d'une imagination

lente, et il était sobre. Sa parole fut écoutée avec stupeur et

intérêt, et aussitôt il se trouva des gens pour raconter qu'eux aussi

avaient rencontré un habit noir avec une tête de mort.

Les personnes sensées qui eurent vent de cette histoire affirmèrent

d'abord que Joseph Buquet avait été victime d'une plaisanterie d'un de

ses subordonnés. Et puis, il se produisit coup sur coup des incidents

si curieux et si inexplicables que les plus malins commencèrent à se

tourmenter.

Un lieutenant de pompiers, c'est brave! Ça ne craint rien, ça ne

craint surtout pas le feu!

Eh bien! le lieutenant de pompiers en question[2], qui s'en était allé

faire un tour de surveillance dans les dessous et qui s'était

aventuré, paraît-il, un peu plus loin que de coutume, était soudain

réapparu sur le plateau, pâle, effaré, tremblant, les yeux hors des

orbites, et s'était quasi évanoui dans les bras de la noble mère de

la petite Jammes. Et pourquoi? Parce qu'il avait vu s'avancer vers lui,

_à hauteur de tête, mais sans corps, une tête de feu!_ Et je le

répète, un lieutenant de pompiers, ça ne craint pas le feu.

Ce lieutenant de pompiers s'appelait Papin.

Le corps de ballet fut consterné. D'abord cette tête de feu ne

répondait nullement à la description qu'avait donnée du fantôme

Joseph Buquet. On questionna bien le pompier, on interrogea à nouveau

le chef machiniste, à la suite de quoi ces demoiselles furent

persuadées que le fantôme avait plusieurs têtes dont il changeait

comme il voulait? Naturellement, elles imaginèrent aussitôt qu'elles

couraient les plus grands dangers. Du moment qu'un lieutenant de

pompiers n'hésitait pas à s'évanouir, coryphées et rats pouvaient

invoquer bien des excuses à la terreur qui les faisait se sauver de

toutes leurs petites pattes quand elles passaient devant quelque trou

obscur d'un corridor mal éclairé.

Si bien que, pour protéger dans la mesure du possible le monument voué

à d'aussi horribles maléfices, la Sorelli elle-même, entourée de

toutes les danseuses et suivie même de toute la marmaille des petites

classes en maillot, avait,--au lendemain de l'histoire du lieutenant de

pompiers,--sur la table qui se trouve dans le vestibule du concierge, du

côté de la cour de l'administration, déposé un fer à cheval que

quiconque pénétrant dans l'Opéra, à un autre titre que celui de

spectateur, devait toucher avant de mettre le pied sur la première

marche de l'escalier. Et cela sous peine de devenir la proie de la

puissance occulte qui s'était emparée du bâtiment, des caves au

grenier!

Ce fer à cheval comme toute cette histoire, du reste,--hélas!--je ne

l'ai point inventé, et l'on peut encore aujourd'hui le voir sur la

table du vestibule, devant la loge du concierge, quand on entre dans

l'Opéra par la cour de l'administration.

Voilà qui donne assez rapidement un aperçu de l'état d'âme de ces

demoiselles, le soir où nous pénétrons avec elles dans la loge de la

Sorelli.

--C'est le fantôme! s'était donc écriée la petite Jammes.

Et l'inquiétude des danseuses n'avait fait que grandir. Maintenant, un

angoissant silence régnait dans la loge. On n'entendait plus que le

bruit des respirations haletantes. Enfin, Jammes s'étant jetée avec

les marques d'un sincère effroi jusque dans le coin le plus reculé de

la muraille, murmura ce seul mot:

--Écoutez!

Il semblait, en effet, à tout le monde qu'un frôlement se faisait

entendre derrière la porte. Aucun bruit de pas. On eût dit d'une soie

légère qui glissait sur le panneau. Puis, plus rien. La Sorelli tenta

de se montrer moins pusillanime que ses compagnes. Elle s'avança vers

la porte, et demanda d'une voix blanche:

--Qui est là?

Mais personne ne lui répondit.

Alors, sentant sur elle tous les yeux qui épiaient ses moindres gestes,

elle se força à être brave et dit très fort:

--Il y a quelqu'un derrière la porte?

--Oh! oui! Oui! certainement, il y a quelqu'un derrière la porte!

répéta ce petit pruneau sec de Meg Giry, qui retint héroïquement la

Sorelli par sa jupe de gaze... Surtout, n'ouvrez pas! Mon Dieu, n'ouvrez

pas!

Mais la Sorelli, armée d'un stylet qui ne la quittait jamais, osa

tourner la clef dans la serrure, et ouvrir la porte, pendant que les

danseuses reculaient jusque dans le cabinet de toilette et que Meg Giry

soupirait:

--Maman! maman!

La Sorelli regarda dans le couloir, courageusement. Il était désert;

un papillon de feu, dans sa prison de verre, jetait une lueur rouge et

louche au sein des ténèbres ambiantes, sans parvenir à les dissiper.

Et la danseuse referma vivement la porte avec un gros soupir.

--Non, dit-elle, il n'y a personne!

--Et pourtant, nous l'avons bien vu! affirma encore Jammes en reprenant

à petits pas craintifs sa place auprès de la Sorelli. Il doit être

quelque part, par là, à rôder. Moi, je ne retourne point m'habiller.

Nous devrions descendre toutes au foyer, ensemble, tout de suite, pour

le «compliment», et nous remonterions ensemble.

Là-dessus, l'enfant toucha pieusement le petit doigt de corail qui

était destiné à la conjurer du mauvais sort. Et la Sorelli dessina,

à la dérobée, du bout de l'ongle rose de son pouce droit, une croix

de Saint-André sur la bague en bois qui cerclait l'annulaire de sa main

gauche.

«La Sorelli, a écrit un chroniqueur célèbre, est une danseuse

grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple

qu'une branche de saule; on dit communément d'elle que c'est «une

belle créature». Ses cheveux blonds et purs comme l'or couronnent un

front mat au-dessous duquel s'enchâssent deux yeux d'émeraude. Sa

tête se balance mollement comme une aigrette sur un cou long, élégant

et fier. Quand elle danse, elle a un certain mouvement de hanches

indescriptible, qui donne à tout son corps un frissonnement d'ineffable

langueur. Quand elle lève les bras et se penche pour commencer une

pirouette, accusant ainsi tout le dessin du corsage, et que

l'inclinaison du corps fait saillir la hanche de cette délicieuse

femme, il paraît que c'est un tableau à se brûler la cervelle.»

En fait de cervelle, il paraît avéré qu'elle n'en eut guère. On ne

le lui reprochait point.

Elle dit encore aux petites danseuses:

--Mes enfants, il faut vous «remettre»!... Le fantôme? Personne ne

l'a peut-être-jamais vu!...

--Si! si! Nous l'avons vu!... nous l'avons vu tout à l'heure! reprirent

les petites. Il avait la tête de mort et son habit, comme le soir où

il est apparu à Joseph Buquet!

--Et Gabriel aussi l'a vu! fit Jammes... pas plus tard qu'hier! hier

dans l'après-midi... en plein jour...

--Gabriel, le maître de chant?

--Mais oui... Comment! vous ne savez pas ça?

--Et il avait son habit, en plein jour?

--Qui ça? Gabriel?

--Mais non! Le fantôme?

--Bien sûr, qu'il avait son habit! affirma Jammes. C'est Gabriel

lui-même qui me l'a dit... C'est même à ça qu'il l'a reconnu. Et

voici comment ça s'est passé. Gabriel se trouvait dans le bureau du

régisseur. Tout à coup, la porte s'est ouverte. C'était le Persan qui

entrait. Vous savez si le Persan a le «mauvais œil».

--Oh! oui! répondirent en chœur les petites danseuses qui, aussitôt

qu'elles eurent évoqué l'image du Persan, firent des cornes au Destin

avec leur index et leur auriculaire allongés, cependant que le médium

et l'annulaire étaient repliés sur la paume et retenus par le pouce.

--... Et si Gabriel est superstitieux! continua Jammes, cependant il est

toujours poli et quand il voit le Persan, il se contente de mettre

tranquillement sa main dans sa poche et de toucher ses clefs... Eh bien!

aussitôt que la porte s'est ouverte devant le Persan, Gabriel ne fit

qu'un bond du fauteuil où il était assis jusqu'à la serrure de

l'armoire, pour toucher du fer! Dans ce mouvement, il déchira à un

clou tout un pan de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla

donner du front contre une patère et se fit une bosse énorme; puis, en

reculant brusquement, il s'écorcha le bras au paravent, près du piano;

il voulut s'appuyer au piano, mais si malheureusement que le couvercle

lui retomba sur les mains et lui écrasa les doigts; il bondit comme un

fou hors du bureau et enfin prit si mal son temps en descendant

l'escalier qu'il dégringola sur les reins toutes les marches du premier

étage. Je passais justement à ce moment-là avec maman. Nous nous

sommes précipitées pour le relever. Il était tout meurtri et avait du

sang plein la figure, que ça nous en faisait peur. Mais tout de suite

il s'est mis à nous sourire et à s'écrier: «Merci, mon Dieu! d'en

être quitte pour si peu!» Alors, nous l'avons interrogé et il nous a

raconté toute sa peur. Elle lui était venue de ce qu'il avait aperçu,

derrière le Persan, le fantôme! _le fantôme avec la tête de mort_,

comme l'a décrit Joseph Buquet.

Un murmure effaré salua la fin de cette histoire au bout de laquelle

Jammes arriva tout essoufflée, tant elle l'avait narrée vite, vite,

comme si elle était poursuivie par le fantôme. Et puis, il y eut

encore un silence qu'interrompit, à mi-voix, la petite Giry, pendant

que, très émue, la Sorelli se polissait les ongles.

--Joseph Buquet ferait mieux de se taire, énonça le pruneau.

--Pourquoi donc qu'il se tairait? lui demanda-t-on.

--C'est l'avis de m'man... répliqua Meg, tout à fait à voix basse,

cette fois-ci, et en regardant autour d'elle comme si elle avait peur

d'être entendue d'autres oreilles que de celles qui se trouvaient là.

--Et pourquoi que c'est l'avis de ta mère?

--Chut! M'man dit que le fantôme n'aime pas qu'on l'ennuie!

--Et pourquoi qu'elle dit ça, ta mère?

--Parce que... Parce que... rien...

Cette réticence savante eut le don d'exaspérer la curiosité de ces

demoiselles, qui se pressèrent autour de la petite Giry et la

supplièrent de s'expliquer. Elles étaient là, coude à coude,

penchées dans un même mouvement de prière et d'effroi. Elles se

communiquaient leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaçait.

--J'ai juré de ne rien dire! fit encore Meg, dans un souffle.

Mais elles ne lui laissèrent point de repos et elles promirent si bien

le secret que Meg, qui brûlait de désir de raconter ce qu'elle savait,

commença, les yeux fixés sur la porte:

--Voilà... c'est à cause de la loge...

--Quelle loge?

--La loge du fantôme!

--Le fantôme a une loge?

À cette idée que le fantôme avait sa loge, les danseuses ne purent

contenir la joie funeste de leur stupéfaction. Elles poussèrent de

petits soupirs. Elles dirent:

--Oh! mon Dieu! raconte... raconte...

--Plus bas! commanda Meg. C'est la première loge, numéro 5, vous savez

bien, la première loge à côté de l'avant-scène de gauche.

--Pas possible!

--C'est comme je vous le dis... C'est m'man qui en est l'ouvreuse...

Mais vous me jurez bien de ne rien raconter?

--Mais oui, va!...

--Eh bien! c'est la loge du fantôme... Personne n'y est venu depuis

plus d'un mois, excepté le fantôme, bien entendu, et on a donné

l'ordre à l'administration de ne plus jamais la louer...

--Et c'est vrai que le fantôme y vient?

--Mais oui...

--Il y vient donc quelqu'un?

--Mais non!... _Le fantôme y vient et il n'y a personne._

Les petites danseuses se regardèrent. Si le fantôme venait dans la

loge, on devait le voir, puisqu'il avait un habit noir et une tête de

mort. C'est ce qu'elles firent comprendre à Meg, mais celle-ci leur

répliqua:

--Justement! On ne voit pas le fantôme! Et il n'a ni habit ni tête!...

Tout ce qu'on a raconté sur sa tête de mort et sur sa tête de feu,

c'est des blagues! Il n'a rien du tout... On l'entend seulement quand il

est dans la loge. M'man ne l'a jamais vu, mais elle l'a entendu. M'man

le sait bien, puisque c'est elle qui lui donne le programme!

La Sorelli crut devoir intervenir:

--Petite Giry, tu te moques de nous.

Alors, la petite Giry se prit à pleurer.

--J'aurais mieux fait de me taire... si m'man savait jamais ça!... mais

pour sûr que Joseph Buquet a tort de s'occuper de choses qui ne le

regardent pas... ça lui portera malheur... m'man le disait encore hier

soir...

À ce moment, on entendit des pas puissants et pressés dans le couloir

et une voix essoufflée qui criait:

--Cécile! Cécile! es-tu là?

--C'est la voix de maman! fit Jammes. Qu'y a-t-il?

Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taillée comme un grenadier

poméranien, s'engouffra dans la loge et se laissa tomber en gémissant

dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, éclairant lugubrement

sa face de brique cuite.

--Quel malheur! fit-elle!... Quel malheur!

--Quoi? Quoi?

--Joseph Buquet...

--Eh bien! Joseph Buquet...

--Joseph Buquet est mort!

La loge s'emplit d'exclamations, de protestations étonnées, de

demandes d'explications effarées...

--Oui... on vient de le trouver pendu dans le troisième dessous!...

_Mais le plus terrible, continua haletante, la pauvre honorable dame, le

plus terrible est que les machinistes qui ont trouvé son corps,

prétendent que l'on entendait autour du cadavre comme un bruit qui

ressemblait au chant des morts!_

--C'est le fantôme! laissa échapper, comme malgré elle, la petite

Giry, mais elle se reprit immédiatement, ses poings à la bouche:

non!... non!... je n'ai rien dit!... je n'ai rien dit!...

Autour d'elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient à voix

basse:

--Pour sûr! C'est le fantôme!...

La Sorelli était pâle...

--Jamais je ne pourrai dire mon compliment, fit-elle.

La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur

qui traînait sur une table: il devait y avoir du fantôme

là-dessous...

La vérité est qu'on n'a jamais bien su comment était mort Joseph

Buquet. L'enquête, sommaire, ne donna aucun résultat, en dehors du

_suicide naturel._ Dans les _Mémoires d'un Directeur_, M. Moncharmin,

qui était l'un des deux directeurs, succédant à MM. Debienne et

Poligny, rapporte ainsi l'incident du pendu:

«Un fâcheux accident vint troubler la petite fête que MM. Debienne

et Poligny se donnaient pour célébrer leur départ. J'étais

dans le bureau de la direction quand je vis entrer tout à coup

Mercier--l'administrateur.--Il était affolé en m'apprenant qu'on

venait de découvrir, pendu dans le troisième dessous de la scène,

entre une ferme et un décor du _Roi de Lahore_, le corps d'un

machiniste. Je m'écriai: Allons le décrocher! Le temps que je mis à

dégringoler l'escalier et à descendre l'échelle du portant, le pendu

n'avait déjà plus sa corde!»

Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme

est pendu au bout d'une corde, on va le décrocher, la corde a disparu.

Oh! M. Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le:

_C'était l'heure de la danse, et coryphées et rats avaient bien vite

pris leurs précautions contre le mauvais œil._ Un point, c'est tout.

Vous voyez d'ici le corps de ballet descendant l'échelle du portant et

se partageant la corde de pendu en moins de temps qu'il ne faut pour

l'écrire. Ce n'est pas sérieux. Quand je songe, au contraire, à

l'endroit exact où le corps a été retrouvé--dans le troisième

dessous de la scène--j'imagine qu'il pouvait y avoir _quelque part_ un

intérêt à ce que cette corde disparût après qu'elle eut fait sa

besogne et nous verrons plus tard si j'ai tort d'avoir cette

imagination-là.

La sinistre nouvelle s'était vite répandue du haut en bas de l'Opéra,

où Joseph Buquet était très aimé. Les loges se vidèrent, et les

petites danseuses, groupées autour de la Sorelli comme des moutons

peureux autour du pâtre, prirent le chemin du foyer, à travers les

corridors et les escaliers mal éclairés, trottinant de toute la hâte

de leurs petites pattes roses.

[Note 2: Je tiens l'anecdote très authentique également, de M. Pedro

Gailliard lui-même, ancien directeur de l'Opéra.]

II

LA MARGUERITE NOUVELLE

Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny qui montait.

Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

--J'allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de façon

fort galante. Ah! Sorelli, quelle belle soirée! Et Christine Daaé:

quel triomphe!

--Pas possible! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme

un clou! Mais laissez-nous passer _mon cher comte_, fit la gamine avec

une révérence mutine, nous allons aux nouvelles d'un pauvre homme que

l'on a trouvé pendu.

À ce moment passait, affairé, l'administrateur, qui s'arrêta

brusquement en entendant le propos.

--Comment! Vous savez déjà cela, mesdemoiselles? fit-il d'un ton assez

rude... Eh bien! n'en parlez point... et surtout que MM. Debienne et

Poligny n'en soient pas informés! ça leur ferait trop de peine pour

leur dernier jour.

Tout le monde s'en fut vers le foyer de la danse, qui était déjà

envahi.

Le comte de Chagny avait raison; jamais gala ne fut comparable à

celui-là; les privilégiés qui y assistèrent en parlent encore à

leurs enfants et petits-enfants avec un souvenir ému. Songez donc que

Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Delibes, montèrent à

tour de rôle au pupitre du chef d'orchestre et dirigèrent eux-mêmes

l'exécution de leurs œuvres. Ils eurent, entre autres interprètes,

Faure et la Krauss, et c'est ce soir-là que se révéla au Tout-Paris

stupéfait et enivré cette Christine Daaé dont je veux, dans cet

ouvrage, faire connaître le mystérieux destin.

Gounod avait fait exécuter _La marche funèbre d'une Marionnette_;

Reyer, sa belle ouverture de _Sigurd_; Saint-Saëns, _La Danse macabre_

et une _Rêverie orientale_; Massenet, une _Marche hongroise_ inédite;

Guiraud, son _Carnaval_; Delibes, _La valse lente de Sylvia_ et des

_pyzzicati_ de _Coppélia._ Mlles Krauss et Denise Bloch avaient

chanté: la première, le boléro des _Vêpres siciliennes_; la seconde,

le brindisi de _Lucrèce Borgia._

Mais tout le triomphe avait été pour Christine Daaé, qui s'était

fait entendre d'abord dans quelques passages de _Roméo et Juliette._

C'était la première fois que la jeune artiste chantait cette œuvre de

Gounod, qui, du reste, n'avait pas encore été transportée à l'Opéra

et que l'Opéra-Comique venait de reprendre longtemps après qu'elle eut

été créée à l'ancien Théâtre-Lyrique par Mine Carvalho. Ah! il

faut plaindre ceux qui n'ont point entendu Christine Daaé dans ce rôle

de Juliette, qui n'ont point connu sa grâce naïve, qui n'ont point

tressailli aux accents de sa voix séraphique, qui n'ont point senti

s'envoler leur âme avec son âme au-dessus des tombeaux des amants de

Vérone: «_Seigneur! Seigneur! Seigneur! pardonnez-nous!_»

Eh bien, tout cela n'était encore rien à côté des accents surhumains

qu'elle fit entendre dans l'acte de la prison et le trio final de Faust,

qu'elle chanta en remplacement de la Carlotta, indisposée. On n'avait

jamais entendu, jamais vu ça!

Ça, c'était «la Marguerite nouvelle» que révélait la Daaé, une

Marguerite d'une splendeur, d'un rayonnement encore insoupçonnés.

La salle tout entière, avait salué des mille clameurs de son

inénarrable émoi, Christine qui sanglotait et qui défaillait entre

les bras de ses camarades. On dut la transporter dans sa loge. Elle

semblait avoir rendu l'âme. Le grand critique P. de St-V. fixa le

souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique

qu'il intitula justement _La Marguerite nouvelle._ Comme un grand

artiste qu'il était, il découvrait simplement que cette belle et douce

enfant avait apporté ce soir-là, sur les planches de l'Opéra, un peu

plus que son art, c'est-à-dire son cœur. Aucun des amis de l'Opéra

n'ignorait que le cœur de Christine était resté pur comme à quinze

ans, et P. de St-V. déclarait «que pour comprendre ce qui venait

d'arriver à Daaé, _il était dans la nécessité d'imaginer qu'elle

venait d'aimer pour la première fois!_» Je suis peut-être indiscret,

ajoutait-il, mais l'amour seul est capable d'accomplir un pareil

miracle, une aussi foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y

a deux ans, Christine Daaé dans son concours du Conservatoire, et elle

nous avait donné un espoir charmant. _D'où vient le sublime

d'aujourd'hui? S'il ne descend point du ciel sur les ailes de l'amour,

il me faudra penser qu'il monte de l'enfer et que Christine, comme le

maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le Diable!_ Qui n'a

pas entendu Christine chanter le trio final de _Faust_ ne connaît pas

_Faust_: l'exaltation de la voix et l'ivresse sacrée d'une âme pure ne

sauraient aller au delà!»

Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur

dissimuler si longtemps un pareil trésor? Christine Daaé avait été

jusqu'alors un Siebel convenable auprès, de cette Marguerite un peu

trop splendidement matérielle qu'était la Carlotta. Et il avait fallu

l'absence incompréhensible et inexcusable de la Carlotta, à cette

soirée de gala, pour qu'au pied levé la petite Daaé pût donner toute

sa mesure dans une partie du programme réservé à la diva espagnole!

Enfin, comment, privés de Carlotta, MM. Debienne et Poligny

s'étaient-ils adressés à la Daaé? Ils connaissaient donc son génie

caché? Et s'ils le connaissaient, pourquoi le cachaient-ils? Et elle,

pourquoi le cachait-elle? Chose bizarre, on ne lui connaissait point de

professeur actuel. Elle avait déclaré à plusieurs reprises que,

désormais elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien

inexplicable.

Le comte de Chagny avait assisté, debout dans sa loge, à ce délire et

s'y était mêlé par ses bravos éclatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement

quarante et un ans. C'était un grand seigneur et un bel homme. D'une

taille au-dessus de la moyenne, d'un visage agréable, malgré le front

dur et des yeux un peu froids, il était d'une politesse raffinée avec

les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient

pas toujours ses succès dans le monde. Il avait un cœur excellent et

une honnête conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il était

devenu le chef d'une des plus illustres et des plus antiques familles de

France, dont les quartiers de noblesse remontaient à Louis le Hutin. La

fortune des Chagny était considérable, et quand le vieux comte, qui

était veuf, mourut, ce ne fut point une mince besogne pour Philippe,

que celle qu'il dut accepter de gérer un aussi lourd patrimoine. Ses

deux sœurs et son frère Raoul ne voulurent point entendre parler de

partage, et ils restèrent dans l'indivision, s'en remettant de tout à

Philippe, comme si le droit d'aînesse n'avait point cessé d'exister.

Quand les deux sœurs se marièrent,--le même jour,--elles reprirent

leurs parts des mains de leur frère, non point comme une chose leur

appartenant, mais comme une dot dont, elles lui exprimèrent leur

reconnaissance.

La comtesse de Chagny--née de Moerogis de la Martynière--était morte

en donnant le jour à Raoul, né vingt ans après son frère aîné.

Quand le vieux comte était mort, Raoul avait douze ans. Philippe

s'occupa activement de l'éducation de l'enfant. Il fut admirablement

secondé dans cette tâche par ses sœurs d'abord et puis par une

vieille tante, veuve du marin, qui habitait Brest, et qui donna au jeune

Raoul le goût des choses de la mer. Le jeune homme entra au _Borda_, en

sortit dans les premiers numéros et accomplit tranquillement son tour

du monde. Grâce à de puissants appuis, il venait d'être désigné

pour faire partie de l'expédition officielle du _Requin_, qui avait

mission de rechercher dans les glaces du pôle les survivants de

l'expédition du _d'Artois_, dont on n'avait pas de nouvelles depuis

trois ans. En attendant, il jouissait d'un long congé qui ne devait

prendre fin que dans six mois, et les douairières du noble faubourg, en

voyant cet enfant joli, qui paraissait si fragile, le plaignaient déjà

des rudes travaux qui l'attendaient.

La timidité de ce marin, je serais presque tenté de dire, son

innocence, était remarquable. Il semblait être sorti la veille de la

main des femmes. De fait, choyé par ses deux sœurs et par sa vieille

tante, il avait gardé de cette éducation purement féminine des

manières presque candides, empreintes d'un charme que rien,

jusqu'alors, n'avait pu ternir. À cette époque, il avait un peu plus

de vingt et un ans et en paraissait dix-huit. Il avait une petite

moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de fille.

Philippe gâtait beaucoup Raoul. D'abord, il en était très fier et

prévoyait avec joie une carrière glorieuse pour son cadet dans cette

marine où l'un de leurs ancêtres, le fameux Chagny de La Roche, avait

tenu rang d'amiral. Il profitait du congé du jeune homme pour lui

montrer Paris, que celui-ci ignorait à peu près dans ce qu'il peut

offrir de joie luxueuse et de plaisir artistique.

Le comte estimait qu'à l'âge de Raoul trop de sagesse n'est plus tout

à fait sage. C'était un caractère fort bien équilibré, que celui de

Philippe, pondéré dans ses travaux, comme dans ses plaisirs, toujours

d'une tenue parfaite, incapable de montrer à son frère un méchant

exemple. Il l'emmena partout avec lui. Il lui fit même connaître le

foyer de la danse. Je sais bien que l'on racontait que le comte était

du «dernier bien» avec la Sorelli. Mais quoi! pouvait-on faire un

crime à ce gentilhomme, resté célibataire, et qui, par conséquent,

avait bien des loisirs devant lui, surtout depuis que ses sœurs

étaient établies, de venir passer une heure ou deux, après son

dîner, dans la compagnie d'une danseuse qui, évidemment, n'était

point très, très spirituelle, mais qui avait les plus jolis yeux du

monde? Et puis, il y a des endroits où un vrai Parisien, quand il tient

le rang du comte de Chagny, doit se montrer, et, à cette époque, le

foyer de la danse de l'Opéra était un de ces endroits-là.

Enfin, peut-être Philippe n'eût-il pas conduit son frère dans les

coulisses de l'Académie nationale de musique, si celui-ci n'avait été

le premier, à plusieurs reprises, à le lui demander avec une douce

obstination dont le comte devait se soutenir plus tard.

Philippe, après avoir applaudi ce soir-là la Daaé, s'était tourné

du côté de Raoul, et l'avait vu si pâle qu'il en avait été

effrayé.

--Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve

mal?

En effet, sur la scène, on devait soutenir Christine Daaé.

--C'est toi qui vas défaillir..., fit le comte en se penchant vers

Raoul. Qu'as-tu donc?

Mais Raoul était déjà debout.

--Allons, dit-il, la voix frémissante.

--Où veux-tu aller, Raoul? interrogea le comte, étonné de l'émotion

dans laquelle il trouvait son cadet.

--Mais allons voir! C'est la première fois qu'elle chante comme ça!

Le comte fixa curieusement son frère et un léger sourire vint

s'inscrire au coin de sa lèvre amusée.

--Bah!... Et il ajouta tout de suite: Allons! Allons!

Il avait l'air enchanté.

Ils furent bientôt à l'entrée des abandonnés, qui était fort

encombrée. En attendant qu'il pût pénétrer sur la scène, Raoul

déchirait ses gants d'un geste inconscient. Philippe, qui était bon,

ne se moqua point de son impatience. Mais il était renseigné. Il

savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait et

aussi pourquoi il semblait prendre un si vif plaisir à ramener tous les

sujets de conversation sur l'Opéra.

Ils pénétrèrent sur le plateau.

Une foule d'habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se

dirigeaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se

mêlaient les allocutions véhémentes des chefs de service. Les

figurants du dernier tableau qui s'en vont, les «marcheuses» qui vous

bousculent, un portant qui passe, une toile de fond qui descend du

cintre, un praticable qu'on assujettit à grands coups de marteau,

l'éternel «place au théâtre» qui retentit à vos oreilles comme la

menace de quelque catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d'un

renfoncement solide pour vos reins, tel est l'événement habituel des

entr'actes qui ne manque jamais de troubler un novice comme le jeune

homme à la petite moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille

qui traversait, aussi vite que l'encombrement le lui permettait, cette

scène sur laquelle Christine Daaé venait de triompher et sous laquelle

Joseph Buquet venait de mourir.

Ce soir-là, la confusion n'avait jamais été plus complète, mais

Raoul n'avait jamais été moins timide. Il écartait d'une épaule

solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne s'occupant point de ce qui

se disait autour de lui, n'essayant point de comprendre les propos

effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de

voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il

sentait bien que son pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus. Il

avait bien essayé de le défendre depuis le jour où Christine, qu'il

avait connue toute petite, lui était réapparue. Il avait ressenti en

face d'elle une émotion très douce qu'il avait voulu chasser, à la

réflexion, car il s'était juré, tant il avait le respect de lui-même

et de sa foi, de n'aimer que celle qui serait sa femme, et il ne

pouvait, une seconde, naturellement, songer à épouser une chanteuse;

mais voilà qu'à l'émotion très douce avait succédé une sensation

atroce. Sensation? Sentiment? Il y avait là-dedans du physique et du

moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme, si on la lui avait ouverte

pour lui prendre le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide

réel qui ne pourrait jamais plus être rempli que par le cœur de

l'autre! Ce sont là des événements d'une psychologie particulière

qui, paraît-il, ne peuvent être compris que de ceux qui ont été

frappés, par l'amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage

courant, «coup de foudre».

Le comte Philippe avait peine à le suivre. Il continuait de sourire.

Au fond de la scène, passé la double porte qui s'ouvre sur les degrés

qui conduisent au foyer et sur ceux qui mènent aux loges de gauche du

rez-de-chaussée, Raoul dut s'arrêter devant la petite troupe de rats

qui, descendus à l'instant de leur grenier, encombraient le passage

dans lequel il voulait s'engager. Plus d'un mot plaisant lui fut

décoché par de petites lèvres fardées auxquelles il ne répondit

point; enfin, il put passer et s'enfonça dans l'ombre d'un corridor

tout bruyant des exclamations que faisaient entendre d'enthousiastes

admirateurs. Un nom couvrait toutes les rumeurs: Daaé! Daaé! Le comte,

derrière Raoul, se disait: «Le coquin connaît le chemin», et il se

demandait comment il l'avait appris. Jamais il n'avait conduit lui-même

Raoul chez Christine. Il faut croire que celui-ci y était allé tout

seul pendant que le comte restait à l'ordinaire à bavarder au foyer

avec la Sorelli, qui le priait souvent de demeurer près d'elle jusqu'au

moment où elle entrait en scène, et qui avait parfois cette manie

tyrannique de lui donner à garder les petites guêtres avec lesquelles

elle descendait de sa loge et dont elle garantissait le lustre de ses

souliers de satin et la netteté de son maillot chair. La Sorelli avait

une excuse: elle avait perdu sa mère.

Le Fantôme de l'Opéra · 第 1 / 25 段