Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, étonnés

d'abord de l'impétuosité de Corcoran, mais bientôt rassurés par le

mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se rallièrent promptement,

et, malgré la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrépidité.

En peu d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la cavalerie

hindoue, et Corcoran, emporté par son ardeur, se trouva enfermé dans

leurs rangs. Déjà il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à vendre

chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu lui rendit la victoire.

Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut tout à coup que les

rangs de l'armée anglaise s'ouvraient pour livrer passage à des amis

inconnus.

A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il les voyait déjà reculer,

pas à pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui

pouvait-ce être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, la tendre,

la bonne, la courageuse Louison?

C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue du départ de

Corcoran, elle avait résolu de le suivre, oubliant ses arrêts. Elle

avait gratté à la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils

avaient renversé cet obstacle impuissant et s'étaient précipités à la

suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas

se séparer de Louison.

Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé sans peine la trace

de son maître, et arrivait à propos pour le sauver--l'ingrat!--des mains

de ses ennemis.

A dire vrai, dès qu'elle parut, suivie du formidable Garamagrif,

les Mahrattes ne lui disputèrent pas le passage. Les Anglais étonnés

essayèrent inutilement de serrer leurs rangs et lui tirèrent quelques

coups de revolver.

D'un bond Louison sauta à la gorge du colonel Robertson, du 13°

hussards, et l'étendit mort sur le terrain. C'est dommage, car Robertson

était un officier de grande espérance. Garamagrif, de son côté, tomba

sur le major Wodsworth, qui criait à ses hommes:

«Avancez donc, damnés fils de...!»

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents

de Garamagrif lui donna la mort.

Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait à Bénarès une

veuve et six orphelins bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la

guerre.

Quelle que fût la pensée des hussards anglais (s'ils avaient une pensée,

ce que j'ignore), leurs chevaux commencèrent à se cabrer si violemment

que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que le désordre se mit

dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivèrent

enfin jusqu'au maharajah, qui se défendait seul, adossé à un bananier,

et parait de son mieux les coups de pointe.

Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine

de cavaliers l'entouraient, cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer.

«Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer

rançon.»

En même temps il cherchait à le désarmer, mais Corcoran, d'un coup de

son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant

contre un autre cavalier, il fendit la tête à ce second adversaire.

Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la

suivait à trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant

son maître après la réprimande qu'il avait reçue l'avant-veille.

A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers

anglais tournèrent bride en un clin d'oeil et rejoignirent leur régiment

qui déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des

hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son armée.

Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent un long cri de joie

et revinrent à la charge. Corcoran, plus prudent cette fois, envoya

sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauche des

Anglais, pendant que son artillerie, placée en potence, les prenait de

flanc et de face, et que le gros de l'armée s'avançait sur le centre.

Le général anglais, qui n'avait ni artillerie, ni infanterie pour se

soutenir, ordonna la retraite, qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre.

Mais les valets du camp, les vivandières, les femmes et tout ce peuple

qui suit les armées anglaises dans l'Inde, craignant d'être abandonnés,

se précipitèrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre à

l'avant-garde des fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie laissée en

arrière avec Spalding.

En quelques instants, le désordre fut au comble.

A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mêmes ne

cherchèrent plus qu'à devancer leurs camarades. Heureux ceux qui étaient

bien montés! Ils rejoignirent le général Spalding dès le soir même.

Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, fit faire halte à

son armée, et laissa à la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.

«Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment il faut battre les

Anglais. Courez sur eux, sabre ou baïonnette en avant, sans tirer, et

Vichnou et Siva vous donneront la victoire... Au reste, tout n'est pas

fini; mais c'est assez pour aujourd'hui.»

[Illustration: En quelques instants le désordre fut au comble. (Page

258.)]

Il eut soin de placer lui-même les postes avancés. Puis, se tournant

vers Louison qui le regardait fixement et qui attendait un mot d'amitié:

«Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à la mort. Et toi

aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais

ne va plus chercher querelle à Scindiah.»

Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins l'appelaient. Louison

et Garamagrif s'étendirent à l'entrée comme deux factionnaires chargés

de veiller à la sûreté du maharajah, et personne assurément ne fut tenté

de violer la consigne sans nécessité.

XXIII

Sir John Spalding.

Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les

armes à ses troupes et continua la poursuite.

La route était jonchée d'armes, de chevaux et de cavaliers tués et

dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou

dispersée. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui

accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards.

Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les Anglais s'avançaient,

se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il

n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il

voulait s'assurer au moins l'avantage du terrain. Il fit même creuser

à la hâte un fossé de dix pieds de large et de trois pieds de

profondeur,--non que cette précaution lui parût très-utile, puisque

les Anglais n'avaient plus de cavalerie,--mais parce qu'il voulait leur

faire croire qu'il se tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes

à prendre l'offensive. Son intérêt était, au contraire, d'en finir

promptement avec ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Barclay et

l'accabler à son tour.

La ruse réussit admirablement.

Sir John Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri,

très-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et

qui n'avait aucune expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en

Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque; il

avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute

sa tactique consistait en trois points: ébranler l'ennemi avec

l'artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par

la cavalerie.

Par hasard, sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte

qu'il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L'ardeur

désordonnée de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans

l'attendre, ne lui causait aucune inquiétude.

A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. Toute l'armée du maharajah

lui paraissait dispersée sans retour, et l'aurait été en effet sans

l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de Corcoran.

Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le

bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans

Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'était une course au clocher. (Il

ignorait encore le désastre de son rival et l'incendie de son camp.)

C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait

la funeste nouvelle de l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en

voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter,

se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait

évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la

destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne.

«Trois régiments! s'écria Spalding, au comble de la fureur. Où est l'âne

bâté qui les commandait? Où est le colonel Robertson?

--Mort, général.

--Où est le major Mac Farlane?

--Tué d'une balle dans la tête.»

Spalding se sentait gagner par la consternation générale.

«Vous êtes donc tombés dans une embuscade? demanda-t-il. Il n'y a pas

d'exemple d'un désastre pareil.»

Le lieutenant Churchill fit le récit de l'action.

«Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une

volée de perdreaux. Mais tout à coup le maharajah est arrivé....

--Le maharajah! dit Spalding, toujours à cheval sur l'étiquette. Sachez,

monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a

pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par

conséquent, souverainement impropre d'appeler de ce nom un aventurier

quelconque.»

Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit.

Quand il fut terminé:

«Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du

matin. Nous rencontrerons l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et

nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.»

La nuit suivante, à l'heure indiquée, l'infanterie anglaise se remit

en marche. Vingt-cinq ou trente hussards, qui avaient à grand'peine

conservé leurs chevaux, servaient d'éclaireurs.

Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l'armée

mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée

en tirailleurs.

Sir John Spalding, toujours ferme dans ses idées de tactique militaire,

commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie

de Corcoran, qui se retira en bon ordre à l'abri d'un petit bois et

attendit là l'ordre de charger. L'artillerie mahratte répondit à peine

au feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, se retira dans

un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse

d'ailleurs en égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever,

malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la

position.

«C'est le moment d'aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John

Spalding.

--Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le

maharajah.»

Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec

un mépris inexprimable et dit:

«Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux

Highlanders d'avancer.»

Churchill obéit.

Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des

pibrochs d'Écosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancèrent

lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader

la colline où les attendait le gros de l'armée mahratte.

Un silence terrible régnait sur la champ de bataille. Les deux

artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place à l'infanterie,

et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait

les sous-officiers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de

leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles

et les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible anxiété.

Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas du fossé creusé sur

le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre et

s'écria:

«En joue! feu!»

Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés à plat ventre, se

levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux

batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps

à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des

Highlanders.

En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant

ceux qui survivaient s'avancèrent avec une intrépidité admirable

jusqu'au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui

l'occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline.

Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui

s'étaient repliés au commencement de la bataille, reprenaient leur poste

sur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de Highlanders fusillés

et mitraillés en face, par derrière et sur les flancs, il ne resta pas

cinquante hommes valides; encore furent-ils forcés de se rendre.

Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction

de son infanterie d'élite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait

la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible.

Bientôt même il dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran.

Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la

cavalerie de se déployer sur le flanc de l'infanterie anglaise et

de couper ses lignes de communications. Spalding effrayé commanda la

retraite, et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de

joie.

C'était la première fois qu'une armée indienne, commandée il est vrai

par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi

l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes.

«C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-même qui

s'est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au

teint blanc et à la barbe rouge.»

Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge Toujours pressé d'en finir

avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lança sa cavalerie sur

toutes les routes, avec ordre de dépasser l'armée anglaise, d'entasser

toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de

l'éloigner de la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de près avec

son infanterie et le harcelait avec son artillerie légère.

Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'échapper que

son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours à se sauver,

tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre.

C'est ce qui arriva dans le cas présent.

La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis

que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la

Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses

opérations avec celles de l'armée.

Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout

ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit

lui-même la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi.

[Illustration: C'était un brave homme. (Page 273.)]

Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement

commençait au moment où le maharajah recommença l'attaque. Les Anglais

effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense butin, presque tous

leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui

s'étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan

Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur général blessé

à mort sur le champ de bataille au moment même où il allait s'embarquer.

Un boulet de canon lui avait emporté la tête.

«Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé, ce

n'était ni un César ni un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a

bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même;

car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi déshonorant que de perdre la

bataille de Cannes et de survivre.»

Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec

beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l'avaient abandonné, il

ne voulut pas leur faire grâce.

«Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck.

--Grâce, seigneur maharajah! s'écria l'Afghan.

--Qu'on le fusille,» dit Corcoran.

Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi

l'exemple d'Usbeck.

«Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est

nécessaire.»

Ces exemples donnés, il laissa le commandement de l'armée à l'un de

ses lieutenants et reprit en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car

partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison

et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de

le suivre.

XXIV

Discours du trône. Sita prisonnière.

Corcoran arriva à Bhagavapour la veille du jour où s'ouvrit la session

de son Corps législatif. Par un rare bonheur, il n'avait que des

victoires à raconter à son peuple, et quoique le danger fût encore

très-grand, cependant les victoires passées et présentes répondaient de

l'avenir.

Dès le lendemain, à sept heures du matin (car, à cause du climat et de

l'ardeur du soleil, les séances devaient être terminées chaque jour

à dix heures), il s'avança, monté sur Scindiah, avec Sita et Rama, et

ouvrit la session suivant le cérémonial accoutumé.

Voici quelques passages de son discours:

«Citoyens libres du pays mahratte,

«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de

vous.

«Depuis la dernière session, Brahma a daigné bénir nos efforts et

notre prospérité n'a fait que s'accroître. Le commerce, l'agriculture,

l'industrie ont fait des progrès prodigieux, dus surtout, nous devons le

reconnaître, à l'initiative individuelle et à la liberté d'action dont

vous jouissez.

«Mais un peuple n'est pas digne de la liberté lorsqu'il ne sait pas

la défendre par les armes. J'ai dû repousser l'invasion d'un voisin

ambitieux et perfide. Avec la permission et la protection de Brahma,

j'ai su punir les traîtres et repousser l'ennemi. Il dépend encore de

lui de faire la paix à des conditions honorables; mais s'il persiste

dans son dessein, il subira la peine de son iniquité.

«Mon ministre de l'intérieur, Sougriva Sahib, est chargé de vous

proposer un plan de budget. Vous remarquerez qu'il n'est question ni

d'augmenter les impôts, ni d'en créer de nouveaux, ni d'émettre un

emprunt. Grâce à Vichnou, malgré les charges que la guerre nous impose,

le Trésor est encore rempli, et Sougriva Sahib est chargé de l'agréable

mission de vous proposer la suppression de tous les impôts indirects

dont la perception est si coûteuse.

«Citoyens libres du pays mahratte, que la sagesse du divin Vichnou

préside à vos délibérations!»

Puis il présenta la belle Sita et le petit Rama à son peuple. Tout le

monde cria:

«Longue vie au maharajah! Qu'il soit béni, lui et toute sa postérité!»

Et Corcoran rentra dans son palais.

Ces acclamations étaient sincère, et cependant l'orage grondait sur sa

tête. Les zémindars qui l'avaient trahi comptaient plus d'un complice

dans l'assemblée. L'inflexible justice de Corcoran lui faisait, parmi

les grands seigneurs, des ennemis redoutables.

Au moindre revers on était prêt à proclamer sa déchéance. Heureusement

la victoire récente qu'il avait remportée sur les Anglais intimidait ses

adversaires.

Cependant les succès passés n'éblouissaient pas le maharajah. Il voyait

fort bien que le peuple indou n'était pas encore prêt à la révolte, et,

quoique incapable de craindre pour lui-même, il tremblait quelquefois

pour sa femme et son fils.

Un matin, Baber vint lui faire sa cour.

Baber enrichi était maintenant un seigneur.

Il se présenta, la tête haute, le regard content, sincère, doux et

calme, comme il convient à un honnête homme qui a fait fortune sur la

grande route et au coin des bois.

«D'où sors-tu, chenapan? demanda le maharajah.

--Seigneur, dit Baber d'un ton modeste, j'ai reçu hier les cent mille

roupies que vous avez daigné m'assigner sur le trésor de Votre Majesté.

--Et où vas-tu?

--Où Votre Majesté daignera m'envoyer.

--Ah! ah! Tu prends goût aux missions diplomatiques?... Eh bien, te

sens-tu le courage de retourner au camp des Anglais?

--Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis devenu riche, croyez-vous

que je sois devenu poltron?

--Et tu me rapporteras des nouvelles de ton ami Barclay?

--Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. Est-ce tout?

--Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies sur mon trésorier.

--Ah! seigneur maharajah, s'écria Baber avec un enthousiasme qui n'était

pas feint, vous serez toujours le plus généreux des hommes, et il y a

plaisir à se faire tuer à votre service.»

L'Indou se prosterna de nouveau, élevant vers le ciel les paumes de ses

mains, et partit.

Le lundi suivant il était de retour.

«Seigneur maharajah, dit-il, tenez-vous sur vos gardes. Barclay a reçu

des renforts, des chevaux, des vivres, des munitions et de l'artillerie.

Son armée est augmentée d'un tiers; on veut vous porter un coup décisif

avant que l'Europe apprenne la défaite et la mort de sir John Spalding.

Barclay va franchir la frontière demain ou après demain. Vos généraux

ont perdu la tête. Le vieil Akbar ne répond rien quand on l'interroge et

ne donne aucun ordre....»

Aussitôt Corcoran fit préparer ses chevaux. Il allait partir et

rejoindre l'armée.

Sita voulut le suivre.

«Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne m'envie pas le bonheur

de t'accompagner.

--Qui prendra soin de Rama?» demanda Corcoran.

Mais Rama voulut à son tour suivre sa mère.

«Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est décisive. Si je

laisse Sita et Rama à Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux

quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi.»

Naturellement Scindiah était aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et

Louison, car Rama voulut tout emmener, même son ami Moustache. Après

quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, et, précédant

lui-même de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna

rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commandement de

l'armée. Sougriva fut chargé, comme à l'ordinaire, de le remplacer en

son absence.

Il était temps que Corcoran arrivât, car les renseignements de Baber

n'étaient que trop vrais. Barclay avançait à grands pas dans le pays

mahratte, et l'armée de Corcoran reculait toujours sans livrer une seule

bataille. Les soldats se décourageaient, murmuraient et commençaient à

déserter.

C'est alors que le maharajah se présenta seul, à cheval, suivant sa

coutume, à l'entrée du camp.

C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par sa présence, ne demanda

plus qu'à se battre.

Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'étaient pas encore

assez exercés et assez aguerris pour aborder sans frémir la redoutable

et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant

l'ennemi par de fréquentes escarmouches, donner aux Mahrattes plus de

confiance en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une

bataille décisive.

[Illustration: Il fortifia son camp. (Page 280.)]

Corcoran suivit ce plan avec une persévérance extraordinaire. Il creusa

des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un

fossé profond, le garnit de palissades au travers desquelles se

montraient les gueules de deux cents canons. Puis, à la tête de sa

cavalerie montée sur des chevaux berbères et turcomans, sobres, prompts,

légers et durs à la fatigue, il battit tout le pays, enleva les convois

qui approvisionnaient le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la

famine.

Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, était fort inquiet.

Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock

des dépêches qui l'avertissaient de se hâter, afin que le bruit de sa

victoire couvrît l'échec désastreux de sir John Spalding. Cependant il

n'osait pas donner l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, privée

de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, qui se montrait chaque

jour en vingt endroits différents.

Un funeste incident, qui devait amener le dénoûment de cette longue

histoire, tira enfin Barclay d'embarras.

Un soir, comme Corcoran rentrait au camp après une escarmouche assez

vive, Baber se présenta et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison et

Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'armée anglaise.

A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un désespoir si profond,

qu'on craignit un instant qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi!

Tant de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! tant de grands

projets renversés en un jour!

Cependant telle était la force d'âme du maharajah, qu'il ne perdit pas

une minute à se plaindre du sort.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie · 第 10 / 12 段