On se souvient aussi que la paix avait toujours été fort chancelante

entre Louison, Garamagrif et Scindiah.

Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux,

sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses

anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait

laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était

très-justement fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé de

le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en

faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.

L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait

par-dessus tout la colère de Corcoran, résolut de satisfaire sa

vengeance pendant que le maître et _Sifflante_, sa bonne cravache,

n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les

personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner.

Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions,

comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions

de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de

l'oeil, s'attendant à tout, et se préparant à leur donner une leçon dont

ils se souviendraient longtemps.

Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et

d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle

éclata de la manière suivante.

Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient leur île par le

chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,--ou peut-être cinq

heures,--Alice et Sita revinrent de la promenade portées par le puissant

Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux,

et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier

du palais d'Holkar.

A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait

à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les

lions), éclata derrière Scindiah.

Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux,

l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une

curiosité maligne et méprisante.

Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le

peu qu'on connaît de la langue des tigres) signifiait à peu près ceci:

«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de

plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui

met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui

n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois

d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et

il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête!»

A quoi Louison répondit dans sa langue:

«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit

mordant et juste. Tu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est

fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa peau est sale comme

celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui

d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on

croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles

que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois;

il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je

ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses affections qui

voudra jamais de lui.»

Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre

sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux,

prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse

lui prodiguaient.

«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme

apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement

idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le: il

entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage

comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre

son honneur.

--Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu qu'il se serve? à moins que

par son épée tu n'entendes ce nez prodigieux qui est si long, si long,

qu'on pourrait en faire un pont pour passer le Gange.

--Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre.

--Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-dessus,

et je parie qu'il n'osera rien dire.

--Bravo! saute.»

Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.

Scindiah ne remua pas plus que s'il avait été de granit ou de marbre.

«Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit que tu auras fait mieux

que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en

long.»

Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la tête.

Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car

Scindiah, voyant le tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un

mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva

malgré ses griffes et le lança sans effort jusqu'à la hauteur du second

étage du palais.

A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et

Alice, en l'entendant, frémirent de frayeur.

«Séparez-les!» s'écria Sita.

Mais personne n'osait s'approcher.

Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec

son ami Moustache, voulut descendre et rétablir la paix; mais Sita le

retint.

Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et

fermaient soigneusement les portes.

Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable

encore. Garamagrif, enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur

du second étage, avait espéré du moins mettre enfin pied à terre et

prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas.

A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, que l'éléphant le rattrapa

et le lança en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du

palais, pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, il continua

de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux

fendaient l'âme des personnes sensibles et déchiraient les oreilles des

spectateurs les plus indifférents.

Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines,

essaya de tourner l'ennemi.

Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses

flancs; et quant à ses derrières, grâce au mur auquel il était adossé,

il se croyait en sûreté.

Pendant que Louison faisait son plan de bataille, les rugissements de

Garamagrif redoublaient. Il semblait dire:

«Vas-tu me laisser périr?»

Enfin elle se décida, prit son élan, fit une feinte sur la gauche; puis,

d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commença à lui déchirer

l'oreille droite.

Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber

Garamagrif à terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait pas

prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses mouvements, quoique un peu

écloppé par sa chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença à la

mordre à belles dents.

Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par le sang qui coulait

jusque sur ses yeux, étourdi par les rugissements féroces des deux

tigres, perdant même la conscience de ses actions, galopait au hasard

dans la cour. C'était un spectacle effrayant.

Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir tous les deux à la fois et

ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha à les

écraser sous son poids.

Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre à ce piége,

abandonna sa proie, et Garamagrif lui-même, quoique plus acharné,

sentant craquer ses os à chaque mouvement de l'éléphant, lâcha prise.

Il y eut alors une courte trêve.

Chacun avait de nouvelles injures à venger et voulait porter le dernier

coup.

Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore

au mur; mais un nouvel ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste

situation.

C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fenêtre du

premier étage, voyait tout le combat et qui, retenu à grand'peine par

Rama, avait cru le moment venu de secourir son père et sa mère.

Au moment où Scindiah s'attendait le moins à recommencer la lutte

et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses

oreilles, Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et essaya

d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse épaisse qui

protégeait son ennemi.

Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, qui saisit le

malheureux Moustache et le lança contre le mur avec une telle force,

que si Louison, toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir à la

volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! de sa postérité.

Le combat recommença, furieux; mais Louison, occupée de modérer

l'impétuosité du jeune Moustache, ne montrait plus le même acharnement.

Quant à Scindiah, sa colère était au comble.

Il y avait dans la cour une énorme barre de fer qui fermait la porte

extérieure du palais. Scindiah, négligeant le soin de sa sûreté et ne

pensant qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et

en porta un coup terrible à Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le

dos avec ses dents et ses griffes.

Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée et presque séparée

du corps. Cette belle queue, alternativement blanche et noire, dont

il était si justement fier, pendait désormais comme un poids inerte.

Louison en poussa un rugissement de colère et recommença le combat pour

son compte.

Mais, au moment où la fureur des deux partis semblait ne pouvoir

s'éteindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient

les combattants avec une frayeur facile à comprendre, poussèrent un cri

de joie:

«Les voila! les voila!»

Presque au même instant la Frégate s'abattit dans la cour avec une

promptitude effrayante. Corcoran mit pied à terre, devina tout, saisit

_Sifflante_, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, son

_juge de paix_, et en cingla un coup sur le dos de Garamagrif, qui avait

ressaisi Scindiah par l'oreille.

Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, poussant un rugissement,

il regarda Corcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait

voulu le dévorer.

Mais le maharajah le regarda à son tour d'un air qui fit rentrer en

terre le pauvre Garamagrif. Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il

vint se rouler sur le sol aux pieds de Corcoran.

Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperçue, il est probable

qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante;

mais elle avait eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit de

sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança d'un air modeste

et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au

parloir.

Mais il lui jeta un regard sévère:

«A bas, Louison! à bas! Vous êtes indigne de ma confiance! Comment! je

vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes

trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux au monde, et le premier

usage que vous faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah!»

Louison, honteuse d'une réprimande si bien méritée, baissa les yeux.

«C'est elle qui t'a cherché querelle, mon pauvre Scindiah, n'est-ce

pas?» dit Corcoran.

Scindiah abaissa sa trompe affirmativement.

«Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a

commencé la querelle?»

Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer

qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'était pas éléphant à le

souffrir.

«C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera deux jours au cachot. Toi,

Louison, tu seras aux arrêts pour cinq jours.»

Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la vue de Sifflante le

réduisit bientôt à l'obéissance, et on l'emmena sans tarder dans les

cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre.

Cette affaire importante réglée, le maharajah et son ami montèrent au

premier étage du palais et rendirent compte à la belle Sita et à son

amie des incidents du voyage. Comme il achevait son récit, on annonça

l'arrivée de Sougriva. Il était fort ému.

«Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive.

--Qu'est-ce que je te disais? s'écria Corcoran en se retournant vers son

ami.... Oh! mon pressentiment de ce matin!»

Puis, prenant à part Sougriva:

«Qu'est-ce? dit-il.

--Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise

remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et

Cipayes. Le général Barclay doit, avec son armée, se joindre à celle-ci

sous les murs de Bhagavapour.

--Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à craindre. Quant à l'autre,

rien n'est perdu. On l'a donc laissé avancer sans le combattre?

--Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et une partie du corps qu'il

commandait ont passé du côté des Anglais.

--Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un moment de réflexion,

je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour

apprenne en même temps la trahison et le châtiment. Fais seller mon

cheval et préparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez

fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et

j'espère que tout le monde,--amis et ennemis,--me reconnaîtra.»

XXI

Départ.

Quand Sougriva fut parti:

«Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que s'est-il passé? As-tu

quelque nouveau Barclay à combattre? Le premier me semble assez

vigoureusement éconduit pour ne pas revenir de sitôt à la charge.

--Comment! vous avez battu le fameux général Barclay, le héros de

Lucknow? demanda Alice.

--Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur

la route de Bombay.»

Et il raconta l'incendie du camp anglais.

Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudissements qu'il croyait

avoir mérités. Alice se montra même très-offensée qu'il eût pris part à

cette affaire.

«Ma foi, reprit Quaterquem, je suis resté neutre. C'est Corcoran et ce

démon de Baber qui ont tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma

voiture.

--Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous arrive encore de prêter

votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre île et

je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer.

--Diable! fit Quaterquem, on ne peut même pas rendre le plus petit

service à un ami sans que les femmes s'en mêlent. Je te promets de ne

plus me mêler de rien.»

Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et Corcoran, toujours

hospitalier, malgré la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses

adieux avec autant de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem à le

secourir.

Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix

inestimable. Il avait appartenu à la célèbre Nourmahar, qui fut pendant

trois générations la plus belle femme de tout l'Hindoustan, et il avait

été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar.

Alice se défendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brûlât

d'envie; mais la générosité de Sita lui faisait sentir bien délicatement

la dureté qu'elle venait de montrer.

[Illustration: Elle embrassa Sita avec une tendresse véritable. (Page

243.)]

«C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon cher et bien-aimé

Corcoran est vainqueur, je n'aurai pas besoin de ces trésors.

L'Hindoustan est à nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne

lui survivrai pas. Je monterai sur le bûcher, comme ma grand'mère Sita

la Videhaine; et, ayant eu le plaisir d'appartenir au plus glorieux des

hommes, je me poignarderai moi-même pour le retrouver plus tôt et me

confondre avec lui dans le sein de Brahma!»

Sita parlait avec tant de simplicité, qu'Alice vit bien que sa

résolution était prise. Elle accepta en fin ce don inestimable et

embrassa Sita avec une tendresse véritable. Elle pensait ne la revoir

jamais; car, en bonne Anglaise qu'elle était, il lui semblait impossible

que Corcoran fût vainqueur. Pour lui, avec une douce et cordiale

gravité, il fit ses adieux à Quaterquem et à sa femme et embrassa ses

amis en homme résolu à vaincre ou à mourir.

«Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je ne sais si je te reverrai.

Garde-moi cette caisse en dépôt dans ton île. Si tu apprends qu'il nous

soit arrivé malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est à toi. Si je suis

vainqueur, je te la redemanderai.»

Et se penchant à son oreille:

«Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il à voix basse. Elles

valent plus de quinze millions de roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive,

l'héritage de Rama. Adieu.

Ils s'embrassèrent encore, et Quaterquem monta dans la frégate avec sa

femme. Avant de prendre son essor:

«Madame, dit-il à Sita, je viendrai le 15 mars à Bhagavapour vous

chercher, et je vous emmènerai dans mon île, que vous ne connaissez pas.

Corcoran, qui sera, je l'espère, débarrassé de toute inquiétude, et

qui aura fait sa paix avec lord Braddock, nous accompagnera. Alice va

organiser sa maison en conséquence et chercher une femme de chambre.

Adieu, cher et ambitieux maharajah. Tu as pris un chemin de traverse

pour arriver au bonheur; mais l'expérience te rendra sage. Adieu.»

La frégate s'enleva dans les airs et se dirigea vers l'Orient.

Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama sur son coeur, monta à

cheval avec son escorte et courut au galop dans la direction de l'armée

anglaise.

XXII

A cheval! Mac Farlane! à cheval!

Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relâche, grâce

aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte

harassée l'avait abandonné tout entière après dix-huit heures d'une

course effrénée. Corcoran, sans s'étonner, galopait toujours, ne

s'arrêtant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et

repartant tout de suite.

Vers le matin du troisième jour, il rencontra enfin les fuyards de

sa propre armée. Tout couvert de sueur et de poussière, mais fier et

intrépide comme on l'avait toujours vu, il les rallia dès les premiers

mots.

Un officier supérieur galopait sans l'écouter. Corcoran le saisit au

collet, et le retournant de l'autre côté:

«Où vas-tu? dit-il: c'est là qu'est l'ennemi.»

Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, cherchait encore à fuir:

«Si tu fais un pas de plus, je te brûle la cervelle.»

A ce geste, à ce mot, tout le monde s'arrêta épouvanté. On avait reconnu

le maître.

«Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. Pourquoi n'êtes-vous pas

venu plus tôt?

--Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un

cheval, et en avant!»

A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il courut à

l'avant-garde.

L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte était dans le plus

affreux désordre. L'armée commandée par des traîtres que payait l'or

des Anglais, avait été mise en déroute cinq jours auparavant. Trois

zémindars avaient donné le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un

était un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé du

côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites et ces défections,

avait tourné le dos dès les premières décharges de l'artillerie

anglaise.

Enfin tout paraissait perdu.

Mais la vue de Corcoran ranima les courages et fit tourner bride aux

fuyards.

[Illustration: Les fuyards. (Page 246.)]

«Halte!» cria-t-il d'une voix retentissante.

Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les soldats crièrent:

«Vive le maharajah!»

Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui

avait passé par héritage à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce

sabre, dont la poignée était enrichie de diamants d'un prix inestimable,

avait autrefois donné le signal de la mort de plusieurs millions

d'hommes. Il avait été forgé, à Samarkhand, par un armurier de Damas, le

célèbre Mohammed-el-Din, qui grava sur sa lame ce verset du Coran:

Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!

Sa trempe était telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant

debout sur sa selle, avait fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un

cavalier afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné.

Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de

la victoire. Les rangs se reformèrent rapidement et l'on suivit le

maharajah, qui précédait de vingt pas toute son armée.

La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte

pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre

des gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient pris aucune

précaution contre un retour offensif. Ils avaient débridé leurs chevaux

et s'étaient assis à l'ombre dans une forêt que traversait la grande

route. Bien plus, pour ne pas partager le butin avec leurs camarades,

les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie.

Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient prendre l'armée mahratte

jusqu'au dernier homme.

Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques hindous et parsis

déballaient avec soin les provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg,

les jambons d'York, les bouteilles de claret et de champagne mousseux,

les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et

le joyeux tintement des verres.

«Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine

Wodsworth, que dites-vous de notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on

disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous.

--Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous

avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune résistance.

Mais cela même, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons

battu Corcoran. Je le connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps

d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais

quart d'heure. Ici, au contraire, grâce à ce brave Afghan....

--Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons à la santé de l'honnête

Usbeck, notre ami, et que Dieu donne toujours de pareils lieutenants à

nos ennemis.

--Combien a-t-on payé ce coquin?

--C'est une question que le général même ne pourrait pas résoudre. Je

crois que lord Henri Braddock et sa police connaissent seuls le prix de

cette marchandise.

--Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour?

--Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et

d'attendre un peu l'infanterie et le général sir John Spalding.

--Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne

veuille pas partager avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments

de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force à culbuter la

nation mahratte et le maharajah par-dessus le marché?»

A ce moment la trompette retentit.

«Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane.

«A cheval, messieurs, à cheval!» s'écria Wodsworth.

En un clin d'oeil, tous les officiers se levèrent, bouclèrent leurs

ceinturons, remirent leurs revolvers à la ceinture et sortirent de leurs

tentes.

On commençait à voir des flots de poussière, soulevés par une foule

nombreuse qui accourait tout affolée de terreur. C'étaient les valets

et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de

grands cris:

«Le maharajah! Voilà le maharajah!»

A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mêmes se

sentirent émus, et chacun courut à son poste.

Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs

fussent reformés, Corcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie

anglaise. Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient au

galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride

dans les dents.

Sans prendre le temps de décharger son revolver, Corcoran passa au

travers des Anglais, pointant à coups de sabre tout ce qui était sur son

passage.

Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent un courage dont on les

aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-même, qui produit

ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait

familière, tant l'exemple d'un homme de coeur est puissant sur les

autres hommes.

[Illustration: Corcoran passa au travers des Anglais. (Page 252.)]

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie · 第 9 / 12 段