--Hélas! seigneur maharajah, j'ai été témoin de tout. Vous étiez parti
depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente
de vous revoir, sortit du camp pour aller à votre rencontre.
Malheureusement, nous tombâmes dans un parti de cavalerie anglaise.
Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les
jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles.»
Corcoran réfléchit un instant.
«Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.
--Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitté un instant
Sa Gracieuse Majesté.
--Si Louison est vivante, tout est sauvé.»
Cependant, avant d'essayer de délivrer par la force sa femme et son
fils, Corcoran écrivit et envoya par un parlementaire au général Barclay
la lettre qui suit:
Au camp, devant Kharpour.
«Monsieur,
«Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à des femmes et à des
enfants. On me dit qu'un hasard déplorable a mis aujourd'hui dans vos
mains ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez pas de leur
rendre la liberté, ou tout au moins de traiter avec moi d'une rançon
convenable.
«Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération
distinguée,
MAHARAJAH CORCORAN Ier.
«Donné l'an troisième de notre règne et le quatre cent trente-trois
mille six cent-unième de la neuvième incarnation de Vichnou.»
Une heure plus tard, Corcoran reçut la réponse suivante:
_Le général Barclay à M. Corcoran, se disant maharajah
de l'empire mahratte._
«Monsieur,
«Comme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la
guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer à tous mes
devoirs envers mon pays et le gouvernement de ma gracieuse souveraine,
si je rendais la liberté à la fille d'Holkar, à votre femme,
monsieur,--à moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions
suivantes:
«1º L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui même et renvoyée dans
ses foyers;
«2º Le soi-disant maharajah abdiquera immédiatement entre les mains du
gouverneur anglais;
«3º Le soi-disant maharajah remettra au général Barclay une liste,
certifiée véritable et sous serment, de tous les biens, meubles et
immeubles composant la succession d'Holkar, pour, desdits biens meubles
et immeubles, être disposé ainsi qu'il conviendra audit général;
«4º La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume
seront remises à l'armée anglaise avec les arsenaux, les armes, les
vivres et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent actuellement;
«5º Enfin, en échange de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant
maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille
livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu)
ledit soi-disant maharajah à ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni
sa femme, ni son fils, avant une période qui ne pourra être moindre de
cinquante ans.
«Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espère) à monsieur
Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du traité dans les deux
langues et je m'offre à signer avant la fin du jour.
«Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample
connaissance avec monsieur Corcoran et de serrer la main à un gentleman
pour lequel j'ai toujours professé la plus profonde estime.
«John Barclay,
«Major général des armées de Sa Majesté Britannique,
«Au camp, 14 mars 1860.»
Corcoran froissa le billet avec indignation.
«Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dépouiller! accepter une
pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir
son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose à quoi il ne
s'attend pas.»
Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais.
Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran réunit cinq cents
cavaliers d'élite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre
et de la laine, afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit au
pas avec son escorte.
Baber servait de guide.
Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise était sur ses
gardes et s'attendait à une attaque. Barclay ne tenait qu'à moitié
ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais,
la présence des deux grands tigres et de l'éléphant effrayait les plus
intrépides. On avait bien pensé à leur livrer bataille; mais, dans la
mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita
ou Rama, ce qui aurait rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne
pouvait plus pardonner, et Barclay n'était pas assez sûr de la victoire
pour s'exposer à une chance si dangereuse.
Au «Qui vive?» des sentinelles anglaises, Corcoran répondit par son cri
de guerre: «En avant!» et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. Il
apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, qui se détachait sur la
lumière projetée par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que
Sita devait être là, et il y courut.
Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de résolution; mais les
Anglais ayant fait une décharge générale qui abattit une cinquantaine
d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille pièges,
commencèrent leur retraite et abandonnèrent leur chef.
Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber,
frappa d'une balle à la tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et
sa tête rencontra un piquet de bois qui servait à tendre la toile des
tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'évanouit.
XXV
Corcoran et Louison forcent le blocus.
Dix minutes après, Corcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude
haleine sur son visage; il se souleva un peu sur un bras, mais avec
précaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et
reconnut Louison.
C'était elle, en effet.
La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se passer. Elle avait
entendu le cri de guerre de Corcoran; elle avait vu la tentative des
Mahrattes pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle
connaissait trop Corcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait
donc cherché son ami, et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval
mort.
Elle aurait pu appeler au secours; elle avait bien trop d'esprit pour
cela: elle se voyait entourée d'ennemis. Elle se contenta de lécher
Corcoran jusqu'à ce qu'il revînt à lui; puis, lorsqu'il eut répondu à
ses caresses, elle le prit avec ses dents au collet, le jeta sur son
dos, comme une mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre bonds,
l'apporta aux pieds de Sita.
Dire l'étonnement et la joie de la belle Sita serait impossible: elle se
jeta dans les bras de son époux sans pouvoir parler.
Malheureusement l'arrivée de Corcoran ne diminuait pas le danger, au
contraire. A la tête de son armée, il pouvait peut-être dicter la loi;
prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir.
Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer Sita, elle lui
reprocha doucement son entreprise si téméraire.
«Elle n'a été téméraire, dit-il, que parce que cette lâche canaille
n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voilà ensemble. Je suis
très-fatigué, les blessures que j'ai reçues en combattant contre sir
John Spalding ne sont pas encore guéries. Je vais dormir... Louison, ma
bonne amie, fais le guet avec Garamagrif.»
Rama s'endormit dans les bras de son père aussi paisiblement que dans le
palais d'Holkar.
[Illustration: Elle l'avait trouvé évanoui. (Page 289.)]
Mais peu d'heures après, au point du jour, la diane réveilla tout le
camp, et l'on aperçut alors les traces sanglantes du combat de la nuit.
Barclay, qui se doutait bien que le maharajah était, suivant sa coutume,
à l'avant-garde, s'étonna que l'attaque n'eût pas été conduite avec
plus de vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, ce fut un grand
tumulte qui paraissait régner dans l'armée des Mahrattes, ordinairement
silencieuse et bien disciplinée.
Il en eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte déserta, courut au
camp des Anglais, et leur annonça que Corcoran avait été tué pendant
l'attaque de la nuit.
«Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir lord, et mistress
Barclay sera lady Andover.»
En même temps il donna ses ordres pour l'assaut.
Mais, au moment où la première colonne commençait l'attaque, un officier
s'avança, chapeau bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de
retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non le maharajah lui-même.
«Qu'importe, s'il est mort?» dit Barclay.
Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait
autour du palanquin de Sita, pour empêcher sa fuite. Puis il fit avancer
la seconde colonne avec ordre de soutenir la première pendant l'assaut.
Tout à coup il entendit des cris et une décharge de coups de fusil dans
l'intérieur de son propre camp.
C'était Corcoran qui forçait la ligne de blocus formée par les Anglais
autour du palanquin de Sita.
En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans maître, se plaça dans
une sorte de carré formé par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et
Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.
Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il
fallait franchir, sous le feu de l'armée anglaise, une plaine d'un quart
de lieue, et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne pouvait
pas, comme lui, s'exposer de gaieté de coeur aux balles et aux boulets.
Il le sentit, et, apercevant à quelque distance un rocher isolé où l'on
montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane.
L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite; mais Louison et Garamagrif,
qui formaient l'arrière-garde, grincèrent des dents d'une façon si
menaçante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef.
Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui se passait et la fuite de
Corcoran. Aussi sans se préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en
déroute au premier choc, il jugea que l'essentiel était de s'emparer de
leur chef, et fit sommer Corcoran de se rendre.
Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pièces
de canon entourèrent de tous côtés le rocher sur lequel Corcoran s'était
réfugié.
«Prisonnier des Anglais, jamais! s'écria Corcoran.
--Eh bien, feu!» commanda Barclay.
Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri derrière un rempart de
pierres énormes. Le seul intervalle qu'il y eût entre les blocs était
rempli par la carapace immense et invulnérable du bon Scindiah. Les
balles glissèrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre
les roches. Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher ses
oreilles à l'ennemi.
Une seconde décharge n'eut pas plus de succès.
«A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue!
--Je ne serai ni pris, ni tué, général,» dit la voix railleuse de
Corcoran.
En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier
très-commode, mais étroit, ce qui donnait un grand avantage à la
défensive.
Le premier qui parut sur la plate-forme était un sergent du pays
de Galles, nommé James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop
précipitamment, et à bout portant, sur le maharajah qui releva le canon
du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, en même temps, Corcoran fit
sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver.
Un second assaillant eut le même sort. Un troisième grimpait sans être
aperçu, lorsqu'un coup de griffe de Louison lui brisa les vertèbres
cervicales et l'envoya en purgatoire.
Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais
infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artère carotide de son
ennemi. Quant à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le
rocher et lui pour frapper Corcoran par derrière, il s'appuya doucement
sur les soldats et les aplatit net contre le mur.
«Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de
braves gens pour venir à bout d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a
pas de vivres, il sera bientôt forcé de se rendre.»
En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un à-compte sur les
soldats, Scindiah, habitué à manger chaque jour cent vingt ou cent
trente livres d'herbes et de racines commençait à bâiller terriblement.
Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni même Rama,
n'avaient mangé. Grave sujet d'inquiétude!
Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à bout de ressources, ne
savait plus à quel saint se vouer. Devait-il se rendre? Cette idée
révoltait son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient Sita et
Rama? Devait-il les abandonner à la merci de l'ennemi, bien certain,
d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal! Mais que dire
d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude?
Comme il se livrait à ces pensées, il leva les yeux vers le ciel pour
demander conseil à Dieu, et vit quelque chose de fort extraordinaire.
XXVI
Secours imprévu. La mort de deux héros.
C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension
extraordinaire et d'une extrême mobilité. Puis, l'objet se rapprochant
toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement
sur sa tête. Puis, enfin, il reconnut la Frégate et la voix joyeuse de
son ami Quaterquem. Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant enfin
une voile sur le désert immense de l'Océan, ne ressentirent une joie
pareille.
«Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, que fais-tu là avec tes
tigres, ton éléphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais
qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes?
--Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, commence par prendre
Rama et Sita dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, car ils
n'ont rien mangé depuis trente-six heures.
--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou, pas mangé, petit blanc! Tranche
de pâté, bon vin, faire plaisir à petit blanc.»
Ces deux mots divins: «tranche de pâté,» éveillèrent tout d'un coup
Rama, qui se mit à souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne fit pas
de cérémonie, non plus que Corcoran, qui, la bouche pleine, raconta ses
aventures à son ami.
«Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal.
Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si
tôt. Ce matin, j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir chercher
Sita et toi. Alice vous attend. Je descends à Bhagavapour. Sougriva
m'apprend que tu es à l'armée et que tu as déjà vaincu un général
qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en
félicite, et je viens te chercher ici. Point du tout: je vois ton armée
toute débandée; on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée;
j'accours pour te donner au moins la sépulture. Je m'informe: on me
dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je
t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens avec nous; je vais te
ramener où tu voudras, dans mon île ou même à Bhagavapour, si cela te
convient mieux.
--Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria Corcoran. Tu emmèneras Sita
et Rama; mais moi, je veux sortir d'ici par mes seules forces, et défier
cet insupportable Anglais.
--Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton,
c'est-à-dire entêté.... Le voilà qui veut traverser l'armée anglaise! Y
songes-tu?
--J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma
tête, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu
que je veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une
noire ingratitude.»
Les prières et les embrassements de Sita ne purent fléchir la résolution
de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem fût parti avec la
Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla doucement Scindiah,
qui dormait en rêvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la
canne à sucre.
Louison descendit la première pour éclairer la route. Corcoran venait
après elle, ayant Scindiah à sa droite et Moustache à sa gauche. Le
terrible Garamagrif fermait la marche.
Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperçue au milieu de
l'armée anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu.
La balle atteignit Garamagrif dans le flanc gauche. Il fit un bond
terrible, poussa un rugissement, et, saisissant le soldat à la gorge, il
l'étrangla net.
Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout le bataillon s'éveillait
et reconnaissait Corcoran.
Celui-ci prit résolûment son parti, et, tenant son sabre d'une main,
son revolver de l'autre, tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et
suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; là, il
se crut en sûreté.
Malheureusement les feux qu'on allumait de tous côtés éclairaient sa
course, et les Anglais le saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de
coups de fusil.
Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient d'être frappés à mort,
l'un d'une balle qui l'atteignit au coeur, et l'autre d'un boulet de
canon. La mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide Garamagrif
jeta un dernier regard de mépris sur le lâche ennemi qui l'attaquait
par derrière, et mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit des
braves tombés au champ d'honneur:
L'ennemi, l'oeil fixé sur leur face guerrière,
Les regarda sans peur pour la première fois.
Louison, immobile et consternée, les yeux pleins de larmes, contempla
quelques instants en silence ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa
vie. Elle se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne pas
l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Corcoran, qui l'embrassa et
lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre.
L'approche de la mort n'ébranla pas la belle âme de Scindiah. Comme il
avait toujours cherché la justice et fui l'iniquité, il attendit sans
inquiétude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable,
doux et sincère, il a laissé dans le coeur de ses amis une mémoire qui
ne périra jamais.
XXVII
Des traîtres! Toujours des traîtres!
La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant
quelque piége, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre
camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui était attaché à un piquet
des grand'gardes. En un clin d'oeil il se mit en selle, et partit au
galop.
Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher
Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran.
«Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un
monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'armée. Cette nuit le
salut, et demain la vengeance.»
Tout en galopant, son cheval fit un écart qui faillit le désarçonner. Un
objet informe s'élevait dans l'ombre et semblait demander grâce.
Corcoran arma son revolver.
A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en
poussant un cri de frayeur:
«Seigneur! Grâce! Pardon! Grâce!»
Corcoran mit pied à terre.
«Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.»
Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, Louison, enragée
contre toute l'espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait
mettre le pauvre diable en pièces.
«Hélas! seigneur maharajah, s'écria l'autre, car à la voix impérieuse
et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je
suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.
--Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée?
--Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur
s'est répandue dans le camp.
--Et mon général Akbar?
--Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne
l'écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp
des Anglais a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute la cavalerie
a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi
et Akbar n'a pas voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent à
trois ou quatre lieues d'ici.
--Et toi?
--Moi, seigneur!... j'ai crié de tous les côtés qu'on mentait, que vous
étiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux
jours.
--Bien! Et d'où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois
lieues en arrière des fuyards?
--Ah! seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir
qu'ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter.
Baber poussa un grand soupir.
«Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que tu es cruellement
meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher?
--Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tête et
sur les mains.»
Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber
parvint à se lever, et à courir pendant un quart de lieue à côté du
cheval de Corcoran; mais là les forces lui manquèrent.
Corcoran se désespérait, Baber était pour lui l'allié le plus précieux,
après sa chère Louison.
«Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends le galop de deux
chevaux attelés à une voiture. Ce doit être un des fourgons de l'armée.
Laissezmoi faire. Mettez-vous en embuscade derrière la haie et ne venez
que quand je vous appellerai.»
Le bruit se rapprochait.
Quand la voiture ne fut plus qu'à cinquante pas de l'Hindou, il éleva la
voix tout en gémissant, et cria de toutes ses forces:
«Qui veut gagner deux mille roupies?»
Aussitôt la voiture s'arrêta, et deux hommes descendirent armés
jusqu'aux dents.
«Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda l'un d'eux, qui tenait
à la main un long pistolet.
--Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. Relevez-moi, portez-moi
en lieu de sûreté, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous
serons au camp.
--Où sont-elles? dit l'homme.
--Dans ma tente, au camp du maharajah.
--Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps précieux.»
En même temps l'homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade.
«A moi, seigneur maharajah!» cria Baber.
En même temps, il s'élança à la tête des chevaux et se suspendit au mors
pour les empêcher de partir.
L'homme qui avait parlé tira un coup de pistolet à bout portant.
Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans lâcher prise.
En même temps Corcoran parut.
«Halte! canaille!» cria-t-il d'une voix tonnante.
A cette voix si connue, à la vue du maharajah, les deux hommes se
prosternèrent.
«Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu?
--Déposez vos armes!» dit Corcoran.
Ils obéirent avec empressement.
Corcoran prit la lanterne et l'élevant à la hauteur du visage des
prisonniers, il reconnut avec étonnement son général Akbar.
«Où vas-tu?» dit-il.
Akbar garda le silence.
«Je vais vous le dire, répliqua Baber. Akbar désertait. Il allait au
camp des Anglais.
--C'est faux, s'écria Akbar en balbutiant.
--Traître! dit Corcoran. Et toi?»
Le compagnon d'Akbar n'était pas moins effrayé que son chef.
«Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. J'obéissais à mon général.
--Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les
dans l'intérieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le
camp. C'est le conseil de guerre qui décidera de leur sort.»
Baber obéit, sans qu'aucun des deux misérables osât lui résister. La vue
de Corcoran et de Louison leur glaçait le sang dans les veines.
«Et maintenant, en avant, et au galop! s'écria le maharajah. Il faut
que nous soyons au camp avant une heure, qu'à midi nous commencions la
bataille avec les Anglais, et qu'à six heures du soir nous ayons vengé
Garamagrif et Scindiah. N'est-ce pas, Louison?»
XXVIII
Dernière et épouvantable bataille.
Je ne crois pas nécessaire de dire avec quelle joie le camp mahratte
tout entier accueillit le maharajah. Si les officiers tremblaient à la
pensée des périls auxquels son courage pouvait les exposer, les soldats
vénéraient franchement en lui la dixième incarnation de Vichnou, et se
croyaient invincibles pourvu qu'il fut à leur tête.
Corcoran fit faire le cercle, et dit:
«Soldats,
«Des traîtres et des lâches ont répandu le bruit de ma mort. Je suis
vivant, avec la protection divine de Vichnou, pour vaincre et punir.
«Vous ne demandiez qu'à combattre. On vous a donné l'exemple de la
fuite. Désormais, vous n'aurez d'autre chef que moi.
«Nous allons recommencer la bataille. Je jure par le resplendissant
Indra, que le premier qui prendra la fuite sera fusillé.
«Je jure aussi que tout officier ou soldat qui aura pris de sa main
un drapeau ou un canon sera fait zémindar dès ce soir, et recevra cent
mille roupies.