Sur nez à Zozo.»
En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile,
et riait de tout son coeur.
«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami.
Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni
intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins
encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo,
Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut
faire le tour en trois heures, voilà son univers; eh bien, il est mille
fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à
un but chimérique, et qui mourras d'une balle tirée par derrière dans
quelque combat d'avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre
la liberté à cent millions d'esclaves.
--Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux
d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des
prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.»
Pendant cette conversation, la frégate, dirigée par une main habile
et sûre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la
terre, si ce n'est la lumière ou l'électricité.
Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa
chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premières pentes
des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du
Thibet, couvertes de neiges éternelles.
Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs
en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les
couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem
avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya
bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la
plus fertile de l'univers.
On voyait le fleuve sillonné dans son cours d'une immense quantité de
bateaux à voiles de toutes grandeurs.
Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.
Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux
et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque
déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés à l'ombre des
portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les
rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter
le repos.
«Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est là que sont nos plus
redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de
ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour
un palais magnifique et coûteux, que de masures dans cette immense
capitale!
--Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes
contrastes.»
Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant
son vol dans l'espace, s'élançait à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En
moins de deux heures elle dépassa l'empire Birman, Siam, le pays des
Annamites et l'île sombre et volcanique de Sumatra.
«Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, ce qu'aucun oeil
humain n'avait vu avant moi. Dans ces vallées immenses où coulent des
fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux,
l'Européen est un être inconnu. A peine çà et là quelques pieux
missionnaires s'engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois
eux-mêmes et les Annamites n'ont pas osé tracer des routes.»
Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles.
On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse
effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par
leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait
tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait
pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.
Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l'atmosphère
s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter,
tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement
toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.
«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que
j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon
seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou
que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui
se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais
le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair
fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous
prenait d'aborder dans ses États.
--J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M.
Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans
la gueule du monstre, à Sarawak.
--Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme
qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya.
C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde,
l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste
à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable; or
la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur
de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour
chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine.
Regarde au-dessous de toi....
«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un
immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or,
les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de
Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s'embusquent dans tous
les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de
la Chine, de l'Angleterre et des États-Unis. Ils n'attendent
malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante
vaisseaux français, par an, dans ces parages.
«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux
marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à
condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate
malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts.
«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit
commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo,
qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime
de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke
vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des
peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse,
entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous
irons lui demander à déjeuner.»
Cependant le jour commençait à baisser.
«Quelle heure est-il? demanda Corcoran.
--Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous
tardions davantage, serait capable d'aller se coucher avec monsieur
Zozo, et nous souperions mal.... Hop! la frégate! hop! la belle! En
avant!»
A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son
guide, bondit d'un élan nouveau dans l'espace.
«Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante
lieues à l'heure, dit Quaterquem. Si nous rencontrions le sommet de
quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême.... Ah!
enfin! nous touchons au but.»
Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, que les trois
voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.
«C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de
revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine,
et nous avons failli vider les étriers.... Patience, maître Acajou. Il
s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes.»
Au même instant, deux cris se firent entendre:
«Acajou, massa Quaterquem!... Papa!»
C'étaient Nini et Zozo qui accouraient.
XVIII
L'île de Quaterquem.
Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne de l'île
Quaterquem; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle était seule en
l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était
d'une beauté admirable. Il est vrai qu'elle avait la peau noire, mais
d'un si beau noir! et les dents étaient si blanches! Le nez était un peu
camard, il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux étaient si beaux, si
noirs, si pleins de tendresse et de douceur! Les lèvres étaient un peu
épaisses. Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées
qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et qui n'indiquent pas, je
le crains, une grande bonté de caractère?
Naturellement, tout le reste de la personne était admirablement moulé.
Phidias lui-même, qui était, dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouvé
mieux.
La beauté de Nini était d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas
surchargé sa personne d'ornements superflus.
Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand
prix, une dizaine de bagues placées indifféremment aux pieds et aux
mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir
au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifié à la vaine gloire.
Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni
souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était vêtue d'une
robe de soie rouge qui faisait son orgueil et le bonheur d'Acajou.
Une seule chose lui manquait: c'était un anneau d'or dans son nez, et
Acajou déplorait, comme elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice
n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable à la beauté.
Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, avait la couleur et la grâce
de sa mère, à qui il ressemblait trait pour trait. C'était déjà un
luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme,
qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un
postillon, qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait utile
autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes.
[Illustration: Nini et Zozo. (Page 208.)]
Du reste, un charmant enfant.
Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa mère, consistaient en
une chemise courte qui laissait à nu ses jambes et ses épaules,--et
un mouchoir de poche cousu par Mme Nini à la chemise de son fils, afin
qu'il ne pût pas perdre l'un sans l'autre.
Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise
qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir étant là, le principe
était sauvé.
Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le plus joyeux et le plus
empressé. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de
Quaterquem.
«Oh! massa Quaterquem! s'écria Nini, nous bien heureux de vous revoir.
Nini s'ennuyer beaucoup loin de maîtresse Alice.
--Et de moi? demanda le pauvre Acajou.
--Oh! toi parti, bon débarras,» dit Nini en riant de toutes ses forces.
Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles.
«Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem.
Nini, prépare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le
maharajah.»
En même temps Quaterquem emmena son ami dans le jardin, pour lui montrer
les arbres qu'il avait plantés.
«Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah?
--Maharajah? répondit Acajou en se grattant la tête; maharajah? Acajou
bien embarrassé. Maharajah, grand prince, riche, puissant, faire couper
têtes à volonté et empaler tout le monde.»
A cette description terrible du maharajah, Nini commença à trembler de
frayeur.
«Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?»
Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur un pieu pointu, ce qui
fit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait déjà
le mot de maharajah.
Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la maison du haut en bas,
ce qui n'était pas bien difficile, car elle ne se composait que d'un
rez-de-chaussée flanqué de deux pavillons à ses extrémités, et d'un
grenier.
«La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce
n'est pas moi qui l'ai établie, c'est le révérend Smithson. Aux nombreux
fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille
étaient doués d'un vaste appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme
le révérend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peine de
construire un salon, quoique, Dieu merci, la place ne manquât pas. Si tu
viens t'établir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise
de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, même en
son absence, un gentleman, fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à
coucher.
«De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. Vois ces dressoirs
et ce buffet: ne dirait-on pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de
Médicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont coûté au révérend,
mon prédécesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils
proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute à
Melbourne ou dans quelque autre ville australienne.
«Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque. Viens voir cela. C'est
un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les
langues et de toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais
bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes précieuses.
--Voyons cela,» dit Corcoran avec empressement.
La pièce qui servait de bibliothèque était de beaucoup la plus grande de
toute la maison.
Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de
chêne. Naturellement, ces livres de toute origine étaient écrits dans
toutes les langues; mais le français et l'anglais dominaient. On voyait
là, rangés dans un ordre parfait:
Dix-huit exemplaires de Shakspeare;
Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois traductions anglaises,
cinq traductions françaises et deux allemandes);
Soixante-quinze volumes du _Musée des Familles_;
Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche;
Puis des romans sans nombre de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul
de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je
ne nommerai pas ici, afin d'épargner leur modestie.
Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir
le plus grand et le plus incontestable succès, c'était (pourquoi le
nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M.
le vicomte Ponson du Terrail. La Bible seule le dépassait. Encore
fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible
étaient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage guère sans
sa Bible.
«A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai
bric-à-brac amassé à force de patience par mon prédécesseur. La seule
chose qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier d'objets de
toute espèce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer....
Acajou!»
Le nègre accourut.
«Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les sauces sans toi. Va
seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade
avant le coucher du soleil.»
Acajou disparut et reparut presque aussitôt.
«Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» dit-il.
C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins
grands que des ânes, mais d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté
de formes vraiment admirables.
Corcoran félicita son ami.
«J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux arabes ou turcomans,
répliqua Quaterquem, mais ma frégate n'est pas encore assez bien
aménagée pour cela. Ç'aurait été trop d'embarras.»
Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient de vaillants coureurs,
et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine à trouver leurs
égaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent à la pointe
méridionale de l'île, et les deux promeneurs mirent pied à terre auprès
d'un belvédère, situé sur une colline très-élevée qui dominait l'île
tout entière.
Ils montèrent au sommet du belvédère, et Quaterquem montrant la mer qui
paraissait paisible:
«Tu vois, dit-il, ce léger remous qui va doucement languir et expirer
sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parlé.
Ce soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous sommes au moment où la
tempête est apaisée. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues
reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir
que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici.
«Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. Voici mes orangers, mes
bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car
j'ai de tout dans mes étables, des moutons, des boeufs, des vaches, des
poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du
pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! à quoi rêves-tu?
--Je rêve, dit Corcoran, au dîner que Mme Nini doit être en train
de nous préparer. Cette vallée que tu me montres est délicieuse. Le
ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est
limpide et profond. La colline boisée l'abrite contre le vent qui vient
de la mer; ta maison complète admirablement le paysage; enfin tu dois
être heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chère Sita
sous ces ombrages; mais le moment n'est pas encore venu. Se reposer
avant la fin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur j'ai peut-être
entre les mains le moyen de délivrer cent millions d'hommes, et j'irais
m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thélème! Non, par Brahma et
Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, et si la Providence me
refuse également la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non:
peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti brûle et la nuit
tombe.»
Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperçut Acajou qui rôdait
d'un air inquiet pour avertir que le dîner était servi et que Nini
commençait à s'impatienter.
En un clin d'oeil Plick et Plock, dessellés, débridés, s'échappèrent
au galop dans la prairie. La beauté du ciel, la douceur du climat,
l'absence des voleurs et des bêtes féroces ôtaient tout danger à cette
liberté.
En entrant dans la salle à manger, le maharajah fut étonné de l'élégance
et de la beauté du service. On ne voyait partout que vermeil, or,
argent, ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des initiales les
plus diverses. On y trouvait de tout,--jusqu'à des couronnes de comte,
de duc et de marquis.
Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. Corcoran en fit
la remarque et félicita Nini.
«Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Quaterquem. Tout ce que
l'univers produit de plus exquis arrive en abondance sur nos côtes par
l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Reims
et de viandes de toute espèce. J'ai fini par ne plus même ramasser ce
butin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin
et de livres. Ma cave et ma bibliothèque sont, grâce à l'Océan, les plus
belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu comprends bien
qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie; la
marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant à rapporter
tout cela aux propriétaires, outre que je ne sais à qui ces trésors
appartiennent, ma frégate n'est pas assez bien outillée pour me
permettre de me montrer si généreux. Tout ce qu'elle peut transporter
ne va pas au delà du poids de deux mille cinq cents ou trois mille
kilogrammes de _poids utile_. Le _poids mort_ est de quinze cents
kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionné avant
peu.... Comment trouves-tu ce vin-là?
--Excellent.
--Mon ami, c'est du vin de Constance de l'année 1811. Je n'en ai que
vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se
coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de pareil. Il y a quinze
ans qu'il est dans l'île, étant arrivé en même temps et par la même voie
que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprès
d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais
dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter et
Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour
trinquer avec moi.»
[Illustration: Comment trouves-tu le vin? (Page 218.)]
Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres ouvertes, doucement
caressés par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis
sentirent enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant que Corcoran
ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem le conduisit lui-même à la
chambre qui lui était destinée.
«Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la
limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux
écrire un poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes
projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si préoccupé. Tu es
sous le toit d'un ami. Dors en paix.»
Et il sortit sans fermer la porte.
A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre?
Puis il se coucha lui-même et s'endormit du plus profond sommeil.
Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs forces. Dans cette île
bienheureuse personne n'avait d'insomnie.
XIX
Rêve du maharajah.
Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré de son sommeil par un rêve
épouvantable....
Comme il n'en a donné les détails à personne, pas même à Quaterquem, son
plus intime ami, nous serons forcé de garder le secret comme lui-même;
mais il fallait que ce rêve fût bien rempli de funestes pressentiments,
car, dès le point du jour, le maharajah se leva et alla éveiller son
ami.
Quaterquem ouvrit un oeil, étendit les bras en bâillant et dit:
«Eh bien, qu'est-ce?
--Partons.
--Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-même,
je....
--Alors je vais partir seul.
--Sans déjeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas.
--Déjeunons, s'il le faut, pour obéir à Nini; mais souviens-toi que je
dois être à Bhagavapour dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un
affreux danger nous menace. Que le déjeuner soit prêt dans cinq minutes
et la frégate dans un quart d'heure.»
Ce qui fut fait.
Mme Nini, très-satisfaite des présents que Corcoran lui faisait (deux
châles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu à la sultane
favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta
dans la frégate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir
embrassé Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et qui
sanglotait comme si son père avait dû être fusillé cinq minutes plus
tard.
XX
Grande conversation de Louison et de Garamagrif avec le puissant
Scindiah.
Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la
belle Alice.
Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies
d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par
bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi
il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que
des moricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une
faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques
heures, une amitié touchante et cordiale.
Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait
très-bien de ses fonctions difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son
maître, il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars et à tous les
députés de se réunir à Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour
à recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu
convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la
guerre qu'il allait soutenir.
A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son
parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce
qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se souvenait toujours
des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée par Doubleface
à lord Henri Braddock.
Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque
engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement
Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils,
le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres
intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran.
Grave sujet d'inquiétude.