Corcoran. En ce cas, jette-le par-dessus le parapet. Je ne fais grâce
qu'une fois.
--Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre
avec Doubleface. Baber étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou
content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la
route, demander la recette pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas
vouloir donner. Moi, bon nègre, pas méchant du tout, abattre Baber
d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher
cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou très-bon. Acajou
retourner Baber, arracher la corde à Baber, attacher les mains de Baber,
les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la
Frégate, vouloir apporter Baber à Nini pour amuser Zozo.
--Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem
impatienté. Qu'allons-nous faire de ce mauvais drôle? On ne peut pas le
jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frégate malgré lui. Le
garder n'est pas sûr. Le déposer nous retardera. Au diable le Baber!»
Ces réflexions étaient faites en français, langue inconnue à Baber, mais
il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa présence gênait fort
les voyageurs.
Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son genou, le menton dans la main,
les yeux fixés à l'horizon, il réfléchissait. Tout à coup il prit son
parti.
«Délie-moi ce Baber,» dit-il.
Acajou hésita.
«Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, très-mauvais. Chien
galeux, Baber! Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourné.
--Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à ne plus recueillir les
chiens galeux dans ta Frégate et à ne plus chercher des joujoux pour
monsieur Zozo.»
Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux pieds de Corcoran. Le
maharajah le regarda d'un air sévère.
«Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai?» demanda-t-il.
Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit d'Acajou, raconta de la
même façon que le nègre ce qui était arrivé.
«C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à terre, quel métier
vas-tu faire pour vivre?
--Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, quel métier pourrais-je
faire, excepté celui que j'ai déjà fait?
--C'est-à-dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des
bois.»
Baber fit un signe affirmatif.
«Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends dans l'exercice de ta
profession, je te ferai pendre.
--Seigneur, on ne change pas de profession à mon âge. J'ai
cinquante-cinq ans passés. Mais je ne demeurerai pas dans vos États,
j'irai à Bombay, où je suis encore peu connu.
--As-tu peur de la mort?
--Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, père de
toutes les créatures! C'est bien mal me connaître.»
Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un couteau que le nègre
portait à la ceinture, il l'enfonça froidement dans sa propre cuisse. Le
sang jaillit à flots.
«Malheureux! s'écria Corcoran en lui arrachant le couteau.
--Seigneur maharajah, dit Baber, ceci n'est rien. Vingt fois, à la foire
de Bénarès, pour acquérir une réputation de piété et gagner une douzaine
de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de fer dans le flanc.
Voyez mon corps couvert de plus de cinquante cicatrices. Il n'y a
peut-être pas six de ces blessures qui n'aient été volontaires[5].»
[Note 5: Tout le monde sait que ces exemples de courage et de
patience sont assez communs parmi les fakirs de l'Inde.]
Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait sa blessure avec une
serviette que le nègre épouvanté lui donna.
«Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat. Moi pas vouloir
l'emmener dans notre île. Baber manger Nini et Zozo!
--Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu gagner cent mille roupies
et te venger des Anglais?»
A cette question, l'Indou sourit à la façon des tigres.
«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de
trop.
--Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance
comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je
veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux
mille.
--Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore;
mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service.
Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de
Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous
n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui,
j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il
n'en faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et
m'écrasât sous ses débris; mais je suis à vous désormais tout entier
et pour votre vie entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura un
désormais.
--D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui
n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec étonnement les
gestes passionnés de Baber.
--De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour
n'être pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi.
Désormais il me sera dévoué; je m'y connais.
--A peu près comme ta Louison.
--Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au
terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété....
Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont
Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers,
à six cents pas des sentinelles.»
Puis, se tournant vers Baber:
«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.»
Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le
maharajah, il attendit ses ordres.
XVI
Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agréable.
Le camp anglais couvrait presque toute la colline.
Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée.
Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes,
patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés,
occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au
centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments
cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.
Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands
de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux
leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis
de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un
désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on fût très-loin
de l'ennemi, et que la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major
Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses
gardes.
Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général
à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'armée
dirigée contre Corcoran.
Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits.
Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus
contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer,
n'avait plus durement traité les vaincus. _Il les pend aussi vite qu'il
le peut_, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major, _et
les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus_. En somme,
c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le
monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine
est fait pour cirer les bottes des gentlemen.
Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait
se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il
venait d'écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation
destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes
que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les
délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé
par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau
d'éloquence, il s'assoupit.
Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.
Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves
délicieux!
Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus
redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran,
tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir
son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même,--car Barclay
n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas
complice,--peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la
frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on?
Donc, la victoire n'était pas douteuse.
Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.
Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive,
Hastings et Wellesley.
Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois
millions de roupies.
Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de
Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège
à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le
marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent.
Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un
château tout neuf, _Oak-Castle_, construit par un marchand de la Cité,
qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes et des
hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de
bois, de terre et de prairies.
John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle.
Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel
en partage une admirable fécondité,--quatre fils et six filles.
L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les
horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà
fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....
Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut
tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques
pas de sa tente.
«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au
général.
--Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.
--Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général.
--Tu reviendras demain.
--Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.»
Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une
lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de
camp cria:
«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne
garde jusqu'à demain.
--Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.»
A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses
pantoufles et frappa sur un gong.
Aussitôt le valet de chambre indou parut.
«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?
--Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu
interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre
Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major
Richardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou
à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque
évanoui.
--Appelez Richardson.»
L'aide de camp entra.
«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? demanda Barclay.
--Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.
--Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence?
--Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil.
--Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet
homme.»
Richardson sortit de fort mauvaise humeur.
Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le général. C'était un
homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue
toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus,
une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la
cuisse.
En deux mots, c'était notre ami Baber.
A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et
attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l'interroger.
«Qui es-tu? demanda le général.
--Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux
soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.
--Ton nom?
--Baber.
--Que me veux-tu?
--Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à
coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux
dents.»
Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche
un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.
«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que
veux-tu dire?
--Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.
--Par qui?
--Par vos régiments sikhs.
--En vérité! et comment le sais-tu?
--J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous
les sous-officiers sont gagnés.
--Par qui?
--Par le maharajah Corcoran.»
Ce nom fit réfléchir Barclay.
«Où est le maharajah?
--Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux
soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay,
à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.»
Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure
rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner.
«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.
--Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n'avez
que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte
éclatera.
--Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les
régiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les traîtres
et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir
ineffaçable.»
On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre
qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris:
«Au feu! au feu!»
Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis,
sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.
Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant
tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés
tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils
avaient à combattre.
[Illustration: Les caissons commencent à éclater. (Page 188.)]
Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières
qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme
s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui
commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au
service des équipages de l'armée se répandaient au bas de la colline,
fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les
avaient précédés et couraient au hasard en criant:
«Trahison! trahison!»
Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que
de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il
y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons
prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée,
et l'on n'espérait plus sauver le reste.
Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le
bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la
mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent
feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une
fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres
jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres,
ordonna d'en finir par une charge à la baïonnette.
A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se
répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et
les sabra sans pitié.
Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l'armée
de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies
environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les
bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs
munitions; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay,
où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et
marquis.
Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la
cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait
maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi,
excepta le maudit Baber. Pour celui-là, si Barclay avait su où le
prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en
doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en
allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que
lui devait le trésorier du maharajah.
XVII
L'Asie à vol d'oiseau.
Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu
l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient
un profond silence.
«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir
ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille
blessés!
--Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que
d'être tué par lui.
--Oui, sans doute.
--Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Baber, il faut
l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans
être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse
et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux
sentinelles! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing
et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton
d'Utique. Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de cet Indou.
S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante
de son caractère, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des
hommes.
--Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra
dans quinze jours avec une armée nouvelle.
--Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en
campagne avant un mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut,
d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne
pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi;
car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans
autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un
mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est
tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait
ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour
en fabriquer la légende.... Mais voici le soleil qui se lève derrière
l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....
--Veux-tu revenir à ton camp?
--Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas
fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant
parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les
préceptes du Vendidad.
--Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la
frégate.
--Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend
de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de
rivières?
--Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les
rivières que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab,
l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à
l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au
nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien,
c'est l'Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine
faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent
à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux
ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le
Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route
de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait là autrefois des
nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; ce que tu
as vu au sud, c'est la Béloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est
le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs
disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou
de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans
quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à
grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une
fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des
Mèdes.
--Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.
--Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple,
que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne
perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne
des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec
trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près
aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que
cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre,
qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des
autres.
--Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les
feux du soleil?
--C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de
nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh,
la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces
cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance,
derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la
caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier
les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du
Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut,--témoin
ton ami Baber.
--Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.
--Horribles! mais tous les jours l'homme le plus civilisé, celui que
tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait
très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de
mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers
d'hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants--deux parsis et un
Anglais,--qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et
soir, et qui se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole du riz
dans la présidence de Bombay. En quinze jours, leurs habiles manoeuvres
ont doublé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions
d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait
le ventre; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse.
Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens? Ils
n'ont violé aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de faire du
bénéfice en le revendant.
--Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé?
--Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens,
il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de
Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous
arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper,
et nous passerons la soirée ensemble en causant _de omni re scibili et
quibusdam aliis_. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de
la civilisation,--mais les roses sans les épines,--ne vaut pas bien ton
royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde.
--Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus
à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la
cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.»
A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C'était Acajou qui
sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.
«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme
gâteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir
Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini
rebrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler
pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son
pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses
genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile
qui avait perdu ses lunettes: