«Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran.

--Je m'en doute, répondit l'autre.

--Vous savez à quel prix vous pouvez sauver votre vie et même votre

liberté?

--Je le sais. Pendez-moi.

--Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez consenti à faire un pareil

métier, car vous êtes un brave.

--Peuh! dit Doubleface, on fait le métier qu'on peut. Si j'étais né

fils aîné de lord, je serais général d'armée, gouverneur de l'Inde, de

Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées de sens,

et je serais applaudi comme un politique de la plus haute volée; je

chasserais le renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais

tous les banquets, je porterais des toasts à toutes les dames. Mais le

sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé,

Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai été

embarqué comme mousse sur un navire qui allait chercher du café et du

sucre à l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde,

j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enfin, à bout de tout, ne

sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de

la police à Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette mission, je l'ai

acceptée. Je savais que je courais le risque d'être pendu; j'ai joué

la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir

celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probité de son métier.

--Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami Baber, je vais

t'offrir, aussi bien qu'à cet Anglais, un moyen de n'être pas pendu. A

toi d'en profiter.»

Et, se tournant vers l'escorte:

«Qu'on les conduise tous deux dans le cirque des Éléphants,» dit-il.

Cet ordre fut promptement exécuté.

Tout le monde sait que le cirque des Éléphants, de Bhagavapour, si

célèbre dans tout l'Indoustan, a été construit par les ordres et sur

les plans du célèbre poëte Valmiki, auteur du Ramayana, et architecte

distingué.

C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse à l'extérieur, mais

qui enferme à l'intérieur un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux

des cirques romains. Les places les plus basses et en même temps les

plus recherchées du public sont élevées de dix-huit pieds au-dessus de

l'arène, qui en est séparée par une seconde enceinte de poteaux énormes

et si rapprochés l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit,

ne pourrait se glisser dans les interstices.

C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie du peuple de

Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant

l'arrêt de Corcoran, devait avoir la vie sauve.

Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait cette scène

imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de

l'amphithéâtre, attendait avec curiosité l'ouverture de la fête qui lui

avait été promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient

en pensant à la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de

faire à son dernier soupir.

Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lâcha d'abord un

éléphant sauvage, pris l'avant-veille dans la forêt, et on le plaça

entre trois éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le second à

sa gauche et le troisième par derrière, le poussaient et le frappaient à

coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine piteuse

du pauvre sauvage, ainsi malmené et dressé sous les yeux de quarante

mille personnes, était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas!

pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime d'une trahison. Une

jeune éléphante apprivoisée l'avait, par ses coquetteries, amené dans le

piége, et maintenant il excitait la risée des hommes.

Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on commença à réclamer

le drame.

«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» demandèrent mille

voix.

Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithéâtre

à cheval. A sa droite s'avançait son ami Quaterquem. A sa gauche Louison

et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et

étaient demeurées dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage

encore pour être lâché en public, les gardait.

Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les trois marches qui

le séparaient du trône et fit asseoir près de lui son ami. Louison

s'étendit à ses pieds d'un air gracieux et ennuyé. Le jeune Moustache se

coucha entre les pattes de sa mère.

Au même instant, le maharajah fit un signe, et l'on amena les deux

prisonniers devant lui.

«Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le

choix de les accepter ou d'être empalés.

--Lumière incréée des mondes, s'écria Baber en élevant vers le ciel ses

mains chargées de chaînes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que

ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Véda.»

Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait à tout plutôt

que d'être empalé.

XIV

La mort d'un coquin.

«Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide?»

L'Anglais fit un signe affirmatif.

«Vous avez les reins solides?»

Même signe.

«Vous connaissez le maniement du sabre?

--Oui, dit encore Doubleface.

--Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu

préfères?

--Seigneur, répliqua Baber, ma religion me défend de verser le sang des

hommes, mais elle me permet de les étrangler.

--Eh bien, homme pieux, tes désirs et ceux de ce gentleman vont être

satisfait. Qu'on donne à Doubleface un sabre de Damas de la plus fine

trempe, et à Baber une corde terminée par un noeud coulant, et que

chacun des deux s'escrime aux dépens de son voisin! Surtout, qu'ils

n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu'à dix

heures l'un des deux doit être tué, sans quoi ils seront tous deux

empalés.»

Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait donner aux deux

combattants des armes si différentes. Si le sabre était une arme

terrible dans la main de l'Anglais, le noeud coulant n'était pas moins

dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des

Étrangleurs de Goualior. La lutte était donc incertaine.

Enfin on mit les deux combattants en liberté.

A première vue, on aurait eu peine à deviner quel serait le vainqueur.

L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement

campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. On lisait dans

ses yeux le calme de la force et le mépris absolu de son adversaire.

Évidemment il s'attendait à le couper en deux du premier coup de

sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran lui-même, et tous les Indous,

qui haïssaient profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant sa

contenance impassible et pleine de confiance.

De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. Moins grand

que Doubleface et plus mince, il paraissait et il était réellement

très-inférieur en force physique. Ses bras et ses jambes étaient

maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux mêmes, fauves comme

ceux du léopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource

principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, se relevait,

bondissait comme le tigre, dont on lui avait donné le nom.

Enfin Corcoran regarda sa montre et dit:

«Allez.»

A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ de cinquante pas,

s'avancèrent l'un sur l'autre.

Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant et s'élança sur son

adversaire, comme s'il eût voulu le prendre corps à corps; mais ce

n'était qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud coulant, il fit un

bond de côté.

Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement

sur lui-même, évita le noeud coulant et assena un coup de sabre

épouvantable sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, le crâne du

malheureux Baber aurait été fendu en deux et, avec le crâne, le nez et

le menton; mais Baber n'était pas homme à se laisser surprendre.

D'un saut en arrière il se mit hors de portée, puis il s'enfuit avec la

vitesse d'un cerf poursuivi par le chasseur, et fit le tour de l'arène.

Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le suivait de près et allait

l'atteindre, lorsqu'un obstacle imprévu l'arrêta dans sa course.

Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait

soigneusement la distance qui le séparait de son adversaire et le

regardait par-dessus l'épaule.

Quand il crut le moment venu, il se retourna et lança son noeud coulant.

Doubleface vit venir le noeud et l'évita fort adroitement. La corde, qui

devait le saisir et l'étrangler, manqua le but et vint s'enrouler autour

de son pied droit.

Il tomba.

Aussitôt Baber s'arrêta pour dégager sa corde et la mettre autour du

cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lança un

second coup de sabre, aussi inutile que le premier.

L'Indou s'était déjà mis hors de portée.

Le combat dura quelque temps sans succès marqué de part et d'autre.

L'Anglais, dans un combat corps à corps, eût été d'une supériorité

éclatante; mais Baber était insaisissable.

Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. Le soleil montait

rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber,

accoutumé dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne paraissait

pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait de sueur. Évidemment, si le

combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il était certain

de sa défaite. Il résolut donc de faire un effort suprême.

«Lâche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!»

Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup Baber.

«Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il.

Au même instant, Doubleface s'élança le sabre nu, l'accula, par deux ou

trois feintes bien ménagées, dans un coin de l'enceinte et lui assena

un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernière

heure de l'Indou avait sonné.

Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec la prestesse et

l'agilité d'un singe, il avait grimpé le long d'un des poteaux de

l'enceinte et, assis à son sommet, regardait tranquillement son

adversaire.

Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant tour de force.

Doubleface, irrité et pressé de décider l'affaire, essaya d'imiter et de

poursuivre Baber.

Il prit donc son sabre avec les dents et commença à grimper lui-même le

long du poteau.

Mais cette idée lui fut fatale.

Baber, qui l'observait, lança, tout à coup le noeud coulant sur le

malheureux Doubleface, puis tirant brusquement la corde à lui, il lui

causa une si vive douleur, que l'Anglais lâcha prise et resta suspendu

en l'air et étranglé.

Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour battit des mains

à ce trait d'adresse et de sang-froid, et Baber, triomphant, traîna son

ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait traîné Hector autour

des remparts de Troie.

«C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta grâce, ami Baber. Et

maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant,

c'était un misérable traître, un espion, le rebut de l'espèce humaine.

Il est mort, paix à ses cendres!»

Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de

Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clémence.

[Illustration: Baber, triomphant, traîna Doubleface. (Page 162.)]

Là, sans délai, il écrivit la dépêche suivante:

_A lord Henri Braddock,

gouverneur général de l'Indoustan, à Calcutta._

Bhagavapour, 16 février 1860.

«Les relations de bon voisinage et d'amitié qui ont toujours subsisté et

qui, je l'espère, subsisteront toujours entre mon gouvernement et celui

de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident

fâcheux qui aurait pu exciter des susceptibilités réciproques; Votre

Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté foi à de

misérables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le

méritait.

«Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet prussien et protégé

anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabriquée sans doute

par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et

protection, sous prétexte d'études scientifiques sur la flore et la

faune des monts Vindhya.

«Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le monde savant doit, je le

sais, tant de reconnaissance, mais qui a été en cette occasion la

dupe d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskaërt l'accueil le

plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a payé de la plus noire

ingratitude.

«Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce

Ruskaërt, dont le véritable nom est, paraît-il, Doubleface, Votre

Seigneurie, dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un tel

misérable a prétendu faire de son nom, et des instructions déshonorantes

qu'il a osé prêter à Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon

indignation d'une si lâche calomnie a prévenu le mépris de Votre

Seigneurie, et que ce Doubleface qui, d'ailleurs, n'a pas nié son

titre de chef de la police politique de Calcutta, vient de recevoir

le châtiment que méritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom

respecté de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a été pendu.

«Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le _Moniteur de

Bhagavapour_, que je prends soin de lui faire adresser moi-même, tous

les détails de la pendaison. La trahison de Doubleface était si odieuse,

et d'ailleurs si bien prouvée par son propre aveu, que je n'ai pas cru

nécessaire de suivre en cette affaire les règles ordinaires d'une lente

procédure.

«Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers

de Doubleface une liste fort exacte et fort bien faite de toutes les

ressources financières et militaires de mon royaume.

«Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de joindre cette note si

précieuse à la présente dépêche, et je crois que Votre Seigneurie

approuvera ma réserve et ma discrétion.

«Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde.

«CORCORAN, maharajah.

«Donné en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, 5 février 1860 de

l'ère chrétienne, l'an trois cent trente-trois mille six cent neuvième

de la dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, la troisième.»

«C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem après avoir lu la

dépêche, et tes préparatifs ne sont pas faits.

--De toute façon la guerre était inévitable, répliqua Corcoran. Tu l'as

vu toi-même, leur armée est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra.

Pardonner à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici

qu'à force d'audace; eh bien, je continuerai.

--As-tu des alliés?

--J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A présent,

rien n'est prêt. La dernière révolte des cipayes a fait fusiller tout ce

qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. Il faut attendre une

génération nouvelle, ou que ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les

vieux massacres.»

Quaterquem se frappa le front.

«J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant

et redoutable allié. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu

seras maître de l'Inde.

--Quel est cet allié?

--Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre.»

Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, qui tressaillit.

«J'y ai bien pensé, répliqua le maharajah après un instant de silence;

mais il y a si loin! La traversée, aller et retour, durera au moins

quatre mois. Et qui envoyer d'ailleurs?

--Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui fait trois cents lieues à

l'heure, et qui va tout droit comme une flèche, sans connaître les

mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons représenter

_Guillaume Tell_. Demain, tu auras une audience. Après-demain, nous

serons de retour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton

absence.

--Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service

signalé. Emmène-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et

le mien. Fais tes adieux à Sita; je vais faire les miens à Alice. Nous

partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou.

--Bien,» répondit Quaterquem.

Le grand nègre parut.

«Acajou,» dit Quaterquem, prépare le ballon.

Le nègre fit un saut de joie.

«Moi voir Nini et Zozo! Bon maître, massa Quaterquem!

--Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo à la fin de la semaine;

aujourd'hui, nous avons d'autres affaires.»

XV

Une plaisanterie d'Acajou.

Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son

ami Quaterquem durèrent toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se

l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou des vivres, mais de

cacher aux Mahrattes le départ du maharajah. Il fut donc résolu qu'on

attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait informé.

Corcoran ne voulut pas même faire ses adieux à Sita, de peur de lui

causer quelque inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort sombre, et

les deux amis, aidés du nègre Acajou, purent s'élever dans les airs sans

être aperçus de personne.

Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra connaître sans doute la

forme et le moteur de ce ballon merveilleux.

Je suis forcé d'avouer (et, quelque question qu'on fasse, je ne

pousserai pas l'indiscrétion plus loin) qu'il ne m'est pas permis de

révéler le secret de cette admirable machine. Je puis dire seulement

qu'après avoir longtemps étudié le secret du vol des oiseaux,

l'inventeur reconnut, comme l'a fait plus tard le célèbre M. Nadar,

la justesse du principe: _Plus lourd que l'air_, et qu'il abandonna

complétement l'usage du gaz hydrogène et de ces immenses enveloppes

qui offrent tant de prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon

(j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre chose que celle de la

frégate, le plus rapide de tous les oiseaux, qui franchit en quelques

heures quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je dois à mon ami

Quaterquem de garder le secret aussi longtemps qu'il jugera nécessaire

de le garder lui-même[4].

[Note 4: Le Mémoire adressé par Quaterquem à l'illustre Académie des

sciences subsiste encore à l'Institut dans les cartons de l'Académie.

Il porte le numéro 719, et le rapporteur, le savant et célèbre M.

Bernardet, a daigné écrire de sa main l'apostille suivante: «_L'auteur

devrait être envoyé à Charenton._»]

Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère transparente

permettaient de voir et d'admirer jusqu'aux moindres détails du paysage.

Quaterquem, assis au gouvernail à côté de son ami, se guidait au moyen

des étoiles, aussi sûrement qu'un marin sur l'océan au moyen de la

boussole, et désignait de la main les fleuves et les vallées.

«Tu entends le bruit de la rivière qui coule entre ces deux chaînes de

montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite

est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui s'élève vers nous toute

couverte de forêts sombres, appartient à la chaîne des monts Vindhya....

Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions de voix d'hommes,

de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe

terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement

sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du

tigre. Cette masse sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se

remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'éléphants qui galopent

dans une rizière, écrasant tout sous leurs pieds.

--Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; j'ai hâte d'arriver

au camp.

--Rien de plus facile.»

Quaterquem fit mouvoir un léger ressort. Le gouvernail obéit à sa main

comme un enfant docile à la voix de son maître. En cinq minutes, le

ballon plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de fortes palissades

et garni de cent cinquante canons.

La Frégate s'abattit aussitôt. Quaterquem jeta l'ancre dans un palmier

gigantesque, et Corcoran descendit avec une échelle de cordes jusqu'à

terre.

«Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de retour dans une heure.»

En même temps il s'avança sans être remarqué des sentinelles (car il

était descendu dans l'enceinte même du camp) et se dirigea vers la tente

du général Bondocdar-Akbar, communément appelé Akbar, c'est-à-dire le

Victorieux, à cause de ses anciennes défaites.

Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers

fumaient en silence.

«Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reçu des nouvelles du

maharajah?

--Non, dit Akbar.

--Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.

--Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.

--Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois

jours. Le maharajah le sait-il?

--Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.

--S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?»

A ces mots Corcoran entra.

«Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder?» demanda-t-il d'une voix

forte.

Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la paume des mains élevée

vers le ciel.

«Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'oeil

droit de Brahma sur la terre. Il punit la lâcheté. Il devine la

trahison.

--Grâce! grâce! seigneur! s'écria Hayder, qui s'attendait à être empalé.

--Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. Mais je te fais

grâce, Hayder. Tu vas quitter l'armée. Je ne veux avec moi que des

hommes qui sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa puissance.»

Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir même la route de

Bhagavapour.

Après cet exemple qu'il jugea nécessaire, Corcoran se fit rendre compte

de la situation de l'armée et des approvisionnements; il se montra aux

soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il était au camp, toute

l'armée poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour éclairer

sa marche.

«Longue vie au maharajah! Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier

des Raghouides!

--C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'éteignent. Que tout le

monde rentre sous les tentes!»

Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle,

car aucune sentinelle ne l'avait vu pénétrer dans le camp, fortifia

l'opinion déjà répandue qu'il était la dixième incarnation de Vichnou

sur la terre.

Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé de nouveau au tumulte

et à l'éclat des torches, le maharajah alla rejoindre ses compagnons,

et, grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans le palmier

d'abord, puis dans la Frégate.

«Je viens de faire une belle peur à un pauvre diable, dit le maharajah,

et il raconta la scène qui s'était passée dans la tente.

--Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner des traîtres et des

poltrons? demanda Quaterquem. Quelque jour ces gens-là te tireront des

coups de fusil par derrière.

--Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur métier que de gouverner

les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dégoûté.

--Et Charles-Quint?

--Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la

goutte et des indigestions continuelles.

--Et Dioclétien?

--Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné par son gendre

Galérius,--un beau nom de coquin.... Mais c'est assez causé des anciens

et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit

pas être éloigné d'ici. Au rapport de mon fidèle Akbar, ils sont à

vingt-trois lieues au sud-est, sur une petite colline qui s'avance en

forme de presqu'île dans la vallée du Kérar.»

Quaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de rire, parti de l'arrière

de la Frégate, attira leur attention.

Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet caché dans

l'ombre.

«Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem.

--Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou en continuant de rire, vous pas

fâché; vous bien rire. Acajou bon nègre, joué bon tour.»

Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgré tous

ses efforts, sous les yeux de son maître. A la clarté de la lampe on

reconnut Baber.

L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos.

Quant aux jambes, qui avaient été serrées aussi par une forte corde,

l'Indou, jongleur et funambule de son métier, était parvenu à les

dégager.

«Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem.

--Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon

maître, Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon

gibier, pas méchant du tout.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie · 第 6 / 12 段