«L'exécution des principaux brigands a mis fin au brigandage, et la

plupart des pauvres diables qui faisaient ce sot métier sont rentrés

dans la vie privée. D'autres ont passé la frontière et exercent leurs

talents au Bengale, où j'ai eu le plaisir d'en saisir et d'en faire

pendre une vingtaine. Parmi ces derniers (je veux dire ceux qui sont au

Bengale, et non ceux qui ont été pendus), j'ai eu occasion de remarquer

un drôle de la pire espèce, nommé Punth-Rombhoo-Baber, ou plus

commodément Baber, ce qui signifie, en langue indoue, Votre Seigneurie

ne l'ignore pas, _le Tigre_. Baber donc, ou le Tigre, s'est signalé,

depuis sa naissance, par les exploits les plus brillants. Je n'oserais

affirmer qu'il ait tué son père ou sa mère; mais, à cela près, il a

commis toutes sortes de crimes. A quinze ans, sa réputation était faite.

Son habileté à se tirer des mains de la justice et de la police est

presque fabuleuse. Pour citer de lui un tour qui vaut tous les autres,

il a été empalé, et, profitant de l'absence des gardes, il s'est

débarrassé de son pal et a traversé le Gange à la nage pendant la nuit

pour chercher un asile dans le Goualier. Un autre jour, il fut pendu,

mais si mal, que, sans que la corde eût cassé, il continua de respirer.

Deux heures plus tard, on le dépendit pour le disséquer, et le docteur

Francis Arnolt, chirurgien du 48e de ligne cipaye, allait lui plonger le

scalpel dans la poitrine, lorsque Baber eut l'effronterie de se lever,

d'arracher le scalpel au docteur étonné, de bondir vers la porte

de l'amphithéâtre, de se glisser au travers de quatre ou cinq cents

personnes, sans qu'on osât ou qu'on voulût lui mettre la main au collet,

et de fuir jusqu'à Bénarès, où je le rencontrai, quand Votre Seigneurie

daigna m'envoyer à Bhagavapour.

«Cette rencontre fut providentielle. Quoique j'ose me flatter de

connaître à fond ma profession, un aide tel que Baber n'est pas à

dédaigner. Par un bonheur extraordinaire, ce coquin croit avoir à se

plaindre du capitaine Corcoran, qui l'a chassé du pays des Mahrattes.

«Sans lui, dit-il, je vivrais bien tranquille au fond du royaume

d'Holkar; je jouirais paisiblement d'une fortune acquise par tant

d'honorables travaux, et je serais heureux sous ma vigne et mon figuier

avec ma femme et mes enfants, comme un patriarche.»

«Un motif plus singulier encore, et qui fera sans doute sourire Votre

Seigneurie, l'a rendu l'ennemi irréconciliable du maharajah.

«Baber (où l'amour-propre va-t-il se nicher?) se croit le premier homme

de son temps et tout à fait invincible dans l'exercice de sa profession.

S'il a subi quelques échecs dans le cours d'une vie déjà longue, ces

échecs ne sont pas, dit-il, un effet de la faiblesse de son génie, mais

de la sensibilité de son coeur. Deux fois les femmes l'ont trahi et

vendu; mais aujourd'hui, plein d'expérience et de jours, revenu de sa

passion aveugle pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus craindre

personne, et l'idée d'obtenir du gouvernement anglais sa grâce et trois

cent mille roupies (je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant

cette somme de la part de Votre Seigneurie), l'idée plus éblouissante

encore de prendre mort ou vif le capitaine Corcoran, que tous les

Mahrattes regardent comme invincible, et de terminer ainsi sa glorieuse

carrière par un magnifique coup d'éclat, tout cela décide Baber à tenter

la grande entreprise.

«Quant aux moyens d'exécution, je le connais: on peut s'en fier à lui.

Dans sa première jeunesse, il était l'un des chefs les plus redoutables

des thugs, et il a commandé longtemps des bandes de cinq à six cents

hommes. C'est parmi ses anciens associés qu'il s'est chargé de recruter

trente coquins déterminés, dont le moindre a été condamné à mort deux ou

trois fois. Trente, c'est assez; car je ne dois pas dissimuler à Votre

Seigneurie que le but de Baber est bien moins de faire prisonnier

Corcoran (chose à peu près impossible), que d'en débarrasser le

gouvernement anglais, _quibuscumque viis_, c'est-à-dire n'importe

comment.

«Je n'ai pas besoin, mylord, d'informer Votre Seigneurie que, en aucun

cas, son nom ne pourra être compromis dans une pareille entreprise,

et qu'elle pourra nier hardiment toute participation aux manoeuvres

du brave Baber. J'ai dû cependant montrer à Baber les pleins pouvoirs,

signés de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis au moment

de mon départ pour Bhagavapour, car ce gentleman voulait être certain

d'obtenir sa grâce et les trois cent mille roupies que je lui ai

promises; mais vous devez bien penser, mylord, que ces papiers précieux

n'ont été que montrés et non pas remis à l'honorable M. Baber.

«Au reste, l'exécution de son projet n'est pas très-difficile. La

confiance du capitaine Corcoran dans sa popularité est si grande, qu'il

n'a pas daigné mettre garnison dans sa capitale. Toute l'armée est

distribuée sur la frontière, ainsi que Votre Seigneurie pourra s'en

assurer si elle daigne jeter les yeux sur le plan ci-annexé. Il n'y

a pas deux cents soldats à Baghavapour; encore ce sont des soldats de

police, dispersés dans les divers quartiers. Le palais est ouvert à tout

le monde et à toute heure du jour. La seule garde qui soit à craindre,

est composée d'un jeune tigre de trois mois et demi à peine, d'un grand

tigre sauvage et de sa mare, cette fameuse Louison qui a donné tant de

fil à retordre au colonel Barclay. Ces trois animaux sont doués d'un

instinct merveilleux; mais il est aisé de les surprendre à l'heure de la

sieste et de les enfermer.

«Baber et moi, tantôt séparément, tantôt ensemble, nous avons examiné

avec soin la disposition du palais et de ses issues, et fait notre plan

de campagne. Il me paraît impossible que le soi-disant maharajah

puisse s'échapper, quelle que soit sa force physique, qui est vraiment

prodigieuse, et quel que soit son sang-froid.

«Si j'ai pris soin, mylord, de ne pas mêler le nom de Votre Seigneurie à

ceux de M. Baber et d'autres gentlemen de même farine, je n'ai pas voulu

non plus qu'on pût m'attribuer, en cas d'insuccès, une part quelconque

de l'affaire. Ce n'est pas que je ne sois toujours prêt à exécuter,

_consilio manuque_, tout ce qu'il plaira à Votre Seigneurie de

m'ordonner dans l'intérêt du gouvernement de la Reine, notre gracieuse

souveraine; mais ici il n'est pas nécessaire de pousser si loin le zèle.

Grâce au ciel, Baber et ses complices feront tout à eux seuls, et je ne

tremperai pas les mains d'un loyal Anglais dans un meurtre que la morale

publique réprouve bien que la politique le commande.

«En revanche, je me suis réservé la prise de possession de Bhagavapour

au nom de Votre Seigneurie. Je profiterai du trouble qui suivra la mort

de Corcoran pour annoncer l'arrivée prochaine de l'armée anglaise. Je

connais ce peuple. Corcoran mort, nul n'osera résister, et tous ses

desseins périront avec lui. Quant à la veuve et au jeune héritier

présomptif, ils seront, comme disent les Français, _expropriés pour

cause d'utilité publique_.

«J'espère que le prochain courrier apportera de bonnes nouvelles à

Calcutta, et j'ose, mylord, supplier Votre Seigneurie de croire aux

respects les plus profonds.

«De son très-loyal, très-obéissant

«et très-dévoué serviteur,

«GEORGE-WILLIAM DOUBLEFACE

«(alias SCIPIO RUSKAERT).»

«_P.S._ Votre Seigneurie ne sera pas étonnée, j'ose le croire, si j'ai

dû porter à un million de roupies le crédit qu'elle a daigné m'accorder

sur la maison Smith, Henderson and Co, de Bombay. Votre Seigneurie

n'ignore pas que les investigations de toute espèce auxquelles je me

suis livré par ses ordres coûtent fort cher, et que, de toutes les

marchandises connues, la trahison est la plus précieuse, bien qu'elle ne

soit pas la plus rare. Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai

dû acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, et bien que ces

consciences païennes ne soient pas tout à fait au même taux que les

consciences chrétiennes de messieurs les membres de la chambre des

communes, cependant le tarif est encore très-élevé. Du reste, le

trésor d'Holkar, auquel le soi-disant maharajah n'a fait qu'une brèche

insignifiante, remboursera amplement le gouvernement de Sa Majesté.

«Il est même possible--mais ceci n'est qu'une conjecture dont Votre

Seigneurie fera le cas qu'elle jugera convenable--que le gouvernement

de Sa Majesté ne soit pas obligé de remplir tous ses engagements

envers Baber; car il est très-vraisemblable, ou que Corcoran surpris se

défendra vigoureusement et pourra tuer quelques-uns des assaillants et

peut-être Baber lui-même (ce qui éteindrait la créance en même temps

que le créancier), ou que le peuple, indigné de l'assassinat de son chef

bien-aimé, prendra les armes et se jettera sur les meurtriers, surtout

si, comme il est désirable, la veuve du soi-disant maharajah survit

à son époux et poursuit implacablement sa vengeance. Dans ce cas,

l'économie serait encore plus complète, car aucun de ces gentlemen

ne pourrait réclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais ne

perdrait guère que la somme insignifiante de vingt mille roupies, arrhes

nécessaires du marché. Il pourrait même arriver que Sita, ignorant les

diverses réflexions qui ont été échangées entre Baber et moi, et se

défiant des ministres du défunt mahajarah, eût l'idée de me confier le

soin de sa vengeance. Dans ce cas, je me verrais obligé de poursuivre

les assassins et de ne faire grâce à personne. Plus j'y pense, plus

cette dernière solution me paraît la plus vraisemblable et la meilleure.

«_2e P.S._ Au moment où j'allais terminer ce trop long rapport, un grand

tumulte s'est élevé dans Bhagavapour. J'ai mis la tête à la fenêtre pour

voir de quoi il s'agissait. J'ai même cru que Baber, par excès de zèle,

venait de commencer l'attaque. C'était une erreur. Le peuple tout entier

levait les yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris comme à

la vue d'un animal extraordinaire. J'ai regardé en même temps que

les autres, et j'ai vu un ballon d'une forme extraordinaire descendre

lentement dans le parc du maharajah. On a jeté l'ancre. J'étais trop

loin pour rien distinguer; mais le peuple se prosterne dans les rues en

criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du feu, qui vient rendre

visite à Vichnou, son confrère, incarnée à Bhagavapour dans la personne

de Corcoran. Je vais voir cette merveille et savoir quel est cet

aéronaute qui joue le rôle du puissant Indra. A coup sûr, cet incident

imprévu est fait pour augmenter encore le crédit et la réputation du

maharajah.»

VII

Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut présenté à Scindiah.

Scipion Ruskaert ne s'était pas trompé. C'était bien un ballon

qui venait de s'abattre, comme un oiseau de proie, sur la ville de

Bhagavapour, et qui excitait la rumeur publique. En un instant, malgré

l'apathie invincible des Indous, tout le peuple, saisi de respect,

d'admiration et de curiosité, se précipita vers le parc du maharajah,

afin de contempler de plus près cet animal singulier et prodigieux.

Mais au moment où l'on allait forcer l'entrée, Louison, qui se promenait

tranquillement, s'étonna de ce grand concours de peuple et s'avança

vers les Indous comme pour les interroger. En un clin d'oeil, la foule

disparut, refoulée par la frayeur, dans les rues environnantes, ce qui

permit aux serviteurs du palais d'avertir Corcoran.

Celui-ci faisait tranquillement la sieste. A peine éveillé, il s'avança

sur le perron du palais en se frottant les yeux. Il voyait descendre du

ballon, qui ressemblait à une petite maison très-solide et très-légère

et à un aigle aux ailes puissantes, une jeune femme d'une rare beauté

et vêtue à la dernière mode de Paris. Un jeune homme de bonne mine

lui donnait la main, et dans ce jeune homme Corcoran reconnut avec

étonnement son cousin et son ami intime, le célèbre Yves Quaterquem[1],

de Saint-Malo, membre correspondant de l'Institut de France.

[Note 1: Les personnes qui ont lu les _Amours de Quaterquem_,

reconnaîtront sans peine ce nouveau personnage. Les autres trouveront

sans doute que l'analyse rapide que Quaterquem lui-même fait ici de ses

aventures suffit à la clarté du récit.]

Le premier mouvement du maharajah fut de s'élancer dans les bras de son

ami.

«Ah! l'heureux hasard! s'écria Corcoran.

--Hasard! répliqua le nouveau venu. Point du tout, mon cher.... Nous

faisons des visites de noces dans la famille. Voici ma femme.»

Et de la main il désigna la jeune femme qui l'accompagnait.

«Par la déesse Lackmi, dont vous êtes la vivante image, s'écria Corcoran

en s'inclinant avec respect, si ce n'était un sacrilége de dire qu'on

peut être aussi belle que Sita, je le dirais de vous, ma cousine.

--Or çà, dit Quaterquem, trêve aux compliments.... Où vais-je mettre ma

voiture? car il me semble, seigneur maharajah, que tu n'as pas de remise

assez grande pour la loger.

--Ton ballon? dit Corcoran. Eh! parbleu! nous allons le mettre dans

l'arsenal, dont j'ai seul la clef, et mon éléphant Scindiah en gardera

l'entrée.

--Avant tout, mon cher ami, dit Quaterquem, sache bien que j'ai les

plus fortes raisons pour cacher à tout le monde la forme et le mécanisme

intérieur de mon ballon, et ne me donne que des serviteurs aveugles,

sourds et muets.

--Par la barbe de mon grand-père! s'écria Corcoran, Scindiah est le

serviteur qu'il te faut. Viens ici, Scindiah.»

L'éléphant, qui rôdait librement dans le parc, s'approcha d'un air

curieux, regarda attentivement le ballon, parut chercher le sens de

cette masse énorme, et, après un instant de réflexions stériles, éleva

sa trompe vers le ciel en fixant ses yeux sur Corcoran.

«Scindiah, mon ami, dit celui-ci, tu m'écoutes, n'est-ce pas, et tu me

comprends? Ce gentleman que tu vois est monsieur Yves Quaterquem, mon

cousin et mon meilleur ami. Tu lui dois respect, affection, obéissance.

C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Oui.... Eh bien, il va te donner la

main et tu lui donneras ta trompe en signe d'amitié.»

Scindiah obéit sans se faire prier.

«Quant à cette dame, continua Corcoran, c'est ma cousine, et, avec Sita,

la plus belle personne de l'univers.»

Scindiah s'agenouilla devant la dame, lui prit la main délicatement avec

sa trompe et la posa sur sa tête en signe de dévouement.

«Maintenant que la présentation est finie, relève-toi, mon ami, prends

les cordes du ballon avec ta trompe, tire de toutes tes forces et

amène-le dans l'arsenal.»

Ce qui fut fait en quelques minutes, car la force de l'éléphant

égalait son intelligence. Puis il fut mis en faction devant la porte de

l'arsenal, avec défense absolue de laisser entrer personne.

«Maintenant, dit Corcoran à ses hôtes, allons voir Sita, car je suis

marié, mon cher Quaterquem, tout comme toi, et ma femme m'a apporté en

dot un royaume assez joli, comme tu vois.»

VIII

Maëlstrom.

Sita s'avança au-devant de ses hôtes et leur fit l'accueil le plus

gracieux. Corcoran les présenta et expliqua en peu de mots les liens de

parenté qui l'unissaient à Quaterquem.

«A toi maintenant de parler, dit-il en se tournant vers lui, et de nous

dire comment tu nous arrives par le chemin des airs.

--Mon histoire est un peu longue, répliqua Quaterquem, mais je

l'abrégerai. La dernière fois que je t'ai vu, c'était à Paris, je crois,

dans la rue des Saints-Pères, il y a quatre ans. Je cherchais alors le

moyen de diriger les ballons, et j'étais un pauvre diable, vivant de

peu, mangeant du pain rassis, buvant l'eau des fontaines publiques,

chaussé de souliers percés et vêtu d'un habit dont les coudes riaient de

misère. Cependant, à force de chercher à droite, à gauche, au nord, au

sud, à l'est et à l'ouest, j'ai fini par résoudre mon fameux problème.

--O Christophe Colomb! s'écria Corcoran, le monde t'appartient! Nul

homme n'a fait autant que toi pour ses semblables.

--Ne te presse pas de m'applaudir, dit Quaterquem. Je ne suis pas aussi

bienfaiteur de l'humanité que tu pourrais le croire au premier abord....

Aussitôt ma découverte faite, comme la science n'avait plus besoin

de moi, je devins amoureux d'Alice, que tu vois et qui nous écoute

en souriant.... amoureux à en perdre la raison; j'étonnai la mère, je

bravai le père, un vieil Anglais archéologue et grognon, je bousculai

le rival, un M. Harrisson ou Hérisson, qui fait le commerce du coton à

Calcutta; je troublai ce pauvre garçon au point qu'il tira un coup de

pistolet sur mon futur beau-père, qui lui servait de témoin, croyant

tirer sur moi, son adversaire; je fis tant, que miss Alice Hornsby, ici

présente, est devenue ma femme, et ne s'en repent pas, je crois.

--Oh! cher bien-aimé, non! s'écria Mme Quaterquem en s'appuyant

doucement sur l'épaule de son mari.

[Illustration: Je mangeais du pain rassis. (Page 93.)]

--Je pensai d'abord, continua Quaterquem, à publier ma découverte dans

l'intérêt du genre humain, et, entre nous, c'était une sotte idée,

car le genre humain ne vaut guère qu'on s'occupe de lui; mais j'eus le

bonheur que l'Académie des sciences se moqua de ma découverte, et, sur

le rapport de je ne sais quel vieux savant qui avait longtemps cherché

la solution du problème sans la découvrir, déclara que j'étais fou à

lier. Par bonheur, j'étais déjà marié, et le vieux Cornelius Hornsby,

mon beau-père, qui ne m'avait accordé la main de sa fille qu'en échange

du brevet d'invention que je devais prendre, et qu'il devait exploiter

en France et en Angleterre, s'écria que je l'avais indignement trompé,

me rendit ma parole, me donna sa malédiction et jura de ne plus revoir

sa fille.

--Pauvre père! dit Alice.

--Cette fois, Alice et moi, nous avions la bride sur le cou. Alice, un

instant ébranlée, reprit bientôt confiance, je construisis mon ballon et

j'en adaptai les diverses pièces moi-même, de peur d'indiscrétion, dans

un village à cent lieues de Paris; je m'approvisionnai et je partis un

soir avec Alice, décidé à chercher asile dans un pays qui n'eût jamais

vu l'ombre d'un académicien ou d'une société savante.

--Et tu as choisi Bhagavapour, cher ami?

--Ni Bhagavapour, ni aucune autre capitale, ni aucun pays civilisé ou

peuplé, répliqua Quaterquem, et voici mes raisons. L'homme, mon cher

maharajah, tu le sais mieux que moi, est un vilain animal, hargneux,

envieux, gênant, avare, querelleur, poltron, gourmand, dissolu; surtout

il a grand'peine à supporter son voisin. Un sage a dit: _Homo homini

lupus_. J'ai donc cherché le moyen de n'avoir de voisin d'aucune espèce,

et pour cela j'ai fait en ballon le tour du globe terrestre. Je ne

m'arrêtai, comme tu peux penser, ni à la France, ni à l'Angleterre, ni

à l'Allemagne, ni à aucune partie du continent européen. En planant

au-dessus des villes et des campagnes, je voyais partout des soldats,

des fonctionnaires, des mendiants, des prisons, des hôpitaux,

des casernes, des arsenaux et des manufactures, et tout ce que la

civilisation traîne derrière elle. La Turquie d'Asie me convenait assez.

C'est le plus beau pays et le plus doux climat du globe. Je regardais

avec envie les pentes du mont Taurus, et j'étais tenté de construire ma

maison sur l'un de ses sommets qui ne sont accessibles qu'aux aigles.

Mais là encore j'aurais eu des voisins, et qui pis est, des Turcs.

L'Afrique me plaisait beaucoup. Là, dans ces solitudes délicieuses que

dépeint le docteur Livingstone, gardés contre toute civilisation par les

troupeaux de singes et d'éléphants qui parcourent la forêt immense et

vont se baigner dans les eaux bleues du Zambèse, nous aurions pu, comme

Adam et Ève, nous créer un paradis terrestre. Un matin, pendant que

nous roulions ces pensées en dirigeant notre ballon vers le centre de

l'Afrique, nous aperçûmes, à cinq cents pieds au-dessus de nous, la

petite ville de Ségo, capitale d'un royaume aussi étendu que la France,

et nous vîmes avec la longue-vue un spectacle étrange, épouvantable, que

je n'oublierai jamais.

Six mille esclaves des deux sexes étaient rangés, les yeux bandés et les

mains liées derrière le dos, au pied de l'enceinte de Ségo, qui est de

forme circulaire. Derrière eux se tenait un pareil nombre de soldats,

le sabre nu. Ils attendaient les ordres du sultan de Ségo, une sorte

de nègre hideux, camard, lippu, lépreux, qui, du haut de son trône,

s'apprêtait à donner le signal.

Enfin cet affreux nègre parla. Je n'entendis pas ses paroles, mais je

vis le geste, je le vois encore. A cette parole, à ce geste, six

mille sabres tombèrent à la fois sur le cou de six mille esclaves et

tranchèrent six mille têtes[2]. J'en frémis d'horreur. Alice voulait

partir, mais je la priai de rester, m'attendant que cette tragédie

sanglante aurait un dénoûment conforme à la justice divine (au besoin

j'aurais moi-même contribué à ce dénoûment), et je mis mon ballon en

panne au moyen d'un mécanisme du mon invention qui est assez ingénieux,

je m'en vante.

[Note 2: Légende historique. Raffanel. _Nouveau voyage au pays des

nègres._]

Je ne m'étais pas trompé. Après cet horrible carnage, il y eut dans la

foule qui couvrait les remparts de Ségo un instant de stupeur; puis une

rage furieuse s'empara de tous les spectateurs, on massacra les gardes

du sultan, on le saisit lui-même, on égorgea devant lui ses femmes et

ses enfants, on bâtit sur leurs cadavres une tour, au sommet de cette

tour on fixa un plancher, et l'on cloua les membres du sultan sur ce

plancher, de façon qu'il eût la tête tournée vers le ciel et qu'il fût,

vivant, la pâture des oiseaux de proie. Je t'avoue, mon cher maharajah,

qu'un tel spectacle m'ôta pour jamais l'envie de m'établir sur les

bords du Niger, du Nil ou du Zambèse, et m'aurait rendu le goût de la

solitude, si j'avais pu le perdre.

Nous revînmes donc à ma première pensée, qui était de chercher une

île déserte. Mais où trouver cette île précieuse, à l'abri de tous les

pirates, de tous les marins, de tous les explorateurs? Excepté dans

l'océan Pacifique, il n'y a pas un pouce de terre où les Européens

n'aient planté quelque drapeau unicolore, bicolore ou tricolore.

Nous cherchâmes longtemps. Notre ballon plana pendant huit ou dix jours

au-dessus de la mer des Indes et de l'Asie méridionale; mais nous ne

trouvions aucune île, aucun rocher assez sûr pour abriter notre bonheur.

Le continent, vu de si haut, nous paraissait une plaine immense, marquée

de quelques ondulations imperceptibles au fond desquelles coulaient

quelques ruisseaux, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutra, le Meinam.

Vos monts Vindhya, dont vous êtes si fiers, vos Ghâtes, et l'Himalaya

lui-même, nous faisaient l'effet de ces murs que le paysan élève pour

marquer la limite de son champ et qu'il franchit d'une enjambée.

Enfin, redescendant vers le sud-est, nous contemplâmes ce merveilleux

groupe d'îles immenses et innombrables, parmi lesquelles Java, Sumatra

et Bornéo tiennent le premier rang. Là, tout nous attirait, la fertilité

du sol, la beauté du climat, et même la solitude; car les hommes,

animaux sociables et féroces, aiment à se réunir par milliers dans

quelques coins de l'univers pour se dévorer plus commodément. J'enrage

quand je vois des imbéciles qui s'appellent hommes d'État, entasser

leurs peuples dans un étroit espace où tout manque, le pain, le

vêtement, l'air et le soleil, et s'arracher à coups de canon des

lambeaux de terre, pendant que des centaines de mille lieues carrées

restent sans habitants.

--Mon ami, interrompit Corcoran, tu as raison, mais dis-nous vite où est

ton île. Est-elle voisine de Barataria où Sancho Pança fut gouverneur?

--Mieux encore, continua Quaterquem. Mon île est unique dans l'univers.

Cherche sur la carte de l'Océanie, à moitié chemin entre l'Australie et

la Californie, à deux cents lieues environ au sud-est des îles Sandwich.

C'est là.

Le 15 juillet de l'année dernière (cette date m'est restée dans la

mémoire, parce que c'était le jour où j'avais coutume de ne pas payer

mon terme), nous commencions à nous sentir découragés de tant de

recherches inutiles, lorsqu'un spectacle singulier attira notre

attention. Nous appuyant tous deux sur le parapet de la nacelle, nous

vîmes, à mille pieds environ au-dessous de nous, un trois-mâts américain

en détresse.

La surface de l'océan était calme; il n'y avait pas un nuage dans le

ciel, le navire lui-même n'avait rien perdu de sa mâture, et cependant

il tournait dans un cercle immense, avec une vitesse qui croissait à

chaque minute; en même temps il se rapprochait toujours davantage d'une

espèce de gouffre ou d'entonnoir où l'entraînait le tourbillon des

flots. L'équipage et les passagers, se voyant perdus, s'étaient

agenouillés sur le pont et adressaient à Dieu une dernière supplication.

En effet, Dieu seul pouvait les sauver, car toute la science des marins

les plus expérimentés n'aurait pu lutter contre la force aveugle et

irrésistible de la mer. Le gouffre où le navire était entraîné, et

qui n'a pas encore été signalé sur les cartes géographiques, est plus

redoutable encore que le fameux Maëlstrom, si redouté des Norvégiens.

Son centre d'attraction était situé à quinze cents pas environ d'une

petite île que nous distinguions admirablement et qui paraissait avoir

sept ou huit lieues de tour.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie · 第 3 / 12 段