Sita, pour consoler l'Allemand, lui fit donner des habits secs et deux
mille roupies, puis gronda sévèrement Scindiah, qui paraissait enchanté
de sa belle action. Sougriva secoua lentement la tête.
[Illustration: Ne bougeons plus. (Page 54.)]
«Madame, dit-il, Scindiah n'a jamais fait de mal à personne, et il se
connaît en physionomie. Si le visage de cet étranger lui déplaît, il
doit avoir ses raisons pour cela. Dieu veuille que nous n'ayons pas à
nous repentir d'avoir reçu chez nous cet Allemand! Au reste, il faut
attendre le retour du maharajah.»
Ce retour ne tarda guère. Cinq jours plus tard, Corcoran entra dans le
palais et reçut dans ses bras sa femme et son fils.
Le petit Rama grimpa, suivant son habitude, le long de son père,
atteignit sans effort la ceinture, et se plaça enfin jambe de-ci,
jambe de-là sur le cou du capitaine, d'où, comme du haut d'un trône, il
dominait tous les assistants.
«Papa, demanda-t-il, as-tu vu mon portrait?
--Quel portrait? dit Corcoran étonné.
--Le mien et celui de maman. Tu verras comme Scindiah est beau de
profil.
--Où donc est le peintre? demanda Corcoran.
--Cher seigneur, interrompit Sita, c'est un étranger qui est venu en ton
absence, et nous a offert ses services.»
Le maharajah fronça légèrement les sourcils.
«Qu'on me l'amène, dit-il.... Quant à toi, ma douce et charmante Sita,
tu ne peux rien faire que de bon; mais ton âme candide ne croit pas au
mal, et l'on peut aisément te surprendre.»
A ce moment l'Allemand entra. Ses lunettes bleues qui cachaient son
visage ne plurent pas à Corcoran.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.
L'autre raconta l'histoire qu'il avait déjà dite à Sita, et ajouta que
le glorieux maharajah....
«C'est bon! c'est bon! interrompit Corcoran avec une certaine
impatience. Je sais d'avance ce qu'on dit aux rois quand on est devant
eux, et ce qu'on en dit quand ils ont le dos tourné.... D'où vient que
vous parlez l'allemand avec un léger accent anglais?
--Seigneur, répliqua le photographe, ma mère était Anglaise, et moi-même
j'ai passé une partie de ma vie en Angleterre. Mais je suis fort connu
des frères Schlagintweit, qui voyagent en ce moment dans l'Himalaya; du
docteur Vogel, de Berlin, et du célèbre Humboldt.
--Vous pourriez le prouver?
--Oui, seigneur, et j'avais même une lettre d'introduction de M. de
Humboldt auprès de Votre Majesté; mais je l'ai perdue dans un naufrage
avec beaucoup de livres et de papiers précieux, et il ne m'est resté
qu'une lettre de sir Samuel Barrowlinson, de Londres, qui a bien voulu
me recommander à vous.
--Oui, je connais beaucoup sir Samuel, dit Corcoran avec un sourire,
et, quoique ses lettres de recommandation ne m'aient pas servi à
grand'chose, je ferai volontiers honneur à sa signature.... Voyons cette
lettre.»
Il la prit et la lut avec attention. Sir Samuel Barrowlinson
recommandait, en effet, son protégé à Corcoran avec beaucoup de chaleur
et le désignait comme un des savants les plus illustres de toute
l'Europe, ou du moins comme un de ceux qui le deviendraient bientôt.
«Excusez la sévérité de cet interrogatoire, dit Corcoran; j'ai le droit
de me défier des Anglais, et au premier abord j'ai cru.... mais la
lettre de sir Samuel me rassure, et je veux désormais vous considérer
comme un ami. Vous aurez une maison dans Bhagavapour. N'épargnez rien
pour vos recherches. Demandez-moi des éléphants, des voitures, des
chevaux, des serviteurs, une escorte et tout ce qu'il vous plaira. Mon
palais est le vôtre, et je serai heureux de voir à ma table un illustre
savant.»
En même temps il le congédia sans attendre les remercîments dont l'autre
allait être prodigue.
«Et toi, Sougriva, continua Corcoran quand l'Allemand fut parti, ne le
perds pas de vue. Je ne sais pourquoi.
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Du reste, ne lui refuse ni argent ni renseignements, de quelque nature
que ce soit. Si c'est un espion, sa trahison en sera plus noire et plus
indigne de pardon; si, au contraire, comme je le souhaite, c'est
un honnête homme, je ne veux pas qu'il puisse se plaindre de mon
hospitalité.»
Sougriva s'inclina et dit:
«Seigneur, votre volonté sera faite.
--Voilà, se dit Corcoran quand il fut seul, une de ces occasions où
ma pauvre Louison aurait fait merveilles. En dix minutes elle aurait
reconnu l'espion sous la peau du savant, si c'est réellement un espion.
Par Brahma et Vichnou, elle faisait admirablement ma police; mais où
est-elle maintenant? Dans les bois sans doute, avec son grand nigaud de
tigre. Ah! Louison, Louison, vous n'êtes qu'une ingrate!»
Il oubliait sa propre ingratitude. Au reste, il était plus près de
revoir Louison qu'il ne le croyait.
V
La famille de Louison.
Quelques jours après, l'Allemand était déjà le compagnon inséparable
du maharajah. Bon convive, très-gai, plein de belle humeur, il montait
parfaitement à cheval, chassait à merveille, discutait théologie,
théogonie, cosmogonie, histoire naturelle avec une verve extraordinaire,
ne contredisant qu'avec modération,--juste assez pour animer le
discours, pas assez pour l'aigrir; enfin, il était pour le petit Rama
d'une complaisance inépuisable: il jouait avec lui à la main chaude,
il lui construisait des vaisseaux de guerre en bois et lui montrait la
lanterne magique et le diable qui tire la queue du cochon, et le pauvre
homme qui tire la queue du diable; bref, c'était un homme universel, et
personne ne pensait plus à le surveiller.
Une occasion se présenta cependant où Corcoran conçut de nouveau
quelques soupçons; mais ce jour-là il lui arriva un événement si
heureux et si inespéré que toute inquiétude disparut dans la joie de cet
événement.
C'était un matin du mois de janvier 1860. Corcoran partit à cheval
pour chasser le rhinocéros. Le docteur Ruskaert l'accompagnait avec une
vingtaine de serviteurs chargés de traquer l'animal. Tous deux étaient
bien armés et bons cavaliers, de sorte que la chasse du rhinocéros, qui
n'est jamais sans danger, à cause de la force prodigieuse du quadrupède,
de son aveugle impétuosité et de son impénétrable cuirasse, ne
paraissait cependant pas pouvoir mal tourner.
Sita regarda Corcoran partir du haut du perron du palais, et retint
avec peine le petit Rama, qui criait et voulait monter sur Scindiah pour
chasser, lui aussi, le rhinocéros.
Enfin, les chasseurs disparurent au tournant de la route, et Rama, tout
affligé, alla se consoler en montant sur les épaules de Scindiah, après
quoi il dit qu'il était plus grand que les plus grands arbres et qu'il
décrocherait la lune, s'il voulait.
Mais il ne la décrocha pas, et sa mère l'admira pour avoir dit une si
belle chose, comme elle l'admirait quand il avait déjeuné de bon appétit
ou quand il se laissait moucher sans crier, ou quand il chantait en
criant, ou quand il criait en chantant, ou quand il avait la colique, ou
quand il buvait de l'huile de ricin, ou quand il prenait un lavement,
ou quand il ne prenait rien. Sita l'admirait toujours, et c'est une
bénédiction de Dieu que d'avoir donné aux mères une admiration si
constante et si infatigable pour ces petits morveux.
Pour revenir à Corcoran et à son compagnon, ils s'enfoncèrent dans la
forêt et allèrent se poster à l'entrée d'un carrefour par où
devait passer nécessairement le rhinocéros. Cependant les traqueurs
s'avançaient avec de grands cris dans les jungles et jetaient de grosses
pierres pour effrayer l'animal et le faire sortir de sa retraite. Tout
à coup ces cris changèrent de nature. En cherchant le rhinocéros, ils
avaient éveillé un tigre royal de la plus grande espèce, qui dormait
tranquillement à l'ombre.
Il se leva lentement, étira ses quatre membres et jeta autour de lui un
regard distrait. Il entendit le bruit des tam-tams et, soit qu'il fût
effrayé de cette musique étrange, soit, ce qui est probable, qu'il fût
amateur de mélodies plus douces et plus harmonieuses, il s'élança tout à
coup dans la direction du carrefour et, par bonds immenses, arriva sans
être vu jusqu'à Corcoran lui-même. Celui-ci, à cheval, le doigt sur la
détente de sa carabine, attendait le rhinocéros et regardait en face
de lui. De l'autre côté, le docteur Ruskaert voyait venir le tigre et
aurait dû avertir son compagnon; mais il n'en fit rien; était-il
troublé par la peur, ou plutôt, comme le maharajah le présuma plus tard,
aurait-il été bien aise de sa mort?
Tout à coup un poids énorme tomba sur la croupe du cheval de Corcoran et
la fit plier jusqu'à terre. C'était le tigre qui venait l'attaquer par
derrière. Comme le Malouin avait le doigt sur la détente, le choc
du tigre fit partir en l'air le coup de sa carabine, et il se trouva
désarmé. De plus, le cheval blessé mortellement, s'abattit d'une façon
si malheureuse que le cavalier demeura immobile, ayant une jambe engagée
sous le corps de sa monture. Il s'écria aussitôt:
«A moi! à moi! Ruskaert! Tirez donc! tirez vite!»
Mais Ruskaert demeura immobile et attentif, quoiqu'il fût armé et qu'il
pût aisément faire feu.
Dans cette situation désespérée, Corcoran ne perdit pas courage. Comme
il n'avait pas le temps de prendre son revolver suspendu à sa ceinture,
il donna avec la crosse de sa carabine un coup si formidable sur le
mufle du tigre, dont il sentait déjà la chaleur sur son cou, que le
tigre lâcha prise et recula de douleur.
[Illustration: Il donna un coup de crosse sur le mufle du tigre. (Page
64.)]
Ce ne fut qu'une seconde, mais elle suffit à Corcoran pour se dégager et
se trouver debout. De la main gauche saisissant son revolver, il allait
faire feu sur le tigre qui revenait à la charge, lorsqu'un accident
imprévu mit fin au combat.
Tout à coup, un autre tigre, un peu moins grand, mais plus beau que le
premier, arriva en bondissant, et, au lieu de secourir son camarade, le
saisit à la gorge avec ses dents, le roula à terre et lui administra une
correction si sévère que Corcoran lui-même en demeura stupéfait, et que
le docteur Scipio Ruskaert en ouvrit des yeux plus grands que des portes
cochères.
Ce tigre, ou plutôt cette tigresse au pelage soyeux, lustré, brillant,
tacheté, l'avez-vous deviné? c'était Louison. Quant à l'autre, c'était
son frère Garamagrif, qu'elle avait suivi au fond des bois et qu'elle
avait épousé suivant la coutume des tigres de Java.
On a parlé beaucoup de la cruauté des tigres, et M. de Buffon,
naturaliste qui avait plus de style que de science, a écrit de fort
belles choses sur le mauvais caractère de ces animaux; mais, dites-moi,
quelle est la femme qui aurait montré plus d'honneur, plus de vertu,
de bonté, de douceur et de sensibilité véritable que Louison ne fit en
cette occasion? Pour moi, je n'en connais pas. Et ce qui n'est pas moins
admirable que la générosité de Louison, c'est l'abnégation sublime et la
soumission du pauvre tigre, son époux, qui recevait sans rien dire une
correction qu'en conscience il n'avait pas méritée; car enfin il n'avait
jamais été, lui, l'ami de Corcoran.
Cependant le Malouin n'eut pas plus tôt reconnu la tigresse, qu'il
sentit renaître toute sa tendresse pour cette ancienne amie. Il remit
son revolver à sa ceinture et s'écria:
«Louison! ma chère Louison! viens dans mes bras!»
Et elle y vint, car c'était bien sa place.
«Tu vas rentrer avec moi à Bhagavapour,» dit Corcoran.
Cette proposition, à laquelle elle devait pourtant s'attendre, jeta
Louison dans un grand embarras. Elle regarda par-dessus son épaule le
grand tigre, qui considérait cette scène avec une morne tristesse.
Le pauvre garçon tremblait d'être abandonné.
Corcoran comprit le sens de ce regard.
«Et toi aussi, tu viendras, grand nigaud, dit-il.... Allons, c'est
décidé, n'est-ce pas?»
Mais le grand tigre demeurait immobile et morne. Alors Louison
s'approcha et miaula à son oreille quelques douces paroles, dont voici
probablement le sens:
«Que crains-tu, ami chéri de mon coeur? Ne suis-je pas avec toi?»
Le tigre grogna ou plutôt rugit:
«C'est un piège. Je reconnais ce maharajah. C'est celui qui te gardait
sous son toit pendant que je m'enrhumais dans le fossé, en te suppliant
de revenir dans nos forêts. Chère Louison, crains ses discours
enchanteurs.»
Ici Louison parut ébranlée.
«Tu seras libre chez moi, reprit Corcoran, libre et maîtresse comme
autrefois. Laisse là ce bourru, ce rustre qui ne peut pas te comprendre,
ou, si tu ne veux pas renoncer à lui, emmène-le-moi avec toi. Je le
supporterai, je l'aimerai, je le civiliserai à cause de toi.»
On ne sait comment aurait fini l'entretien, si l'arrivée d'un nouveau
venu n'avait résolu la question. Ce nouveau venu était un jeune tigre
d'une beauté admirable. Il était à peu près gros comme un chien de
taille moyenne et paraissait n'avoir pas plus de trois mois. Corcoran
devina qu'il était le fils de Louison, et profita de cette découverte
pour employer un argument irrésistible et décider la victoire.
Le jeune tigre s'approcha de sa mère par bonds et par sauts, regardant
alternativement Louison et Corcoran. Il alla d'abord frotter son mufle
roux contre celui de sa mère et, sans étonnement, sans sauvagerie, il
fixa avec curiosité ses yeux sur ceux du maharajah.
Celui-ci le prit dans ses bras, le caressa doucement.
«Et toi, petit, dit-il, veux-tu venir avec moi?»
Le jeune tigre consulta les yeux de sa mère, et y lisant sa tendresse
pour Corcoran, rendit au Malouin ses caresses, ce qui décida du sort de
toute la famille. Voyant que son fils acceptait la proposition, Louison
l'accepta également, et le grand tigre ne put faire autrement que de
suivre ce double exemple.
Le Malouin, voyant l'affaire décidée et plein de joie d'avoir retrouvé
Louison, ne pensa plus au rhinocéros et donna le signal du départ.
«La journée a mieux fini que je ne l'espérais, dit-il à Ruskaert. Un
instant j'ai cru que j'allais devenir la proie des tigres.... Mais vous,
ajouta-t-il après réflexion, pourquoi n'avez-vous pas tiré quand je vous
criais de faire feu?»
Cette question parut déconcerter un instant Scipio Ruskaert; cependant
il se remit de son trouble.
«J'ai craint de manquer mon coup et de vous tuer au lieu du tigre,
dit-il avec assez de sang-froid.
«Hum! hum! c'est bien de la prudence, répliqua le Malouin.... Voilà qui
n'est pas clair, ajouta-t-il en lui-même. Au reste qui vivra verra.»
Le retour à Bhagavapour fut une marche triomphale. Louison faisait des
bonds de joie. Le grand tigre la suivait d'un air un peu honteux,
tandis que leur jeune héritier, aussi joyeux que sa mère, ne paraissait
sensible qu'au plaisir de voir des choses nouvelles, des palais, des
rues, des places, des pagodes et les habitations des hommes.
Cependant le Malouin remarqua que Louison, dont il connaissait le bon
sens, s'écartait de l'Allemand après l'avoir flairé, et lui paraissait
peu sympathique. Il se rappela qu'elle n'aimait pas les traîtres.
On arriva enfin au palais. A la vue de cette famille nouvelle, tous les
serviteurs poussèrent des cris de frayeur, et Sita elle-même, à peine
rassurée par la présence de Corcoran, se rejeta du côté de Scindiah en
portant le petit Rama dans ses bras.
Mais, contre toute attente, Rama seul ne montra aucune crainte. Il
s'avança gaiement vers Louison et la caressa de sa petite main comme
s'il l'avait connue depuis longtemps. De son côté, la tigresse lui lécha
doucement la figure et lui présenta le petit tigre qui, rentrant ses
griffes et faisant patte de velours, avait l'air d'un aîné qui caresse
son jeune frère.
«Voici ma chère Louison, dit Corcoran, tu la reconnais, Sita? c'est à
elle que nous avons dû plus d'une fois la vie et la liberté. Son mari,
ce grand bête que voilà et qui fait une si piteuse mine, c'est le
seigneur Garamagrif; enfin, voici leur fils, ce jeune garçon joyeux que
tu vois bondir et lutter avec Rama, et que nous appellerons Moustache,
si tu le veux bien. Et maintenant le baptême est terminé, mes enfants,
allons souper.»
La suite ne démentit pas cet heureux début. Rama et son compagnon,
le petit tigre Moustache, furent bientôt une paire d'amis. Ils se
livraient, sous la garde et la surveillance de Louison, à tous les jeux
de leur âge. Cette surveillance d'ailleurs n'était pas inutile. Rama,
peu discipliné, se sentait fils de roi et voulait commander. Moustache,
de son côté, se sentait fils de tigre et ne voulait pas obéir: Louison
avait bien de la peine à maintenir la paix.
Elle avait encore d'autres inquiétudes.
On se souvient de la manière dont elle avait quitté Corcoran deux
ans auparavant. Ce départ lui avait attiré une querelle violente avec
Scindiah, et elle n'avait pas oublié ses procédés un peu vifs. D'un
autre côté, Garamagrif avait emporté avec ses dents un morceau de la
queue de l'éléphant; Scindiah, à son tour, avait failli tuer Garamagrif
d'un coup de pierre. De quel oeil ces deux guerriers redoutables
allaient-ils se revoir? Toute l'autorité de Corcoran lui-même
suffirait-elle à empêcher une bataille sanglante entre ces ennemis
mortels?
[Illustration: Moustache et Rama, sous la surveillance de Louison, se
livraient à tous les jeux. (Page 72.)]
Si quelqu'un s'étonne que les animaux tiennent une place si honorable
dans mon histoire, tandis que je néglige les marquis, les comtes, les
ducs, les archiducs et les grands-ducs, dont le monde est rempli et
comme encombré, j'ose dire que mes héros, bien qu'ils ne marchent pas
précédés de tambours et de trompettes, ne sont pas moins intéressants
que ceux qu'on voit parader à la tête des régiments, et que leurs
passions ne sont ni moins vives ni moins violentes. J'irai plus
loin. Scindiah, avec sa gravité, son silence, son sang-froid, son
impassibilité et sa trompe immense, qui n'était au fond qu'un nez un peu
trop allongé, avait une ressemblance prodigieuse avec plusieurs de
ces grands et nobles personnages qui règlent le destin des royaumes.
Louison, si fine, si légère, si courageuse, si dévouée à ses amis,
aurait pu servir de modèle à plusieurs grandes dames, et elle avait
assurément autant d'esprit et de bon sens qu'aucun être humain ou
inhumain (le seul Corcoran excepté); par sa force et son impétuosité
sans pareilles, elle en aurait remontré à tous les généraux de cavalerie
des temps anciens et modernes; et si elle avait eu la parole, elle eût
commandé la charge et donna l'exemple aussi bien que Murat et Blücher.
Que me reprochez-vous donc? Sommes-nous si sûrs d'être supérieurs à
tous les autres êtres de la création, que nulle histoire ne nous plaise,
excepté la nôtre?
Oui, je préfère le tigre à l'homme. Le tigre est beau, il est fort; il
n'est pas intempérant ou dissolu, il a peu d'amis, mais il les choisit
avec soin et ne s'expose pas à les trahir ou à être trahi par eux; il
ne flatte personne; il aime la solitude, comme tous les philosophes
illustres; il a horreur de l'esclavage pour lui-même et n'a jamais
réduit personne en servitude:--enfin, c'est l'une des plus nobles
créatures de Dieu.
De quel homme, si ce n'est de mon lecteur, pourrait-on faire le même
éloge?
VI
Où le docteur Scipio Ruskaert se dévoile.
_Lettre de George-William Doubleface, esq., chef de la police secrète de
Calcutta, à lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan._
Bhagavapour, 15 février 1860.
«Mylord,
«Le courrier qui remettra ce rapport à Votre Seigneurie est un homme
sûr, et je réponds de sa fidélité.
«Suivant les ordres de Votre Seigneurie, j'ai pris la route de
Bhagavapour, et je me suis présenté à la cour du soi-disant maharajah
Corcoran avec les lettres de créance que Votre Seigneurie a bien voulu
demander pour moi à sir Samuel Barrowlinson. Sous le nom du docteur
Scipio Ruskaert, de l'Université d'Iéna, j'ai pénétré sans peine auprès
du capitaine Corcoran, qui m'a reçu d'abord avec défiance, je dois
l'avouer; mais bientôt cette défiance, qui paraît, du reste, fort
étrangère à son caractère habituel, a fait place à des sentiments
meilleurs. Quelle que soit sa pénétration, et je dois dire qu'elle
dépasse tout ce qu'on peut imaginer, son insouciance et son intrépidité
sont encore supérieures; aussi n'ai-je rencontré aucun obstacle dans
l'accomplissement de la mission dont Votre Seigneurie a bien voulu
m'honorer.
«D'abord, il ne m'a pas été difficile d'obtenir la confiance de la reine
Sita. La photographie, tout à fait inconnue dans ce pays reculé, m'a
servi de passe-port auprès de la fille d'Holkar, qui n'a pas résisté
au plaisir de voir son image et celle de son fils,--un marmot de deux
ans,--reproduites et tirées à vingt mille exemplaires. Dans tel cas
donné, c'est un signalement tout trouvé. Pour cette raison, j'aurais
vivement désiré joindre à ma collection le portrait du capitaine
Corcoran; mais il s'est toujours refusé à poser devant moi, et j'ai
craint, en insistant trop, de faire naître ses soupçons.
«En revanche, aussitôt qu'il a connu la lettre de sir John Barrowlinson,
il s'est empressé de mettre à mon service ses armes, ses roupies, ses
chevaux, ses éléphants et de me donner toute facilité d'aller et de
venir dans ses États. Grâce à ma connaissance parfaite de la langue
hindoustani, j'ai déjà trouvé moyen de recueillir les informations les
plus variées et les plus sûres, et je m'empresse d'envoyer sous ce pli
à Votre Seigneurie le tableau des forces de terre et de mer du royaume
d'Holkar. Je dis: et de mer, car, malgré la répugnance des Indous pour
la marine, le capitaine a gardé son brick et l'a fait armer en guerre,
soit que, prévoyant le sort que lui réserve Votre Seigneurie, il le
garde pour protéger sa fuite, soit qu'il ait, car on doit tout
craindre d'un tel homme, quelque raison de compter sur l'appui de ses
compatriotes. Votre Seigneurie, dans sa sagesse, appréciera mieux que
moi les motifs réels de la conduite de cet aventurier.
«Votre Seigneurie, mylord, est priée de remarquer que l'armée dont
elle verra l'énumération sur le tableau ci-joint, n'est pas, comme on
pourrait le croire d'après les usages généralement reçus en Orient et en
Occident, une armée sur le papier, et que les non-valeurs n'y tiennent
aucune place. J'ai eu plus d'une fois occasion de vérifier avec quelle
exactitude le capitaine se rend compte de l'effectif réel de ses troupes
et de leur instruction, et je dois ajouter qu'il serait fort désirable
que les cipayes où les sikhs enrôlés au service de la reine Victoria
eussent la discipline et la solidité de ces Mahrattes.
«Une chose a rendu le maharajah très-populaire: c'est sa scrupuleuse
attention à rendre et à faire respecter la justice. Sous ce rapport, il
est inflexible, et il a fait pendre quelques centaines de brigands qui
ravageaient impunément tout le pays sous l'autorité contestée de son
prédécesseur. Plusieurs d'entre eux ont offert des sommes immenses pour
racheter leur vie: mais il n'a fait grâce à personne, et il a distribué
leurs dépouilles au petit peuple. Votre Seigneurie devinera facilement à
quel point cette générosité, qui lui coûte si peu, a fait bénir son nom.
«Ceci me mène tout droit au sujet principal de ce rapport. J'ose
espérer que Votre Seigneurie ne me désapprouvera pas, si j'ai cru devoir
outrepasser un peu mes instructions.