tournait toujours avec une rapidité prodigieuse, arriva enfin au fond
du gouffre et s'engloutit. Nous regardâmes longtemps avec une émotion
profonde le lieu du désastre; aucun homme vivant ne reparut; mais, par
une horrible ironie du destin, la mer se calma aussitôt que le navire
eut fait naufrage. On eût dit qu'un monstre caché, satisfait de sa
proie, rendait le calme aux flots. Peu à peu les vagues se mirent à
tourner en sens inverse, et à ramener à la surface de l'océan tout ce
qu'elles avaient englouti. Le trois-mâts lui-même, tout démantelé, à
demi brisé, alla échouer contre les rochers.
C'est alors que, regardant avec attention l'île au-dessus de laquelle se
trouvait notre ballon, nous vîmes qu'elle était faite à souhait,
comme dit Fénelon, pour le plaisir des yeux. Des forêts de bananiers,
d'orangers et de citronniers en couvraient la plus grande partie. Le
reste était revêtu d'un gazon plus fin et plus serré que le plus
beau gazon d'Angleterre. Au fond des vallées coulaient quatre ou cinq
ruisseaux d'une eau limpide, dans laquelle s'ébattaient gaiement des
milliers de truites. Enfin (avantage inappréciable!) aucun homme sauvage
ou civilisé ne semblait avoir mis le pied dans notre île.
Je dis _notre_, car nous n'hésitâmes pas un instant. Dès le premier coup
d'oeil, Alice jugea qu'elle ne pouvait appartenir qu'à nous. Le gouffre
la défend contre toute attaque par mer. Quant à celles qui peuvent venir
du ciel, personne, heureusement, ne possède encore l'art de diriger les
ballons.
Quaterquem en était là de son récit, lorsqu'un coup de feu retentit dans
l'arsenal; aussi un tumulte épouvantable s'éleva dans le palais d'Holkar
et lui coupa la parole. Louison, qui était couchée sur le tapis et qui
regardait le narrateur avec une curiosité mêlée de sympathie, se
leva toute droite et dressa les oreilles. Le petit Rama prit un air
belliqueux, comme s'il se fût préparé au combat. Moustache se hérissa et
se plaça devant Rama, terrible rempart. Corcoran se leva sans rien dire,
prit un revolver à crosse d'argent qui était suspendu à la muraille, et
voyant que Quaterquem s'armait et allait le suivre, il lui dit d'un air
calme:
«Mon cher ami, reste avec les femmes et veille à leur sûreté. Je te
laisse Louison. Il n'y a rien à craindre: c'est une sentinelle qui aura
fait feu par mégarde. Louison, reste ici, ma chérie, je le veux!...»
IX
Acajou, bon nègre.
De tous côtés les serviteurs de Corcoran couraient en désordre, les uns
armés, les autres sans armes, mais tous remplis de terreur et croyant
à une attaque imprévue. La vue de Corcoran leur rendit le courage et la
confiance.
«Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites cerner le palais, le
parc et l'arsenal.»
En même temps il s'avança d'un pas ferme vers la porte de l'arsenal.
C'est là qu'il avait placé Scindiah.
Il aperçut alors, avec étonnement, un Européen que l'éléphant maintenait
avec sa trompe contre le mur, et qui essayait inutilement de s'échapper.
En regardant de plus près, il reconnut le docteur Scipio Ruskaert.
Corcoran fronça le sourcil. Les soupçons qu'il avait conçus lui
revinrent à l'esprit sur-le-champ.
«Que faites-vous là, docteur Scipio?» demanda-t-il.
Ruskaert, encore serré contre le mur par la trompe de l'éléphant, fit
signe qu'il avait perdu la respiration. En réalité, il se donnait le
temps de chercher la réponse.
«Lâche-le, mon bon Scindiah,» dit Corcoran.
L'éléphant obéit à regret.
«Seigneur maharajah, dit Ruskaërt, j'avoue mon tort et ma déplorable
curiosité, mais j'en suis cruellement puni.»
En même temps il essayait de sourire et d'échapper au danger d'une
explication; mais Corcoran n'était pas d'humeur à plaisanter.
«Maître Scipio Ruskaërt, dit-il d'une voix impérieuse, qu'alliez-vous
faire dans l'arsenal? pourquoi avez-vous violé la consigne? par quelle
porte êtes-vous entré?
--Seigneur maharajah, dit l'espion, qui commençait à s'alarmer, il ne
faut pas attacher trop d'importance à un accident malheureux. Je vous
ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon de bronze, d'or et
d'argent, que les jésuites ont fondu en 1644 pour l'un des ancêtres
d'Holkar, et qui représente la bataille de Rama contre Ravana et des
singes contre les Rakshasas, telle que l'a décrite le poëte Valkimi.
Je vous avoue que je n'ai pas pu résister au désir de pénétrer dans
l'arsenal pour dessiner les bas-reliefs de ce canon. Je comptais faire
une agréable surprise à toutes les sociétés savantes de l'Europe en
publiant mon dessin à cent mille exemplaires. J'aurais dû penser que
vous gardiez avec un soin jaloux un trésor si rare et si précieux.»
Cette excuse pouvait être vraie. Corcoran reprit d'un ton plus doux:
«Mais comment êtes-vous entré dans l'arsenal? Enfin, qui a tiré ce coup
de feu?»
Tout à coup une figure nouvelle sortit de terre et répondit sans avoir
été interrogée:
«C'est moi, massa, moi Acajou, bon nègre.»
Le nouveau venu était un nègre de la plus grande espèce. Six pieds de
haut. Ses bras étaient gros comme des jambes, et ses jambes comme des
colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, qui riait en montrant
ses dents blanches.
«Et que fais-tu là, toi aussi, Acajou, bon nègre que je n'ai jamais vu?
demanda Corcoran.
--Moi garder le ballon en l'absence de massa Quaterquem, massa. Lui
curieux, ajouta-t-il en montrant Scipio, moi fidèle; lui bien attrapé.
Coup de revolver dans le bras.»
Effectivement, le sang coulait du bras du docteur Scipio Ruskaërt, mais
il ne paraissait pas y faire attention; il s'apprêtait à faire face à un
danger bien autrement terrible.
«Voyons, maître Acajou, dit Corcoran, raconte-nous comment l'affaire
s'est passée, puisqu'il n'y a pas d'autre témoin que toi et l'éléphant,
et que mon pauvre Scindiah n'a pas reçu du ciel le don de l'éloquence.»
Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa joue droite à sa joue
gauche une chique qui le gênait un peu, et:
«Massa Quaterquem, dit-il, avoir confié à moi la garde du ballon. Moi,
voyant ça, dormir de l'oeil droit, ouvrir l'oeil gauche de toutes mes
forces. Lui (désignant Ruskaërt) monter sur le mur de l'arsenal,
faire des signes à quelqu'un de l'autre côté du mur, sauter à bas de
l'enceinte, fureter partout, écrire notes avec crayon, compter bombes,
boulets; moi, très-étonné, ouvrir l'oeil droit et regarder avec
attention. Lui, continuer sa marche, voir le ballon, venir vers moi et
vouloir entrer et examiner ressorts mécaniques. Moi trouver lui trop
curieux, prendre pistolet à ceinture, amorcer, viser et tirer, pan!
juste quand il entrait. Lui, effrayé, vouloir se sauver par la grande
porte, mais arrêté par Scindiah. Animal, Scindiah! mais pas bête!
[Illustration: Acajou, bon nègre, arrête le traître Ruskaert. (Page
108)]
--C'est bien, maître Acajou! dit Corcoran. Voici vingt roupies. Massa
Quaterquem sera très-content de vous.»
La figure du nègre rayonnait de joie. Il prit les roupies et se mit à
genoux devant le maharajah pour le remercier.
«Pour vous, monsieur Scipio Ruskaërt, docteur de l'Université d'Iéna,
suivez-moi en lieu sûr jusqu'à ce que je sache pourquoi vous
escaladez les murs de mon arsenal au risque de recevoir les balles des
sentinelles.
--Seigneur maharajah, dit l'espion avec une hauteur affectée, songez au
droit des gens. Vous rendrez compte de cet abus de pouvoir à la Prusse
et à l'Angleterre. Prenez garde!
--Ami Ruskaërt, répliqua Corcoran, j'en rendrai compte à Dieu, que je
crains beaucoup plus que les Prussiens et les Anglais réunis. Si vous
êtes honnête homme, vous ne devez pas craindre qu'on examine votre
conduite; si vous ne l'êtes pas, vous ne méritez aucune pitié.»
Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques soldats, et conduisant un
Indou prisonnier qui avait les mains liées derrière le dos, Corcoran lui
dit:
«Assurez-vous du docteur Ruskaërt. Qu'on l'enferme dans une salle
du palais. Que deux sentinelles en gardent la porte.... Pour plus de
sûreté, Louison se mettra en faction avec les deux sentinelles.»
Sougriva éleva les mains en forme de coupe et répondit:
«Seigneur Maharajah, faudra-t-il séparer l'un de l'autre ces deux
prisonniers?»
Ruskaërt, qui avait gardé tout son sang-froid jusqu'à l'arrivée de
l'Indou, parut alors troublé pour la première fois. Il fit signe
des yeux à l'Indou, sans doute pour lui recommander le silence; mais
celui-ci demeura immobile et impassible comme s'il le voyait pour la
première fois.
Corcoran surprit ce signe.
«Où as-tu saisi cet homme? demanda-t-il à Sougriva.
--Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui l'ai saisi; c'est Louison.
Tout à l'heure, suivant vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats
le parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin un homme à
cheval qui galopait sur la route de Bombay. Cette précipitation m'a
donné l'éveil. Ce n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience
nette. J'ai crié à cet homme de s'arrêter. Il a galopé de plus belle,
et comme j'étais à pied, nous aurions sûrement perdu sa trace, lorsque
Louison a paru tout à coup.
--Comment donc! mademoiselle Louison! interrompit Corcoran avec une
feinte sévérité. Je vous avais pourtant bien dit de rester au palais!»
La tigresse ne se trompa point sur le sens de cette mercuriale. Elle se
dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya celles de devant sur
les épaules de son maître et frotta joyeusement sa belle tête fine et
tachetée comme celle du maharajah.
«Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas plus tôt vu de quoi il
s'agissait, qu'en trente ou quarante bonds elle a dépassé le cavalier et
s'est plantée au milieu du chemin pour l'empêcher de passer. Le cheval
s'est cabré et a renversé l'homme sous lui. Alors Louison a mis
sa griffe sur les épaules de l'homme et l'a maintenu jusqu'à notre
arrivée.»
Le docteur Ruskaërt et le prisonnier indou, qui écoutaient ce récit
avec beaucoup d'attention, parurent rassurés en voyant que Sougriva n'en
savait pas davantage.
«Mais enfin, dit Corcoran, quelle raison as-tu de soupçonner cet homme?
Il est à cheval et il galope; ce n'est pas un crime.
--Seigneur maharajah, image de Brahma sur la terre, céleste incarnation
de Vichnou, dit le prisonnier d'une voix suppliante, grâces soient
rendues à votre générosité. Ce n'est pas vous qui soupçonnez les
malheureux et qui maltraitez les faibles! Par le divin Siva, seigneur,
je suis innocent.
--Qui es-tu? demanda Corcoran.
--Seigneur, je m'appelle Vibishana et je suis un pauvre marchand parsi
de Bombay. Un mauvais sort m'a poussé vers Bhagavapour, où je venais
acheter du coton pour mes correspondants anglais. Maudit soit le jour
où je suis venu dans vos États, puisque je devais être l'objet de cet
odieux soupçon!»
La figure douce et résignée de ce pauvre homme inspirait la compassion.
«A-t-on trouvé quelque chose de suspect sur lui? demanda Corcoran.
--Non, seigneur. Rien que des habits et quelque argent.
--Eh bien, qu'on le délie et qu'on lui rende son cheval.»
Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obéir.
X
Des moyens d'avoir un bon domestique.
Un éclair de joie illumina les yeux de l'Indou prisonnier. Ruskaërt
lui-même, quoiqu'il eût protesté qu'il ne le connaissait pas, parut
content de sa délivrance.
Tout à coup un incident nouveau changea la décision de Corcoran.
Le petit Moustache arrivait, tenant à sa gueule une lettre cachetée à
la mode européenne. Ces sortes de lettres sont rares à Bhagavapour, de
sorte que le maharajah fut étonné. Il prit la lettre, caressa Moustache,
regarda l'adresse, reconnut une écriture anglaise et lut avec étonnement
ces mots:
_A lord Henry Braddock, gouverneur général de l'Indoustan._
«Eh bien, seigneur maharajah, que vous disais-je? s'écria Sougriva.
Ce papier a dû être jeté derrière un buisson de la route au moment
où Louison arrêtait cet homme, et Moustache, qui suivait sa mère, l'a
ramassé en jouant.
--Voilà qui est étrange!» s'écria Corcoran.
Il regarda la signature:--Doubleface (_alias_ Ruskaert)--et le docteur,
qui avait reconnu sa lettre, réfléchit un instant, et commença sa
lecture. C'était la lettre dont nous avons donné plus haut le texte.
Pendant cette lecture, Doubleface pâlissait à vue d'oeil.
Quand elle fut terminée, Corcoran dit:
«Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. Jetez-le dans le premier
cachot venu. Pour le reste, qu'il attende.
--Que faut-il faire du messager? demanda Sougriva.
--C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? demanda Corcoran.
--Eh bien oui, seigneur, répondit effrontément le prisonnier, je suis
Baber. Mais souvenez-vous que le lion généreux ne doit pas écraser la
fourmi parce qu'elle l'a piqué au talon. Si vous daignez me faire grâce,
je puis vous servir.
--C'est bien, dit Corcoran. Tu peux trahir encore deux ou trois maîtres,
n'est-ce pas? Je m'en souviendrai.»
On emmena les deux prisonniers, et Corcoran rentra tout pensif dans le
palais.
--Eh bien, demanda Quaterquem, quel est donc ce grand événement qui t'a
fait sortir le pistolet au poing?
--Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait pas inquiéter les deux
femmes: une fausse alerte donnée par une sentinelle ivre d'opium. Mais
toi, continua-t-il, d'où te vient cet ami Acajou dont tu ne nous avais
pas encore parlé, et que je viens d'apercevoir tout à l'heure?
--C'est la fin de mon histoire, répondit Quaterquem, et j'allais vous
l'expliquer lorsque le coup de fusil nous a interrompus.
Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et moi nous avions été
témoins. Ce naufrage nous parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas
négliger. Nous jetâmes l'ancre dans l'île, je dégonflai mon ballon, je
le mis à l'abri sous un châtaignier énorme, et nous nous avançâmes vers
la plage, où le vaisseau naufragé était couché sur le flanc comme une
baleine échouée.
Tout l'équipage avait péri, mais nous trouvâmes une grande quantité de
provisions de toute espèce si soigneusement enfermées dans des caisses,
que l'eau de mer n'avait pu les gâter, et cinq cents barriques de vin
de Bordeaux. A cette vue, je ne doutai plus que la Providence ne nous
invitât à planter notre tente dans l'ile, et, avec le consentement
d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui donner son propre
nom, je la baptisai île Quaterquem.
Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison qui nous tombait du ciel
était la plus précieuse que nous puissions désirer, mais encore il
nous était impossible d'en retrouver le propriétaire, car la mer avait
emporté le bordage sur lequel était écrit le nom du vaisseau, et tous
les papiers du bord. J'étais donc occupé à faire l'inventaire de notre
trésor, lorsque j'entendis tout à coup Alice pousser un cri de surprise
et une voix d'homme lui dire gravement en anglais:
--Comment vous portez-vous, madame?
Jamais on ne fut plus étonné. Je me retourne, et je vois un homme d'âge
mûr, fait, taillé, sculpté, habillé, rasé comme un ministre protestant,
et suivi d'une femme encore belle, mais d'âge assorti au sien, et
habillée avec le soin le plus scrupuleux, à la mode de 1840. Derrière
eux venaient, par rang de taille, neuf enfants de quinze à trois ans:
six filles et trois garçons.
C'était toute la population de l'île.
A parler franchement, je ne fus pas très-heureux de la rencontre.
Comment! j'avais fait le tour du monde pour trouver une île
inaccessible; j'y entre, et du premier coup j'y rencontre onze Anglais
grands et petits: vraiment, c'était jouer de malheur. Alice riait de ma
mésaventure: au fond, elle n'était pas fâchée de voir des compatriotes.
--Monsieur, dis-je à l'Anglais, par quel chemin êtes-vous arrivé ici?
--Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chère Cecily et moi, le 15 juin
1840, six mois après que Dieu m'eut fait la grâce de m'accorder sa main
en légitime mariage. Nous étions venus dans l'Océanie pour évangéliser
les sauvages des îles Viti; j'avais même un chargement de bibles à cette
intention. Mais notre vaisseau, _le Star of Sea_, se perdit dans le
gouffre que vous voyez, et nous échappâmes seuls à la mort, Cecily et
moi. Heureusement nous n'avons pas perdu courage; nous avons défriché
deux ou trois cents acres de terre, nous avons bâti une maison à
laquelle j'ajoute un pavillon tous les deux ans, lorsque par la
bénédiction du Très-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un nouveau
rejeton. Enfin, si je pouvais donner des maris à mes filles et des
épouses à mes fils, je n'envierais rien aux plus fortunés patriarches.
Mais vous, êtes-vous seuls échappés au naufrage?
--Nous sommes venus par le chemin des airs, répondit Alice.
Et elle expliqua qui nous étions et ce que nous cherchions. Le ministre
se jeta à genoux avec toute sa famille, en remerciant le ciel.
--Mais nous allons repartir, lui dis-je. Je veux que mon île soit
déserte.
--C'est bien ainsi que je l'entends, répliqua l'Anglais. Combien
estimez-vous mon île à peu près?
--Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars.
--Au nom de Dieu, s'écria-t-il, prenez-la pour rien si vous voulez,
mais emmenez-nous hors d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de thé
depuis vingt ans, ne veut pas rester une minute de plus.
Sa proposition me convenait à merveille.
--Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce assez pour votre île?
--Cent mille francs! s'écria-t-il. Ah! monsieur, que toutes les
bénédictions du ciel vous accompagnent! Quand partons-nous?
--Laissez-moi le temps de visiter ma nouvelle propriété. Nous partirons
demain. Je vous déposerai à Singapore.
--Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le _Times_ et le _Morning-Post_.
--Oh! s'écria Cecily, et nous aurons du thé et des sandwiches!
A la pensée de goûter cette félicité, les six jeunes Anglaises et les
trois petits Anglais se léchèrent voluptueusement les lèvres.
--Je serai heureux, dit le père, que vous veuillez bien accepter pour ce
soir notre modeste hospitalité.
En même temps il nous montra le chemin. Sa maison, qui se composait
d'un simple rez-de-chaussée commodément distribué, était fort grande et
flanquée de plusieurs pavillons irréguliers, mais propres et d'un
aspect agréable. A première vue, je reconnus que je n'avais pas fait une
mauvaise affaire.
Le dîner fut très-bon et très varié; le vin surtout était exquis, car la
mer, en jetant sur les bords de l'île des épaves de tous les naufrages,
se chargeait de garnir la cave du révérend missionnaire. La conversation
fut joyeuse et animée; nos hôtes se réjouissaient de quitter l'île, et
moi je me réjouissais encore davantage de m'y établir. Alice raconta au
révérend les nouvelles du monde entier depuis vingt ans.
--Sa gracieuse Majesté Victoria vit-elle encore? demanda-t-il. Et Sa
Grâce l'immortel duc de Wellington? Et sir Robert Peel, baronnet? Et le
vicomte Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, ou les torys? etc.,
etc.
Enfin les questions cessèrent et nous allâmes nous coucher. Dès le
lendemain j'emmenai toute la famille à Singapore, et, tout couvert de
leurs bénédictions, je les déposai sur le quai avec un bon de cent mille
francs payable chez _MM. Cranmer, Bernus and Co_. Quelques jours après,
le révérend Smithson, suivi des neuf petits Smithson et de sa femme,
partit pour évangéliser une tribu de Papous, que les voyageurs venaient
de signaler dans la terre de Van-Diémen.
La promptitude avec laquelle le révérend Smithson m'avait cédé son île,
dont il était pourtant seul propriétaire, n'ayant à payer d'impôts ni
pour le gouvernement, ni pour l'administration, ni pour les bureaux, ni
pour l'armée, ni pour la police, ni pour la gendarmerie, ni pour le
gaz, ni pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des rues, ni
pour quelque objet que ce fût, utile, inutile ou nuisible,--cette
promptitude, dis-je, me suggéra quelques réflexions.
Que manquait-il à ce brave homme? N'avait-il pas à satiété le boire
et le manger, un climat très-doux, une terre fertile, une sécurité
parfaite, une liberté sans limites, et une famille bien portante qui
s'accroissait sans fin et sans mesures? Ne pouvait-il pas jouer
au cricket dans la journée et au whist après le coucher du soleil?
Évidemment, ce qui le chassait de mon île, c'était l'ennui de ne voir
autour de lui que des petits Smithson, de n'entendre que les discours
de Mme Smithson et de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pût aimer
ou haïr. En un mot, il subissait le supplice de ce grand prince trop
continuellement obéi, qui disait à son premier ministre: «Contredis-moi
donc une fois si tu peux, afin que nous soyons deux.»
D'autre part, ma chère Alice, qui est une excellente musicienne, pleine
d'esprit, de grâce, de bonté, de piété, n'a pas le moindre talent pour
faire la cuisine.
Comme elle a reçu plus d'un million en dot, elle a toujours cru que
les biftecks naissent tout cuits. (Ne dis pas non, ma chère; c'est
l'éducation qu'on donne aux plus charmantes filles de France, et Dieu
sait où cela les mène!) D'où il suit que j'avais besoin de quelqu'un
pour la servir. C'est alors qu'il me vint une idée dont vous admirerez
certainement la profondeur.
Prendre à mon service et transporter dans mon île des domestiques
ordinaires était chose impossible. Personne n'aurait voulu s'enfermer
là, à la condition de n'en sortir qu'avec ma permission. J'avais besoin
d'une famille assez persécutée pour que cette réclusion lui parût un
bienfait, et assez honnête pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est
parmi les condamnés à mort que je cherchai le phénix dont j'avais
besoin.
En moyenne, on peut compter que le bourreau abat légalement environ cinq
cents têtes par jour, sur toute la surface du globe. Il y a du plus ou
du moins, selon les jours, mais enfin c'est la moyenne. Naturellement,
ceux qu'on pend, qu'on roue, qu'on écartelle, qu'on empale et qu'on met
à la broche sont compris dans ce chiffre, mais non pas ceux qu'on tue
à coups de fusil sur le champ de bataille au son des tambours et des
trompettes, et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc!
Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez bien qu'un dixième
au moins n'a rien fait pour mériter la corde, le pal ou la guillotine.
C'est même bien peu, si l'on considère que la justice française est la
seule qui (de son propre aveu) ne se trompe jamais. Il s'agissait donc
de mettre la main sur un de ces cinquante innocents et de lui sauver la
vie. Je remontai en ballon avec ma chère Alice, et nous recommençâmes
notre voyage de circumnavigation autour du globe.
Mais, dit Quaterquem en s'interrompant, si vous voulez savoir le reste
de l'histoire, faites venir Acajou.
Le nègre ne tarda pas à paraître et, sur l'invitation de Quaterquem,
continua en ces termes:
«Moi nègre, fils de nègre. Grand-père roi du Congo. Père enlevé par les
blancs et fouetté, ce qui fait pousser le coton et le café. Moi, Acajou,
bon nègre, né au Bayou Lafourche en Louisiane. Content de vivre. Poisson
salé pendant la semaine, petit-salé le dimanche. Coups de fouet trois
fois par mois: moi rire du fouet, avoir bon dos, peau dure, patience, et
danser la bamboula tous les soirs dans la belle saison.
«A seize ans, moi très-content. Voir Nini. Aimer Nini. Porter la hotte
de Nini, le seau de Nini, le balai de Nini. Obtenir la permission de
balayer la maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, chercher
querelle à mes amis pour Nini, boxer pour Nini, avoir l'oeil poché pour
Nini, prendre du sucre et du café dans le buffet pour Nini en l'absence
des maîtres, danser sur la tête et les mains pour amuser Nini, et
demander à Dieu de m'accorder Nini.
«De son côté, Nini coquette. Nini dire à moi que je l'ennuie. Nini rire
avec Sambo, vanter Sambo, bambouler avec Sambo, accepter le collier de
Sambo. Moi très en colère. Offrir belle robe à Nini, et Nini abandonner
Sambo. Moi demander Nini en mariage et obtenir. Mariage fait. Moi
très-heureux. Nini petite femme à moi, Nini caresser le menton d'Acajou,
aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. Moi remercier bon Dieu et faire
la nique à Sambo.
«Sambo, lui, très-sombre, rien dire. Penser beaucoup. Préparer trahison.
Dénoncer Acajou au maître, faire fouetter Acajou trois fois par semaine.
Peau d'Acajou tigrée comme peau de zèbre. Acajou accusé de tout. Cheval
boiteux, Acajou; chien de chasse perdu, Acajou; argenterie volée, encore
Acajou, et toujours Acajou.