Louison ne se laissa pas émouvoir. D'un coup d'oeil expressi

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AVENTURES

MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES

DU CAPITAINE

CORCORAN

PAR

A. ASSOLLANT

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 25 VIGNETTES

PAR A. DE NEUVILLE

DEUXIÈME PARTIE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

[Illustration: Fêtes en l'honneur de Corcoran vainqueur.]

DEUXIÈME PARTIE

I

Comment fut découvert le fameux Gouroukaramta.

Six mois après les combats dont on a vu le récit dans la première partie

de cette véridique histoire, le capitaine Corcoran, devenu maharajah du

pays des Mahrattes, jouissait en paix du fruit de sa sagesse et de ses

victoires. Au reste, rien ne fera mieux juger de son bonheur que la

lettre suivante, qu'il écrivit vers ce temps-là à M. le secrétaire

perpétuel de l'Académie des sciences (de Lyon), pour lui rendre compte

des courses qu'il avait faites dans les montagnes des Ghâtes et dans

les vallées de la Nerbuddah et du Godavéry, à la recherche du fameux

Gouroukaramta.

LE MAHARAJAH CORCORAN Ier,

_A M. le Président de l'Académie des sciences (de Lyon.)_

Bhagavapour, le 11 octobre 1858.

L'an deuxième de notre règne et le quatre cent trente-trois mil sept

cent dix-neuvième de la huitième incarnation de Vichnou.

«Monsieur,

«Je prie l'illustre Académie d'excuser le retard que j'ai mis à lui

communiquer le résultat des recherches qu'elle a bien voulu me confier.

Le Gouroukaramta est enfin retrouvé, et j'ai le plaisir de vous envoyer

aujourd'hui une copie exacte de ce fameux manuscrit dont l'existence,

au dire des plus savants brahmines, remonte à vingt-cinq mille ans avant

l'ère chrétienne. Pour moi, sans vouloir imposer au public mon propre

sentiment, j'ai de fortes raisons de croire qu'il est antérieur de huit

cents ans au déluge et qu'il fut déposé par Noé, dans son tiroir, au

moment où le saint patriarche emballait à la hâte, dans l'Arche, ses

habits, sa femme, ses fils, ses filles et un couple de tous les animaux

qui vivaient en ce temps-là sur la terre.

«Diverses circonstances ont retardé de quelques mois la découverte

et l'envoi du Gouroukaramta;--une entre autres, qui peut-être ne vous

paraîtra pas indigne d'intérêt, car elle me permet de servir désormais

plus puissamment les intérêts de la science.

«Il a plu à l'Éternel de faire de moi un pasteur des peuples. A coup

sûr, rien n'était plus loin de moi que la pensée de gouverner qui que

ce soit, excepté mon équipage et mon brick; mais Dieu ne m'a laissé de

choix qu'entre ces deux extrémités: régner sur les Mahrattes ou me faire

fusiller par les Anglais. L'Académie comprendra que je ne pouvais pas

hésiter, et j'ai la confiance qu'elle approuvera ma conduite. De

mon côté, je mets à son service quinze mille fantassins, douze mille

cavaliers, douze cents canons et un budget qui montait à quatre cents

millions de francs sous mon prédécesseur, et que j'ai réduit à cent

vingt millions (malgré cette réduction, je fais des économies sur mon

budget, comme M. Gladstone sur le sien).

«L'Académie, j'ose l'espérer, sera bien aise d'apprendre que mon amie

Louison, dont l'intelligence, le courage, les dents et les griffes m'ont

tiré plus d'une fois du péril, vit aujourd'hui bien portante et gaie

dans mon palais. Vous lirez dans le _Moniteur de Bhagavapour_ (dont j'ai

l'honneur de vous adresser la collection) l'histoire de ses exploits

héroïques et de l'intrépidité sans égale qu'elle montra le jour du

dernier assaut. Monsieur Horatius Coclès n'a rien fait de plus beau

lorsqu'il arrêta les Étrusques à l'entrée du pont du Tibre.

«Je serais heureux, monsieur le président, si vous vouliez bien accepter

les insignes de l'ordre de la Tigresse, que j'ai institué pour perpétuer

la mémoire de Louison. Ces insignes sont une croix enrichie de diamants

et un ruban bleu, que je vous envoie sous ce pli. Les diamants n'ont

pas grande valeur:--sept cent mille francs tout au plus;--mais je sais,

monsieur, que vous attachez plus de prix à cette marque de l'estime de

ma chère Louison qu'à des pierreries. Un philosophe tel que vous ne doit

pas être traité comme un prince ou un banquier.

«Le second du brick _le Fils de la Tempête_, que j'ai fait amiral de

la flotte mahratte, est chargé de vous raconter de vive voix toutes

nos aventures. Ce n'est pas un savant homme et je ne crois pas qu'il

connaisse grand'chose en dehors de la lecture, de l'écriture, du sextant

et de la boussole; mais pour la manoeuvre il n'a pas son pareil, et

si quelqu'un des membres de l'Académie voulait me faire l'honneur de

visiter mes États, Kaï Kermadeuc a ordre de le prendre à son bord et de

le traiter comme moi même.

«Veuillez agréer, monsieur le président, et communiquer à messieurs les

académiciens l'expression de la respectueuse admiration de votre tout

dévoué,

CORCORAN Ier,

«Empereur de la Confédération mahratte,

«_P.S._ Louison, à qui je viens de lire ces quelques lignes, me charge

de la rappeler à votre souvenir.»

Cette lettre fut remise au président de l'Académie pendant la séance,

et il se hâta d'en donner connaissance au public et de faire appeler Kaï

Kermadeuc, le commandant du _Fils de la Tempête_.

Celui-ci s'avança en se dandinant sur ses jambes, comme un pommier agité

par le vent. C'était un vieux marin, basané, goudronné, qui avait doublé

trois fois le cap Horn et neuf fois le cap de Bonne-Espérance, et qui

avait horreur de la terre autant que les chats ont horreur de l'eau

froide.

Comme il roulait son chapeau dans ses doigts de l'air embarrassé d'un

écolier qui sait mal sa leçon, le président crut devoir venir à son

secours.

«Rassurez-vous, mon brave homme, dit-il avec bonté, et expliquez-nous,

s'il vous plaît, les commissions dont Sa Majesté le maharajah des

Mahrattes vous a chargé pour l'Académie.

--Pour lors, dit Kermadeuc d'une voix tonnante qui fit trembler les

vitres, pour lors, voici la question. Mon capitaine, qui est l'empereur

dont vous parlez, étant parti sur son brick _le Fils de la Tempête_, qui

file dix-huit noeuds à l'heure par un temps calme, arriva, cinq semaines

après, dans le pays du seigneur Holkar, un particulier fort âgé et plein

de roupies, qui avait querelle avec les Anglais pour la raison de ce

qu'il refusait de leur donner sa fille et ses roupies. Pour lors, le

capitaine Corcoran regarde la fille, qui était belle comme une sainte

vierge, et dit: Je suis français! Pour lors, il prend sa cravache et

tape sur les Anglais pendant que sa Louison (sa tigresse, messieurs,

sauf votre respect) leur tordait le cou comme à des canards. Voyant

cela, l'homme âgé meurt, laissant sa fille, son royaume, ses roupies et

ses moricauds au capitaine qui, du coup devient empereur. N'est-ce pas

ce qu'il pouvait faire de mieux?»

Tous les assistants convinrent que Corcoran avait, en effet, pris le

meilleur parti, et le secrétaire perpétuel, qui était curieux, demanda

de quelle manière avait été conquis le fameux Gouroukaramta.

[Illustration: Kaï Kermadeuc s'avança (Page 5.)]

«Pour lors, répliqua Kermadeuc, c'est bien simple. Quand le capitaine

fut devenu majesté, et riche, et marié à son goût, il commença à

s'ennuyer.--Je lui dis: Capitaine, vous n'êtes pas heureux. Est-ce que

ce serait la faute à madame Sita? (Vous savez, messieurs, le mariage

ne réussit pas à tout le monde, et moi qui vous parle, quand madame

Kermadeuc n'est pas contente, j'ouvre la porte et je file vivement,

oh! mais vivement, et sans chercher mon chapeau.) Mais il paraît que je

m'étais trompé, car il me répondit: «Kermadeuc, mon vieux camarade, Sita

est une femme qui n'a pas sa pareille au monde, ni dans la lune, ni dans

le pays du Turc et du Moscovite....--C'est égal, capitaine, vous aviez

tout à l'heure votre figure _vent debout_; je m'y connais, ça n'est pas

naturel.» Il me tourna le dos sans rien dire, preuve que j'avais touché

juste. Mais dix jours plus tard tout était changé. Il me fit venir un

matin.--On vient de m'avertir que le Gouroukaramta est caché dans le

temple de Pandara. Veux-tu remonter la rivière avec moi?--Quand vous

voudrez, mon capitaine. Et, sans vous commander, aurons-nous beaucoup

de passagers sur mon brick?--Deux seulement, Louison, que tu connais,

et moi.--C'est dit. Nous partons le soir même, et nous remontons le long

des monts Vindhya. A droite et à gauche de la rivière on ne voyait plus

que de noires forêts. De temps en temps on entendait le rugissement des

tigres, le pas lourd des éléphants ou le sifflement du _cobra capello_.

Pour vous consoler, le soleil vous rôtit pendant le jour et les

moustiques vous mordent pendant la nuit. Le matin j'avais les lèvres

enflées comme des boudins, et mon nez ressemblait à une vitelotte.

Enfin, suffit; nous arrivons dans un village où l'on ne voyait que des

fakirs. Le fakir, messieurs, vous savez ce que c'est:--un particulier

qui a fait voeu de ne se laver et de ne se brosser jamais.

«Pour lors, tous ces fakirs étaient accroupis autour de leur temple

lorsque nous arrivâmes. Pas un d'eux ne leva la tête et ne dit un mot de

politesse. Voyant ça, le capitaine siffla Louison, qui sauta légèrement

à terre, comme une jolie fille qui va au bal. Au premier bond de la

tigresse, qui pourtant ne fit de mal à personne, tous ces endormis

se réveillèrent, et furent debout en un clin d'oeil,--où je vis bien

qu'aucun d'eux n'était paralytique, car ils se sauvèrent tous ensemble

dans le temple en criant: Voici _Baber Sahib_ (voici le seigneur Tigre)!

et en implorant Siva.

«Louison allait les suivre, mais le capitaine la retint, pour ne pas

les effrayer davantage, et alla droit au plus fakir de la bande,

c'est-à-dire au plus sale et au plus déguenillé. C'était un vieux à

barbe blanche, qui paraissait très-respecté de tous les autres. Pour

lors, le capitaine se met à lui parler dans son patois, qui est, à ce

qu'on m'a dit depuis, une très-belle langue et faite pour les savants.

Ce qu'ils se dirent, je ne l'ai pas entendu; mais j'ai vu les gestes.

Le capitaine insistait toujours pour avoir son Gouroukaramta; l'autre

refusait toujours. Tout à coup voilà Louison qui s'impatiente, se dresse

debout sur ses pattes de derrière et appuie ses pattes de devant sur les

épaules de Corcoran; histoire de se faire caresser, la câline. Voyant

ça, le fakir tombe à genoux, s'écrie que la volonté de Dieu se déclare,

que le capitaine est la dixième incarnation de Vichnou, qu'il est

prédit dans ses livres que Vichnou doit venir sur la terre avec un tigre

apprivoisé; puis il va chercher son manuscrit et le met dans les mains

du capitaine, qui le regardait sans sourciller et sans paraître étonné,

comme s'il eût fait le Vichnou toute sa vie.»

Ce récit naïf eut le plus grand succès; le président félicita Kermadeuc

de la part qu'il avait prise à cette glorieuse expédition, et trois

jours après on lisait le récit de la séance dans tous les grands

journaux de Paris.

En revanche, les journaux anglais déclarèrent unanimement que ce

Corcoran était un misérable aventurier, bandit de profession, qu'il

avait dérobé le précieux manuscrit du Gouroukaramta à un voyageur

anglais dans les montagnes des Ghâtes, et qu'il avait fait alliance avec

Nana-Sahib pour assassiner tous les Anglais de l'Inde.

Les journaux allemands se partagèrent entre deux camps. Les uns

assurèrent que la découverte du Gouroukaramta n'était pas nouvelle;

à les entendre, ce livre était depuis longtemps publié; le docteur

Cornelius Gunker, de Berlin, l'avait eu dans les mains; le docteur

Hauffert, de Goettingue, en préparait depuis longtemps une traduction;

le professeur Spellart, d'Iéna, écrivait un commentaire sur son origine

probable. L'autre camp déclara nettement que le manuscrit était faux,

que la copie envoyée par Corcoran était l'oeuvre de son imagination;

qu'il n'avait lui-même jamais vu ni le Gouroukaramta, ni l'Inde; que les

philologues français étaient faits tout au plus pour nouer et dénouer

les cordons des souliers des philologues allemands; que cette

nation vaniteuse et légère qui habite entre le Rhin, les Alpes, la

Méditerranée, les Pyrénées et l'océan Atlantique, était incapable de

rien écrire ou dire qui fût utile et bon; qu'elle ne saurait jamais que

danser et faire l'exercice à feu; que si par hasard quelqu'un de ses

citoyens avait un peu plus de sens et de jugement que les autres, il le

devait à son origine germanique, étant nécessairement né en Lorraine ou

en Alsace; qu'il fallait, par conséquent, reprendra ces deux provinces

allemandes, frauduleusement détachées de la grande patrie d'Arminius, et

qu'enfin le sabre allemand, la pensée allemande, la critique allemande,

la sagesse allemande et la choucroute allemande (bien entourée de

saucisses) étaient au-dessus de tout.

[Illustration: Découverte du Gouroukaramta. (Page 11.)]

A quoi un journal français très-connu répliqua en prenant à témoin les

immortels principes de 1789, et un autre en profita pour réclamer la

liberté des mers et la «neutralisation des détroits,» ce qui acheva

d'éclaircir la question si vivement controversée de l'origine du

Gouroukaramta.

Pendant ce temps, Corcoran vivait heureux à Bhagavapour et gouvernait

paisiblement ses peuples; mais un évènement imprévu troubla sa vie et,

comme on le verra dans le prochain chapitre, altéra la tendra amitié qui

l'unissait à Louison.

II

Première escapade de Louison.

Un matin, Corcoran était assis dans le parc à l'ombre des palmiers.

C'est la qu'il tenait son conseil et qu'il rendait la justice aux

Mahrattes, comme saint Louis à Vincennes ou Déjocès le Mède en son

palais d'Ecbatane. Près de lui, la belle Sita lisait et commentait les

divins préceptes du Gouroukaramta.

Tout à coup Sougriva parut. On n'a pas oublié sans doute que Sougriva

était ce courageux brahmine qui avait aidé si puissamment Corcoran

à vaincre les Anglais. En récompense, il était devenu son premier

ministre.

Sougriva se prosterna devant son maître et devant Sita en élevant

ses mains en forme de coupe vers le ciel; puis, avec la permission

de Corcoran, il s'assit sur un tapis de Perse, attendant qu'on le

questionnât.

«Eh bien, quelles nouvelles? demanda Corcoran.

--Seigneur, répondit Sougriva, l'empire est tranquille. Voici les

journaux anglais de Bombay. Ils disent de vous tout le mal possible.

--Bons Anglais! Ils veulent me faire une réputation. Voyons le _Bombay

Times_.»

Il déplia le journal et lut ce qui suit:

«Maintenant que la révolte des cipayes touche à sa fin, il serait

peut-être temps de rétablir l'ordre dans le pays des Mahrattes et

d'infliger à cet aventurier français le châtiment qu'il mérite.

«On nous apprend que ce vil chef de brigands, soutenu par une bande

d'assassins de toutes les nations, l'écume de la terre habitable,

commence à s'établir solidement à Bhagavapour et aux environs. Non

content d'avoir, par un crime atroce, ôté son royaume et la vie au

vieil Holkar, il a, dit-on, eu l'effronterie d'épouser sa fille Sita,

la dernière descendante des plus anciens rois de l'Inde, et cette

malheureuse femme, qui tremble de subir un jour le funeste sort de son

père, est forcée de partager le trône avec le meurtrier d'Holkar.»

--Bravo! très-bien! s'écria Corcoran. Cet Anglais débute d'une façon

admirable. Ah! ah! il paraît qu'en effet ils se croient déjà les plus

forts, puisqu'ils commencent à m'insulter.... Voyons la suite.

«.... Ce n'est pas tout. Ce misérable, qui s'est échappé, dit-on, du

pénitencier de Cayenne, où il était enfermé avec quelques milliers de

ses pareils, a mis tout le pays des Mahrattes en coupe réglée. Suivi

d'une armée nombreuse, il parcourt, pille et rançonne, l'une après

l'autre, toutes les provinces du royaume d'Holkar, mettant à feu et à

sang tout ce qui ose résister....»

Corcoran jeta le journal.

«Voilà, dit-il, comme on écrit l'histoire. C'est par ces mensonges que

lord Braddock, le gouverneur général de l'Inde, se prépare à m'attaquer.

--Seigneur, dit Sougriva, que comptez-vous faire?

--Moi! rien du tout. Si lord Braddock était homme à mettre habit bas et

à s'aligner avec moi sur le terrain, l'épée à la main, je lui couperais

la gorge comme il faut; mais ce gros milord ne voudra jamais risquer

sa peau de seigneur.... Il faut le payer de même monnaie. C'est mon

_Moniteur de Bhagavapour_ qui sera chargé de répliquer.

--Cher seigneur, interrompit Sita, voudriez-vous descendre à vous

justifier?

--Qui? moi! Que Vichnou m'en préserve! Est-ce qu'on se justifie

lorsqu'on est accusé d'avoir tué père et mère? Mon _Moniteur_ dira

que Barclay est un âne que j'ai étrillé durement, que le gouverneur de

Bombay est un drôle et un va-nu-pieds, que lord Braddock est un bandit

qu'on devrait empaler, et que tous trois tremblent devant moi comme le

chevreuil devant le tigre. Qu'il orne ces belles choses de son style

indien et qu'il y ajoute tout ce que son imagination lui offrira de

plus mortifiant pour ces trois grands personnages. Puisque la presse

est libre dans mes États, c'est bien le moins qu'elle me serve à quelque

chose contre mes ennemis.

--A ce propos, seigneur, reprit Sougriva, les journaux de Bhagavapour,

profitant de la liberté que vous leur laissez, crient tous les jours

contre vous.

--Ah! ah! Et que disent-ils?

--Que vous êtes un aventurier, capable de tous les crimes, que vous

opprimez le peuple mahratte, et qu'il faut vous jeter par terre.

--Laisse-les dire. Puisque je suis leur maître, il faut bien qu'ils

médisent de moi.

--Mais, seigneur, si l'on se révolte?

--Et pourquoi se révolteraient-ils? Où trouveraient-ils un meilleur

maître?

--Mais enfin, seigneur, insista Sougriva, s'ils prennent les armes?

--S'ils prennent les armes, ils violent la loi. S'ils violent la loi, je

les ferai fusiller.

--Quoi! ne ferez-vous aucune grâce? demanda Sita.

--Aucune pour les chefs. Quand un homme libre viole la loi qui assure

sa liberté et celle d'autrui, il est sans excuse, et mérite qu'on en

finisse avec lui par la corde, la mitraille ou l'exil.»

Tout à coup Corcoran interrompit la conversation, et, se tournant vers

Louison, qui était nonchalamment couchée sur le tapis à côté de Sita:

«Qu'en penses-tu, ma chérie?» dit-il.

Louison ne répondit pas. Elle ne parut même pas avoir entendu la

question. Son regard, d'ordinaire si fin, si intelligent et si gai,

errait dans le vide et paraissait distrait.

«Louison est malade,» dit Sita.

Corcoran frappa sur un gong. Aussitôt Ali s'avança. C'était, on s'en

souvient, le plus brave et le plus fidèle des serviteurs d'Holkar, et

c'est à lui qu'était confiée la garde de Louison.

«Ali, demanda Corcoran, est-ce que Louison a perdu l'appétit?

--Non, seigneur.

--Quelqu'un l'a-t-il maltraitée.

--Seigneur, personne n'oserait.

--D'où vient donc sa distraction?»

Ali répondit:

«Seigneur, elle sort depuis trois jours du palais dès que le soleil se

couche, et elle va errer toute seule dans le parc au clair de la lune.

--Et à quelle heure rentre-t-elle?

--Quand le soleil se lève. Le premier soir, je voulais tenir les portes

fermées, mais elle a commencé à rugir si fortement, que j'ai eu peur

qu'elle ne voulût me dévorer, et, par Siva! je ne suis pas encore las de

vivre.

--Au clair de la lune! dit Corcoran, tout pensif.

--Seigneur, reprit Ali, elle n'est pas tout à fait seule.

--Ah! ah! Est-ce que tu vas lui tenir compagnie?

--Moi! seigneur, je m'en garderais bien. J'ai voulu la suivre hier au

soir; mais elle n'aime pas qu'on la surveille. Elle s'est retournée si

brusquement vers moi, que j'ai couru jusqu'au palais sans m'arrêter.

--Mais enfin, comment sais-tu qu'elle n'était pas seule?

[Illustration: Louison retrouve son frère. (Page 25.)]

--A peine rentré dans le palais, je montai sur le toit en terrasse, et,

grâce au clair de lune, j'aperçus la tigresse qui était étendue sur le

mur du parc et qui avait l'air d'écouter un discours.... Tout à coup,

celui que je ne voyais pas prit son élan et sauta sur le mur. Je vis

sa tête et ses griffes, car c'était un grand et fort tigre d'une beauté

admirable; mais Louison fut sans doute mécontente, car d'un coup de

griffe elle le repoussa et le fit dégringoler dans le fossé. Il ne

se tint pas pour battu et continua son discours; mais il n'osa pas

renouveler l'assaut, car le mur a plus de trente pieds de haut, et il

avait dû se fouler au moins une patte. Enfin, il se retira en rugissant.

--Ma foi, dit Corcoran, il faudra que je voie cela.»

III

Grande bataille.

Dès le soir même, vers six heures Corcoran se mit à l'affût dans le

parc. Par précaution et de peur d'avoir à lutter contre le compagnon de

Louison, il prit un revolver.

Il avait tort. Il ne faut jamais se mêler, sans nécessité, des affaires

de son prochain, et même de ses plus intimes amis; au reste, Corcoran

fut sévèrement puni de sa curiosité, ainsi qu'on le verra bientôt.

Vers six heures un quart, assis sur le mur, à quelques pas de l'endroit

désigné, il entendit un grand bruit de feuilles froissées. C'était

l'étranger qui se rendait à son poste, dans le fossé, au pied du mur,

et qui annonça tout d'abord sa présence par un rugissement voilé, comme

s'il eût voulu (et c'était, en effet, son intention) n'être entendu que

de Louison. Celle-ci ne se fit pas attendre. Elle s'élança d'un bond sur

le mur, jeta un regard distrait dans le fossé et, sans s'émouvoir de la

présence de Corcoran, qu'elle voyait très-bien, écouta le discours du

grand tigre.

Il a été longtemps à la mode de croire que les animaux n'avaient qu'un

vague instinct et qu'ils ne raisonnaient ni ne sentaient. Descartes

l'a dit; Malebranche l'a confirmé; tous deux se sont appuyés sur le

témoignage de plusieurs illustres philosophes:--ce qui prouve que les

savants n'ont pas le sens commun.

Que Malebranche m'explique, si c'est possible, pourquoi le tigre venait

régulièrement tous les soirs faire visite à Louison, et quel scrupule

de délicatesse empêchait celle-ci de le suivre au fond des bois et de

reprendre sa liberté. C'était (qui pourrait en douter?) l'amitié

de Corcoran qui la retenait à Bhagavapour. Ils se connaissaient et

s'aimaient depuis si longtemps, que rien ne semblait plus pouvoir les

séparer.

Ils se séparèrent pourtant.

La conversation du grand tigre et de Louison devait être intéressante,

car elle était fort animée. Corcoran, qui prêtait l'oreille et qui

entendait la langue des tigres aussi bien que le japonais et le

mandchou, la traduisit à peu près ainsi:

«O ma chère soeur aux yeux fauves, qui brillent dans la nuit sombre

comme les étoiles du ciel, disait le tigre, viens à moi et quitte cet

odieux séjour. Laisse là ces lambris dorés et ce palais magnifique.

Souviens-toi de Java, cette belle et chère patrie, où nous avons passé

ensemble notre première enfance. C'est de là que je suis venu en nageant

d'île en île jusqu'à Singapore, et redemandant ma soeur à tous les

tigres de l'Asie. J'ai parcouru depuis trois ans Java, Sumatra, Bornéo.

J'ai fouillé toute la presqu'île de Malacca, j'ai interrogé tous ceux

du royaume de Siam, dont le pelage est si soyeux et si lustré, tous ceux

d'Ava et de Rangoun, dont la voix retentit comme un éclat de tonnerre,

tous ceux de la vallée du Gange, qui règnent sur le plus beau pays de la

terre. Enfin je te retrouve! Viens au bord du fleuve limpide, au milieu

des vertes forêts. Mon palais, à moi, c'est la vallée immense, c'est

la montagne qui se perd dans les nuages, le Gaurisankar, dont nul pied

humain n'a foulé les neiges éternelles. Le monde entier est à nous,

comme il est à toutes les créatures qui veulent vivre librement sous les

regards de Dieu. Nous chasserons ensemble le daim et la gazelle, nous

étranglerons le lion orgueilleux et nous braverons le lourd éléphant,

ce misérable esclave de l'homme. Notre tapis sera l'herbe fraîche et

parfumée de la vallée, notre toit sera la voûte céleste. Viens avec

moi.»

En même temps une mélodie étrange, qui avait l'apparence d'un

rugissement sauvage, roulait dans son gosier en escades sonores.

Louison ne se laissa pas émouvoir. D'un coup d'oeil expressif elle lui

montra Corcoran, ce qui, dans la langue des tigres, signifiait assez

clairement: «Mon cher frère à la robe tachetée, j'écoute avec plaisir

tes discours, mais il y a des témoins.»

Les yeux du tigre se tournèrent aussitôt vers le Malouin et exprimèrent

la plus terrible férocité, ce qui signifiait évidemment:

«N'est-ce que cet importun qui te gêne? Sois tranquille, je vais t'en

débarrasser sur-le-champ.»

Déjà il se ramassait pour prendre son élan et sauter sur le mur. De son

côté, Corcoran s'apprêtait à le recevoir avec son revolver....

Au moment même où le grand tigre s'élançait, un autre tigre, que

personne n'avait vu ni entendu jusque-là, bondit sur lui, le saisit à

la gorge et le fit rouler sur l'herbe. Le premier se releva aussitôt et,

d'un coup de sa griffe puissante, entama les entrailles de son ennemi

en poussant un rugissement de fureur. Le combat fut quelques instants

douteux. Le frère de Louison, quoique surpris, se défendait vaillamment.

Leurs forces étaient à peu près égales, et une haine pareille les

animait l'un contre l'autre.

Louison les regardait tranquillement, quoiqu'elle ne fût pas

indifférente à la querelle; mais elle avait trop l'orgueil de sa race et

de sa famille pour craindre que son frère put être vaincu et qu'un tigre

du Bengale l'emportât sur un tigre de Java.

Cependant la victoire parut se décider contre le frère de Louison. Il

roula sur le gazon et poussa un cri de détresse. A ce cri, les yeux de

Louison étincelèrent de mépris. Elle poussa un sourd rugissement qui

semblait dire:

«Malheureux! tu fais honte à ta race.»

Ce rugissement rendit la force et le courage au malheureux tigre. Il

regarda une dernière fois Louison, donna un coup de dents désespéré à

son adversaire et s'élança, en grimpant avec la rapidité de l'éclair,

sur un chêne voisin, dans les branches duquel il parut chercher un

asile.

L'autre, se croyant maître du champ de bataille, entonna, d'une voix qui

ressemblait à un tonnerre lointain, son chant de triomphe.

Mais ce chant fut aussi court que sa victoire. Le vaincu, se glissant

d'arbre en arbre jusqu'à un sycomore dont les branches pendaient à peu

de distance du vainqueur, bondit tout à coup sur lui et, d'un effort

désespéré, le saisit à la gorge et l'étrangla net.

Cette fois, la bataille était terminée, et le grand tigre parut attendre

les félicitations de Louison. Celle-ci, charmée du courage de son frère,

se décida enfin à sauter à bas du mur et disparut dans les ténèbres.

Corcoran eut d'abord envie de la suivre, mais il réfléchit que la nuit

était obscure et pleine de piéges, et qu'il valait mieux attendre le

lever du jour. Il rentra donc, très-affligé de la perte de Louison, et

s'endormit bientôt, mais d'un sommeil agité.

Le matin, au moment où il sortait du palais, décidé à lui donner la

chasse, il la vit revenir d'un air aussi gai et d'un coeur aussi content

que si elle n'avait rien eu à se reprocher.

A cette vue, le Malouin ne fut pas maître de sa colère, et il alla

chercher _Sifflante_, sa fameuse cravache.

Louison demeura stupéfaite. Elle était allée se promener; quoi de plus

naturel? N'était-elle pas née dans les bois, au bord des grands fleuves?

Avait-elle perdu le droit imprescriptible, antérieur et supérieur,

d'aller et de venir? Elle avait suivi Corcoran comme un ami; devait-elle

le considérer désormais comme un maître?

Voilà ce que disaient les yeux de la tigresse; mais le Malouin ne

réfléchissait pas que lui-même, on épousant Sita et en la préférant à

tout, avait fait quelque chose de semblable et manqué aux devoirs de

l'amitié; il ne songeait, comme c'est l'usage de tous les hommes, qu'aux

torts de son amie, et il leva _Sifflante_ sur les épaules de Louison.

Ce geste la remplit d'indignation. Quoi! c'est ainsi qu'il la traitait!

Le coeur de Louison se gonfla, ses yeux se remplirent de larmes; elle

se rejeta en arrière par un bond si brusque, qu'il fut impossible à

Corcoran de la retenir.

Il sentit alors sa faute et voulut la réparer. Il jeta au loin la

cravache et voulut prendre la tigresse par la douceur; il lui fit les

appels les plus touchants et protesta que jamais il ne lui infligerait

l'odieux châtiment dont elle avait été menacée un instant.

Elle s'approcha, se laissa caresser, écouta en silence les discours de

Corcoran, alla baiser la main de Sita et parut avoir tout oublié;

mais il vit bien que quelque chose s'était rompu entre eux, et que la

première fleur de leur amitié réciproque était flétrie et desséchée. Il

résolut donc de la surveiller plus que jamais et de ne plus la laisser

sortir sans lui.

Vers cinq heures du soir, au moment où Louison se préparait à

recommencer sa promenade, Corcoran l'enferma dans la grande salle du

palais d'Holkar, située au premier étage et qui dominait le parc d'une

hauteur de trente pieds. Pour plus de sûreté, il mit le gros éléphant

Scindiah en embuscade sous les fenêtres. La jalousie qui animait

Scindiah contre Louison (tous deux se disputaient les bonnes grâces de

Sita) répondait à Corcoran de sa fidélité.

Rien ne saurait peindre l'indignation de Louison, quand elle se

vit enfermée et traitée en prisonnière de guerre. Elle rugissait si

terriblement, que le palais en trembla sur sa base, et que les habitants

de Bhagavapour se cachèrent dans leurs caves.

Corcoran l'entendit et en eut pitié. Sita même implora la grâce de

Louison, et ses principaux serviteurs, qui craignaient d'être mis en

pièces par la redoutable tigresse, se jetèrent aux pieds du maître pour

demander sa liberté.

«Maharajah, dit Ali, seigneur du Bundelkund et de Goualier, cousin

germain du soleil et de la lune, neveu des étoiles, favori du

tout-puissant Indra qui éclaire les mondes, daigne ordonner que Louison

soit relâchée, ou nous sommes perdus.»

Mais Corcoran était de ces hommes qui ne reviennent jamais sur

leurs résolutions. Sa tête avait la solidité du fer, et sa volonté

l'inflexibilité du granit. Il refusa donc absolument de rendre la

liberté à Louison.

[Illustration: Elle rugissait si terriblement que le palais en trembla.

(Page 34.)]

Celle-ci, cependant, ne perdait pas courage. Voyant que personne ne

viendrait la délivrer, elle bondit tout à coup d'un élan furieux,

enfonça l'une des fenêtres de la salle et, toute sanglante, allait

prendre la fuite.

Mais un grave accident la retint. Trop pressée de sauter par la fenêtre

pour mesurer son élan, elle était tombée, non pas sur le gazon, mais

sur le dos de l'éléphant Scindiah, qui était justement chargé d'empêcher

toute escapade. Il ne pouvait rien arriver de plus malheureux à la

pauvre Louison.

Outre que Scindiah ne l'aimait pas, elle tomba si malencontreusement,

elle si adroite en toutes choses, qu'elle se sentit glisser du dos de

l'éléphant jusqu'à terre, et par instinct, de peur de se casser le nez,

enfonça ses griffes acérées dans les épaules de Scindiah. Par ce moyen

elle se retint en équilibre, et un autre saut l'aurait mise à terre;

mais Scindiah la guettait.

Au moment où elle allait s'élancer, l'éléphant la saisit délicatement

par le cou avec sa trompe, l'enleva comme une plume, la balança trois

fois dans les airs, comme un habile frondeur brandit sa fronde, et la

rejeta dans la grande salle du palais.

Corcoran, qui observait cette scène en silence, ne put s'empêcher de

rire du tour et de l'adresse de Scindiah. Mais ce rire redoubla la

rage de Louison. A peine retombée sur ses pattes, elle reprit son élan,

essayant cette fois d'éviter la dangereuse trompe de Scindiah.

Inutile effort! Scindiah l'attrapa au passage, comme une hirondelle

attrape les mouches au vol, la posa délicatement à terre sans la lâcher

ni lui faire aucun mal, la souleva lentement pour la regarder, comme

s'il avait eu son lorgnon, et tout d'un coup, quoiqu'elle se débattit

avec une fureur indescriptible, la rejeta de nouveau dans la grande

salle du palais.

Le jeu devenait dangereux et commençait à passer la plaisanterie.

Corcoran le sentit, et il allait intervenir pour empêcher un combat

où Louison, malgré tout son esprit et son courage, n'avait pas le beau

rôle, lorsque l'affaire changea subitement de face par l'arrivée d'un

nouveau combattant.

Le grand tigre de la veille était arrivé au rendez-vous une demi-heure

plus tôt qu'à l'ordinaire. Il entendit tout à coup les rugissements de

Louison et les grondements moqueurs de Scindiah. Inquiet, il s'élança

d'un bond sur le mur du parc, vit de loin ce qui se passait, et s'avança

en rampant vers le gros éléphant, qui, tout occupé de son jeu, ne

s'attendait pas à livrer un nouveau combat.

Mal lui en prit, car Louison, qui de la fenêtre guettait l'arrivée du

tigre, ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'elle se prépara de nouveau à le

rejoindre.

Elle lui donna du regard le signal de l'attaque et tandis que Scindiah,

suivant sa tactique ordinaire, avançait sa trompe pour l'attraper au

passage, il sentit tout à coup une douleur aiguë. Le tigre, profitant

de ce que Scindiah avait le dos tourné, s'était élancé sur lui sans être

vu, et il lui déchirait la queue avec ses griffes. Scindiah se retourna

et voulut saisir son ennemi avec sa trompe; mais Louison, plus prompte

que la pensée, profitant de l'occasion, sauta légèrement sur son dos,

de là à terre et prit la fuite. Le grand tigre, content d'avoir fait

diversion, et délivré sa soeur, ne se soucia plus de la queue de

l'éléphant et, ne pensant plus qu'à éviter sa trompe, s'empressa

d'imiter l'exemple de Louison.

Déjà tous deux avaient gagné le mur du parc et allaient sauter de

l'autre côté, quand Scindiah, honteux d'avoir été trompé, et trop lourd

pour rattraper les fugitifs, saisit avec sa trompe une grosse pierre et

la lança sur le tigre avec une telle roideur, que s'il l'avait atteint

dans le flanc il l'aurait écrasé comme un raisin. Heureusement, il

manqua son coup. La pierre ne toucha qu'à peine le tigre à la naissance

de la queue, et le culbuta dans le fossé sans lui faire d'autre mal.

Quant à Louison, dès qu'elle eut vu Scindiah ramasser la pierre, elle

devina son dessein et bondit de l'autre côté du mur avec une agilité

extraordinaire. Là, se voyant en sûreté, elle releva, plaignit et

consola son compagnon, qui léchait tristement sa blessure, et partit

avec lui, bien résolue à ne plus revoir jamais, ni le palais, ni

Corcoran, ni même la belle Sita, qui la comblait tous les jours de

caresses et de sucreries.

Mais qu'on se rassure. Ce n'est pas ainsi que devait finir l'amitié de

Louison et de Corcoran. Le destin devait les rapprocher bientôt dans les

plus graves circonstances.

Ce même destin combla quelques mois plus tard les voeux de Corcoran

et de Sita. Dieu leur donna un fils aussi beau que sa mère et qui fut

appelé Rama, du nom de l'illustre chef de la dynastie des Raghouides,

dont Sita était la dernière descendante. La joie des Mahrattes fut au

comble; ils voyaient renaître en lui cette race glorieuse. Pendant trois

jours toute la nation célébra par des banquets splendides cet heureux

événement. Corcoran, toujours économe pour lui-même, mais généreux pour

son peuple, fit seul les frais de ces fêtes et de ces réjouissances

publiques. Pour la première fois depuis que le monde est monde, on

vit un prince qui donnait de l'argent à ses sujets au lieu de leur en

demander. Ce fait même est si merveilleux, qu'il pourrait faire mettre

en doute l'authenticité de l'histoire du capitaine Corcoran et la

véracité de l'historien, si quinze millions de Mahrattes, témoins

oculaires, ne vivaient pour attester la générosité du maharajah, et si

l'on ne trouvait la description du banquet dans une correspondance du

_Bombay Times_ du 21 octobre 1858. Le correspondant termine son récit

par les réflexions qui suivent, et qui montrent bien toute l'inquiétude

que des maximes de gouvernement si nouvelles causaient aux journaux

anglais de l'Inde.

«On ne peut nier que le maharajah actuel, malgré son origine étrangère,

ne soit devenu très-populaire parmi les Mahrattes. Il a diminué l'impôt

des cinq dixièmes; il a supprimé les levées d'hommes que faisaient ses

prédécesseurs; son armée, qui est peu nombreuse et composée seulement de

volontaires, manoeuvre avec un ensemble et une précision admirables;

il a fait venir de France et payé comptant cent mille carabines rayées,

pourvues de sabres-baïonnettes et semblables à celles des tirailleurs

de Vincennes; son artillerie, sans être excellente, est très-légère et

très-supérieure à celle que nous pouvons lui opposer dans l'Inde, où,

par la négligence, l'incurie et l'incapacité de lord Braddock et de

ses prédécesseurs, toutes nos institutions militaires ont misérablement

dépéri; il n'est pas seulement un général habile, ainsi que le colonel

Barclay l'a éprouvé à ses dépens, il est le premier soldat de son armée.

Ses sujets ont pour lui une sorte d'admiration superstitieuse. Les

Indous croient, et il laisse dire, que son corps est impénétrable aux

balles et aux poignards. Aussi personne ne serait assez hardi pour se

mesurer avec lui, si l'on pouvait avoir envie de conspirer contre sa

vie. Sa cravache seule ferait trembler les assassins. Du reste, il

est affable, bienveillant, doux avec tout le monde et surtout avec les

faibles et les opprimés.

«Quiconque veut pénétrer dans son palais peut le faire à toute heure,

sans que les serviteurs repoussent ou interrogent le nouveau venu. Une

seule partie du palais est réservée, et c'est celle qu'aucun gentleman

ne voudrait montrer,--je veux dire les appartements de la reine; mais

Sita se montre elle-même tous les jours au public, et le peuple peut la

voir et lui parler. Je dois même dire que sa beauté merveilleuse et sa

bonté, dont on raconte des traits surprenants, ne sont pas les moindres

causes de la popularité du maharajah Corcoran.

«Son essai de gouvernement représentatif a beaucoup mieux réussi qu'on

ne devait s'y attendre dans un pays habitué jusqu'ici au plus dur

esclavage; ses députés, comme il les appelle, commencent à comprendre

leurs intérêts et à les discuter très-passablement. Pour lui, il ne

cherche à influencer personne; il écoute patiemment tout le monde et

même les imbéciles, car, disait-il l'autre jour en riant à un Français

qui est venu le visiter, ceux-là aussi ont droit de donner leur avis,

d'autant mieux qu'ils forment toujours la majorité.

«Un tel homme, devenu, si jeune encore, par un coup de fortune, par son

audace et par son génie, chef d'une nation puissante à l'âge où Napoléon

Bonaparte lui-même n'était encore qu'un simple officier d'artillerie,

est l'ennemi le plus redoutable que nous puissions rencontrer dans

l'Inde. Il a tout le génie de Robert Clive et de Dupleix sans leur

rapacité. Il n'aime pas l'argent, qui est la grande passion de tous les

maîtres de l'Inde; il sait caresser toutes les classes, flatter tous les

préjugés et parler toutes les langues de l'Inde. Ce sont là de grands

moyens de plaire à une nation incapable de se gouverner elle-même et qui

a toujours eu pour maîtres des étrangers, musulmans ou chrétiens.

«C'est à lord Braddock de surveiller soigneusement cet homme redoutable.

S'il faisait venir d'Europe quelques aventuriers déterminés comme lui,

s'il augmentait peu à peu son armée déjà très-aguerrie, et s'il faisait

appel à tous les mécontents de l'Inde, peut-être mettrait-il en danger

notre domination plus facilement que n'ont pu le faire le sanguinaire

Nana-Sahib et la reine d'Oude.

«On objectera qu'il aurait pu se joindre aux Cipayes révoltés et qu'il

ne l'a pas fait, ce qui est une marque de ses sentiments pacifiques.

Sa tranquillité n'était qu'apparente. Il achève ses préparatifs.

Quelques-uns de ses émissaires font courir des prophéties dans le

peuple: il est dit publiquement dans les tavernes et dans tous les lieux

publics que la délivrance de l'Inde est proche, et qu'elle sera due à un

homme au teint blanc qui aura passé la mer.

«Si l'on pouvait conclure avec lui une alliance solide, il faudrait le

faire, car il n'y a pas d'ami plus précieux ou d'ennemi plus redoutable;

mais on s'y est mal pris: on l'a traité d'abord comme un aventurier,

comme un bandit sans feu ni lieu; on a excité en lui deux passions

redoutables: l'ambition et l'amour de la vengeance; il n'est plus temps

aujourd'hui de se fier à lui. Tôt ou tard il nous fera la guerre. Déjà,

bien loin de consentir, comme tous les princes de l'Inde, à subir la

présence et la tutelle d'un résident anglais, il n'a voulu entretenir

avec nous aucune relation d'amitié ou de bon voisinage. Il a donné asile

à tous les fugitifs qui craignaient notre vengeance, et lorsqu'on lui a

demandé de les livrer, il a répondu qu'un Français ne livrait jamais ses

hôtes.

«Tout cela indique assez quels sont ses desseins, et le plus sage serait

de le prévenir avant qu'il ait eu le temps de se rendre redoutable.

Malgré toute son audace et ses succès, il n'est pas sans sujets

d'alarme. Les réformes qu'il a introduites dans l'administration et

les lois du peuple mahratte, bien qu'approuvées par son assemblée

législative, ont excité la haine des Zémindars, grands propriétaires

fonciers qui disposaient de tout avant son arrivée. Il ne serait

pas difficile d'exciter leur jalousie et, en leur donnant appui, de

renverser le nouveau maharajah. C'est même le seul moyen de prévenir le

danger dont nous sommes menacés, et lord Braddock aura ainsi une belle

occasion de réparer ses fautes passées et de signaler son administration

par un coup d'éclat.»

On voit, par l'article qui précède, quelle opinion avaient de Corcoran

ses ennemis les Anglais.

A peu de chose près, ils avaient raison, car le Malouin, sans

communiquer son dessein à personne, avait repris le plan de Dupleix et

du fameux Bussy, et se proposait de chasser les Anglais de l'Inde; mais

une si grande entreprise ne pouvait pas être exécutée avant cinq ou six

ans, et il attendait en silence.

Malheureusement les Anglais le prévinrent, ainsi qu'on va le voir.

IV

Le docteur Scipio Ruskaert.

Un matin, Corcoran avait quitté Bhagavapour, et il visitait avec

soin les frontières de ses États, rendant la justice, réformant

l'administration, faisant manoeuvrer son armée, construire des routes et

des ponts, car il était obligé de faire à lui seul tous les métiers.

Sita se trouvait seule dans le palais d'Holkar. A ses pieds, sur le

gazon, jouait gracieusement son fils, le petit Rama, âgé de deux ans à

peine, mais qui déjà annonçait toute la force de son père et toute

la grâce de sa mère. Devant eux, le gros éléphant Scindiah agitait

doucement sa trompe pour amuser l'enfant qui riait et, prenant des

dragées dans une boite sur les genoux de sa mère, les mettait dans le

creux de la trompe. Scindiah, sans s'étonner, les portait à sa bouche et

les faisait craquer sous ses dents.

«Scindiah, mon gros ami, dit Sita, veille bien sur mon petit Rama, et

protége-le comme tu me protégeais quand j'étais enfant comme lui.»

L'éléphant inclina sa trompe avec gravité.

«Rama, dit la mère, donne-lui la main.»

Aussitôt l'enfant avança sa petite main délicate et la plaça dans le

creux de la trompe de Scindiah, qui le saisit avec précaution et le

plaça sur son dos, où le petit Rama se mit aussitôt à danser et à crier

de joie.

Puis, sur l'ordre de Sita, il fut remis à terre avec précaution.

«Encore! encore! criait Rama.

L'éléphant recommença la même manoeuvre et plaça l'enfant sur son cou.

Rama, s'accrochant à ses deux longues oreilles, poussait de nouveaux

éclats de rire:

«Scindiah! je veux que tu marches.»

L'éléphant marchait.

«Scindiah! je veux que tu trottes.»

Et il trottait.

«Scindiah! je veux que tu galopes.»

Et il faisait au galop le tour du parc.

«Merci, mon gros Scindiah, dit Rama, je t'aime bien. Baisse la tête

maintenant. Je veux descendre tout seul.»

Et s'accrochant des pieds et des mains aux longues défenses d'ivoire de

l'éléphant, il se laissait glisser doucement jusqu'à terre.

Pendant ces jeux et ces rires, on annonça Sougriva.

«Madame, dit-il à Sita, un étranger d'Europe vient de se présenter au

palais. Il se dit Allemand, savant, photographe, et il porte lunettes.

Que faut-il en faire? Mon avis est de le renvoyer ou de le pendre. Il a

plus l'air d'un espion que d'un honnête homme.

--Mes ancêtres, dit Sita, n'ont jamais refusé l'hospitalité à personne.

Amenez-moi cet étranger.»

L'Allemand fut introduit dans le parc. C'était un homme de haute taille,

brun de visage et marqué de la petite vérole. Il avait des lunettes

bleues, pour le garantir de la réverbération du soleil sur le sable,

disait-il.

«Soyez le bienvenu, dit Sita. Qui êtes-vous?

--Madame, répondit l'Allemand, qui parlait assez purement l'hindoustani,

je m'appelle Scipio Ruskaert, je suis docteur de l'université d'Iéna,

et chargé par la Société géographique de Berlin de faire des études et

d'écrire un mémoire sur la composition géologique, la flore et la faune

des monts Vindhya. J'ai été attiré ici par la grande réputation de

science et de générosité de l'illustre maharajah Corcoran, votre époux.

Sa gloire et son génie sont déjà si connus, que....»

L'étranger avait trouvé le côté faible de Sita. Cette femme admirable,

et presque unique en son genre, ne pouvait pas entendre de flatterie

plus douce que l'éloge de son mari. L'Allemand lui parut aussitôt le

meilleur et le plus sincère des hommes. Il admirait Corcoran; n'était-ce

pas assez pour mériter toute confiance?

Après beaucoup de questions sur l'Europe en général, et sur l'Allemagne

et la France en particulier:

«On m'assure, dit Sita, que vous êtes photographe. Qu'est-ce que cela?»

L'Allemand le lui expliqua, et dit qu'il s'entendait fort bien à faire

des portraits.

Autre piége où Sita devait tout naturellement tomber. Quelle femme

résiste au plaisir de voir sa propre image et de contempler sa beauté?

Et, d'ailleurs, quel plaisir d'offrir à Corcoran, dès son retour, son

portrait et celui de Rama!

En un clin d'oeil, l'Allemand disposa ses instruments, sa chambre noire

et ses plaques, Sita prit Rama dans ses bras, quoiqu'il se débattit de

toutes ses forces, et l'opération commença.

[Illustration: Soyez le bienvenu, dit Sita. (Page 49.)]

Tout réussit à merveille, et Sita, enchantée du succès de son idée,

voulut qu'on donnât l'hospitalité à l'étranger jusqu'au retour de

Corcoran.

L'Allemand s'inclina humblement, et allait suivre Sougriva; un incident

fâcheux augmenta les soupçons de l'Indien.

Scindiah, témoin muet de cette scène, ne paraissait pas plus charmé que

Sougriva de l'arrivée de l'étranger. Cependant il ne grognait pas et se

contentait de lui tourner assez grossièrement le dos, lorsque le petit

Rama fut pris d'une fantaisie subite.

«Maman, cria-t-il, je veux que tu fasses faire mon portrait en même

temps que celui de Scindiah.»

Sita essaya de résister, mais il fallu céder. L'enfant se plaça

debout sur le cou de Scindiah, en s'appuyant sur la trompe relevée

de l'éléphant, comme un roi sur son sceptre, et l'Allemand braqua son

objectif.

Mais, comme tous les photographes, il se croyait un fort grand artiste

et voulut donner des conseils à Scindiah, sur la manière de se poser.

Scindiah se laissa d'abord poser de face, puis de profil, puis de trois

quarts; puis il revint à sa première pose; puis voyant qu'on allait

encore le mettre de trois quarts, il regarda l'Allemand d'un air qui

n'annonçait rien de bon. Scindiah avait ses nerfs et trépignait. Rama,

tout fier de se tenir debout et sans broncher à une si grande hauteur

(car l'éléphant n'avait pas moins de dix-sept pieds de haut), chantait

de toutes ses forces une chanson dont les vers et la musique étaient de

sa composition et qui commençait ainsi:

Mon gros bibi,

Mon gros Scindi,

Veux-tu te taire?

Veux-tu marcher,

Te promener,

Te balancer,

Te retourner

Pour être photographié?

Ran tan plan! ran tan plan!

C'est moi qui monte l'éléphant.

Enfin l'Allemand se décida à prendre Rama de face et Scindiah de profil,

et cria le sacramentel: _Ne bougeons plus!_ Une minute après il enleva

la plaque. Par malheur, pendant qu'il la montrait à Rama enchanté de son

image, Scindiah, qui le suivait, voulut aussi regarder son portrait,

et comme l'Allemand étonné ne crut pas nécessaire de le lui montrer, le

vindicatif éléphant alla remplir d'eau sa trompe, revint sournoisement

et arrosa le photographe des pieds à la tête.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie · 第 1 / 12 段