DE LA SOLITUDE DES RIEUX.

Quittons l'embarras de ces lieux,

Où l'on ne goûte point de volupté solide;

Marquis, malgré les envieux,

Allons où notre amour nous guide.

Retirons-nous dans ces forêts,

Où notre divine Princesse

Fait briller ses charmants attraits.

Prévalons-nous du favorable accès

De la bonté de Son Altesse.

Notre amour, quoique téméraire,

Y trouvera de quoi remplir tous ses souhaits,

Et s'il se peut, de ce lieu solitaire,

Cher ami ne sortons jamais.

Loin du bruit importun du monde de la ville,

Le coeur et les esprits contents,

Dans un repos doux et tranquille,

Nous goûterons des plaisirs fort charmants.

Nos yeux seront satisfaits de la vue

De cet objet qui fait notre souverain bien.

Nos oreilles seront émues

Des charmes de son entretien,

Et nous louerons sans retenue

De ses beaux yeux la force non connue,

Qui lie ton coeur et le mien,

Voit-on de bonheur préférable,

Cher marquis, à celui de vivre sous les lois

D'une personne tant aimable?

Les biens des Princes et des Rois

N'ont rien qui soit plus agréable.

L'éclat de leur condition

Ne nous fasse jamais d'envie,

Et bornons notre ambition

A l'aimer toute notre vie!

La mort de Madame[205] troubla tous les plaisirs de la Cour par un

triste deuil. Cependant notre Monarque ne laissoit pas d'être tous les

jours avec madame de Montespan[206], à qui il donnoit mille marques de

sa tendresse; mais, l'amour qui fait consister son unique félicité à

courir de belle en belle, prit le soin de présenter une autre conquête

au Roi; ce fut mademoiselle de Fontanges[207] jeune et belle, dont

toutes les manières étoient si engageantes que la plus indifférente

charmoit le coeur. Le Roi prenoit un plaisir extrême de l'entendre

parler, et se formoit des idées ravissantes du bonheur qu'il auroit s'il

étoit aimé de cette aimable mignonne, qu'il voyoit tous les jours chez

la Reine ou chez Madame, et plus il la regardoit et plus ce prince

en devenoit amoureux. Il fit confidence au duc de Saint-Aignan sur le

moyen d'entretenir seul la personne qui l'occupoit si tendrement. Le duc

fut ravi de l'amitié que son prince lui faisoit, et chercha avec

empressement l'occasion de lui faire voir mademoiselle de Fontanges, qui

devoit se trouver le lendemain aux Tuileries avec madame de Maure[208].

Notre Monarque, qui s'étoit mis ce jour-là convenablement, eut une

conversation particulière avec son aimable maîtresse, où ses regards lui

apprirent qu'il n'étoit pas éloigné du bien charmant qui l'attendoit. Ce

fut avec tant de modestie que cette incomparable dit au Roi qu'elle

n'étoit pas insensible à tout ce qu'il sentoit pour elle, qu'à la sortie

des Tuileries, le marquis de Louvois vint au-devant de Sa Majesté pour

lui communiquer quelque affaire. Notre passionné prince lui dit, en

parlant de mademoiselle de Fontanges, qu'il n'avoit jamais vu une fille

si fière et dont la vertu fût si grande. Le marquis répartit au Roi

qu'il croyoit qu'une fille avoit de la peine à conserver sa fierté avec

un prince comme lui.

Le jour suivant Sa Majesté donna tous les divertissements ordinaires à

toutes les dames de la Cour, où mademoiselle de Fontanges parut avec

tous ses charmes adorables. Le Roi, qui étoit le plus amoureux de tous

les hommes, fut toujours à ses pieds, d'un air à faire connoître

qu'il n'étoit plus à lui: ce qui donna beaucoup de jalousie à toutes nos

belles, qui croyoient mériter l'encens de notre Monarque. Le jour qui

suivit ce divertissement fut une partie de chasse, où notre adorable

étoit vêtue d'un juste-au-corps en broderie, et sa coiffure étoit faite

de plumes vertes qui lui tomboient sur le visage et qui lui donnoient un

air charmant. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque

malheur dans la course à cette aimable chasseresse, l'obligea de

demeurer toujours à côté d'elle. Après que l'on eut couru le cerf, Sa

Majesté descendit de cheval avec sa chère mignonne, et la mena promener

dans la sombreur[209] de la forêt, imitant les dieux champêtres qui

n'avoient point de lieu plus propre pour l'exercice de leur amour que

les antres et les bois.

L'on ne peut passer sous silence[210] l'action hardie des François dans

une sortie qu'ils firent sur les Turcs aussitôt qu'ils furent arrivés au

siége de Candie[211]. Quoique les assiégés fussent préparés à les

recevoir, en ayant été avertis par une sentinelle qui s'étoit jetée dans

le camp le jour précédent, les François néanmoins qui avoient à

leur tête le comte de Saint-Paul[212], les ducs de Château-Thierry[213]

et de Roannez[214], donnèrent avec tant de vigueur et de courage qu'ils

se rendirent maîtres de quatre redoutes de ces infidèles; ce qui ne

s'exécuta pas sans qu'il en coutât la vie à beaucoup des nôtres; mais

les ennemis connurent que s'ils avoient toujours eu à combattre notre

nation, ils n'auroient peut-être pas fait tant de progrès dans l'île de

Candie. Ce n'est pas que les Vénitiens ne se défendirent en braves gens;

mais il faut aussi convenir que le grand nombre des ennemis qui les

attaquoient ne leur donnoit pas la facilité de se défendre, comme ils

l'auroient souhaité. Les Turcs furent surpris de voir que trois cents

hommes, en quoi consistoient les François, en attaquoient plus de trois

mille avantageusement retranchés, et que même ils les forcèrent dans

leurs retranchements; mais leur nombre n'étoit pas suffisant pour faire

un progrès assez considérable, afin de remettre les affaires des

Vénitiens qui étoient en mauvais état. Le siége de Candie étoit

trop avancé, et les ennemis s'étoient rendus maîtres d'un trop grand

nombre de places pour espérer que, sans un très-puissant secours, on pût

empêcher qu'elle ne fût entièrement réduite sous leur puissance.

Revenons à mademoiselle de Fontanges que nous avons laissée dans la

forêt avec le Roi goûter à longs traits les plaisirs de la solitude.

L'on peut dire que notre prince n'a fait jamais paroître tant d'ardeur

et d'amour qu'il le fit ce jour à cette belle nymphe au retour de la

chasse. Mademoiselle de Fontanges qui tomba malade affligea le Roi et

toute la Cour sensiblement. Sa Majesté étoit dans une tristesse

inconcevable. Les douleurs de son amante l'agitoient mortellement. Il

craignoit toujours de perdre ce qui lui paroissoit le plus cher au

monde; et, quoique ce prince connût que ses maux ne seroient pas de

durée, il y parut néanmoins fort sensible, comme si le mal eût été

dangereux. Il ne la quitta point, agissant auprès d'elle comme le plus

passionné des amants. Les peines de cette belle mignonne le mirent dans

un abattement extraordinaire, et lui firent dire à la comtesse de

Maure[215] d'un air tout pénétré de douleur:--«Hélas, Madame, je

préférerois le bonheur de revoir en santé cette aimable enfant au prix

de ma couronne.» Le Roi disoit ces tendres paroles les larmes aux yeux.

Notre belle malade ayant connu l'amour violent de notre Monarque, le

regarda d'une manière languissante et lui dit en soupirant:--«Ah!

mon cher prince, pourquoi faut-il que les plaisirs soient accompagnés de

suites si fâcheuses? mais cependant j'en aimerai la cause tant que je

vivrai.» Ces termes si doux et si touchants, eurent tant de pouvoir sur

le coeur du Roi, qu'il se jeta sur le lit de sa charmante, et

l'embrassa tendrement, lui jurant que jamais il m'aimeroit d'autre

qu'elle, et que sa passion seroit éternelle. Mademoiselle de Fontanges

se trouvant mieux, reçut plusieurs visites; jamais reste de journée n'a

été si bien employé que fut celui-là, on y parla de nouvelles galantes,

et des pièces d'esprit qui étoient les plus jolies. Toutes les dames

firent tous leurs efforts pour divertir la maîtresse du Roi, qui les en

remercia avec des expressions fort engageantes. La duchesse de Créqui,

qui avoit été de la chasse, tira de sa poche des vers, et en fit la

lecture[216].

Hélas! qu'il est bien vrai, que ce qu'on doit aimer,

Aussitôt qu'on le voit, rien ne nous peut charmer,

Et qu'un premier moment fait naître dans nos âmes

Mille doux mouvements tous passionnés et tendres.

Notre Monarque prit ces vers des mains de la duchesse, quand elle les

eut lus, et les fit voir à sa belle, qui s'en fit une application fort

délicate, dans la première connoissance qu'elle avoit eue du Roi,

l'ayant aimé dès le précieux moment que Sa Majesté parut à ses

yeux.--«Ce jour si fortuné, disoit souvent cette aimable à notre

prince, est le plus beau de tous mes jours et le plus heureux, et la

charmante idée que je m'en fais me donne des plaisirs ravissants.»

Le cercle étant fini, chacun se retira chez soi, à la réserve de nos

illustres amants, qui ne s'appliquèrent plus qu'à passer agréablement le

temps, à se donner les témoignages les plus tendres et les plus sincères

de leurs amours[217]. L'on peut dire que le Roi n'en a jamais marqué

davantage que pour cette adorable mignonne. Il ne peut pas être plus

ardent, et le retour avec lequel cette aimable lui témoignoit le sien,

ne pouvoit pas être plus passionné. Elle le fit paroître, lorsqu'étant à

Paris, elle apprit de Saint-Germain que le Roi qui va souvent à la

chasse avoit couru grand danger dans la poursuite d'un sanglier, que son

cheval avoit été blessé par cette bête, et que sans une force et une

adresse distinguées, Sa Majesté auroit eu de la peine à se retirer du

péril. La nouvelle en fut apportée à mademoiselle de Fontanges par un

gentilhomme de madame la princesse d'Epinoy[218], qui étoit elle-même de

la partie. Notre incomparable en fut aussi touchée, comme si le mal lui

étoit arrivé. Elle tomba dans une tristesse accablante, qui lui dura

longtemps, car elle ne pouvoit effacer de son esprit une idée si fatale

et qui avoit fait tant de peur à son amour; mais ayant un peu rassuré sa

tendre frayeur, voici ce qu'elle écrivit à Sa Majesté:

«_Je n'ai point, mon illustre prince, de termes assez

pathétiques ni assez passionnés pour vous marquer mon

inquiétude, et les tendres émotions qui agitent mon coeur. Je

tremble encore quand je songe au malheur que mon cher prince a

évité. Si vous m'aimez autant comme je le crois, vous avez

beaucoup d'intérêt à conserver votre vie, puisque la mienne en

dépend[219]._»

Le Roi lut ce billet avec des transports de plaisir qu'il seroit

difficile d'exprimer. Sa Majesté baisa mille fois ce joli billet, et ne

différa point à lui envoyer ce qui suit:

«_Ah! qu'il est doux, ma mignonne, d'être aimé d'une personne

aussi charmante que vous. Ne craignez pas, le danger est passé.

Je ne veux plus présentement me conserver que pour vous seule.

Je pars dans ce moment pour vous dire combien je vous aime.

Ah! que le souvenir en est aimable, possédant un coeur aussi

précieux que le vôtre._»

Notre invincible Monarque suivit de bien près cette lettre, et partit de

Versailles dans le dessein d'aller assurer sa jolie maîtresse de sa

passion ordinaire.--«Que je suis heureuse, mon aimable prince! lui dit

cette belle, en le voyant, d'un air le plus engageant du monde, de vous

voir de retour! Ah! que l'absence de ce qu'on aime est une chose

difficile à supporter!--Je le sais bien, ma chère, lui répondit le Roi,

en la serrant tendrement dans ses bras, que de tous les supplices les

plus cruels, l'éloignement de ce que l'on chérit est le plus sensible.»

Quand le Roi eut marqué à mademoiselle de Fontanges la joie qu'il avoit

de la revoir, ils partirent pour Versailles. Ce fut dans ces doux

moments, que cette charmante enfant obtint de notre Monarque la grâce

qui lui avoit inutilement été demandée par la bouche de plus d'un

prince. Il lui accorda une pension considérable en faveur d'une

demoiselle de ses amies, et l'abbaye de Chelles[220] dont sa soeur a

été pourvue, fut encore un effet de sa libéralité. Hélas! nous pouvons

bien dire que nous n'avons plus rien de cher, quand notre coeur n'est

plus à nous, et nous servir de la pensée d'Aristote qui dit que la

personne que nous aimons est un autre nous-même.

Mon coeur a changé de séjour,

Où je suis je ne crois pas être;

Où l'on ne me voit point paroître,

Je m'y trouve par mon amour[221].

Cette nouvelle abbesse fut bénite avec une magnificence extraordinaire.

Il ne manqua rien à la cérémonie, étant la soeur de la maîtresse du

Roi. Aussi fut-elle honorée d'un grand nombre d'évêques. Toute la Cour y

assista, et mademoiselle de Fontanges y parut avec tous les charmes

distingués qui lui attirent les regards de tous les spectateurs.

Comme les bois et la solitude assaisonnent souvent les plaisirs que l'on

trouveroit fades dans les grandes villes, notre Monarque ne passa pas

longtemps à Paris sans retourner à Versailles, séjour si rempli

d'enchantements et si propre à inspirer les passions. Toute la Cour

partit pour ce lieu ravissant et délicieux. Le Roi y renouvela tous les

divertissements qui avoient été interrompus par son absence. L'on fut à

la chasse tous les jours, et les dames qui accompagnent d'ordinaire Sa

Majesté dans cet exercice y parurent infatigables. La santé de la belle

mignonne de notre prince lui étoit trop chère, pour qu'il lui permît de

s'engager comme les autres dans la course. Elle en eut le plaisir, sans

se mettre au hasard, et vit de son carrosse tout ce qui pouvoit lui

donner quelque satisfaction. La chasse finie, Sa Majesté descendit de

cheval et prit place auprès de sa charmante et la conduisit dans son

appartement. Cette jolie chasseresse étoit dans la plus belle humeur du

monde. Elle dit mille galanteries à son amant sur le divertissement

qu'une de la troupe avoit donné en tombant de cheval. Le Roi rioit sans

retenue, particulièrement quand elle lui dit que cette chute devoit être

fort sensible à cette aimable Diane, ne s'étant pas pourvue de

caleçons[222]. Cela donna occasion à mademoiselle de Bonnifasse[223],

fille d'honneur de Madame[224] de dire qu'elle mourroit de chagrin

si ce malheur lui étoit arrivé.--«Je me réserve, continua-t-elle, pour

des plaisirs plus tranquilles et qui donnent moins de peine.» Madame qui

étoit présente, et qui aime passionnément la chasse, lui dit en la

regardant: «Je vois bien, ma chère, que les plaisirs de la chasse

troublent votre imagination.» Madame la Dauphine[225] fit changer la

conversation en parlant du bal que Sa Majesté devoit donner le

lendemain. Ce fut un des plus beaux de tous ceux qui ont jamais paru.

Tout y étoit charmant et magnifique. Le Roi y dansa avec son adresse

ordinaire. Mais ce qui surprit le plus, ce fut qu'il prit deux ou trois

fois une jeune demoiselle fort aimable et qui dansoit admirablement

bien. Sa Majesté ne put se défendre du mérite de cette demoiselle, et

lui dit plusieurs galanteries fort obligeantes, dont elle se tira avec

une modestie toute charmante. Le Roi soupira souvent auprès d'elle, et

lui dit[226] d'un air tendre et passionné, qu'il étoit malheureux

d'avoir le coeur si susceptible aux attraits des belles.--«Hélas!

Sire, répartit cette jolie personne, un Roi comme vous peut-il

soupirer?--Oui, Mademoiselle, répliqua notre prince, en la regardant

tendrement; l'amour ne met point de différence entre le sceptre et la

houlette. Un Roi languit aussi bien sous son empire qu'un berger. Ne

croyez pas, ma belle, continua ce prince, que c'est le pouvoir d'un

monarque qui fait son bonheur. Une douce sympathie qui lie nos coeurs

fait les délices des amours.»

Cet entretien qui commençoit à échauffer le Roi, fut rompu par

monseigneur le Dauphin qui s'approcha de Sa Majesté pour lui conférer de

quelque affaire.

Le lendemain notre Monarque fut au lever de son illustre maîtresse,

qu'il trouva dans une mélancolie touchante. Il lui marqua bien du

chagrin de la voir dans cet état, et lui demanda, d'une manière toute

passionnée, quel en étoit le sujet. «Ah! Sire, dit la belle, en

soupirant, si vous étiez moins aimable, on n'auroit pas tant de

tristesse!» Sa Majesté connut aussitôt que c'étoit la jalousie qui lui

donnoit cette langueur. Il n'en fut pas fâché, car ce prince veut être

aimé, quand il aime, et il n'y a rien qui l'engage si fortement que ces

sortes de craintes. Il apprit en même temps de cette jolie mignonne que

ce qui s'étoit passé au bal l'avoit affligée sensiblement, que c'étoit

la seule cause de sa douleur.--«Eh! quoi, ma belle enfant, répondit le

Roi, en se jetant à ses genoux, est-il possible que vous connoissiez si

mal les sentiments de mon coeur? Je vous aime mille fois plus que moi,

et vous outragez mon amour par vos injustes pensées.--Quel plaisir

charmant, répartit cette jolie enfant, n'ai-je point goûté, et

qu'il est doux d'entendre d'un prince si aimable des paroles si tendres

et si engageantes. Mais, hélas! qu'il est difficile de vous aimer sans

crainte et sans inquiétude. Non, je ne puis posséder un coeur d'un

prix aussi rare que le vôtre, sans en appréhender la perte.» Enfin après

des termes si touchants, notre amoureux Monarque embrassa cette

charmante, et lui jura une fidélité d'une étendue infinie, et qui seroit

toujours égale[227].

[228]Le Roi et toute la Cour partit de Saint-Germain au commencement du

mois de mai, pour le voyage de Flandre. Le dessein de Sa Majesté étoit

de visiter toutes les conquêtes qu'elle avoit faites les années

précédentes, et elle s'en retourna après avoir passé par Oudenarde,

Courtrai, Lille, Dunkerque et Graveline. La présence de Sa Majesté, qui

n'étoit pas attendue en ces endroits, alarma beaucoup ses ennemis; mais

leur crainte fut bientôt dissipée par l'assurance qu'il leur donna de ne

vouloir faire aucune entreprise contre eux. Madame qui avoit laissé la

Cour à Lille, en partit pour aller en Angleterre. Le désir que cette

princesse avoit de voir le Roi de la Grande-Bretagne, son frère, fut le

prétexte de son voyage. Il sembloit que Madame pressentoit qu'il n'y

avoit pas de temps à perdre pour donner à Charles second, son

frère, les dernières preuves de son amitié, puisqu'elle mourut peu de

mois après son retour de Londres en France.

Nous voyons ordinairement que les passions les plus violentes ne sont

pas toujours de longue durée, et qu'ayant leurs bornes, comme toutes les

autres choses du monde, il faut nécessairement les voir diminuer.

Cependant celle du Roi pour mademoiselle de Fontanges nous fait

connoître que le coeur de ce prince est au-dessus de la nature, et

qu'il peut donner des lois sans les suivre. Remarquons ses manières

tendres et empressées auprès de ce qu'il aime, et l'égalité qu'il fait

paroître dans son amour, qui est aussi ardent après une conversation

d'une journée, comme s'il ne faisoit que de naître. Il est vrai que

l'esprit et la beauté de cette aimable personne servent beaucoup à

soutenir les foiblesses de l'amour qui n'aime qu'à changer.

Le Roi ayant passé quelques semaines avec sa belle mignonne à lui donner

les dernières marques de sa tendresse, la laissa à Saint-Germain

respirer un peu la solitude. Cette charmante enfant se promenoit tous

les jours seule sous des allées de verdure, en faisant la revue de toute

la tendresse qu'elle sentoit pour le Roi; mais dans de certains moments,

son coeur paroissoit agité, et, quoique la passion de notre Monarque

eût pour elle mille attraits et mille charmes, cette jolie bergère ne

laissoit pas de regretter sa liberté et de faire entendre aux arbres

inanimés les vers qui suivent:

Que je goûtois de bonheur dans l'indifférence,

Et de tranquilles plaisirs dans mon innocence!

Ce bien ne me sera-t-il point rendu?

Dans ces lieux doux, tout est paisible;

Hélas! que ne m'est-il possible

D'y trouver le repos que j'ai perdu!

Après que notre belle solitaire eut goûté la douceur de sa rêverie, elle

retourna dans sa chambre, se trouvant fort abattue d'un grand mal de

tête et de coeur. Le Roi qui apprit l'indisposition de sa maîtresse,

revint promptement auprès d'elle, mais sa maladie parut si violente

qu'elle désola ce prince. La duchesse de Créqui[229] et la comtesse de

Maure[230] étoient jour et nuit occupées à rendre plusieurs services à

notre malade infortunée. Le Roi versoit des larmes continuelles et il

s'affligeoit mortellement dans la perte sensible qu'il alloit faire;

mais la mort qui n'écoute ni les soupirs ni les plaintes et qui suit

l'ordre qu'elle reçoit, ravit les plus charmantes délices de notre

prince d'entre ses bras[231].

Jamais coup n'a paru si rude que fut cette cruelle séparation. Sa

Majesté ne pouvoit se consoler en aucune manière, et l'aimable idée de

sa belle lui revenoit toujours dans l'esprit. Après les funérailles de

mademoiselle de Fontanges, qui furent magnifiques, et dans un grand

éclat à Saint-Denis[232], le Roi fut fort longtemps sans sortir et

même sans voir beaucoup de lumière, se voulant priver de la beauté du

jour et du soleil, comme si cet astre avoit contribué à la douleur qu'il

ressentoit.

Nous lisons dans l'histoire de France que Henry III, après la mort de la

princesse de Condé, passa trois jours et trois nuits enfermé dans une

chambre sans manger ni boire. Ce prince étoit si pénétré de ses peines

qu'il ne vouloit voir que des visages tristes et des lieux sombres. Il

portoit sur ses rubans de petites têtes de mort qu'il faisoit broder

exprès, et qui marquoient la mélancolie de son coeur.

Le Roi ayant perdu mademoiselle de Fontanges demeura quelque temps dans

un chagrin inconcevable; mais madame de Maintenon[233], qui a toujours

pris un soin singulier de la santé de notre Monarque, tâcha par la plus

belle morale du monde de lui faire connoître que tout passe dans cet

Univers, et que les plaisirs ne peuvent durer toujours; qu'il se trouve

même une variété perpétuelle dans les choses les plus solides, et que

les faux brillants qui accompagnent les honneurs de notre siècle ne sont

que des ombres qui se dissipent en un moment.--«Ah! Madame, s'écria le

Roi tout charmé d'un raisonnement si sublime, que je suis heureux de

trouver en vous des consolations qui adoucissent l'amertume où je suis!

Je bénis le jour fortuné auquel j'eus le bien de vous connoître, et

j'en rends grâces incessamment au Ciel.--Ah! Sire, répondit la marquise,

le souvenir charmant du précieux moment où j'ai eu le bonheur de vous

plaire m'est quelque chose de si doux que la seule idée fait tout le

plaisir de ma vie. J'ambitionnerai journellement à vous procurer quelque

satisfaction; c'est en quoi je fais consister ma plus grande

joie.--Madame, répartit notre prince, des offres si engageantes, venant

d'une personne comme vous, ne se refusent jamais: vos manières sont trop

aimables et trop spirituelles pour ne faire pas d'impression.--Hélas!

Sire, répliqua madame de Maintenon, que l'encens est d'une odeur

ravissante, quand il vient d'un prince comme vous! L'on se sent de la

vanité en respirant vos douceurs.» Le Roi alloit parler quand le duc

d'Orléans et le comte de Lauzun entrèrent qui firent changer de

conversation à nos illustres amants.

Comme la paix donnoit quelque relâche aux grands soins que notre

invincible Monarque prenoit de son Etat, Sa Majesté pour calmer ses

ennuis fit une partie de promenade avec la marquise de Maintenon, à

Chantilly[234] où toute la Cour se trouva avec une magnificence

surprenante. Le Roi étant allé sur le soir dans le jardin trouva un

berceau de feuillages orné de festons de fleurs qui rendoient ce lieu

charmant. Trente lustres y jetoient tant de clartés qu'elles

produisoient un véritable jour. Du milieu de ces agréables

feuillages sortoit un jet d'eau qui faisoit un murmure touchant. Après

que le souper fut servi, qui fut accompagné de voix et d'instruments,

les plus aimables du monde, le souper étant fini, on eut le

divertissement d'un beau feu d'artifice, qui termina tous les plaisirs

de cette belle journée. Le lendemain, Sa Majesté avec toutes les dames

furent sur la rivière dans de petits bateaux faits d'une politesse

extraordinaire, tirés par des dauphins et par des amours qui jetoient

des filets dans l'eau pour pêcher[235]. Les jours suivants furent

occupés à la promenade, à la chasse et à tout ce qui peut charmer les

sens.

Le Roi, qui employoit la plus considérable partie de son temps dans ce

qui pouvoit contribuer à sa gloire, ou à l'utilité de ses peuples, peu

de jours après ce régal, alla à Dunkerque[236] visiter les nouveaux

travaux qu'il y faisoit faire, et Sa Majesté vouloit être présente à

tous ces ouvrages, afin de les rendre parfaits, et aussi pour donner

courage à ceux qui y étoient employés. L'on peut dire sans hyperbole

qu'ils surpassent l'imagination, et que les fortifications de

Dunkerque[237] sont dignes de l'admiration du siècle présent et de

ceux qui sont à venir.

Le Roi, qui vouloit voir toutes les entreprises qui se faisoient, se mit

en marche, et le vingt-huit il détacha de son armée le vicomte de

Turenne avec trois mille chevaux pour aller investir Burich[238] dans le

temps que le prince de Condé assiégeoit Vezel, ce qui fut aussitôt

exécuté par l'un et par l'autre de ces lieutenants-généraux, avec toute

la diligence possible. Au retour de l'armée, Sa Majesté tomba malade

d'une fièvre lente qui lui dura longtemps. Les médecins disoient que

cette maladie ne pouvoit venir que de mélancolie.

Mademoiselle de La Valière, qui s'étoit retirée aux Carmélites par une

sage prévoyance, ayant pressenti, longtemps avant que le Roi la quittât,

qu'elle ne pouvoit plus plaire à Sa Majesté et que ses charmes

diminuoient de jour en jour, fut ravie[239] d'apprendre la mort de sa

rivale. Jamais nouvelle ne lui donna plus de plaisir que celle-là, et

quoique cette soeur dolente ne possédât plus le coeur de son amant,

elle ne pouvoit souffrir qu'avec une douleur mortelle, que le Roi en

aimât d'autres. La jalousie l'accompagnoit presque dans le fond de

son monastère, où elle avoit tout le temps de réfléchir sur tous les

heureux moments qu'elle avoit passés avec notre Monarque. Ces douces

pensées de plaisir nourrissoient l'amour et la tendresse qu'elle sentoit

pour son prince, qui, de son côté, ne songeoit à elle que fort

foiblement, ayant l'idée toute remplie de la belle personne que le sort

lui avoit tirée d'entre les bras. Madame de Montespan, que le Roi voyoit

encore quelquefois, ne reçut pas moins de joie[240] que La Valière du

malheur de mademoiselle de Fontanges, se trouvant en quelque façon

vengée du tort que l'amour lui avoit fait d'avoir mis une autre à sa

place.

Le Roi qui est clairvoyant sur toutes choses, vit très-bien la joie de

madame de Montespan. Ce prince lui en sut peu de gré, et lui dit comme

il étoit avec elle, dans son cabinet:--«Ah! Madame, je suis surpris du

peu de part que vous prenez à ce qui me touche. J'aurois cru avoir rendu

votre coeur plus sensible.--Hélas! Sire, répondit madame de Montespan,

d'un air tendre, ce n'est que pour avoir trop de sensibilité pour vous

que j'ai senti du plaisir de la mort de ma rivale. Vous savez qu'un

amour délicat est toujours suivi de jalousie, et que, quand on aime

tendrement, l'on ne peut souffrir de partage.--Il est vrai, Madame,

répliqua le Roi, que j'aime les femmes qui ont ce discernement; c'est le

véritable caractère d'un sincère amour. Mais vous savez que j'ai eu

toujours pour vous des sentiments distingués et suffisants, pour vous

faire ce qui pourroit me plaire.»

Madame de Montespan avoit envie de soutenir encore la conversation,

quand le Roi la quitta avec assez d'indifférence, ce qui l'affligea

sensiblement; car comme elle aime la gloire et l'éclat, la tendresse

d'un prince comme le nôtre faisoit le plus grand bonheur de sa vie.

Cette dame songea donc aux moyens de faire renaître la passion de son

amant, qui étoit mourante, et prête à jeter les derniers soupirs. Elle

employa pour cet effet tout ce que l'art a pu imaginer de plus aimable;

et comme la nature n'a point été avare à donner des beautés à cette

belle, il lui étoit facile de paroître charmante.

Un jour qu'elle attendoit Sa Majesté en déshabillé de couleur de rose,

et qu'elle étoit plus jolie qu'à son ordinaire, comme elle rêvoit

profondément dans sa chambre, et que ses yeux se baignoient de larmes,

le Roi arriva dans ce triste moment, et lui demanda pourquoi elle

pleuroit:--«Hélas! Sire, répartit cette belle affligée, je vous aimerai

toujours, et vous ne m'aimez plus. Ah! que mes sentiments sont opposés

aux vôtres! L'amour, de qui dépend toute ma félicité, que ne vous a-t-il

donné la tendresse que j'ai, ou que n'ai-je en partage toute

l'indifférence possible!» Cette passionnée amante disoit ces paroles

avec des manières si engageantes, qu'elle toucha le coeur du Roi, qui

lui dit en l'embrassant: «J'ai le coeur, Madame, tendre et constant,

et je veux vous aimer toujours; mais lorsque la raison condamne ma

tendresse, je dois entendre ce qu'elle me dit, et renoncer à l'amour qui

trahit mes vertus. Ma gloire a des appas qui triomphent de tout. Vous

saurez, Madame, qu'un engagement plus long qu'il ne peut être est

ordinairement suivi de la froideur.--Je ne le reconnois que trop, Sire,

interrompit madame de Montespan, en répandant un torrent de pleurs, que

votre coeur n'est plus que de glace pour moi. C'est en quoi j'accuse

souvent mon infortune, me trouvant la plus malheureuse de toutes celles

qui respirent le jour. Ah! qu'il est dangereux de vous connoître et

difficile de vous oublier!»

Le comte de Lauzun qui entra brusquement fit changer de discours à nos

amants. Notre Monarque demanda au comte d'où il venoit.--«Vous le savez,

Sire,» répondit Lauzun, en riant.--«Il est vrai, dit le Roi, que je sais

le lieu charmant où l'amour vous guide: comment se porte ma cousine[241]

depuis hier? Admirablement bien, Sire, répondit notre amoureux comte,

avec un transport de joie inconcevable, j'ai eu le bonheur

d'entretenir Son Altesse royale toute la matinée. C'est la plus adorable

princesse qui ait jamais été au monde. Ah! quel bonheur, continua le

comte de Lauzun, d'un air tout passionné, si un mortel avoit quelque

part à son souvenir! Ce seroit la plus grande félicité où il pourroit

aspirer.--Je vois bien, comte, dit notre Monarque en riant, que tu ne

serois pas fâché que ma cousine de Montpensier eût un peu de sensibilité

pour toi. Pousse ta fortune[242], je te promets de te servir

partout.--Ah! Sire, répartit le comte, avec un profond respect, je sais

trop ce que je dois à mon Roi pour avoir des pensées si hardies: je me

fais seulement une idée toute charmante du plaisir qu'un prince auroit

de posséder une personne aussi engageante que Mademoiselle, s'il étoit

né digne de Son Altesse royale.»

Le Roi qui se leva interrompit le comte qui fut avec Sa Majesté au

Louvre, et qui l'entretint longtemps sur plusieurs affaires différentes,

qui firent passer d'agréables moments à notre prince; et comme le comte

de Lauzun a l'esprit fort enjoué et fort galant il a le don de plaire au

Roi plus qu'aucune personne de la Cour. Pendant que Sa Majesté étoit

absente, madame de Montespan, ayant essuyé ses beaux yeux qui étoient

baignés de larmes, prit une plume et fit ces vers, où elle

reprochoit au Roi son changement. Les voici qui suivent:

Quand vous commenciez à m'aimer,

Vous ne pouviez pas me quitter,

Sans vous faire une peine extrême.

Le souvenir en fait ma gêne

Et le sujet de mon tourment.

Pourquoi m'aimer si tendrement?

Vous savez très-bien comme on aime;

Mais, hélas! êtes-vous le même?

Madame de Montespan ayant fini sa poésie, fut se promener au

Cours-la-Reine, où elle rencontra le Roi dans son carrosse, qui passa à

côté d'elle fort froidement et qui se contenta de lui faire une grande

révérence. Notre belle étoit dans ce moment au désespoir de voir

l'indifférence de son amant. Après avoir fait tout son possible, pour

allumer un feu qui vouloit absolument mourir, cette dame croyoit, après

la mort de mademoiselle de Fontanges que Sa Majesté reviendroit à elle;

mais hélas! que les femmes qui sont galantes se trompent fortement dans

ces sortes d'espérances! Quand une fois l'amour a été au comble de son

bonheur, cette passion diminue de moment en moment, et ne se fait plus

connoître. Il ne reste plus que la rage et le chagrin à ces belles

courtisanes de n'être plus aimées, et de dire souvent à leurs amants qui

rient d'elles: Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus. Ces

tristes idées me désolent le coeur. Ah! qu'il est bien plus généreux,

selon mon sentiment, de conserver toujours sa liberté, quand on le peut,

que de la mettre dans un péril si dangereux! Les hommes voluptueux

disent ordinairement que le printemps d'une beauté passe comme une fleur

qui ne revient jamais, et qu'il faut aimer dans un si bel âge. Ce sont

des discours que l'amour-propre leur inspire, et non la raison et la

vertu qui est quelquefois éloignée de leur coeur; mais demeurons

toujours dans les bornes de l'honnêteté, et ne nous laissons point

emporter au penchant rapide de nos inclinations. C'est le moyen le plus

sûr de ne se repentir jamais de rien, et de vivre à l'abri des

inquiétudes et des chagrins.

Revenons à notre Monarque, qui étoit dans une douleur extrême, et qui,

ne pouvant oublier mademoiselle de Fontanges, fut pour passer ses ennuis

deux ou trois jours de suite chez M. le duc d'Orléans où il trouva un

grand nombre de dames de qualité et presque toute la Cour, qui étoit

venue visiter Madame, qui avoit eu une légère indisposition.

Le Roi qui vit entrer le prince de Turenne[243] lui demanda, en

souriant, s'il n'aimeroit jamais, et si sa malice seroit toujours égale

pour les femmes, en se faisant aimer et puis se rire d'elles.--«Cette

manière ne me charmeroit point du tout, continua le Roi. Il faut de la

bonne foi avec les dames.--Ah! répartit la duchesse de Gersay[244] qui

étoit la plus belle personne du monde, qu'il est avantageux pour

notre sexe qu'un prince aussi aimable comme est le nôtre, prenne

généreusement le parti des pauvres femmes, que l'on outrage

sensiblement!--Madame, répondit le Roi, si elles étoient toutes faites

comme vous, il ne seroit pas besoin de les défendre; mais sans

raillerie, il me souvient que M. de Guise perdit entièrement sa

réputation auprès des femmes, pour des affaires de cette nature, et que,

quand il est mort, il n'eût pas trouvé une servante de la ville qui

l'eût voulu croire.--Mais, Sire, répliqua le prince de Turenne,

quelquefois l'on y est obligé par des motifs de conscience, et par les

conseils de son curé, qui dit assez souvent qu'il faut rompre les

attachements de la chair.--Ah! l'honnête homme, s'écria le Roi, en riant

de tout son coeur. Jamais il ne s'est vu une confidence si tendre et

qui mérite si bien la rémission de ses péchés; continuez toujours

de vivre dans ces nobles sentiments, vous aurez une augmentation de

gloire.»

Le prince fit une très-humble révérence à Sa Majesté, en la remerciant

de tout son encens; ce qui fut un sujet de plaisir à toute la compagnie.

Pendant le carnaval, toute la Cour travailla à faire diversion à la

mélancolie du Roi, qui paroissoit sans remède. La marquise de Maintenon,

qui savoit que Sa Majesté aimoit la conversation de la comtesse du

Lude[245], tâchoit par tous les moyens du monde de lui en procurer

le plaisir. Souvent que cette comtesse surprenoit le Roi dans sa

rêverie, madame de Maintenon les laissoit tête à tête moraliser. L'on

peut dire que c'étoit le fort de cette aimable femme, et qu'ayant

l'esprit aussi solide qu'elle l'avoit, rien n'étoit si charmant que de

l'entendre parler.

Un après-dîner, comme notre Monarque étoit seul avec elle, Sa Majesté

lui fit un portrait fidèle de son chagrin, et ne le lui déguisa

aucunement.--«Ah! Madame, s'écria ce prince, si vous saviez combien

la vie m'est importune, je ne fais rien qui ne me donne de la peine;

en de certains moments ma couronne m'est incommode.--Hélas! Sire,

répondit la comtesse du Lude, l'inégalité qui se trouve dans la

vie fait naître en nous ces divers mouvements. Ce qui nous plaît

aujourd'hui nous déplaît en peu de jours. Notre humeur changeante ne

sauroit se comprendre.--Cependant, Madame, dit le Roi, l'on donne tant

d'encens à la raison, à la prudence: de quoi nous servent ces chimères,

si elles n'arrêtent pas le cours de nos passions?--Ces idées, Sire,

répartit la comtesse, mettent mon esprit au désespoir; plus j'envisage

ces talents imaginaires, et moins j'aime à m'en souvenir. Ah! prudence

importune qui ne servez qu'à faire avancer les maux que nous devons

avoir! Si cette cruelle avoit quelque secret de détourner les infortunes

qui pendent sur nos têtes, nous devrions la chérir; mais hélas! rien

n'est si trompeur que son apparence.--Ce que vous dites, Madame,

répliqua le Roi, est divinement bien pensé, mais vous m'avouerez qu'il

faut obéir à l'Etre indépendant, qui nous a donné la vie et tous les

avantages de conduite, de raison et de prudence.--Je le sais, Sire, dit

la comtesse; c'est pourquoi j'envie souvent le sort des choses

inanimées, qui durent plus longtemps que nous, et qui ne ressentent

point mille remords qui nous rongent nuit et jour, et qui ne sont utiles

à rien.--Que diriez-vous donc, Madame, continua le Roi, de ceux qui

passent le plus beau de leur âge dans des soins continuels, et qui ne

sont quelquefois pas de grand usage? Nous voyons Platon attaché à

chercher des idées; Epicure attrapant des atômes, pour ensuite les

accrocher les uns aux autres et en faire un monde en petit; Thalès au

bord d'une fontaine admirant l'eau comme principe de toutes choses;

Socrate n'osant sortir de sa gravité, de crainte de ne passer plus pour

sage; enfin tous ces grands hommes ont pris mille gênes dans la vue de

s'immortaliser.--Ah! Sire, reprit la comtesse, il n'est pas besoin de

sortir de notre siècle pour connoître les folies des humains. Ne

voyons-nous pas tous les jours parmi nous des généraux, des capitaines

qui mettent leur vie au hasard pour une idée de gloire?--La guerre,

Madame, répartit le Roi, est quelque chose de plus grand et de plus

noble que mille autres attaches dont l'homme fait ses délices, et où il

met les plus doux moments de sa vie à les acquérir.--Cependant, Sire,

dit madame du Lude, l'esprit des mortels est borné, quelque soin qu'ils

donnent à la recherche, et quelque pénétrants qu'ils puissent être. L'on

ne sait rien à fond avec certitude. Nous apportons en naissant des

ténèbres qui rendent nos lumières peu brillantes.»

Notre Monarque prenoit un plaisir extrême d'entendre raisonner cette

aimable comtesse, quand le duc de La Feuillade[246] entra qui entretint

Sa Majesté longtemps. Le Roi ayant fait une profonde révérence à madame

du Lude, la quitta pour un moment, et revint aussitôt auprès

d'elle.--«Ah! Madame, lui dit ce prince en riant, une sympathie inconnue

m'entraîne vers vous. Je compte les heures qui me privent de votre

agréable présence [comme] perdues.--Ce que vous dites, Sire, répondit

notre belle, est quelque chose de bien glorieux pour moi. Rien n'est si

doux que l'encens d'un prince comme vous, qui connoît la valeur de ce

qu'il estime avec un discernement distingué.--Madame, si j'étois à

présent, lui répondit le Roi, encore assez heureux pour être aimé d'une

personne aussi engageante que vous, non pas de cet amour sensuel dont

j'ai fait mon bonheur autrefois, mais de celui qui ne consiste qu'en

esprit! Car je vous assure que ces plaisirs sont plus réels que ceux du

corps. J'en goûte tous les jours la différence, qui me fait

regretter mille moments que j'ai passés en bagatelles.--Il est vrai,

Sire, reprit madame du Lude, qu'après avoir fait le véritable

panégyrique de l'amour, l'on y remarque des défauts surprenants.

Qu'est-ce que cette passion, sinon un amas de peines qui ne se nourrit

que de craintes et de doutes? les plaisirs qui sont de peu de durée sont

toujours suivis d'amertumes sensibles; et l'amour, au comble de son

bonheur, comme toutes les autres choses, retourne à son néant.--Que vous

représentez justement, Madame, dit notre Monarque, le caractère de ce

Dieu! Le voilà sans ombres et sans voiles, et c'est de la manière qu'il

est plus charmant, car ses défauts ne sont point cachés.--Il est

pourtant bon, Sire, répondit notre aimable, de lui donner quelques

agréments, afin qu'il nous puisse plaire. Car quand on s'engage, si l'on

se faisoit une idée funeste d'un triste changement... Ah! Sire, continua

la comtesse, pardonnez un tendre souvenir, je ne puis oublier l'ardeur

violente que le comte d'Armagnac[247] avoit conçue pour moi, et quand je

fais la revue de toute sa passion et du changement que j'y vois, je dis:

c'est l'ouvrage d'un mortel. Il n'appartient qu'à l'homme à mettre en

usage ces foiblesses. Il y a quelque temps, comme j'étois chez moi à la

campagne, et que je rêvois solitairement dans le bois, je

considérois le peu de durée de l'aimable verdure de ce bocage, ayant

réfléchi solidement, je fis ce quatrain:

Tout change, enfin, et le coeur le plus tendre

Ne peut faire vivre sa passion toujours.

L'on n'a point encor vu d'éternelles amours,

Et le temps à venir ne doit pas en attendre.

--Vous faites, dit le Roi, d'une manière obligeante, la dixième Muse. Il

faut un mérite aussi charmant que le vôtre pour augmenter la beauté du

Parnasse. Apollon, ce Dieu des lumières, vous doit chérir uniquement,

puisque vous embellissez son rocher et ses fontaines; aussi Pégase vous

donne-t-il de son eau de cristal pour vous rafraîchir dans vos exercices

poétiques.--Je vous dirai, Sire, répondit la comtesse, que j'aime

passionnément la poésie. Je trouve que c'est le langage des dieux: voici

encore des vers que l'inconstance du comte d'Armagnac m'a fait faire:

Taisez-vous, mes soupirs sensibles,

Vous me causez de la douleur,

Et mon coeur est trop susceptible

Aux doux charmes de mon vainqueur.

A quoi servent ces sentiments,

Puisque l'ingrat est un volage?

Quand on a perdu ses amants,

Les soupirs doivent être sages.

--En vérité, Madame, interrompit le Roi, vous êtes toute divine, et

c'est un charme puissant de vous entendre parler. Un coeur peut-il se

défendre à des attraits si doux qui le demandent? Ah! je condamne

extrêmement le peu de discernement du comte d'Armagnac en vous ayant

quittée. Je sais que si vous l'aviez plus aimé, vous l'auriez

engagé davantage; car il veut qu'on l'aime tendrement, et celle qui

possède son coeur présentement est pour lui tout de feu.--Ah! Sire,

s'écria madame du Lude, que l'amour est difficile à contenter! cet

enfant crie toujours et n'est jamais content. J'ai marqué au comte

incessamment une tendresse égale; mais non pas de ces emportements qui

font perdre la raison.--C'est ce que nous demandons, Madame, dit Sa

Majesté, quand nous aimons. Nous ne pouvons souffrir des coeurs froids

qui raisonnent. Il faut aimer avec chaleur un amant, quand vous voulez

qu'il vous aime.»

Madame de Maintenon, qui entendit en entrant ce mot d'aimer, dit en

saluant le Roi:--«Sire, c'est en vain que vous vous défendez de l'amour,

car vous le mettez toujours sur le tapis.--Ah! Madame, répartit la

comtesse du Lude, l'on ne peut parler que de ce qui plaît. Quand les

conversations commencent à mourir, ce Dieu les ressuscite par son

enjouement.--Cette vivacité, Madame, répliqua la marquise, n'est plus du

règne de notre prince. Il a renoncé aux traits de l'amour, et son

coeur est à l'épreuve de ses coups.--Madame, lui dit en riant la

comtesse du Lude, quelques efforts que nous puissions faire, notre

résistance est vaine. Quand la nature nous a donné un coeur sensible,

il aime tout ce qu'il trouve aimable, tant qu'il a de la vie. Cependant,

Madame, reprit la marquise de Maintenon, les passions diminuent avec

l'âge. Ah! Madame, répliqua madame du Lude, nous revenons toujours à

notre principe qui est cet amour naturel. Les philosophes nous le

prouvent en nous faisant connoître que tous les êtres du monde doivent

retourner au lieu d'où ils ont pris leur origine. L'homme, qui est un

être fini, est composé de deux parties qui sont l'âme et le corps. Cette

première, son règne étant achevé, retourne au ciel qui est la source

d'où elle est venue, et le dernier va au sein de la terre d'où le

premier homme est né.--Vous passez donc, Madame, interrompit notre

prince, en regardant la comtesse du Lude, de la philosophie à la

théologie? Il faut avoir autant d'esprit que vous en avez pour soutenir

les thèses que vous avancez. Qu'il est glorieux, Madame, pour votre sexe

d'avoir des personnes qui se distinguent par leur génie! Un de nos

philosophes modernes donnoit en son temps des leçons aussi bien aux

femmes qu'aux hommes; mais le savoir que vous avez, la nature vous en a

fait un don en naissant.--Sire, répondit la comtesse, si j'avois assez

de foiblesse pour tirer de la vanité des douceurs coutumières que les

galants hommes disent ordinairement aux femmes, je me perdrois en

écoutant le joli panégyrique que vous faites de moi; mais je me connois

un peu. Si quelques lumières brillent en mon esprit, un nombre infini de

ténèbres en diminuent la beauté.»

Le Roi brûloit d'envie de pousser la conversation plus loin; mais des

affaires du Parlement qui furent apportées à Sa Majesté par M.

Talon[248], avocat-général, qui parla au Roi avec une éloquence

toute charmante pendant plus d'une heure, fit que le prince donna

audience à plusieurs autres, tout le reste du jour. Madame de Maintenon,

que le comte de Marsan[249] sollicitoit tous les jours pour mademoiselle

de Béthune[250] qui étoit à Saint-Cyr sous la domination de la marquise,

étoit journellement chez elle[251].

Ce comte étoit devenu éperdûment amoureux de mademoiselle de Béthune,

pour l'avoir vue un moment dans l'église de Saint-Cyr. Cette jeune

beauté se faisoit distinguer de toutes les autres, par un certain air

doux et languissant qui lui étoit naturel, et qui demandoit le coeur à

tout ce qu'elle faisoit. Il n'en falloit pas tant pour enflammer le plus

passionné de tous les hommes. Aussi dans ce premier moment, il fit

connoître à cette charmante fille, par un langage muet qui parloit dans

ses yeux, combien ses charmes avoient de pouvoir sur lui. Depuis ce jour

que le hasard avoit conduit le comte à l'abbaye de Saint-Cyr, comme il

retournoit de la chasse dans le dessein de remercier les Saints de

n'avoir point trouvé de malheur, il se vit pris, sans rien prendre dans

toute sa course. C'est ordinairement ce que fait Vénus dans ses

exercices. Elle fait quelquefois plus de conquêtes que Diane, quoique

ses armes soient bien différentes. Revenons au comte de Marsan qui se

voyoit obligé de garder de grandes mesures, dans toute la suite de son

amour. Madame de Maintenon le recevoit fort honnêtement et même avec

beaucoup de plaisir, dans la vue qu'il recherchoit en mariage

mademoiselle de Béthune, qui étoit de qualité et d'une maison

très-considérable. Le comte disoit mille douceurs à la marquise sur sa

vertu et sur sa conduite, afin d'obtenir les bonnes grâces, et d'avoir

un peu plus de liberté avec sa belle mignonne; ce que notre abbesse

remarquoit fort bien, ayant l'esprit aussi ouvert qu'elle l'a. C'est

pourquoi elle ne perdoit jamais de vue cette jeune fille, quand son

amant étoit présent, ce qui le désoloit entièrement, car il ne pouvoit

pas dire une parole que la marquise ne l'entendît. Une vie si misérable

dura quelque temps, mais comme l'amour est ingénieux, et que ce petit

Dieu découvre toujours quelque ruse à ses sujets, le comte de Marsan,

ennuyé de son martyre, pria une vieille tante qu'il avoit à Paris, et

qui étoit devenue dévote jusqu'à la fureur, et par cette raison grande

amie de madame de Maintenon (car elles alloient fort souvent ensemble à

Saint-Lazare de Jérusalem[252] faire leurs oraisons) de lui être

favorable dans son amour, et de permettre qu'il se trouvât quelquefois

chez elle avec mademoiselle de Béthune qu'il aimoit tendrement. Que la

sévérité de la marquise de Maintenon lui étoit insupportable! aussi

rendoit-elle toutes ses demoiselles comme des esclaves, qui sont privées

de la liberté humaine. Madame de La Roche[253] parut un peu surprise en

écoutant la proposition de son neveu.--«Quoi! dit-elle, Monsieur, vous

ne songez pas à ce que vous me dites? Ne savez-vous pas combien cette

dame a de haine et d'horreur pour les rendez-vous, et que, si elle

découvroit une fois votre intrigue galante, je serois perdue dans son

esprit, et elle maltraiteroit mademoiselle de Béthune comme la

dernière de toutes les filles? De plus, mon neveu, continua cette bonne

femme, vous avez un attachement qui n'est pas des plus honnêtes avec

madame de..... et qui ne plaît aucunement à tous vos amis. Retirez-vous

avec prudence de ce commerce criminel, et je ferai tout mon possible

pour vous procurer cette jolie mignonne.--Ce que vous dites, ma tante,

répondit le comte, est à peu près raisonnable; mais vous saurez que,

quand l'on a une fois donné son coeur, il est bien difficile de le

reprendre. Je vous avoue que j'aime la baronne de..., qui est la plus

belle femme de France, et qui mérite le mieux les adorations d'un galant

homme. Tant que cette adorable personne possèdera mon coeur, le

mariage me sera fort indifférent, mais non pas les galanteries.--Mon

neveu, répartit madame de La Roche, en riant, si vous aimez, autant que

vous voulez me le persuader, votre belle, vous devez lui être fidèle; ce

que vous n'êtes point, puisque vous cherchez les moyens d'en conter à

une autre.--Ah! ma tante, répliqua M. de Marsan, il ne faut point mettre

un ordre si régulier dans la conduite de la vie. L'amour se plaît dans

la variété et le changement. D'abord que cet enfant est attaché, il

meurt. C'est pourquoi, par un motif de charité qui est fort humain, l'on

doit lui donner la liberté de courir où il veut, afin de lui conserver

la vie.--Où avez-vous appris, Monsieur, dit la bonne tante, cette morale

admirable qui porte sa charité jusques à l'amour?--Ne savez-vous pas, ma

tante, répondit le comte malicieusement, que charité est

amour.--Oui, mon neveu, je le sais, mais ce n'est pas de cet amour qui

ne consiste qu'au bonheur de son prochain que vous entendez parler.--Ma

tante, répartit le comte de Marsan, en riant, je renferme dans les

bornes de la pitié ou de la compassion tous les besoins du genre humain.

Si j'aime une femme qui soit aimable et que je lui jure que je meurs

pour elle, et qu'elle soit d'assez bonne foi pour le croire, en voulant

bien soulager mes peines, n'est-ce pas vivre moralement, et d'une

manière exemplaire?--Mon neveu, interrompit la bonne femme, d'un air de

pédante, vous vous raillez de la piété et vous n'êtes qu'un indévot, qui

sacrifiez tout à vos plaisirs. Rompez votre pente criminelle et vous

attachez à la vertu et à la gloire, en faisant des actions dignes

d'elles.--Ah! ma chère tante, répliqua notre amoureux comte, en

l'embrassant, quand je combats les charmes de l'amour, je sens ses

douceurs qui triomphent de toutes mes forces, et c'est ma passion la

plus dominante.--C'est alors, Monsieur, dit madame de La Roche, qu'il

faut opposer à cette rapidité des remèdes salutaires, et résister

fortement au méchant penchant qui vous entraîne à votre perte. Nous

lisons que nos Saints n'ont pas été moins que nous sensibles à cette

foiblesse, et que saint Dominique, tout célèbre personnage qu'il étoit,

a souffert des peines cruelles pour résister aux convoitises de la

chair. Ce religieux père préparoit jour et nuit son corps rebelle afin

de le mortifier, et de tâcher de corriger les emportements de la

nature.»

Le comte de Marsan ne put s'empêcher de rire en écoutant les belles

instructions de sa bonne tante, qui lui marquoit avec le doigt tout ce

qu'elle disoit; mais, ayant bien moralisé, la conclusion de la prière

que le comte fit à sa chère tante fut de lui procurer le bonheur de voir

quelquefois chez elle mademoiselle de Béthune, ce que madame de La Roche

eut bien de la peine à lui accorder; mais comme elle aimoit son neveu

tendrement, elle se laissa persuader plus facilement, ce qui donna une

joie inexprimable à notre passionné amant, qui brûloit d'envie

d'entretenir un instant la charmante enfant qui l'occupoit si

agréablement. Il demanda donc à sa tante quel jour cette belle pourroit

venir chez elle, et qu'il y viendroit aussi.--«Ah! mon neveu, répartit

madame de La Roche, il faut user de grande précaution dans une affaire

si délicate. La marquise de Maintenon est la plus sévère de toutes les

femmes, comme je vous l'ai déjà dit, et a beaucoup de confiance en moi;

c'est pourquoi je serois au désespoir qu'elle sût que vous venez chez

moi souvent, car elle empêcheroit bientôt que mademoiselle de Béthune ne

me vînt voir.--Ah! dit le comte, j'en serois au désespoir; mais il faut

que je vous avoue, ma tante, que j'ai de la peine à souffrir qu'une

vieille ridicule comme cette femme-là occupe encore la terre. Elle

enrage de ce que les plaisirs l'ont quittée, et qu'elle n'est plus

capable d'en inspirer. C'est pourquoi elle s'oppose si fortement aux

galanteries de la jeunesse. Vous saurez, ma chère tante, que, quand on

est sur son retour et qu'on n'a plus de mérite pour charmer les

coeurs, l'on s'en fait un de paroître bigote, et c'est la

retraite ordinaire de toutes les femmes de la Cour.--Mon neveu, ne vous

emportez pas contre cette dame; c'est la plus modeste, et la plus sage

qui fût jamais.--Il faut bien qu'elle le soit malgré elle, répliqua

notre comte, car l'on n'en veut plus.»

Mademoiselle de Béthune, qui entra, surprit le comte qui auroit encore

dit plusieurs duretés contre la sévérité de la marquise de Maintenon;

mais la présence d'un objet si charmant rappela toute la douceur de ce

tendre galant, qui dit mille choses obligeantes à cette belle mignonne,

qui parut un peu embarrassée à répondre à toutes les galanteries du

comte.

Madame de La Roche, qui remarquoit bien que son neveu étoit fort

amoureux de cette jeune demoiselle, et que toute la morale dont elle

s'étoit servie n'avoit pu arrêter le torrent passionné de M. de Marsan,

trouva à propos de ne se rendre point incommode à la passion de son

neveu, et que tant qu'elle le verroit dans les bornes de l'honnêteté et

de la modestie, elle n'auroit rien à dire. Mais c'est une chose bien

difficile à observer que la retenue à un homme qui aime tendrement; il

auroit bien besoin d'une chaîne pour retenir son emportement. Ce ne sera

pas la raison qui triomphera de l'amour, au contraire, elle ne fera

qu'irriter cette passion avec tous ses vains raisonnements.

Laissons la raison, tout impuissante qu'elle est, et voyons présentement

nos amants qui goûtent à longs traits le plaisir de se voir le plus

souvent qu'il leur est possible, et qui trouvent le bonheur

incomparable, si le malheur avec son air effroyable, et qui s'oppose

toujours aux joies du monde, ne vient pas troubler leurs innocentes

caresses. Le comte de Marsan ne soupira pas longtemps aux pieds de

mademoiselle de Béthune sans faire une forte impression sur son coeur.

Cette jeune beauté, qui n'avoit pas encore aimé, s'attacha sans réserve

à chérir son amant, et lui donna toutes les preuves d'une véritable

amitié, ce qui toucha M. de Marsan sensiblement et lui fit oublier la

baronne de...., qui lui en marqua sa rage par tous les reproches

violents que la jalousie peut inspirer. Un jour, comme le comte étoit

couché au bord d'une fontaine, et qu'il attendoit mademoiselle de

Béthune qui devoit venir cette après-dîner chez madame de la Roche, on

lui apporta une lettre de la baronne de..... qu'il lut plusieurs fois,

en redisant ces mots qu'elle lui avoit écrits: «Ah! perfide, pourquoi

m'as-tu aimée si fortement, si tu ne voulois pas être fidèle?»

Des reproches si sensibles rendirent le comte tout rêveur, et qui le

conduisit[254] dans un petit bois qui étoit au bout du jardin. Notre

amoureux solitaire ayant fait quelques tours dans la forêt, s'arrêta

pour considérer les bêtes sauvages que la fortune a condamnées à vivre

dans ces lieux, et leur dit: «Ah! innocentes créatures, que votre

destinée est heureuse! les rochers et les affreuses retraites que vous

occupez, sont plus agréables que le commerce du monde.»

Aimable et charmante verdure,

Qui faites l'ombre de ces lieux,

Et qui suivez de la Nature

Le penchant doux, délicieux,

Hélas! je viens dans ce bocage

Vous prier couvrir mes ennuis;

Quoique j'aime, on me croit volage;

Mais vous savez ce que je suis.

Mademoiselle de Béthune, qui attendoit depuis longtemps M. de Marsan, se

promenoit tristement dans un parterre de fleurs quand il arriva. Le

comte ressentit une joie en voyant son aimable maîtresse, et lui dit

d'un air tendre: «Ah! mon adorable, je vous ai attendue ici plus de deux

heures, mais mon impatience m'a fait prendre l'air du bois.--Je crois,

Monsieur, répartit notre belle, que la sympathie se mêle de tout, quand

on aime, car j'avois aussi une grande envie de vous voir.--Mademoiselle,

répondit le comte, d'une manière toute passionnée, si l'amour pouvoit

vous rendre le coeur aussi sensible que moi, je ne serois plus à

plaindre; mais si mon mal augmente, et que vous ne soyez pas touchée de

mes peines, hélas! c'est fait de moi.--Prenez soin de vous-même,

Monsieur, dit la charmante en souriant, car ce seroit bien dommage qu'un

homme aussi joli que vous et aussi galant n'occupât plus l'agréable

séjour des mortels. L'on n'a jamais vu personne mourir d'amour, continua

cette incomparable, si ce n'est dans des histoires, où l'on souffre

mille maux imaginaires.--Cependant, Mademoiselle, répliqua M. de Marsan,

je sais que je vous aime réellement et sans imagination, et que tout ce

que je sens pour vous ne sont pas des maux en idée.--C'est

pourtant, Monsieur, dit mademoiselle de Béthune, où les biens et les

maux font leur demeure ordinaire. L'idée nous rappelle toujours ce qui

nous plaît et ce qui nous déplaît.»

La conversation de nos amants étant finie pour ce jour, le Roi, qui

étoit de retour du siége de Saint-Omer[255] avec M. le duc d'Orléans,

ces illustres personnes firent une partie de chasse à Saint-Cloud, où

toutes les belles de la Cour parurent en équipage de chasseresses et

vêtues comme Diane et ses Nymphes, suivies de plusieurs chiens qui

couroient dans la forêt les bêtes sauvages au milieu du bois. Sa Majesté

et les princes les plus galants attendoient ces charmantes cavalières,

déguisés comme le Dieu Pan et comme les Satyres, qui préparoient un

superbe festin à cette aimable troupe. Ce beau régal fut accompagné d'un

grand nombre d'instruments qui faisoient le plus bel effet du monde.

Le maréchal duc de La Feuillade[256] étoit assis au pied d'un ormeau,

qui copioit Orphée en jouant de la flûte douce, qu'il touchoit dans la

dernière perfection, et qui sembloit attirer autour de lui tous les

oiseaux et tous les animaux de ce bocage. Plusieurs voix toutes

charmantes répondoient à cet aimable solitaire.

L'on entendoit un écho fidèle qui répétoit souvent ces tendres paroles,

et qui prononçoit comme en soupirant:

Que l'absence est cruelle

A quiconque aime tendrement!

Eloigné de sa belle,

L'on ne peut vivre heureusement.

Tous ces plaisirs champêtres n'étoient point capables de faire renaître

la tendresse de notre monarque qui s'avançoit vers le tombeau, ne

pouvant reprendre ses premières forces. Le Roi devint jaune et ne rioit

plus comme à son ordinaire, ce qui attendrit le coeur de madame de

Maintenon, qui pressa un jour Sa Majesté, étant dans un tête à tête, de

lui découvrir toutes les routes les plus sensibles de son âme, car elle

étoit fort affligée du changement qui paroissoit en sa personne.--«Je

vous dirai, madame, lui répondit ce prince, que depuis quelques années,

je ne me connois pas moi-même. J'ai une profonde rêverie qui

m'entretient journellement et je trouve quelquefois la qualité de Roi

importune.--Ah! Sire, s'écria la marquise, d'où pourroient venir ces

sentiments inégaux qui chagrinent votre Majesté? C'est peut-être que

vous n'écoutez plus les douceurs de l'amour qui sont d'un grand secours

dans les inquiétudes de la vie. Souvent un tendre amusement nous rend

heureux et malheureux.--Aussi, madame, répartit le Roi en soupirant,

quand la mort nous retire ce que l'on aime, rien n'est au monde plus

insupportable que ces sortes de malheurs. Ah! répondit ce prince, je ne

sens plus mon coeur disposé à un nouvel engagement; même la

disposition de ma santé ne me parle plus que de retraite et de

pénitence, et cette inclination qui brûloit autrefois comme un feu à la

présence d'un bel objet, est bien présentement affoiblie.--Il faut

reprendre courage, Sire, répliqua madame de Maintenon, et l'amour

renouvelle toutes choses et redonne la vie à ce qui paroît inanimé.

Aimez encore une fois et vous revivrez. Vous savez le pouvoir que j'ai

sur plusieurs aimables jeunes filles. Si votre amour en trouve une digne

d'elle, il suffit qu'elle ait le bien de vous plaire.--Madame, répondit

le Roi en riant, je sais qu'il y a sous votre conduite de quoi occuper

ma tendresse; mais vous avez depuis peu reçu dans cette assemblée une

jolie enfant qui ne me déplairoit pas, et qui mérite bien les soupirs

d'un galant homme.--Il est vrai, Sire, je sais de quoi vous voulez

parler; c'est de mademoiselle de Grancey[257], qui est la plus jolie de

toutes celles qui sont à Saint-Cyr; outre qu'elle est très-bien née,

elle possède une douceur charmante dans tout ce qu'elle fait, qui la

fait aimer de tout le monde. Le marquis de Joyeuse et de Villars[258],

ses cousins, lui firent visite cette semaine et me prièrent avec toute

l'honnêteté qui se peut imaginer de l'aimer un peu. Je leur répartis en

souriant qu'il n'étoit pas besoin de le dire, que son mérite parloit

assez.--«Ah! madame, répondit le marquis de Joyeuse, nous n'en

attendions pas moins de votre civilité et de votre honnêteté; c'est

pourquoi ma cousine ne pouvoit jamais arriver à un degré plus heureux

que celui d'être sous une conduite si distinguée.» J'allois

répondre au marquis, quand j'en fus empêchée par les ordres de Votre

Majesté qui me prioit de venir à Versailles, et je vous puis assurer,

Sire, continua la marquise, que je conserve toujours pour cette aimable

mignonne beaucoup d'estime.--Et moi aussi, dit le Roi, depuis le premier

moment que je la vis à l'entrée de l'abbaye où j'étois en carrosse, et

je fis demander si vous étiez à Saint-Cyr. Cependant cette belle enfant

me parla avec une charmante modestie qui me toucha le coeur; mais

comme je commence à renoncer aux plaisirs des sens, j'en ai seulement

gardé l'idée.--Il n'y a pas, Sire, dit madame de Maintenon, bien loin de

l'idée au coeur; l'on peut facilement les unir ensemble.--J'entends

très-bien, madame, répliqua Sa Majesté, vos expressions; elles sont fort

sensibles; mais comment aimer les autres, quand l'on ne s'aime plus

soi-même?»

La marquise, qui voyoit qu'une conversation d'amourette chagrinoit Notre

Majesté, changea de discours et lui parla des affaires de la guerre, et

sur les ordres de son royaume, comme de pourvoir à la subsistance des

curés et des vicaires perpétuels[259], afin qu'ils n'eussent point

d'occasion légitime de ne point satisfaire à leur devoir. Le curé de

Saint-Lazare de Jérusalem, qui étoit aimé de madame de Maintenon

pardessus les autres, la sollicitoit tous les jours qu'elle priât Sa

Majesté d'augmenter sa pension, et, pour cet effet, ce prêtre rendoit

des visites familières à madame de Maintenon, et lui disoit incessamment

que le bien que l'on faisoit aux gens d'église n'étoit jamais perdu; que

cette charité nous attiroit un nombre infini de bénédictions, par les

prières de ces bonnes âmes. Ce curé ajouta encore d'une manière toute

dévote, qu'il faisoit toutes les nuits des oraisons de quatre ou de cinq

heures pour le Roi,--«et pour vous, madame, qui êtes le refuge des

pauvres prêtres affligés. Souvenez-vous de moi, s'il vous plaît, quand

vous serez avec Sa Majesté.» La marquise promit de servir le curé de

tout son possible, dans la vue qu'il diroit plusieurs messes pour la

rémission de ses péchés, ce qu'il fit avec tout le zèle dont son âme

étoit capable. Car l'on remarqua que ce bonhomme alloit plus matin

pendant quelque temps à sa paroisse qu'à l'ordinaire.

Quoique madame de Maintenon sollicitât notre Prince pour les affaires

d'Etat, elle ne laissoit pas de lui parler, dans de certains

intervalles, des charmes de mademoiselle de Grancey, à dessein de

réveiller sa passion et de le rendre plus enjoué, ce que le Roi essaya,

mais ce fut en vain; car ce Prince n'étoit plus propre pour la

galanterie. L'après-dîner que la marquise avoit laissé cette charmante

mignonne avec Sa Majesté à Trianon, jamais le Roi ne se trouva si

triste. Il soupira plusieurs fois en regardant cette belle, et mêla

incessamment un jeu de piquet qui étoit sur la table, à quoi

mademoiselle de Grancey lui dit en souriant: «Sire, Votre Majesté auroit

plus de plaisir si j'étois de la partie.--Je le veux, répondit ce

Monarque, ma belle enfant; mais vous perdrez, car j'ai assez la fortune

à mes gages.--Qu'importe, Sire, répondit notre aimable, en rougissant;

il me sera fort glorieux de vous être redevable.» Le Roi se trouva

embarrassé dans cette entrevue plus que jamais il n'a été; mais madame

de Maintenon, qui croyoit que la tendresse de son Prince avoit retrouvé

la vie, entra en souriant, et dit à mademoiselle de Grancey: «Eh bien!

ma mignonne, comment avez-vous passé le temps depuis mon absence?--Fort

bien, madame, répliqua-t-elle, je n'ai point trouvé de quoi m'ennuyer

aujourd'hui.--Ah! mademoiselle, répartit le Roi, vous avez bien de la

bonté, et vous êtes bien facile à excuser les défauts d'une personne qui

vous aime, mais qui n'est plus à lui comme autrefois.--A qui êtes-vous

donc, Sire? répartit la marquise; faites-moi la confidente de vos

souffrances; mademoiselle n'en sera pas jalouse, car elle a trop

d'esprit pour ne pas savoir qu'un Prince peut aimer tous les objets

qui sont aimables.» Sa Majesté se mit à rire avec notre mignonne de la

belle humeur de la marquise de Maintenon, qui tournoit toute chose en

galanterie, et qui disoit toujours mille équivoques sur la mélancolie de

son malade.

La conversation étant finie, le Roi ramena les dames à Saint-Cyr, où Sa

Majesté fut longtemps à visiter tous les parloirs et les réfectoires de

l'abbaye, qui sont d'une propreté admirable et qui répondent bien à la

générosité et la grandeur d'âme de celle qui en est la supérieure.

Le lendemain, mademoiselle de Grancey fit un fidèle récit de la

conversation qu'elle avoit eue avec le Roi, à madame de Maintenon, qui

demanda à cette belle jusqu'à la moindre circonstance, même les termes

dont il s'étoit servi pour lui marquer ce qu'il sentoit pour

elle.--«Quoi, madame, répondit notre jolie mignonne assez surprise,

est-ce que le Roi m'aime?--Oui, ma chère enfant, dit la marquise, je

sais que vous ne lui êtes pas indifférente, et qu'il ne tiendra qu'à

vous de faire son bonheur.--C'est ce que je ne sais point encore,

répartit mademoiselle de Grancey, car Sa Majesté ne m'a dit rien de

tendre, au contraire; elle ne m'a entretenue que de mode, que de cartes

et de mille autres choses à peu près de cette nature. Il est vrai que ce

Prince a trouvé mon habit fort propre[260] et qu'il me seyoit très-bien;

mais, hélas! n'avoit-il rien de plus doux à me dire, s'il m'aime un

peu?» Madame de Maintenon sourit de la pensée de son aimable disciple,

et lui répliqua: «Ah! ma mignonne, je ne connois plus le Roi; il

est devenu insensible à ce qui faisoit autrefois ses plus doux moments.

Un grand fond de piété, qui s'est emparé de son coeur, le rend

présentement tout de glace aux plaisirs des sens.--Je vous avoue,

répartit mademoiselle de Grancey, qu'une si grande froideur en un homme

n'est point agréable. L'on diroit dans cet état qu'il n'est point animé.

L'amour donne je ne sais quoi qui est aimable à tout ce qui respire le

jour.--Mais encore, ma belle, dit la marquise, dites-moi sincèrement si

notre Monarque vous a fait paroître tant d'indifférence?--Madame, Sa

Majesté ne m'a point surprise dans ses manières languissantes, puisque

la première fois que je l'ai vue, j'ai bien jugé que son amour se

mouroit et qu'il étoit temps de lui faire un tombeau.--Vous êtes bien

savante, ma bellotte, dit madame de Maintenon en riant, d'avoir si bien

pressenti la mort de la tendresse du Roi; je m'étois flattée que vous la

feriez renaître et que vos charmes auroient assez de force pour la

ressusciter.--En vérité, madame, répondit cette charmante, il est bien

difficile de redonner la vie à ce qui n'en a plus. Voici cependant des

vers que j'ai dits à Sa Majesté dans le dessein de la réveiller de son

assoupissement et de la divertir par cet imprévu.

Dites-moi mon cher prince

D'où vient votre air rêveur?

Seroit-ce quelque feinte

Dans votre illustre coeur?

L'on sait que vous n'êtes pas insensible

Aux doux attraits d'une aimable beauté,

Et que, chez vous, il est du tout[261] visible

Qu'on n'y sauroit trouver de dureté.

--Je ne savois pas, ma belle enfant, dit notre marquise, que vous étiez

poëte. C'est un exercice fort joli pour une jeune personne comme vous.

Il n'y a rien qui polisse davantage l'esprit et qui apprenne mieux les

manières du bel usage que la poésie, et qui donne une si grande

délicatesse en tout ce que nous faisons. Le Roi aime passionnément les

vers, quand ils sont bien tournés et fort tendres; c'est pourquoi, ma

mignonne, faites un sonnet fort juste et qui fasse connoître à Sa

Majesté adroitement que vous l'aimez, et que vous êtes fâchée qu'il n'y

réponde pas aussi tendrement que vous le voudriez. Il faut quelquefois

solliciter un coeur avant de s'en rendre le maître.--Ah! madame,

répartit mademoiselle de Grancey, que les ordres que vous me donnez sont

difficiles à exécuter! Je n'ai pas de penchant à faire des avances à mes

amants. Il n'y a rien de si peu à mon goût que ces sortes de

manières.--Il est vrai, mademoiselle, répondit madame de Maintenon,

quand on est faite comme vous êtes, il n'est pas besoin d'en faire; mais

il y a de la différence entre galant et galant. Être aimée, par exemple,

d'un Roi aussi charmant que le nôtre est une chose qui mérite bien un

peu de peine. Défaites-vous de cette fierté qui est si naturelle aux

jolies filles comme vous, et marquez un peu d'empressement à ce Prince.

C'est le moyen le plus sûr de lui plaire.--Madame, ne parlons plus de

cela, je vous en prie, dit la belle écolière, car je sens que mon

coeur ne s'accorde point avec les leçons que vous me donnez. Vous

savez que s'il n'est de la partie, tout ce que l'on entreprend n'est pas

bon.--Oui, ma mignonne, ce que vous dites est vrai, répliqua la

marquise; mais il faut tâcher de se rendre maître de ce coeur rebelle

et l'apprivoiser avec la raison, qui veut que vous fassiez quelque chose

pour votre fortune. Souvenez-vous, ma chère bellotte, que nous ne sommes

plus dans le temps où une fille croyoit avoir fait un crime irréparable

de songer à l'amour. L'on accommode à présent ce Dieu avec l'intérêt par

une aimable vicissitude.»

La marquise de Maintenon n'eut pas plus tôt achevé de donner ces jolies

instructions à mademoiselle de Grancey, qu'elle la mena au lever du Roi.

Cette charmante enfant étoit ce jour belle comme un ange, et dans un

certain air de négligé qui la rendoit tout adorable. Dès que notre

Prince la vit, il lui dit:--«Ah! mademoiselle, vous ferez aujourd'hui

bien des misérables. Votre présence est redoutable aux pauvres

humains.--Qui, moi? Sire, répartit cette incomparable, en riant, j'ai

pourtant le coeur fort sensible à la compassion et n'aime pas à voir

souffrir les affligés.--Vous voyez, Sire, interrompit madame de

Maintenon, que, parmi le grand nombre des qualités éminentes qui ont été

données à mademoiselle, elle possède encore la pitié et la charité, qui

sont de toutes les vertus les plus parfaites.--A la vérité, ma belle

mignonne, dit le Roi, en la regardant assez tendrement, des mouvements

si héroïques et si nobles sont fort rares dans la jeunesse où vous

êtes. D'ordinaire, dans l'âge tendre, l'on a peu de sentiments

raisonnables.--Ah! Sire, il ne faut pas tant donner d'encens à

mademoiselle, sans lui dire aussi ses petits défauts. Elle est cruelle à

ses amants jusqu'au dernier point, leur défendant l'usage des soupirs,

qui est leur ôter la vie. Car, qu'ils soient sincères ou non, les

galants de ce siècle ne marchent jamais sans cet ornement.»

Sa Majesté ne put s'empêcher de rire de la raillerie de la marquise, qui

dit encore plusieurs autres choses fort spirituelles sur le même sujet.

Toute la matinée se passa très-agréablement. Mademoiselle de Grancey,

qui chante parfaitement bien, dit des airs nouveaux fort tendres, que le

Roi trouva justes et bien proprement chantés.--«Mais, dit madame de

Maintenon, il ne manque rien à cette jolie enfant qu'un peu d'amour. Si

elle aimoit, elle seroit accomplie.--Le temps, répondit notre Monarque,

rendra à mademoiselle le coeur sensible. La nature n'a pas formé un

objet si charmant pour ne pas aimer.»

Le jour suivant, le prince de Condé et le marquis de Vannes[262] furent

longtemps avec Sa Majesté à conférer sur des affaires militaires. Le Roi

nomma plusieurs nouveaux officiers, tant de cavalerie que d'infanterie,

afin de remplir les places de tant de grands guerriers qui avoient

perdu la vie à la bataille de Senef[263], qui est un village situé dans

le Brabant.

Le prince de Vaudemont[264], qui avoit reçu quelque légère blessure,

s'étoit retiré dans le bois de Bufferay, quand la comtesse de

Souche[265], qui l'aimoit plus que sa vie, alla le trouver et lui pansa

toutes ses plaies avec des onguents qu'elle avoit faits exprès pour lui.

Jamais femme n'a tant aimé que celle-là, ce qui nous fait rejeter la

méchante opinion des hommes, qui disent généralement que le sexe féminin

est incapable d'un fort attachement. Mais revenons à notre passionnée

amante. Elle n'eut pas plus tôt appris le malheur du prince, son cher

amant, qu'elle tomba dans une foiblesse qui lui dura plus de trois

heures, avec des soupirs languissants, qui marquoient le triste état de

son âme affligée. Après le retour de cette pâmoison, elle embrassa

tendrement l'objet de son amour, le serrant avec ardeur entre ses bras,

et lui dit en tournant ses yeux vers le ciel:--«Ah! mon cher, je ne suis

revenue en ce monde que pour vous aimer plus que jamais. J'ai cru que la

mort vous avoit ravi; mais, hélas! si mon sort me sépare de vous un

moment, je ne veux plus vivre!»

La comtesse de Souche prononça ces paroles avec tant de tendresse et

avec un si grand torrent de larmes, qu'elle attendrit le coeur de son

amant si sensiblement qu'il pleura plus d'un après-dîner avec sa

maîtresse. L'on pouvoit dire dans ces moments, que l'amour n'étoit point

joli, puisqu'il avoit les yeux mouillés. Ce petit enfant pleure

quelquefois quand il n'est pas content. C'est pourquoi Vénus, sa mère,

le prend fort souvent sur ses genoux et le caresse afin de l'apaiser;

mais si on ne lui donne pas ce qu'il veut, ce Dieu folâtre crie plus que

jamais. Le prince de Vaudemont tâcha aussi de modérer les plaintes de sa

belle, en la baisant tendrement et lui disant qu'il ne vouloit plus

respirer le jour que pour elle, que sa reconnoissance étoit

inconcevable, et qu'il faudroit être né le plus ingrat et le plus lâche

de tous les hommes pour ne pas sentir une forte amitié et un tendre

amour pour elle.

Des paroles si touchantes charmèrent la comtesse et lui firent augmenter

ses caresses à son illustre galant, qui, de son côté, aimoit beaucoup ce

petit bavardage. Après que le prince de Vaudemont et sa maîtresse eurent

demeuré quelque temps à Senef, ils retournèrent à Paris. Le comte de

Souche, qui étoit extrêmement irrité contre sa femme, et qui lui faisoit

des reproches sensibles sur son infidélité, l'accabloit de menaces.

Quand la comtesse voulut se justifier par des feintes ordinaires aux

coquettes, elle lui dit que le voyage qu'elle avoit fait n'étoit

que pour lui, et qu'ayant été aussi bien blessé que le prince, l'amour

qu'elle avoit pour lui l'avoit obligée de partir au plus vite, et qu'il

devoit mieux juger de la solidité de son coeur, qu'elle lui avoit juré

une fidélité éternelle, ne voulant pas fausser sa foi pour une couronne;

que tout ce qu'elle avoit fait pour le prince n'étoit qu'à cause qu'il

étoit son ami, et même par un motif de charité.--«Ne croyez pas, mon

cher mari, ajouta cette dissimulée, que je préfère jamais le prince de

Vaudemont à vous. Je connois très-bien la différence qu'il y a entre

vous et lui. Vous appréhendez en vain que l'on n'ait pas assez de

tendresse pour vous. Vos charmes ont des forces suffisantes pour

conserver un coeur.»

Peut-on pousser plus loin une trahison que celle-là et amuser un

bonhomme plus adroitement? Le comte de Souche parut content après des

assurances si pathétiques et donna la liberté à sa femme de voir le

prince de Vaudemont, pourvu qu'il fût présent. Cette réserve chagrina

longtemps la comtesse, n'ayant pas le plaisir de dire à son amant les

sentiments de son coeur, ni de lui donner des preuves de son amour. Le

comte de Souche, qui aimoit extrêmement le prince, et qui ne pouvoit

vivre sans le voir, jouoit tous les jours à l'ombre[266] avec lui,

quoiqu'il perdît tout son argent. Un soir que nos généraux avoient

joué fort tard, et qu'ils avoient bu plus qu'à l'ordinaire, le comte de

Souche s'endormit et donna tout le loisir à nos amants de renouveler

leurs tendresses, sans que le bon mari en sût rien. La nuit, qui

paraissoit jalouse du bonheur de la comtesse, disparut et fit place à

l'aurore, qui vint dans son char toute riante, avec ses doigts de rose,

annoncer l'agréable venue du jour. Alors le comte de Souche, qui avoit

dormi sans se réveiller, parut tout surpris de se voir couché sur un lit

de repos sans sa femme. Il appela cette belle plusieurs fois, qui fit

comme si elle n'entendoit point, ce qui obligea le comte de monter à la

chambre et d'aller voir si elle étoit couchée; mais l'ayant trouvée dans

un profond sommeil, il la laissa dans ce repos charmant, se contentant

seulement d'admirer ses beaux yeux, qui étoient à demi fermés, et la

beauté de sa main qu'elle avoit jetée négligemment sur sa robe; après

les avoir baisées il se retira de crainte d'éveiller sa chère moitié.

Le prince de Vaudemont, qui connoissoit un peu la jalousie du comte,

s'étoit retiré chez lui rempli d'une joie inexprimable d'avoir eu le

temps assez favorable pour avoir goûté avec plaisir les douceurs de sa

tendresse. Ce prince repassoit encore ces charmantes idées quand il

entendit frapper à sa chambre. Il ne douta point que ce ne fût le comte

qui lui venoit demander à quelle heure il étoit sorti de sa maison; ce

qui arriva, car le comte de Souche questionna fortement le prince

sur tout ce qui s'étoit passé la nuit et il lui dit qu'il avoit été pris

d'un violent mal de tête. C'est pourquoi il s'étoit retiré chez lui de

bonne heure.--«Et ma femme, lui dit ce mari infortuné, où l'avez-vous

laissée?--Je l'ai conduite, répartit le prince d'un grand sérieux,

jusqu'à la porte de sa chambre, mais ce qu'elle a fait je ne le puis

dire.»

Le comte de Souche, n'étant pas fort content de la conversation du

prince de Vaudemont, retourna à sa maison faire plusieurs questions à

ses valets, mais ce fut en vain, car tous ceux qui étoient au logis

avoient dormi pendant que nos tendres amants s'étoient donné les

derniers témoignages de leur amour. La comtesse, s'étant levée, alla

trouver son mari à qui elle fit mille caresses, qui ne partoient point

de son coeur, mais qui étoient seulement apparentes. Le bonhomme s'en

contentoit, ne pouvant avoir mieux, et se croyant dans des moments le

plus heureux de tous les humains. L'apparence a quelquefois bien des

charmes, mais quand on l'examine de près tous les attraits diminuent:

voyons le comte de Souche qui vit le plus agréablement qu'il peut avec

sa femme, et qui se fait des plaisirs au milieu de ses peines.

Le printemps, qui commençoit à naître, inspira à notre comtesse le désir

d'aller à la campagne, afin de goûter à longs traits le délicieux

plaisir de la promenade. Les doux zéphirs ayant succédé aux rigueurs de

l'hiver rendoient toutes choses charmantes. Après que Mme de Souche

eût joui avec son illustre mari de ses aimables douceurs pendant

quelques semaines, elle se trouva ennuyée de posséder toujours les mêmes

objets. Le prince de Vaudemont lui écrivoit souvent, sans que le comte

le sut; c'est pourquoi cette belle solitaire lui manda son chagrin, et

le pria de venir incognito la divertir, ce que ce tendre amant fit le

plus tôt qu'il lui fut possible. Mais quand le prince fut arrivé dans le

village, la comtesse parut fort embarrassée où elle le pourroit loger

commodément, sans que son mari le pût savoir? Des pensées d'un si grand

poids occupèrent longtemps notre passionnée amante, qui trouva le moyen

de faire venir tous les jours son incomparable galant chez elle; cette

dame aimoit extrêmement la symphonie d'un clavecin et d'un tuorbe[267],

c'est pourquoi son mari lui avoit donné de ces jolis instruments pour

l'occuper agréablement; et comme elle ne les touchoit pas dans la

dernière perfection, elle avoit besoin d'un maître, ce que le comte lui

accorda avec plaisir. Il ne restoit donc plus qu'à le faire venir de

Paris. C'étoit M. Desnué[268] que l'on choisit pour le plus savant et

qui convenoit le mieux à l'âge et à la taille du prince de Vaudemont,

qui devoit jouer le personnage du maître de tuorbe, en copiant et

sa voix et ses manières, et étant travesti d'un habit d'un homme de ce

caractère. Par bonheur pour la comtesse, son époux avoit la vue fort

courte, c'est ce qui le rendoit plus défiant qu'un autre; et il falloit

même qu'il regardât les personnes de bien près pour les connoître. Le

jour étant venu que l'on devoit exercer les instruments, le comte de

Souche reçut M. Desnué fort civilement, et lui fit grande chère, ce qui

donna bien de la joie à la comtesse. L'on ne parla que d'instruments

pendant tout le dîner. Le prince de Vaudemont, afin de mieux contrefaire

le ton de sa voix, faisoit des grimaces effroyables qui firent rire

Mme de Souche de toute son âme. Quand l'on eut bien bu à la santé les

uns des autres, il fut question de commencer à jouer. Chacun prit sa

place dans un ordre fort régulier. Le comte de Souche se mit auprès de

M. Desnué, afin de le connoître, ce que le fin joueur de clavecin ne

trouva pas bon, et dit au comte fort sérieusement qu'il falloit qu'il

eut la liberté de mettre ses bras où il vouloit et qu'il ne pouvoit être

gêné en jouant. Le prince, qui se souvenoit très-peu des leçons qu'on

lui avoit apprises étant petit garçon, se trouva fort embarrassé pour

chanter quelque air.

Après avoir passé quelque temps à raccommoder ses cordes, qu'il rompoit

exprès, il pria la comtesse de jouer la première, ce qu'elle fit

aussitôt, et comme elle touchoit assez joliment ces instruments, le

prince déguisé n'eut pas bien de la peine à l'instruire. Le comte étoit

fort content de M. Desnué, qui faisoit tout son possible pour le

tromper, et qui profitoit tous les jours de la présence de sa belle,

sans cependant pouvoir bien l'entretenir seule; mais cet amoureux prince

se contentoit de la voir, en attendant l'occasion favorable de lui

pouvoir dire les tendres sentiments de son coeur. Mme de Souche

travailloit toujours à faire naître cette occasion après laquelle elle

soupiroit avec tant d'impatience, et qui lui paroissoit le plus grand

bien de sa vie, aimant plus qu'elle-même le prince de Vaudemont qui ne

languissoit pas moins que sa belle.

Un matin, comme l'on jouoit du tuorbe, le comte de Souche s'ennuya

d'entendre dire incessamment la même chose, ce que M. Desnué faisoit

dans le dessein de fatiguer son auditeur et de l'envoyer un peu prendre

l'air, ce que le comte fit. Après avoir plusieurs fois baillé, en

ouvrant la bouche de toute son étendue, il dit à sa chère femme qu'il

alloit faire un tour dans le bois, et que bientôt il reviendroit.--«Nous

serons encore plus d'une heure, monsieur, répliqua la comtesse, pour

accorder le dessus avec la basse. Si cela vous chagrine, vous avez du

temps à vous promener.»

Pendant que M. de Souche étoit dans la forêt, nos amants se disoient

tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre, et le prince ne

pouvant s'empêcher de rire de la plaisante figure qu'il faisoit, la

comtesse lui dit, en le regardant tendrement:--«Nous devons reprendre

nos instruments, car si notre jaloux revenoit, il nous trouveroit sans

occupation, ce qui ne feroit pas bon effet.--Je le veux, madame,

répartit le prince de Vaudemont, recommençons à jouer du tuorbe

afin que, quand le bonhomme viendra, il nous voie dans un grand

attachement.» La pluie qui tomboit, avoit contraint le prince de

retourner à sa maison plus vite qu'il ne vouloit. Cela attrista M.

Desnué, qui n'avoit pas envie de toucher le clavecin, et qui aimoit bien

mieux badiner avec sa belle; l'on marqua pourtant de la joie au comte,

quand on le vit, et même on lui dit qu'il avoit été bien longtemps

absent, ce qui lui fit plaisir, car il étoit bien aise qu'on le caressât

un peu.

Le lendemain, le comte de Souche, qui avoit vu courir plusieurs lièvres

dans le bois, fut avec ses chiens à l'affût tout le soir, ce qui plut

extrêmement au prince de Vaudemont, étant délivré de la présence

importune de celui qui le gênoit. La comtesse, qui étoit indisposée, se

retira dans son cabinet pour se reposer un peu. M. Desnué demanda à

Metillon, qui étoit la demoiselle de Mme de Souche, où étoit sa

maîtresse.--«Elle est, répliqua-t-elle, Monsieur, montée en haut, mais

je ne sais si Madame est dans la terrasse ou dans son cabinet.--Je m'en

vais voir,» répondit le prince déguisé, qui courut promptement chercher

son aimable écolière, qui dormoit à demi sur un petit lit de

Turquie[269], qui étoit fait de velours vert avec une campane[270]

d'or qui en faisoit l'ornement. Le prince, étant entré fort doucement de

crainte de l'éveiller, se mit dans une chaise à côté d'elle, en poussant

deux ou trois soupirs, qui éveillèrent la charmante enfant, qui ouvrit

ses bras à son cher amant, dans le dessein de l'embrasser, quand elle

entendit le comte de Souche en bas, qui revenoit de la chasse et qui

cherchoit sa femme pour lui faire voir sa prise.

Pendant que le comte alloit de chambre en chambre, le prince de

Vaudemont se cacha dans une grande armoire, qui étoit ordinairement dans

le cabinet, et que Mme de Souche ferma à clé. Son cher époux étant

entré avec elle, l'entretint du bon succès de sa chasse, et lui dit le

nombre de petits levrauts que Diane, sa fidèle chienne, avoit arrêtés. Il

fit le panégyrique de cette bête, le plus avantageux qu'il put. Cela

ennuyoit beaucoup la comtesse, qui savoit le chagrin où M. Desnué se

trouvoit, étant fortement retenu dans l'armoire qui le pressoit de tous

côtés, n'osant pas même respirer. Après que la comtesse se fut servie de

toute sa politique envers son mari, elle lui demanda fort civilement,

s'il vouloit venir souper.--«Oui, mon coeur, répondit M. de Souche,

car j'ai bien faim; mais dites-moi, je vous prie, où est M. Desnué, afin

que je lui fasse part de mes lièvres?--Je ne sais, Monsieur, répliqua la

comtesse, en contrefaisant l'innocente. Je crois qu'il se promène dans

le jardin en attendant le souper. Je le trouve si occupé de ses leçons,

qu'il ne fait que rêver.--Voilà la marque d'un bon maître, ma femme, dit

le comte, puisqu'il s'attache à ce qu'il fait. Je vais le chercher

sous ces feuillages.»

Mme de Souche courut en haut ouvrir l'armoire pour dégager le prince

de Vaudemont, pendant que son mari alloit voir dans le jardin s'il le

trouveroit; ce qui fut inutile au pauvre comte, car M. Desnué n'y avoit

pas été de la journée, ayant toujours demeuré proche de sa belle, à lui

faire voir toute la force de son amour.

Sitôt que le prince fut sorti de prison, il courut au devant du comte et

lui dit:--«Ah! Monsieur, j'étois bien en peine de vous, ne vous ayant

pas vu depuis le matin; avez-vous fait bonne partie à la

chasse?--Monsieur, répondit le comte de Souche, en lui prenant la main,

j'ai eu la fortune à mes gages, car tous les coups que j'ai tirés ont

réussi, de sorte que je suis fort content.--Ah! Monsieur, répondit le

prince de Vaudemont, en contrefaisant toujours sa voix enrouée, c'est le

plus grand plaisir du chasseur que la prise. Courir sans rien trouver

est un exercice bien triste, mais je crois qu'il y a du bonheur à la

chasse, comme au reste des choses du monde.»

Nos messieurs auroient encore continué leur conversation; mais un des

valets du comte lui vint dire que le souper étoit prêt, ce qui leur fit

quitter la promenade et se mettre à table, où l'on dit mille choses

galantes.

Après le souper l'on joua de la guitare et du tuorbe, où la comtesse,

qui chantoit fort bien, mêla sa voix toute charmante, et dit plusieurs

airs fort tendres que M. Desnué lui avoit appris et qu'elle trouvoit les

plus jolis du monde, parce qu'ils exprimoient les passions de son

coeur. Les voici comme elle les chanta:

L'on dit que la colère

Peut dégager un coeur,

Mais ce n'est qu'une erreur,

Et je sais le contraire.

Aime-t-on tendrement?

Ah! difficilement

Peut-on fuir ce qu'on aime.

Qui se fâche aisément

Doit s'apaiser de même.

Le comte de Souche trouva tant de sincérité dans cet air qu'il pria sa

femme de le dire deux ou trois fois, ce qu'elle fit agréablement et dit

encore ce qui suit:

Le Soleil, jaloux des plaisirs

Qu'on goûte dans la plaine,

Empêche que les doux zéphirs

Ne soufflent leur haleine.

Mais malgré toute sa chaleur,

Je chercherai l'ombrage,

Et j'aurai de la fraîcheur

Au fond de ce bocage.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 54 / 67 题