Depuis que la nature a fait naître l'amour, ce Dieu a toujours porté ses
traits par tout l'Univers. Il a foulé même à ses pieds les sceptres et
les couronnes, et tout ce qui respire le jour ressent son pouvoir,
jusqu'aux plus innocentes créatures. Les divinités n'ont point été
insensibles à cette charmante sympathie qui nous force d'aimer;
pourquoi seroit-on surpris qu'un grand Roi comme le nôtre ait fait
consister tout son bonheur dans la tendresse? L'amour est la plus noble
de toutes les passions, et sans lui la vie seroit fade et sans goût.
Mais il faut mettre une grande différence entre l'amour brutal et le
raisonnable. Le premier fait peur et n'est point aimable, n'étant
accompagné que du crime qui est affreux dans son être; au contraire,
l'amour honnête possède des charmes qui sont opposés aux manières du
premier, qui ne consiste qu'en mille petits soins empressés, et mille
services que l'on veut rendre à l'objet aimé. Il est vrai que les bornes
qui séparent l'un et l'autre sont un peu délicates, et qu'il faut
posséder l'indifférence, pour sa sûreté; cependant, nous voyons tous les
jours bien des personnes qui ont triomphé, par le secours de la vertu,
des forces de l'amour, et, quoique cet enfant soit souvent robuste, il
ne laisse pas d'être aimable quand la modestie l'accompagne, et l'on
peut lui donner l'encens qui suit avec justice:
_Est-il rien de si doux qu'une ardeur innocente qu'un rare mérite
fait naître dans nos âmes? Je ne vois point de bonheur à respirer le
jour, si de l'Univers on en bannissoit l'amour. Tous les plaisirs se
trouvent dans sa suite, et la vie sans aimer seroit un supplice[151]._
Les peintres n'ayant pu trouver des couleurs assez belles ni assez vives
pour faire des yeux au fils de Vénus, l'ont représenté aveugle; ce Dieu
auroit-il eu bonne grâce en faisant toutes les conquêtes qu'il a faites
sans voir? C'est une erreur un peu grossière, car quand l'Amour veut
s'emparer d'un coeur, il se sert toujours des yeux d'un bel objet,
pour en blesser un autre: ce qui ne seroit pas, si ce malicieux enfant
ne savoit très-bien que de tous les sens, les yeux sont les plus
susceptibles, parce qu'ils découvrent, les premiers, les redoutables
attraits des belles. Il faut donc raisonner en cet endroit
philosophiquement, et dire qu'un aveugle ne peut devenir savant quand il
est privé des facultés les plus nécessaires, comme la vue. L'on voit
aussi que ce conquérant est fort éloquent et grand rhétoricien,
puisqu'il confond les raisonnements les plus sublimes et les plus
solides. C'est donc avec raison qu'il faut défendre le tort que
l'on fait à ce pauvre enfant en lui tirant son plus bel ornement.
Amour infortuné songe à tes intérêts;
L'on ne sent plus pour toi l'honneur et les respects.
Tout est perdu, si cela continue.
Ramène-nous des siècles plus doux,
Où l'on verra plus de retenue,
Et qui dureront toujours.
La durée dans les choses du monde est presque impossible. On la souhaite
assez dans ses termes et ses expressions, et si nous avions un bien qui
sût une fois nous charmer sensiblement, nous ne voudrions jamais le
quitter. C'est pourquoi l'auteur de la nature a prévu cet attachement
comme criminel, et nous a donné toutes choses changeantes et variables
et de peu de durée.
Les philosophes sont fondés sur de bons principes, quand ils regardent
tout avec indifférence, et qu'ils n'aiment que le présent. Cependant,
parmi nous, ces sentiments sont condamnés, et l'on seroit mal instruit,
si l'on vouloit les suivre.
Laissons donc pour une autre fois ces idées, et voyons avec plaisir
toutes les galanteries de notre prince. Examinons-en le tour et la
délicatesse, et disons qu'il est le seul au monde qui a su aimer si
tendrement; mais présentement son coeur est rempli de sentiments pieux
qui ont banni la tendresse humaine de ses idées[152]. Ce qui
faisoit autrefois sa félicité, ne le charme plus que foiblement, et les
douceurs qui ont enchanté ce Monarque paroissent mourantes et sur leur
fin. Pendant qu'il languit, et que sa raison et ses transports sont de
retour, il faut faire la revue de ses amours, et voir le terrible
changement qui se trouve chez ce Prince, après avoir décrit les plus
doux moments de sa vie.
L'on ne voit rien dans cet Univers,
Qui soit constant et solide,
Le sort des humains décide,
Selon les sentiments divers.
Je reviens à l'ardente passion du Roi, et je laisse ma Muse pour une
autre fois; je veux suivre toutes les démarches qu'il a faites dans ses
amourettes, et dire que rien dans la vie ne l'a touché si sensiblement
que la possession d'une personne aimable. Mademoiselle de Manchini[153]
avec son air commun et sa petite taille, mais de l'esprit comme un ange,
a fait passer à ce Prince des heures charmantes[154]. Souvent madame de
Venelle[155] les surprenoit dans leurs conversations touchantes; mais il
faut dire à la vérité que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Notre
Prince l'auroit épousée, sans les oppositions du cardinal Mazarin[156]
qui étoit prié de la reine-mère, et qui lui fit promettre, un jour
qu'il souhaitoit d'elle des preuves de son amour[157], qu'il empêcheroit
la chose.--«Ce que je vous demande, lui disoit la Reine, n'est pas une
si grande assurance de votre passion que vous croyez. Car si le Roi
épouse votre nièce, de l'humeur que je lui connois, il ne manquera
jamais à la répudier et vous serez mal avec lui; ce qui [me] chagrinera
plus que le mariage, quoique mes desseins soient entièrement ruinés pour
la paix, si le Roi n'épouse pas la fille du Roi d'Espagne.»
Le cardinal trouva la pensée de la Reine admirable et lui promit tout
afin de posséder son coeur[158]. Cependant le Roi a marqué toujours
une aversion si extraordinaire pour le démariage[159], et il l'a déclaré
si souvent, qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu
servir de ce méchant usage. Notre sublime cardinal maria enfin sa nièce
au duc de Colonna[160], dans le dessein de faire mieux sa cour proche
de[161] la reine qui l'en remercia avec les manières les plus
tendres du monde. Notre jeune Monarque pleura et cria, se jeta aux pieds
du cardinal et l'appela son papa; mais hélas! il étoit destiné que les
deux amants se sépareroient. Cette amante affligée étant pressée de
partir, et montant en carrosse, dit fort spirituellement à son amant,
qu'elle voyoit dans une douleur accablante: «Vous pleurez, et vous êtes
Roi! pourtant je suis malheureuse et je pars dès ce moment!»
Le Roi pensa mourir de chagrin de la cruelle séparation de sa chère
mignonne; mais comme ce Prince étoit encore jeune, il se consola plus
facilement, et son coeur ne demeura pas longtemps dans la
tranquillité. Nous le verrons par la suite.
Quand Philippe IV, roi d'Espagne, fut mort[162], notre inconsolable
Monarque forma le dessein d'aller aux Pays-Bas, pour mettre la Reine son
épouse en possession des Etats qui lui appartenoient; Sa Majesté y entra
avec toute la magnificence qui pouvoit charmer les sens[163]. Elle étoit
précédée de deux compagnies de mousquetaires richement vêtus, et leurs
chapeaux garnis de plumes blanches, comme le reste des gardes du corps.
Notre illustre Prince étoit vêtu d'un habit en broderie d'or mêlé de
perles, avec un superbe bouquet de plumes incarnates et blanches,
attaché d'un coeur de diamants. Le Roi étoit monté sur un cheval dont
la marche fière et glorieuse faisoit bien connoître qu'il portoit
le plus puissant héros de l'Univers; un nombre infini de seigneurs et de
personnes distinguées accompagnèrent Sa Majesté dans son voyage.
Le Roi étant de retour ne demeura pas longtemps sans trouver un tendre
amusement. Mademoiselle de la Valière[164], fille de la maison de
Madame, par une sympathie inconnue s'est fait aimer passionnément de ce
Prince. La Valière qui n'étoit ni noble[165], ni belle, ni l'air fort
charmant[166], mais infiniment de l'esprit et du brillant dans tout ce
qu'elle disoit, ayant le coeur rempli de tendresse et de sincérité,
ces dernières qualités ont enchaîné le plus fier et le plus superbe
Prince de l'Europe sous ses lois, et lui ont fait dire souvent qu'il n'a
jamais aimé personne avec tant d'ardeur.
Il est vrai[167] qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant
qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent en soupirant à une de ses
amies, qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si élevé, et que la
fortune l'eût fait naître berger. La raillerie que l'on en fit donna
l'envie à notre Monarque de connoître l'aimable bergère qui lui
souhaitoit au lieu de son sceptre une houlette. Et comme il est
naturel à un coeur généreux d'aimer ceux qui nous aiment, le Roi
l'aima dès ce premier moment, et lui dit un jour en riant: «Venez, ma
belle aux yeux doux, qui ne pouvez aimer qu'un prince.»
Ce n'est pas que sa personne lui plût; mais par reconnoissance, Sa
Majesté dit au comte de Guiche qu'il la vouloit marier à un marquis
qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte; ce qui lui fit répartir
au Roi que son ami aimoit les belles.--«Eh bien! dit le Roi, je sais
bien qu'elle n'est pas une incomparable beauté; mais je lui ferai assez
de bien pour la faire chérir.»
Quelque temps après, le Roi fut chez Madame qui étoit un peu indisposée,
et s'arrêta dans l'antichambre avec La Valière à laquelle il parla
longtemps. Ce prince demeura si charmé de son esprit et de ses manières
engageantes que sa reconnoissance devint amour. Mais comme ce prince
cherchoit l'occasion de lui dire tout ce qu'il sentoit pour elle, parce
qu'il en étoit pressé et qu'il y avoit déjà du temps qu'il languissoit
secrètement, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s'il eût
considéré qu'il étoit Roi; mais la qualité d'amant lui paroissoit trop
charmante pour n'en pas suivre les lois. Ce fut à Versailles, dans le
parc, que le Roi se plaignit tendrement que depuis plus de trois mois sa
santé n'étoit pas bonne. Mlle de La Valière[168], en parut affligée,
et en marqua du chagrin, ce qui toucha le Roi sensiblement, et lui fit
dire:--«Hélas ma belle, je serai le plus fortuné de tous les
hommes, si vous me plaignez un peu, étant à vous comme je suis.»
La Valière rougit, et parut interdite en voyant le Roi, qu'elle aimoit,
à ses genoux, tout passionné. Elle se leva par respect, mais le Roi lui
prit la main et la baisa tendrement, en lui disant:--«Ma charmante! je
suis malheureux, puisque vous n'êtes pas sensible, et je suis à plaindre
en vous adorant comme je fais.»--«Non, Sire, répliqua-t-elle, je ne suis
point insensible à ce que vous sentez pour moi. Il y a longtemps, ajouta
cette aimable fille en poussant un soupir, que l'amour m'a fait
connoître secrètement que je devois aimer le plus parfait de tous les
Rois.»
Notre Monarque parut touché d'entendre un aveu si doux et si favorable à
son amour; mais la pluie qui survint en abondance rompit une
conversation si tendre. Le Roi, qui n'avoit pas encore toutes les
assurances qu'il vouloit du coeur de son adorable, lui envoya ce
billet[169].
«Hélas! ma charmante enfant! si vous ne m'aimez en bref, il
faudra que je meure. L'on cherche avec empressement ce qui me
peut rendre rêveur comme je le suis; mais l'on ne pénètre pas
que je vous aime plus que moi-même, et que vous me mettez au
désespoir par vos manières cruelles. Ah! ma chère mignonne!
changez de sentiments, et soyez plus sensible pour un prince
qui ne respire la vie que pour vous.»
Quelque temps après ce billet, Sa Majesté, qui ne peut souffrir
l'absence de ce qu'il aime, alla voir sa belle chez Madame, que le comte
de Guiche entretenoit.
Les Demoiselles qui étoient avec La Valière se retirèrent par respect;
si bien que Sa Majesté demeura seule avec cette belle, et lui dit tout
ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de
l'esprit et de la passion. Il l'assura mille fois que sa flamme seroit
éternelle et qu'il ne changeroit jamais.
Madame, qui apprit la conversation que le Roi avoit eue avec La Valière
étoit au désespoir[170]:--«Quoi, disoit-elle, préférer une petite
bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi, faite comme
je suis![171]»
Elle en parla à Versailles aux deux Reines en femme vertueuse qui ne
vouloit pas servir de commode[172] aux amours du Roi. La Reine-Mère dit
qu'il en falloit parler à La Valière, ce qu'elles firent avec tant
d'aigreur que notre aimable bergère se résolut, dès ce triste moment, de
se mettre dans un couvent. Elle [y] demanda d'abord une chambre, où elle
pleura amèrement.
Il arriva en ce temps-là à Paris des ambassadeurs pour le Roi d'Espagne
qui étoient avec le Roi dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire
avec plusieurs personnes de qualité. Le duc de Saint-Aignan[173] dit au
marquis de Sourdis[174], assez bas: «La Valière est en religion.» Notre
Monarque, qui avoit entendu ce nom charmant qui avoit frappé ses
oreilles, tourna la tête tout ému et tout pâle, et demanda au duc ce
qu'il disoit, qui lui répartit que Mlle de La Valière étoit en
religion à Chaillot[175].
Par bonheur, les ambassadeurs étoient expédiés, car dans la douleur où
étoit le Roi il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui fit
venir un carrosse, et sans l'attendre il monta aussitôt à cheval. La
Reine qui le vit partir lui dit qu'il n'étoit pas maître de lui.--«Ah!
reprit le Roi, si je ne le suis pas de moi, Madame, je le serai de ceux
qui me chagrinent.» En disant cela, il courut à toute bride à Chaillot,
où il demanda sa jolie mignonne qui vint à la grille, avec un air tout
pénétré de langueur et de tendresse.--«Ah! lui cria le Roi, de la porte,
ma charmante enfant, vous avez peu de soin de ceux qui vous aiment!»
Elle voulut répondre, mais les larmes l'en empêchèrent. Le Roi, l'ayant
embrassée tendrement, la pria de sortir promptement. Elle s'en défendit
d'une manière fort touchante, en racontant le méchant traitement de
Madame et des Reines. Notre amoureux prince lui dit qu'il étoit
Roi, et qu'il alloit y donner ordre.--«Enfin, répondit cette adorable,
en levant les yeux au Ciel, on est bien foible quand on aime, et je ne
me sens pas la force de vous résister.» Elle sortit et se mit dans le
carrosse que le Roi avoit fait amener. Sa Majesté lui proposa en chemin
de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui parut trop éclatant;
elle l'en remercia fort civilement. Le Roi, en arrivant, dit à Madame
qu'il la prioit de considérer Mlle de La Valière comme une fille
qu'il aimoit plus que sa vie:--«Oui, répartit Madame, en souriant, je la
regarderai comme étant à vous.» Le Roi parut mépriser cette raillerie,
et continua ses visites avec plus d'attache qu'auparavant. Il lui envoya
continuellement des présents en la présence de Madame. Le Roi donna à La
Valière le palais Brion[176], qu'il alla lui-même voir meubler le plus
richement du monde, afin de la pouvoir entretenir sans témoins[177].
Ce prince tomba malade à Versailles, et pendant cette maladie il rêva
toujours à sa belle qui ne vouloit pas le voir, de crainte d'irriter son
mal; mais après qu'il n'y eut plus de danger à craindre, le duc de
Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir.--«Hélas! dit-elle, en
entrant, d'un air le plus tendre du monde, la fortune me redonne encore
mon cher prince.--Oui, mon incomparable, lui répartit le Roi, pour vous
aimer avec plus d'ardeur que jamais.» Il lui montra les vers[178]
qu'elle lui avoit donnés, qu'il portoit sur son coeur. En voici les
termes:
Il est de fortes chaînes et des sympathies,
Qui d'un charme inconnu nos âmes lient;
Et nous attache tendrement à vous aimer,
Par un revers secret qui ne se peut trouver.
Après la maladie du Roi[179], qui fut plus violente que longue, il n'y
eut point de femme à la Cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour.
Madame de Chevreuse présenta à Sa Majesté madame de Luynes, qui étoit la
plus belle femme du monde, mais de peu d'esprit, la duchesse de Soubise,
la princesse Palatine, madame de Soissons; mais le Roi en fit confidence
à La Valière et n'en fit que rire avec elle[180]. Toutefois elle
n'en prenoit point de jalousie, ce qui fâcha notre amant et lui fit dire
à cette mignonne:--«Ah! Mademoiselle, vous avez peu d'amour.--J'en ai
plus que vous ne croyez, Sire, répliqua La Valière, et je me confie sur
la fidélité que vous m'avez jurée.» Mais le Roi ne se contenta pas de
ces paroles, et la chagrina pendant un mois. Elle souffrit avec
patience, mais un jour étant au bois de Vincennes, comme le Roi étoit
aux genoux de La Valière, elle le traita avec la dernière indifférence,
ce qui fâcha notre Monarque sensiblement. Le lendemain le Roi vit le
marquis de Bellefonds[181] à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de
tous les hommes de n'aimer que la gloire.--«Ah! Sire, répartit le
Marquis, la gloire est plus difficile à servir qu'une maîtresse; je
voudrois que la nature m'eût donné un coeur plus sensible à l'amour.»
Le Roi soupira et ne lui répondit rien[182].
Au mois de septembre[183], l'on publia dans Paris la paix entre la
France et l'Angleterre, avec les cérémonies accoutumées, et les
états-généraux des Provinces-Unies faisoient la meilleure partie de ce
traité, de quoi leur ambassadeur à la Cour de France marqua beaucoup de
joie par un beau feu d'artifice qu'il fit tirer devant l'Hôtel-de-Ville.
La saison n'empêcha pas que le Roi ne se disposât pour se mettre en
possession de la Franche-Comté qui lui appartenoit[184]; et pour
cet effet Sa Majesté envoya le six de février le prince de Condé devant
la ville de Besançon, capitale de cette province[185]. Les habitants
témoignèrent d'abord qu'ils vouloient bien se soumettre à Sa Majesté, et
même la recevoir, mais comme dans une ville impériale[186]. Néanmoins
ils se rendirent simplement à l'obéissance du Roi.
Sa Majesté ayant quitté le marquis de Bellefonds[187], le jour suivant,
vit mademoiselle de la Mothe[188] qui étoit une beauté enjouée et fort
charmante, et beaucoup d'esprit, à qui il dit les choses les plus
galantes du monde. Ce prince soupira même plusieurs fois en disant
à cette belle qu'il l'aimoit, et qu'il n'avoit pas encore vu une
personne si jolie.
La maréchale de la Mothe[189] grondoit sa fille de ne pas répondre à la
passion du Roi; mais cette aimable enfant, qui avoit une secrète attache
pour monsieur de Richelieu, faisoit qu'elle voyoit sans plaisir la
tendresse du Roi, ce qui affligeoit notre Monarque, car il trouvoit
cette jeune beauté tout adorable.
Un jour[190] que toutes les amies de mademoiselle de la Mothe s'étoient
retirées, et que Sa Majesté étoit seule avec notre incomparable, le Roi
se jeta à ses genoux, et lui dit d'un air tout de feu qu'il étoit le
plus infortuné de tous les hommes d'aimer sans retour.--«Ah! je vois
bien, continua ce prince, ma belle, que vous ne sentez rien pour moi!»
La pudeur de cette jolie enfant l'empêcha de répondre au Roi qui la
quitta, et qui fut chez La Valière, où ce prince rêvoit et lisoit[191],
et sortoit quelquefois sans lui parler. Il n'y eut que monsieur de Bussy
qui lui dit que ce n'étoit qu'un dépit amoureux, et que ce Dieu
prendroit bientôt le soin de mettre d'accord nos illustres amants. Enfin
ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver sa maîtresse et de
lui faire un fidèle rapport de ses peines.
Notre belle reçut le marquis avec une mélancolie touchante, et lui dit
que le caprice du Roi l'avoit affligée, et qu'elle n'étoit pas d'humeur
à lui demander pardon d'un mal qu'elle n'avoit point fait; que ce
n'étoit pas à cause qu'il étoit son prince qu'elle avoit pris le soin de
lui plaire, et que pour un autre, elle en auroit fait autant, si elle
l'avoit aimé[192]. Le duc de Saint-Aignan qui arriva rompit la
conversation, en présentant à cette charmante mignonne un sonnet que le
Roi avoit fait et qu'il lui envoyoit. En voici les expressions:
A MON INCOMPARABLE.
SONNET.
Percé de mille coups par une main cruelle,
Je suis au désespoir, car dans tout mon tourment,
Je ne puis recevoir aucun soulagement,
Que de celle qui rend ma blessure mortelle.
Si le mal que me fait endurer cette belle,
Souffroit que [je] la visse en homme indifférent,
Que je serois heureux! mais mon coeur me dément,
Et veut contre mon gré que je lui sois fidèle.
Hélas jusques à quand, poussant votre fierté,
Joindrez-vous le mépris avec la dureté?
Si pour vous aimer trop, et si par complaisance,
J'ai desservi [pour vous] tous mes meilleurs amis,
Voulez-vous me haïr pour en tirer vengeance?
Ah! vous puniriez trop le mal que j'ai commis.
Quand La Valière eut vu ces vers, qu'elle les eut baisés plusieurs fois,
comme venant de son prince, elle partit avec madame de Montausier[193]
pour faire visite au Roi, qui parut si charmé en voyant cette belle
qu'il lui demanda mille pardons, et l'embrassa passionnément; il lui dit
plusieurs fois: «Hélas! mon adorable! si vous n'avez pitié de moi, je
serai le plus misérable de tous les hommes. Que je vous aime, et que
vous aviez tort de me marquer de l'indifférence!» Cette visite se passa
avec toutes les expressions de tendresse que l'amour peut faire. Le
lendemain, Sa Majesté fut se promener dans les jardins de Saint-Cloud
avec La Valière, et madame d'Angoulême[194], où notre Monarque, qui
étoit de bonne humeur, parut le plus galant et le plus spirituel du
monde. La Valière, qui étoit dans une tristesse extrême, ne pouvoit
prendre grande part à l'enjouement du Roi qui lui demanda le sujet de sa
mélancolie.--«Quoi! mon cher prince, répartit notre incomparable,
croyez-vous que je n'appréhende pas que Votre Majesté ne se lasse de
m'aimer, en voyant comme je change tous les jours. Je ne trouve
plus en moi d'attraits assez puissants pour vous attacher un
moment.--Ah! lui répliqua le Roi, avec une passion extrême, ma belle
enfant! je ne trouverai jamais une personne si aimable que vous, et qui
possède un esprit si distingué. Ce sont ces divins appas qui ont su me
charmer, et qui font que, dans les déserts solitaires et sauvages, l'on
trouveroit des plaisirs charmants. Vous outragez un prince qui vous
adore, et qui fait voeu de vous aimer toute sa vie.»--«Hélas! mon
illustre prince, lui répondit La Valière, d'un air languissant, je n'ai
point de termes assez forts pour vous marquer les obligations infinies
que je vous ai. Je vous dirai sincèrement que ce n'est point l'éclat de
votre couronne, ni le brillant de votre sceptre qui vous a donné la
possession de mon coeur. Croyez, continua cette mignonne, en regardant
le Roi tendrement, que vous n'êtes que trop aimable, sans le secours des
trônes, et que les bornes de ma félicité seront celles de vous plaire.»
Le Roi[195] ayant embrassé les genoux de sa maîtresse fut avec elle chez
madame la Princesse[196], où il y avoit une bonne partie des dames
de la Cour, et un grand nombre de seigneurs. La duchesse de Mazarin[197]
y dit des choses de si bonne foi à M. de Roquelaure[198] que le prince
de Courtenay[199] qui en étoit amoureux en rougit. Le Roi s'en aperçut
qui se leva, en riant, d'auprès le prince de Conti, et dit à
mademoiselle de La Valière mille choses malicieuses touchant le sujet de
la duchesse.
Le jour suivant[200] madame de Créqui[201] alla trouver Madame, un jour
qu'elle lui avoit marqué pour leur partie de Saint-Cloud, où elles
parlèrent de leurs amours. La duchesse de Créqui soupiroit en secret
pour M. le cardinal Légat[202], et Madame pour le comte de Guiche[203].
Notre Monarque, quelque temps après faisant faire la revue à ses troupes
à Vincennes devant MM. les ambassadeurs d'Angleterre, vit passer le
carrosse de La Valière; il s'avança au galop et fut plus d'une heure la
tête nue à la portière; mais voyant passer ensuite le carrosse des
Reines, Sa Majesté leur fit une grande révérence, ce qui fâcha nos
princesses et les fit souvenir de la pièce que le Roi leur avoit faite à
Versailles, au retour de la chasse, comme il pleuvoit, ayant couvert de
son chapeau la tête de La Valière pendant qu'elle se mouilloit.
Madame au retour de Saint-Cloud[204], monta dans son cabinet, avec la
duchesse de Créqui, où elle lui montra plusieurs vers fort jolis que le
comte de Guiche faisoit, quand il ne la voyoit pas, et que sa Muse lui
inspiroit par le chemin, en venant à Saint-Cloud, avec son rival le
marquis.....