ET SES DERNIÈRES GALANTERIES[150].

Depuis que la nature a fait naître l'amour, ce Dieu a toujours porté ses

traits par tout l'Univers. Il a foulé même à ses pieds les sceptres et

les couronnes, et tout ce qui respire le jour ressent son pouvoir,

jusqu'aux plus innocentes créatures. Les divinités n'ont point été

insensibles à cette charmante sympathie qui nous force d'aimer;

pourquoi seroit-on surpris qu'un grand Roi comme le nôtre ait fait

consister tout son bonheur dans la tendresse? L'amour est la plus noble

de toutes les passions, et sans lui la vie seroit fade et sans goût.

Mais il faut mettre une grande différence entre l'amour brutal et le

raisonnable. Le premier fait peur et n'est point aimable, n'étant

accompagné que du crime qui est affreux dans son être; au contraire,

l'amour honnête possède des charmes qui sont opposés aux manières du

premier, qui ne consiste qu'en mille petits soins empressés, et mille

services que l'on veut rendre à l'objet aimé. Il est vrai que les bornes

qui séparent l'un et l'autre sont un peu délicates, et qu'il faut

posséder l'indifférence, pour sa sûreté; cependant, nous voyons tous les

jours bien des personnes qui ont triomphé, par le secours de la vertu,

des forces de l'amour, et, quoique cet enfant soit souvent robuste, il

ne laisse pas d'être aimable quand la modestie l'accompagne, et l'on

peut lui donner l'encens qui suit avec justice:

_Est-il rien de si doux qu'une ardeur innocente qu'un rare mérite

fait naître dans nos âmes? Je ne vois point de bonheur à respirer le

jour, si de l'Univers on en bannissoit l'amour. Tous les plaisirs se

trouvent dans sa suite, et la vie sans aimer seroit un supplice[151]._

Les peintres n'ayant pu trouver des couleurs assez belles ni assez vives

pour faire des yeux au fils de Vénus, l'ont représenté aveugle; ce Dieu

auroit-il eu bonne grâce en faisant toutes les conquêtes qu'il a faites

sans voir? C'est une erreur un peu grossière, car quand l'Amour veut

s'emparer d'un coeur, il se sert toujours des yeux d'un bel objet,

pour en blesser un autre: ce qui ne seroit pas, si ce malicieux enfant

ne savoit très-bien que de tous les sens, les yeux sont les plus

susceptibles, parce qu'ils découvrent, les premiers, les redoutables

attraits des belles. Il faut donc raisonner en cet endroit

philosophiquement, et dire qu'un aveugle ne peut devenir savant quand il

est privé des facultés les plus nécessaires, comme la vue. L'on voit

aussi que ce conquérant est fort éloquent et grand rhétoricien,

puisqu'il confond les raisonnements les plus sublimes et les plus

solides. C'est donc avec raison qu'il faut défendre le tort que

l'on fait à ce pauvre enfant en lui tirant son plus bel ornement.

Amour infortuné songe à tes intérêts;

L'on ne sent plus pour toi l'honneur et les respects.

Tout est perdu, si cela continue.

Ramène-nous des siècles plus doux,

Où l'on verra plus de retenue,

Et qui dureront toujours.

La durée dans les choses du monde est presque impossible. On la souhaite

assez dans ses termes et ses expressions, et si nous avions un bien qui

sût une fois nous charmer sensiblement, nous ne voudrions jamais le

quitter. C'est pourquoi l'auteur de la nature a prévu cet attachement

comme criminel, et nous a donné toutes choses changeantes et variables

et de peu de durée.

Les philosophes sont fondés sur de bons principes, quand ils regardent

tout avec indifférence, et qu'ils n'aiment que le présent. Cependant,

parmi nous, ces sentiments sont condamnés, et l'on seroit mal instruit,

si l'on vouloit les suivre.

Laissons donc pour une autre fois ces idées, et voyons avec plaisir

toutes les galanteries de notre prince. Examinons-en le tour et la

délicatesse, et disons qu'il est le seul au monde qui a su aimer si

tendrement; mais présentement son coeur est rempli de sentiments pieux

qui ont banni la tendresse humaine de ses idées[152]. Ce qui

faisoit autrefois sa félicité, ne le charme plus que foiblement, et les

douceurs qui ont enchanté ce Monarque paroissent mourantes et sur leur

fin. Pendant qu'il languit, et que sa raison et ses transports sont de

retour, il faut faire la revue de ses amours, et voir le terrible

changement qui se trouve chez ce Prince, après avoir décrit les plus

doux moments de sa vie.

L'on ne voit rien dans cet Univers,

Qui soit constant et solide,

Le sort des humains décide,

Selon les sentiments divers.

Je reviens à l'ardente passion du Roi, et je laisse ma Muse pour une

autre fois; je veux suivre toutes les démarches qu'il a faites dans ses

amourettes, et dire que rien dans la vie ne l'a touché si sensiblement

que la possession d'une personne aimable. Mademoiselle de Manchini[153]

avec son air commun et sa petite taille, mais de l'esprit comme un ange,

a fait passer à ce Prince des heures charmantes[154]. Souvent madame de

Venelle[155] les surprenoit dans leurs conversations touchantes; mais il

faut dire à la vérité que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Notre

Prince l'auroit épousée, sans les oppositions du cardinal Mazarin[156]

qui étoit prié de la reine-mère, et qui lui fit promettre, un jour

qu'il souhaitoit d'elle des preuves de son amour[157], qu'il empêcheroit

la chose.--«Ce que je vous demande, lui disoit la Reine, n'est pas une

si grande assurance de votre passion que vous croyez. Car si le Roi

épouse votre nièce, de l'humeur que je lui connois, il ne manquera

jamais à la répudier et vous serez mal avec lui; ce qui [me] chagrinera

plus que le mariage, quoique mes desseins soient entièrement ruinés pour

la paix, si le Roi n'épouse pas la fille du Roi d'Espagne.»

Le cardinal trouva la pensée de la Reine admirable et lui promit tout

afin de posséder son coeur[158]. Cependant le Roi a marqué toujours

une aversion si extraordinaire pour le démariage[159], et il l'a déclaré

si souvent, qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu

servir de ce méchant usage. Notre sublime cardinal maria enfin sa nièce

au duc de Colonna[160], dans le dessein de faire mieux sa cour proche

de[161] la reine qui l'en remercia avec les manières les plus

tendres du monde. Notre jeune Monarque pleura et cria, se jeta aux pieds

du cardinal et l'appela son papa; mais hélas! il étoit destiné que les

deux amants se sépareroient. Cette amante affligée étant pressée de

partir, et montant en carrosse, dit fort spirituellement à son amant,

qu'elle voyoit dans une douleur accablante: «Vous pleurez, et vous êtes

Roi! pourtant je suis malheureuse et je pars dès ce moment!»

Le Roi pensa mourir de chagrin de la cruelle séparation de sa chère

mignonne; mais comme ce Prince étoit encore jeune, il se consola plus

facilement, et son coeur ne demeura pas longtemps dans la

tranquillité. Nous le verrons par la suite.

Quand Philippe IV, roi d'Espagne, fut mort[162], notre inconsolable

Monarque forma le dessein d'aller aux Pays-Bas, pour mettre la Reine son

épouse en possession des Etats qui lui appartenoient; Sa Majesté y entra

avec toute la magnificence qui pouvoit charmer les sens[163]. Elle étoit

précédée de deux compagnies de mousquetaires richement vêtus, et leurs

chapeaux garnis de plumes blanches, comme le reste des gardes du corps.

Notre illustre Prince étoit vêtu d'un habit en broderie d'or mêlé de

perles, avec un superbe bouquet de plumes incarnates et blanches,

attaché d'un coeur de diamants. Le Roi étoit monté sur un cheval dont

la marche fière et glorieuse faisoit bien connoître qu'il portoit

le plus puissant héros de l'Univers; un nombre infini de seigneurs et de

personnes distinguées accompagnèrent Sa Majesté dans son voyage.

Le Roi étant de retour ne demeura pas longtemps sans trouver un tendre

amusement. Mademoiselle de la Valière[164], fille de la maison de

Madame, par une sympathie inconnue s'est fait aimer passionnément de ce

Prince. La Valière qui n'étoit ni noble[165], ni belle, ni l'air fort

charmant[166], mais infiniment de l'esprit et du brillant dans tout ce

qu'elle disoit, ayant le coeur rempli de tendresse et de sincérité,

ces dernières qualités ont enchaîné le plus fier et le plus superbe

Prince de l'Europe sous ses lois, et lui ont fait dire souvent qu'il n'a

jamais aimé personne avec tant d'ardeur.

Il est vrai[167] qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant

qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent en soupirant à une de ses

amies, qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si élevé, et que la

fortune l'eût fait naître berger. La raillerie que l'on en fit donna

l'envie à notre Monarque de connoître l'aimable bergère qui lui

souhaitoit au lieu de son sceptre une houlette. Et comme il est

naturel à un coeur généreux d'aimer ceux qui nous aiment, le Roi

l'aima dès ce premier moment, et lui dit un jour en riant: «Venez, ma

belle aux yeux doux, qui ne pouvez aimer qu'un prince.»

Ce n'est pas que sa personne lui plût; mais par reconnoissance, Sa

Majesté dit au comte de Guiche qu'il la vouloit marier à un marquis

qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte; ce qui lui fit répartir

au Roi que son ami aimoit les belles.--«Eh bien! dit le Roi, je sais

bien qu'elle n'est pas une incomparable beauté; mais je lui ferai assez

de bien pour la faire chérir.»

Quelque temps après, le Roi fut chez Madame qui étoit un peu indisposée,

et s'arrêta dans l'antichambre avec La Valière à laquelle il parla

longtemps. Ce prince demeura si charmé de son esprit et de ses manières

engageantes que sa reconnoissance devint amour. Mais comme ce prince

cherchoit l'occasion de lui dire tout ce qu'il sentoit pour elle, parce

qu'il en étoit pressé et qu'il y avoit déjà du temps qu'il languissoit

secrètement, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s'il eût

considéré qu'il étoit Roi; mais la qualité d'amant lui paroissoit trop

charmante pour n'en pas suivre les lois. Ce fut à Versailles, dans le

parc, que le Roi se plaignit tendrement que depuis plus de trois mois sa

santé n'étoit pas bonne. Mlle de La Valière[168], en parut affligée,

et en marqua du chagrin, ce qui toucha le Roi sensiblement, et lui fit

dire:--«Hélas ma belle, je serai le plus fortuné de tous les

hommes, si vous me plaignez un peu, étant à vous comme je suis.»

La Valière rougit, et parut interdite en voyant le Roi, qu'elle aimoit,

à ses genoux, tout passionné. Elle se leva par respect, mais le Roi lui

prit la main et la baisa tendrement, en lui disant:--«Ma charmante! je

suis malheureux, puisque vous n'êtes pas sensible, et je suis à plaindre

en vous adorant comme je fais.»--«Non, Sire, répliqua-t-elle, je ne suis

point insensible à ce que vous sentez pour moi. Il y a longtemps, ajouta

cette aimable fille en poussant un soupir, que l'amour m'a fait

connoître secrètement que je devois aimer le plus parfait de tous les

Rois.»

Notre Monarque parut touché d'entendre un aveu si doux et si favorable à

son amour; mais la pluie qui survint en abondance rompit une

conversation si tendre. Le Roi, qui n'avoit pas encore toutes les

assurances qu'il vouloit du coeur de son adorable, lui envoya ce

billet[169].

«Hélas! ma charmante enfant! si vous ne m'aimez en bref, il

faudra que je meure. L'on cherche avec empressement ce qui me

peut rendre rêveur comme je le suis; mais l'on ne pénètre pas

que je vous aime plus que moi-même, et que vous me mettez au

désespoir par vos manières cruelles. Ah! ma chère mignonne!

changez de sentiments, et soyez plus sensible pour un prince

qui ne respire la vie que pour vous.»

Quelque temps après ce billet, Sa Majesté, qui ne peut souffrir

l'absence de ce qu'il aime, alla voir sa belle chez Madame, que le comte

de Guiche entretenoit.

Les Demoiselles qui étoient avec La Valière se retirèrent par respect;

si bien que Sa Majesté demeura seule avec cette belle, et lui dit tout

ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de

l'esprit et de la passion. Il l'assura mille fois que sa flamme seroit

éternelle et qu'il ne changeroit jamais.

Madame, qui apprit la conversation que le Roi avoit eue avec La Valière

étoit au désespoir[170]:--«Quoi, disoit-elle, préférer une petite

bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi, faite comme

je suis![171]»

Elle en parla à Versailles aux deux Reines en femme vertueuse qui ne

vouloit pas servir de commode[172] aux amours du Roi. La Reine-Mère dit

qu'il en falloit parler à La Valière, ce qu'elles firent avec tant

d'aigreur que notre aimable bergère se résolut, dès ce triste moment, de

se mettre dans un couvent. Elle [y] demanda d'abord une chambre, où elle

pleura amèrement.

Il arriva en ce temps-là à Paris des ambassadeurs pour le Roi d'Espagne

qui étoient avec le Roi dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire

avec plusieurs personnes de qualité. Le duc de Saint-Aignan[173] dit au

marquis de Sourdis[174], assez bas: «La Valière est en religion.» Notre

Monarque, qui avoit entendu ce nom charmant qui avoit frappé ses

oreilles, tourna la tête tout ému et tout pâle, et demanda au duc ce

qu'il disoit, qui lui répartit que Mlle de La Valière étoit en

religion à Chaillot[175].

Par bonheur, les ambassadeurs étoient expédiés, car dans la douleur où

étoit le Roi il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui fit

venir un carrosse, et sans l'attendre il monta aussitôt à cheval. La

Reine qui le vit partir lui dit qu'il n'étoit pas maître de lui.--«Ah!

reprit le Roi, si je ne le suis pas de moi, Madame, je le serai de ceux

qui me chagrinent.» En disant cela, il courut à toute bride à Chaillot,

où il demanda sa jolie mignonne qui vint à la grille, avec un air tout

pénétré de langueur et de tendresse.--«Ah! lui cria le Roi, de la porte,

ma charmante enfant, vous avez peu de soin de ceux qui vous aiment!»

Elle voulut répondre, mais les larmes l'en empêchèrent. Le Roi, l'ayant

embrassée tendrement, la pria de sortir promptement. Elle s'en défendit

d'une manière fort touchante, en racontant le méchant traitement de

Madame et des Reines. Notre amoureux prince lui dit qu'il étoit

Roi, et qu'il alloit y donner ordre.--«Enfin, répondit cette adorable,

en levant les yeux au Ciel, on est bien foible quand on aime, et je ne

me sens pas la force de vous résister.» Elle sortit et se mit dans le

carrosse que le Roi avoit fait amener. Sa Majesté lui proposa en chemin

de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui parut trop éclatant;

elle l'en remercia fort civilement. Le Roi, en arrivant, dit à Madame

qu'il la prioit de considérer Mlle de La Valière comme une fille

qu'il aimoit plus que sa vie:--«Oui, répartit Madame, en souriant, je la

regarderai comme étant à vous.» Le Roi parut mépriser cette raillerie,

et continua ses visites avec plus d'attache qu'auparavant. Il lui envoya

continuellement des présents en la présence de Madame. Le Roi donna à La

Valière le palais Brion[176], qu'il alla lui-même voir meubler le plus

richement du monde, afin de la pouvoir entretenir sans témoins[177].

Ce prince tomba malade à Versailles, et pendant cette maladie il rêva

toujours à sa belle qui ne vouloit pas le voir, de crainte d'irriter son

mal; mais après qu'il n'y eut plus de danger à craindre, le duc de

Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir.--«Hélas! dit-elle, en

entrant, d'un air le plus tendre du monde, la fortune me redonne encore

mon cher prince.--Oui, mon incomparable, lui répartit le Roi, pour vous

aimer avec plus d'ardeur que jamais.» Il lui montra les vers[178]

qu'elle lui avoit donnés, qu'il portoit sur son coeur. En voici les

termes:

Il est de fortes chaînes et des sympathies,

Qui d'un charme inconnu nos âmes lient;

Et nous attache tendrement à vous aimer,

Par un revers secret qui ne se peut trouver.

Après la maladie du Roi[179], qui fut plus violente que longue, il n'y

eut point de femme à la Cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour.

Madame de Chevreuse présenta à Sa Majesté madame de Luynes, qui étoit la

plus belle femme du monde, mais de peu d'esprit, la duchesse de Soubise,

la princesse Palatine, madame de Soissons; mais le Roi en fit confidence

à La Valière et n'en fit que rire avec elle[180]. Toutefois elle

n'en prenoit point de jalousie, ce qui fâcha notre amant et lui fit dire

à cette mignonne:--«Ah! Mademoiselle, vous avez peu d'amour.--J'en ai

plus que vous ne croyez, Sire, répliqua La Valière, et je me confie sur

la fidélité que vous m'avez jurée.» Mais le Roi ne se contenta pas de

ces paroles, et la chagrina pendant un mois. Elle souffrit avec

patience, mais un jour étant au bois de Vincennes, comme le Roi étoit

aux genoux de La Valière, elle le traita avec la dernière indifférence,

ce qui fâcha notre Monarque sensiblement. Le lendemain le Roi vit le

marquis de Bellefonds[181] à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de

tous les hommes de n'aimer que la gloire.--«Ah! Sire, répartit le

Marquis, la gloire est plus difficile à servir qu'une maîtresse; je

voudrois que la nature m'eût donné un coeur plus sensible à l'amour.»

Le Roi soupira et ne lui répondit rien[182].

Au mois de septembre[183], l'on publia dans Paris la paix entre la

France et l'Angleterre, avec les cérémonies accoutumées, et les

états-généraux des Provinces-Unies faisoient la meilleure partie de ce

traité, de quoi leur ambassadeur à la Cour de France marqua beaucoup de

joie par un beau feu d'artifice qu'il fit tirer devant l'Hôtel-de-Ville.

La saison n'empêcha pas que le Roi ne se disposât pour se mettre en

possession de la Franche-Comté qui lui appartenoit[184]; et pour

cet effet Sa Majesté envoya le six de février le prince de Condé devant

la ville de Besançon, capitale de cette province[185]. Les habitants

témoignèrent d'abord qu'ils vouloient bien se soumettre à Sa Majesté, et

même la recevoir, mais comme dans une ville impériale[186]. Néanmoins

ils se rendirent simplement à l'obéissance du Roi.

Sa Majesté ayant quitté le marquis de Bellefonds[187], le jour suivant,

vit mademoiselle de la Mothe[188] qui étoit une beauté enjouée et fort

charmante, et beaucoup d'esprit, à qui il dit les choses les plus

galantes du monde. Ce prince soupira même plusieurs fois en disant

à cette belle qu'il l'aimoit, et qu'il n'avoit pas encore vu une

personne si jolie.

La maréchale de la Mothe[189] grondoit sa fille de ne pas répondre à la

passion du Roi; mais cette aimable enfant, qui avoit une secrète attache

pour monsieur de Richelieu, faisoit qu'elle voyoit sans plaisir la

tendresse du Roi, ce qui affligeoit notre Monarque, car il trouvoit

cette jeune beauté tout adorable.

Un jour[190] que toutes les amies de mademoiselle de la Mothe s'étoient

retirées, et que Sa Majesté étoit seule avec notre incomparable, le Roi

se jeta à ses genoux, et lui dit d'un air tout de feu qu'il étoit le

plus infortuné de tous les hommes d'aimer sans retour.--«Ah! je vois

bien, continua ce prince, ma belle, que vous ne sentez rien pour moi!»

La pudeur de cette jolie enfant l'empêcha de répondre au Roi qui la

quitta, et qui fut chez La Valière, où ce prince rêvoit et lisoit[191],

et sortoit quelquefois sans lui parler. Il n'y eut que monsieur de Bussy

qui lui dit que ce n'étoit qu'un dépit amoureux, et que ce Dieu

prendroit bientôt le soin de mettre d'accord nos illustres amants. Enfin

ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver sa maîtresse et de

lui faire un fidèle rapport de ses peines.

Notre belle reçut le marquis avec une mélancolie touchante, et lui dit

que le caprice du Roi l'avoit affligée, et qu'elle n'étoit pas d'humeur

à lui demander pardon d'un mal qu'elle n'avoit point fait; que ce

n'étoit pas à cause qu'il étoit son prince qu'elle avoit pris le soin de

lui plaire, et que pour un autre, elle en auroit fait autant, si elle

l'avoit aimé[192]. Le duc de Saint-Aignan qui arriva rompit la

conversation, en présentant à cette charmante mignonne un sonnet que le

Roi avoit fait et qu'il lui envoyoit. En voici les expressions:

A MON INCOMPARABLE.

SONNET.

Percé de mille coups par une main cruelle,

Je suis au désespoir, car dans tout mon tourment,

Je ne puis recevoir aucun soulagement,

Que de celle qui rend ma blessure mortelle.

Si le mal que me fait endurer cette belle,

Souffroit que [je] la visse en homme indifférent,

Que je serois heureux! mais mon coeur me dément,

Et veut contre mon gré que je lui sois fidèle.

Hélas jusques à quand, poussant votre fierté,

Joindrez-vous le mépris avec la dureté?

Si pour vous aimer trop, et si par complaisance,

J'ai desservi [pour vous] tous mes meilleurs amis,

Voulez-vous me haïr pour en tirer vengeance?

Ah! vous puniriez trop le mal que j'ai commis.

Quand La Valière eut vu ces vers, qu'elle les eut baisés plusieurs fois,

comme venant de son prince, elle partit avec madame de Montausier[193]

pour faire visite au Roi, qui parut si charmé en voyant cette belle

qu'il lui demanda mille pardons, et l'embrassa passionnément; il lui dit

plusieurs fois: «Hélas! mon adorable! si vous n'avez pitié de moi, je

serai le plus misérable de tous les hommes. Que je vous aime, et que

vous aviez tort de me marquer de l'indifférence!» Cette visite se passa

avec toutes les expressions de tendresse que l'amour peut faire. Le

lendemain, Sa Majesté fut se promener dans les jardins de Saint-Cloud

avec La Valière, et madame d'Angoulême[194], où notre Monarque, qui

étoit de bonne humeur, parut le plus galant et le plus spirituel du

monde. La Valière, qui étoit dans une tristesse extrême, ne pouvoit

prendre grande part à l'enjouement du Roi qui lui demanda le sujet de sa

mélancolie.--«Quoi! mon cher prince, répartit notre incomparable,

croyez-vous que je n'appréhende pas que Votre Majesté ne se lasse de

m'aimer, en voyant comme je change tous les jours. Je ne trouve

plus en moi d'attraits assez puissants pour vous attacher un

moment.--Ah! lui répliqua le Roi, avec une passion extrême, ma belle

enfant! je ne trouverai jamais une personne si aimable que vous, et qui

possède un esprit si distingué. Ce sont ces divins appas qui ont su me

charmer, et qui font que, dans les déserts solitaires et sauvages, l'on

trouveroit des plaisirs charmants. Vous outragez un prince qui vous

adore, et qui fait voeu de vous aimer toute sa vie.»--«Hélas! mon

illustre prince, lui répondit La Valière, d'un air languissant, je n'ai

point de termes assez forts pour vous marquer les obligations infinies

que je vous ai. Je vous dirai sincèrement que ce n'est point l'éclat de

votre couronne, ni le brillant de votre sceptre qui vous a donné la

possession de mon coeur. Croyez, continua cette mignonne, en regardant

le Roi tendrement, que vous n'êtes que trop aimable, sans le secours des

trônes, et que les bornes de ma félicité seront celles de vous plaire.»

Le Roi[195] ayant embrassé les genoux de sa maîtresse fut avec elle chez

madame la Princesse[196], où il y avoit une bonne partie des dames

de la Cour, et un grand nombre de seigneurs. La duchesse de Mazarin[197]

y dit des choses de si bonne foi à M. de Roquelaure[198] que le prince

de Courtenay[199] qui en étoit amoureux en rougit. Le Roi s'en aperçut

qui se leva, en riant, d'auprès le prince de Conti, et dit à

mademoiselle de La Valière mille choses malicieuses touchant le sujet de

la duchesse.

Le jour suivant[200] madame de Créqui[201] alla trouver Madame, un jour

qu'elle lui avoit marqué pour leur partie de Saint-Cloud, où elles

parlèrent de leurs amours. La duchesse de Créqui soupiroit en secret

pour M. le cardinal Légat[202], et Madame pour le comte de Guiche[203].

Notre Monarque, quelque temps après faisant faire la revue à ses troupes

à Vincennes devant MM. les ambassadeurs d'Angleterre, vit passer le

carrosse de La Valière; il s'avança au galop et fut plus d'une heure la

tête nue à la portière; mais voyant passer ensuite le carrosse des

Reines, Sa Majesté leur fit une grande révérence, ce qui fâcha nos

princesses et les fit souvenir de la pièce que le Roi leur avoit faite à

Versailles, au retour de la chasse, comme il pleuvoit, ayant couvert de

son chapeau la tête de La Valière pendant qu'elle se mouilloit.

Madame au retour de Saint-Cloud[204], monta dans son cabinet, avec la

duchesse de Créqui, où elle lui montra plusieurs vers fort jolis que le

comte de Guiche faisoit, quand il ne la voyoit pas, et que sa Muse lui

inspiroit par le chemin, en venant à Saint-Cloud, avec son rival le

marquis.....

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 53 / 67 题